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L'Afrique d'un siècle à l'autre

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Vers la fin des années 1980, bon nombre de dictateurs africains arrivaient en bout de piste, perdus par leurs excès, discrédités par leurs échecs. Depuis que l’URSS avait implosé, ils n’étaient même plus les alliés indispensables de la guerre froide et les puissances pouvaient se passer de leurs voix aux Nations Unies. C’est alors que l’Occident imagina de gérer en douceur les transitions africaines, d’offrir assistance économique et conseils de gouvernance à ceux qui choisiraient l’option démocratique. « Ça passe ou ça casse » : c’était le temps du volontarisme et, au Rwanda, cela cassa. Ailleurs aussi, il y eut des guerres privatisées, des conflits pour les ressources.
Le xxie siècle s’est ouvert sous le signe de la mondialisation, et le continent noir, imprudemment considéré comme perdu ou laissé pour compte, est redevenu objet de convoitise car les puissances se sont rendu compte que l’Afrique était la dernière réserve. Les cartes ont alors été à nouveau rebattues : le tête à tête avec les anciennes puissances coloniales s’est brisé et distance a été prise avec des partenaires européens qui ont alloué à l’Est leur énergie et leurs investissements. D’autres interlocuteurs sont apparus, et avec eux, de nouveaux enjeux : l’eau, les terres cultivables, les ressources en pétrole ou en minerais rares...
Mais surtout, les peuples ont commencé à redresser la tête : les femmes se font entendre, la société civile se mobilise, acteurs et musiciens envahissent les scènes et les écrans, les migrants tentent l’aventure... Sur la carte du monde, l’Afrique apporte sa couleur et reprend sa place. Le temps des pleureuses et des donneurs de leçon touche à sa fin. Au Rwanda, en République démocratique du Congo, au Sud Soudan et ailleurs, de nouveaux chapitres restent à écrire. Vite.

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Ajouté le 01 janvier 2011
Nombre de lectures 326
EAN13 9782849242353
Langue Français
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L’Afrique d’un siècle à l’autre
Heurs, malheurs et retour sur l’HistoireCollection « Reportages »
dirigée par Sébastien Boussois
Parce que le monde d’aujourd’hui est plus complexe que du
temps de la guerre froide, à l’échelle d’un pays, d’une région,
d’une société, la collection « Reportages » s’est fixé pour objectif
de rendre clair et précis un sujet géopolitique en faisant appel
aux plus grands spécialistes de la question.
À cette mission de vulgarisation sans simplification, il faut
ajouter un autre objectif : celui de rendre compte aussi sur
plusieurs années du travail de cet auteur, journaliste ou
chercheur, en sélectionnant avec lui les articles qui reflètent le mieux
l’évolution du sujet traité.
Au-delà, et face à l’évolution des supports de communication
du monde moderne et l’envie insatiable de « faire vite », c’est
l’envie enfin de mettre à l’honneur journalisme et recherche de
qualité, sans jamais céder aux sirènes de la mondialisation et de
l’uniformisation de l’information
Image de couverture : Pistolet en plastique made in China et cerf-volant
découpé dans de vieux sacs : jeux d'enfants dans un camp de réfugiés du
Darfour, au Tchad, 2008. Photo de Jérôme Tubiana extraite de Chroniques
du Darfour, Éditions Glénat, 2010.
© Éditions du Cygne/Le Soir, Paris, 2011
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-235-3Colette Braeckman
L’Afrique d’un siècle à l’autre
Heurs, malheurs et retour sur l’Histoire
Le Soir – Éditions du CygneDans la même collection :
Belgique : laboratoire de la désunion européenne, de Jean-Pierre Stroobants
La Tunisie de Ben Ali : miracle ou mirage ?, de Florence Beaugé
Turquie : la révolution du Bosphore, de Marc Semo
Les États-Unis de Bush à Bush : les failles de l’hyperpuissance, de
Nathalie Mattheiem
Le nouvel Irak : Un pays sans État, de Georges Malbrunot
Palestine : une nation en morceaux, de Benjamin Barthe
Le Vatican et ses papes, de Bruno Bartoloni
Brésil : le réveil du géant latino-américain, de Annie Gasnier
Libye : la révolution comme alibi, de René Naba
Chine : au pays du capitalisme (presque) parfait, de Frédéric Koller
Balkans, la mosaïque brisée : frontières, territoires et identités, de
Jean-Arnault Derens
Italie, les années « Cavaliere » : de Berlusconi à Berlusconi, de Éric Jozsef
Algérie : de la guerre à la mémoire : Paris-Alger : quel avenir ?, de
Florence Beaugé
Liban : chroniques d’un pays en sursis, de Roger Naba’a et René Naba
L’Algérie des années 2000 : vie politique, vie sociale et droits de
l’homme, de Florence Beaugé
Yougoslavie : de la décomposition aux enjeux européens, de
Catherine Samary
Israël, une société bousculée, de Dominique Vidal
Les articles de cet ouvrage sont issus du Monde diplomatique,
du Soir, de la revue Espace de Liberté et du Blog de Colette
Braeckman. Nous les en remercions.INTRODUCTION
Au début des années 1960, lorsque l’Afrique des
indépendances hissait bien haut les couleurs de l’espoir, que les
jeunes États commençaient à relever le défi du
développement, je n’étais pas là. C’est bien plus tard que je suis arrivée
sur le terrain, lorsque déjà les illusions des débuts glorieux
commençaient à se flétrir : les grandes sécheresses
transformaient en réfugiés les nomades du Sahel, les Éthiopiens
mouraient en direct devant les caméras du monde entier, des
mega concerts mobilisaient l’opinion internationale. Une fois
disparus les leaders des indépendances, assassinés, écartés ou
transformés en despotes, une autre génération avait pris la
relève, des hommes en kaki, des autocrates bouffons comme
Idi Amin ou Bokassa, tandis que Mobutu, qui avait fini par
croire aux éloges tissés par ses partisans exaltés, succombait
au culte de la personnalité et perdait tout sens des réalités de
son pays et du monde. Mais ces excès des dictateurs avaient
de moins en moins d’importance : à mesure que la guerre
froide se terminait, ses pions et ses complices n’étaient plus
que des figurants sans importance... Cette Afrique, qui
autrefois faisait la une des médias, reculait peu à peu jusqu’aux
marges de la scène internationale, les analyses politiques, qui
naguère requéraient une certaine connaissance du terrain,
cédaient peu à peu la place à une couverture beaucoup plus
réduite : au lieu de demeurer des acteurs de leur histoire, les
peuples africains devenaient des objets de compassion, des
récipiendaires de la charité internationale. Laboratoires
d’expériences économiques comme le tristement célèbre
ajuste5ment structurel, cette politique d’austérité destinée à imposer
une gestion plus rigoureuse mais qui réussit surtout à diminuer
les prérogatives des États et à obliger ces derniers à opérer des
coupes sombres dans les budgets de la santé et de l’éducation,
les pays africains donnaient prise à tous les clichés
opportunément exhumés de la mémoire coloniale, la barbarie, la
prédominance des luttes ethniques, les conflits tribaux...
Ces années de galère, où l’on vit les jeunes États trébucher
et reculer, la prophétie de René Dumont (l’Afrique noire est
mal partie) se concrétiser, j’ai eu le triste privilège d’en être un
témoin privilégié, au départ d’un poste d’observation
exceptionnel, la République démocratique du Congo, l’ex Zaïre de
Mobutu.
Les ratés de la démocratisation, la compétition sauvage
pour le pouvoir, la course aux matières premières ont marqué
toute l’Afrique centrale.
Mais le Rwanda fut bien autre chose : le premier génocide
à s’être déroulé en terre africaine ne se contenta pas
d’ébranler comme un séisme la région des Grands lacs et de
susciter une onde de choc qui se propage aujourd’hui encore,
il marqua la fin d’une époque, celui de la bonne conscience
de l’Occident, de la suprématie des anciennes puissances
coloniales. La France n’en est pas encore guérie, la Belgique
non plus, la lâcheté et l’incompétence dont firent preuve les
Nations u nies sont devenues un cas d’école... Le génocide
rwandais dont j’avais décelé les prémices et, d’heure en heure,
de jour en jour, suivi le déroulement fut l’une de ces
expériences, journalistique et humaine, dont nul ne revient intact.
Par la suite, la manière dont fut traité le Rwanda des
survivants et des nouveaux maîtres, les distorsions imposées à la
vérité au nom de la raison d’État furent une école de réalisme
politique et surtout de cynisme. C’est que, broyant les vies,
secouant les régimes les mieux en place, la roue de l’histoire
6avait continué à tourner, elle avait emporté Mobutu, puis
eLaurent Désiré Kabila... À l’entame du XXI siècle, si quelques
illusions subsistaient malgré tout, elles ne tardèrent pas à
s’écrouler : il apparaissait que les victimes d’hier pouvaient
devenir des bourreaux, que les prédateurs ne venaient pas
nécessairement du Nord. Dans le nouveau Congo, le pire
était encore à venir car à la confiscation des ressources par un
dictateur sans scrupules allait succéder le grand rapt sauvage
des ressources, la kermesse sanglante où se retrouvèrent des
acteurs venus de partout.
Puisque j’étais Belge, que dans ce c œur de l’Afrique réputé
difficile d’accès d’autres rechignaient à se rendre, c’est le
Congo qui, au cours des vingt dernières années, avec ses
voisins rwandais et burundais, a mobilisé l’essentiel non
seulement mon attention, mais aussi de mes passions et de
mes révoltes. Le Congo fut à la fois mon école primaire, le
théâtre de mes indignations adolescentes, et mon université,
où j’allais pouvoir suivre au plus près le caractère impitoyable
des lois économiques, les mensonges et le cynisme des
décideurs, la souffrance d’un peuple broyé à cause de ses
richesses. Le Congo a été l’inépuisable réservoir de mon
indignation ; l’histoire de ce pays ressemble, jusqu’à ce jour, à un
manuel qui traiterait, exemples à l’appui, du bon usage de
l’injustice, des dévoiements de la compassion. Le livre ouvert
des espérances trahies et cependant toujours prêtes à
renaître...
Cependant, même au Congo, le pire a reculé. Peu à peu le
vieux rêve de Léopold II, qui s’était engagé à ouvrir au
monde le bassin du Congo, s’est réalisé : l’Afrique centrale
s’est internationalisée, mondialisée. De nouveaux acteurs, les
Chinois entre autres, ont pris pied sur les anciennes chasses
gardées de l’Europe, en Afrique centrale comme dans
d’autres pays...
7À nouveau objet de la convoitise des puissances, qui se
rendent compte que, dans ce monde fini, l’Afrique est la
dernière réserve, le continent noir voit soudain les cartes à
nouveau rebattues. Le tête à tête avec les anciennes
puissances coloniales est brisé, de nouveaux partenaires
apparaissent et avec eux de nouveaux enjeux, comme l’eau, les terres
cultivables, les ressources en pétrole, en minerai rare. Mais
aussi, les peuples, enfin, redressent la tête : les femmes se
font entendre, la société civile se mobilise, les acteurs et
musiciens envahissent les scènes et les écrans. L’Afrique reprend
sa place sur la carte du monde, le temps des pleureuses
touche à sa fin. Au Rwanda, au Congo, au Sud Soudan et
ailleurs, de nouveaux chapitres restent à écrire. Vite.
A. Ces femmes qui vont au feu (2005)
Qu’est-ce qui les fait courir ainsi, Florence, Giuliana,
Tatiana et ces autres femmes reporters que l’actualité
dramatique place soudain à l’avant-plan alors qu’hier encore elles
oeuvraient dans l’ombre ? Qu’est-ce qui les fait courir plus
vite, sans forfanterie et le sourire aux lèvres ? Quelques
verbes suffiraient à résumer leur démarche : voir, écouter, et
puis dire, écrire. Faire passer des messages contrastés. Bref,
témoigner.
Ces femmes-là, si elles vont au feu, c’est parce qu’elles
sont des porteuses de flambeau. Elles ne courent après les
guerres que pour voir ce qu’il y a derrière. Dans les histoires
qu’elles ramènent, il est rarement question de cartes
d’étatmajor, d’acier et de mitraille. Ce qu’elles nouent bout à bout,
c’est le patchwork compliqué du destin de ces hommes et de
ces femmes, de tous ces civils qui se débattent dans la nasse
de la guerre, de la souffrance, de l’exclusion.
8Des héroïnes, des icônes, des symboles? Allons donc ! Ce
simple mot les ferait rire, rougir, elles qui mettent un point
d’honneur à foncer aussi vite que leurs confrères, à ne pas se
plaindre, à fonctionner avec la même efficience et qui
réussissent, comme les autres, à dissimuler leurs états d’âme ou
leur fatigue sous un millefeuille fait d’humour, de pudeur et
de courage silencieux.
Si elles courent ainsi, modernes Antigone, c’est aussi pour
assurer aux morts la sépulture de la mémoire. Pour rendre
justice aux victimes, pour que l’on sache, ailleurs, loin dans le
monde, comment ces gens pris dans la nasse ont souffert, à
qui et à quoi ils ont été sacrifiés.
Ces femmes-là, dans tous les pays de la mort gratuite,
courent aussi pour que la vie garde ses droits. Partout, des
femmes comme Florence Aubenas et les autres veillent à
capter la vie. C’est avec ces fils-là qu’elles tissent leurs
histoires, leurs récits, pour qu’à l’heure des cessez-le-feu et
des bilans il soit possible de mesurer à quel point la
violence fut démesurée, inutile, à quel point il est urgent de
reconstruire. Pour que l’on dise, sans trop y croire, mais en
le promettant quand même, qu’on ne recommencera plus,
que la paix aura ses chances, et la réconciliation, et le
dialogue, et le « plus jamais ça »... Ce sont les reporters qui
coltinent le terreau des historiens, qui, à pleins paniers,
apportent aux analystes, aux politiciens, la lourde manne
du réel. Ce sont eux qui déchirent les plans des théoriciens
pour dévoiler un envers du décor, fait de souffrances et de
tromperies.
Et c’est là qu’on les retrouve femmes, ces reporters de
guerre qui répugnent à porter l’uniforme : sur le terrain, elles
choisissent souvent des chemins de traverse. « Embedded »
ou pas, incorporées ou non, elles sont souvent incontrôlables
car c’est à la rencontre des gens qu’elles ont envie de se
9porter. De partir à la recherche des anonymes, des
sansgrade, de ceux qui souffrent et s’accrochent.
Si Florence et les autres tiennent à ce métier qui
n’appartient plus ni aux hommes ni aux femmes, c’est parce qu’elles
estiment, tout simplement, qu’il est de leur devoir d’être là.
Pour regarder, dire, écrire. Car chaque témoignage est un
relais contre l’oubli. Une victoire de la vie. ·
B. L’Afrique des idées reçues : quelques clichés et
comment s’en débarrasser
Au vu des images et des discours qui circulent, l’Afrique
noire, au Sud du Sahara, se réduirait donc à ces
enfantssoldats ceinturés de cartouches, ces malades du Sida allongés
sur des grabats, ces immenses camps de réfugiés cernés par
les milices, ces cités insalubres où rode la violence... Dans le
meilleur des cas, elle serait symbolisée par ces paisibles
villages de brousse où, comme le disait à Dakar le président
Sarkozy, « le paysan africain vit avec les saisons, ne connaît
que l’éternel recommencement du temps rythmé par la
répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans
cet imaginaire, il n’y a place ni pour l’aventure humaine, ni
pour l’idée de progrès... »
Pourquoi, lorsqu’il s’agît de l’Afrique, homme politiques,
publicistes, communicateurs, écrivains, journalistes,
s’autorisent ils encore ces clichés qui réduisent le continent à
quelques mots clés : violence, corruption, misère, dictatures,
guerres civiles, mais aussi nature exubérante, forêts vierges,
sens de l’hospitalité, joie de vivre... Un livre publié voici
quelques années, L’Afrique des idées reçues (sous la direction de
Georges Courade, éditions Belin), secoua l’opinion, suscita
des débats. Depuis lors, les esprits ont repris leur cours
pares10seux et réhabilité les mêmes lieux communs, sans tenir
compte d’une évidence :l’Afrique noire n’est pas homogène
mais multiple, dans ses paysages, ses économies, ses régimes
politiques, ses populations.
En outre, le continent, au même titre que l’Europe ou
l’Asie, est au c œ ur de l’histoire. Depuis des siècles, il
contribue à l’économie mondiale, bouge, évolue. Ceux qui
fondent leur connaissance sur des lectures anciennes ou des
voyages de jeunesse devraient, de toute urgence, remettre le
cap au sud pour se recycler...
Lorsqu’il est question de cette Afrique si liée à l’Europe,
par l’histoire, l’économie, la culture et les exodes des
hommes, (dans les deux sens...) il faut dépasser les clichés,
même si ces derniers, comme toutes les idées reçues,
reposent sur un fond de vérité. Éviter de généraliser, aller au-delà
des fantasmes et des préjugés...
Bienvenue sur le chantier de la déconstruction de
quelques idées reçues, mis en scène aussi par l’exposition
« Africa fast forward, avance rapide... »
1. Les luttes ethniques. Version moderne du « tribalisme »,
seraient la première clé d’explication de tous les conflits, en y
ajoutant parfois des connotations religieuses... Le Rwanda
des Hutus et desTutsis... La Côte d’Ivoire avec ses
catholiques du Sud opposés aux musulmans du Nord... Le Kenya,
le président Kibaki est un Kikuyu tandis que son rival,
devenu entretemps Premier Ministre, est un Luo...
Allons donc... Les conflits, en Afrique comme ailleurs
sont d’abord provoqués par des enjeux politiques ou
économiques : ils naissent lorsque le groupe dominant, au Rwanda
par exemple, à la veille du génocide, refuse de partager le
pouvoir. Lorsque des peuples, dans le Sud du Nigéria,
prennent les armes pour revendiquer une part de la rente
pétro11lière et défendre un environnement pollué par les
compagnies d’exploitation. Lorsque le Sud Soudan revendique son
indépendance des peuples car ils ne se reconnaît pas dans un
pouvoir central autoritaire qui monopolise les revenus du
pétrole. Lorsqu’en République démocratique du Congo,
l’État peine à instaurer son autorité sur l’Est du pays, où sont
exploitées des ressources minières, ensuite exportées bien
loin de l’Afrique... Dans ces guerres là, les particularismes
ethniques ou régionaux sont une explication nécessaire, mais
sûrement pas suffisante...
2. En Afrique, il faut des pouvoirs forts, car ces peuples
ne seraient pas mûrs pour la démocratie...
Après la fin des tutelles coloniales, les États post
coloniaux n’ont que rarement imité les démocraties occidentales.
Mais faut il rappelé que les plus nationalistes des premiers
leaders, dont certains avaient gagné un combat militaire ou
politique, furent éliminés sans états d’âme ?Patrice Lumumba
au Congo, Thomas Sankara au Burkina Faso, en passant par
le Mozambicain Eduardo Mondlane puis Samora Machel, le
syndicaliste kényan Tom Mboya et plus près de nous le
Gabonais Redjambe sans oublier Laurent Désiré Kabila
n’ont-ils pas été assassinés ? Longue est la liste de tous les
leaders africains qui furent éliminés ou confrontés à des
guerres dites civiles tout simplement parce qu’ils avaient
souhaité diversifier leurs partenaires économiques et prendre
leurs distances par rapport aux anciennes métropoles.
Même si, depuis 2006, 92 millions d’Africains ont pris
part à des élections présidentielles dans 14 pays, la
démocratie multipartite, sanctionnée par des élections libres,
traverse un sale temps sur le continent : au cours des derniers
mois, le Niger, le Gabon, le Congo Brazzaville, le Togo, la
Guinée Conakry, la Mauritanie, Madagascar ont été le théâtre
12de coups ou d’élections contestées ou carrément trafiquées
tandis que Robert Mugabe s’accroche au pouvoir... Mais
faudrait-il pas s’interroger aussi sur le contenu de ces
appareils démocratiques, conçus comme des sortes de « kits »
identiques, que l’on propose au suffrage des peuples africains ?
Au Congo Kinshasa, où les parlementaires se sont octroyé un
salaire de 6000 dollars par mois, le simple fonctionnement du
système consomme de 60 à 80 % des ressources de l’État.
Que reste-t-il pour la santé, l’éducation, la magistrature,
l’armée ? Comment les jeunes démocraties ne s’affaibliraient
elles pas si elles ne s’accompagnent pas de l’amélioration des
conditions de vie des populations?
Malgré ces réserves, les électeurs africains ne boudent
jamais les urnes et les taux de participation atteignent 68 %
en moyenne. Qu’il s’agisse de la RDC, de l’Afrique du Sud ou
plus récemment du Gabon, les opérations électorales se
déroulent dans le calme et la dignité. Si les élections sont
ensuite trafiquées par les vainqueurs et contestées par les
vaincus comme au Kenya l’an dernier, qui faut il incriminer ?
Les leaders ou les électeurs ?
3. Les Africains vivent de l’aide extérieure. Depuis l’an
2000 l’aide à l’Afrique est en hausse et représente 44 dollars
par habitant, soit 25 milliards de dollars. Dambisa Moyo,
L’aide fatale, éditions JC Lattès) estime que depuis les années
1960 l’Afrique aurait reçu, tout compris, 1000 milliards de
dollars au titre de l’aide internationale !
Cependant, certains chefs d’État africains comme le
Rwandais Paul Kagame assurent qu’ils préféreraient, sitôt que
possible, se passer de cette assistance et compter sur les
ressources de leur économie. L’usage qui a été fait de cette aide
extérieure durant des décennies a représenté un formidable
gâchis : 80 % de ces sommes seraient restées dans les pays du
13Nord, études de faisabilité ou d’évaluation donnant du travail à
des dizaines de milliers de consultants, fonctionnaires et
membres d’organisations non gouvernementales. Dans les pays
concernés, les flux d’aide ont surtout bénéficié aux pouvoirs en
place et aux bureaucraties locales, un pourcentage infime
atteignant les populations présentées comme bénéficiaires...
Cette aide internationale souvent peu efficace est à mettre
en rapport avec la contribution des migrants africains,
évaluée à 17 milliards d’euros par an : des flux privés qui
circulent de la main à la main ou par mandats et ne sont
généralement pas investis dans des projets. Ils permettent
d’améliorer l’ordinaire des familles et peuvent générer de micro
investissements, achats de maisons, ouverture de commerces
ou de petites entreprises.
Les évasions de capitaux représentent un courant inverse :
chaque année, 10 milliards de dollars venus d’Afrique sont
investis dans les paradis fiscaux...
Aujourd’hui, l’aide publique sous la forme de « projets »
est en chute libre : la moitié de ses montants est consacrée
aux mesures d’allègement des impayés. Lorsque les
gouvernements occidentaux décident d’effacer la dette de certains
pays, les sommes biffées de l’ardoise sont imputés au budget
de la coopération. Un jeu d’écriture qui soulage les
économies endettées mais n’a pas d’effet direct sur le
développement lui-même.
4. Les Africains sont des consommateurs plus que
des entrepreneurs. Avant de déplorer la relative rareté des
investisseurs africains, il faut se rappeler que durant des
décennies, tout au long de la période coloniale, l’«
accumulation primitive du capital » c’est-à-dire les bénéfices réalisés
dans les colonies, au départ de l’agriculture de rente ou de
l’exploitation minière, a été détournée vers les métropoles du
14Nord, alimentant les caisses publiques ou plus souvent
encore les fortunes privées.
Dans les années 1930, les taxes versées par les sociétés
coloniales représentaient un tiers des recettes de l’État belge !
Par la suite, les nouvelles bourgeoises africaines se sont
construites en grande partie grâce à l’accaparement des recettes
ou des aides.
Cependant, les entrepreneurs africains sont légion. Au
niveau informel, les femmes commerçantes d’Afrique de
l’Ouest (les fameuses Mama Benz du Togo) ont édifié de
véritables empires commerciaux en vendant sur les marchés
des cotonnades importées de Hollande (les wax hollandais), de
Chine ou produites sur place.
Dans les pays d’Afrique centrale, la fameuse « débrouille »,
qui incite à pratiquer plusieurs métiers, à se lancer dans le
recyclage, l’artisanat, l’agriculture péri-urbaine ainsi que les
tontines animées par les femmes, est elle autre chose que
l’esprit d’entreprise ?
Plus récemment, en Afrique du Sud, la politique de Black
Economic Empowerment a permis l’émergence d’une
véritable élite économique noire, dont le chef de file est l’ancien
syndicaliste Cyril Ramaphosa, qui dirige le groupe Shanduka.
Ces groupes dirigés par des Noirs, actifs dans l’industrie
minière, la haute finance, le commerce, pèsent plusieurs
milliards de dollars et tentent de s’implanter dans les autres
pays d’Afrique.
Il est un fait que l’esprit d’entreprise individuel, encouragé
par la culture urbaine, est souvent érodé par la nécessité de
partager avec les autres membres de la famille, élargie ou
non. Les écarts de richesse ostentatoires sont souvent mal
vus, ils suscitent des jalousies et obligent à des redistributions
immédiates qui freinent l’accumulation du capital et les
investissements à long terme.
155. La solidarité est plus grande en Afrique qu’en
Europe. Voilà un autre mythe, positif celui là. La solidarité
africaine existe bel et bien, mais elle représente une forme de
« sécurité sociale » dans des États qui en sont dépourvus. Ce
qui est souvent défini par des Africains comme la « vraie
pauvreté » est moins la pénurie d’argent que le fait de ne pas
avoir d’enfants, de grande famille. Il s’agît là d’un manque en
terme d’affection, de prolongement de soi, mais aussi d’un
déficit d’assurance pour l’avenir qui crée à terme un
sentiment d’insécurité. Dans les villes, où nombre d’Africains
vivent désormais sans liens avec la famille élargie et surtout,
parmi les malades du Sida, qui ont vu disparaître des proches,
parents ou enfants, la solitude est aggravée par le manque de
ressources.
Il faut cependant relever que si cette solidarité tant vantée
se manifeste à l’encontre des membres de la famille directe
ou élargie, du clan, du village, l’altruisme proprement dit
s’exerce plus rarement au bénéfice de personnes totalement
inconnues, dont on ne peut attendre aucun retour.
La solidarité peut aussi être le résultat d’un calcul, par
exemple lorsque tout un village se cotise pour financer les
études d’un jeune particulièrement doué, dans l’espoir qu’une
fois doté d’un bon métier, il rétrocédera une partie de du
capital misé sur lui. Beaucoup de candidats à l’émigration
bénéficient d’un tel « investissement », ce qui rend d’autant
plus insupportables et humiliants les échecs et les retours
forcés.
6. La démographie : les Africains feraient trop
d’enfants. Totalisant 95 millions d’habitants en 1900, l’Afrique,
en 2008, comptait 830 millions d’habitants et pour 2050 les
projections oscillent entre 1, 5 et 2 milliards d’habitants.
16En Afrique sub saharienne, le taux moyen de fécondité est
encore de 5, 3 enfants par femme, avec pour conséquence le
fait que le continent est le plus jeune du monde, avec 41 %
de la population âgée de moins de 15 ans et une espérance de
vie encore inférieure à 55 ans, contre 69 ans pour la tendance
mondiale, plus de 80 ans en Europe occidentale.
Les économistes s’inquiètent de cette explosion
démographique et redoutent des explosions sociales dans les villes
surpeuplées, entre autres au Nigeria ou à Kinshasa qui
pourrait compter vingt millions d’habitants d’ici 10 ans.
En réalité, ce « natalisme » de l’Afrique n’est pas
uniquement seulement l’un des corollaires du sous développement,
le résultat d’un refus de la contraception et des interdits
légaux ou religieux frappant l’avortemennt.
Il représente aussi une sorte de compensation pour les
hémorragies démographiques subies au cours des siècles
précédents : l’historien Elikia M’Bokolo rappelle que la traite
négrière représenta une ponction de vingt millions
d’hommes ! L’exode de ces jeunes adultes choisis parmi les
plus vigoureux priva leur pays de leurs capacités
reproductives... Durant l’époque coloniale, on ignore encore les
impacts réels du portage, des corvées, du travail forcé, du
déracinement de la main d’ œ uvre indigène (les deux Congo,
le Gabon, le Cameroun, l’Angola...) ou des déplacements
forcés de populations chassées de leurs terres en Afrique de
l’Est (Kénya, Zambie et Zimbabwe, Afrique du Sud,
Namibie..). On sait seulement que ces bouleversements se
traduisirent par une mortalité importante. Au cours des cinq
dernières décennies, après les indépendances, 40 millions le
nombre d’Africains trouvèrent la mort dans les guerres
civiles qui ravagèrent le continent. Les ravages du Sida (qui
touche 5 % de la population) pourraient enrayer les gains de
population récemment enregistrés.
177. Lagriculture africaine refuse l’innovation. Dans un
continent où 400 millions de personnes vivent encore en
milieu rural, l’agriculture familiale, qui nourrit les
populations, demeure encore le plus négligé des secteurs.
Désireux d’acquérir des devises, les gouvernements ont
privilégié les cultures de rente (coton, arachide, café, thé et de
nos jours, comme au Kénya, fruits et légumes de contre
saison voire fleurs coupées), au détriment des cultures
vivrières. En plus des atteintes à l’environnement, l’extension
de ces vastes cultures a accéléré l’exode rural : la population
urbaine augmente de 4, 3 % par an ! Les paysans petits ou
moyens ont toujours manqué d’accès aux crédits et de voies
de desserte permettant d’écouler leur production tandis que
les « vulgarisateurs » et autres moniteurs agricoles
manifestaient ignorance ou mépris à l’égard des savoirs traditionnels.
Les litiges fonciers portant sur la propriété des terres ou
leur usage (par les femmes, par des groupes d’éleveurs) ou
découlant de leur appropriation par des investisseurs
étrangers ont également freiné les progrès de l’agriculture.
L’histoire démontre cependant que les agriculteurs africains
ont été capables de prévoir les aléas du climat (par exemple
en misant sur des cultures associés afin de diversifier les
risques), de sélectionner les semences, de pratiquer des
techniques adaptées au sol, d’accepter des innovations ou de se
regrouper en coopératives lorsqu’ils y voyaient leur intérêt.
Cependant, dans les pays du Sud du Sahara, 250 millions
de personnes demeurent sous alimentées et l’Afrique est
directement touchée par le réchauffement climatique et par la
hausse des produits agricoles provoquée par l’usage des bio
carburants. Le tarissement de l’aide alimentaire, qui entrait
parfois en concurrence avec la production locale pourrait
aussi représenter une chance : chargés de nourrir les
popula18tions des villes, les agriculteurs locaux pourraient escompter
de meilleurs prix...
8. La forêt risque de disparaître. Entre 1976 et 1980 1,3
millions d’hectares de forêt dense auraient été déboisés.
Entre 1980 et 1990 ce sont 4, 8 millions d’hectares qui ont
été coupés, 5, 3 millions durant la décennie suivante. Les
sociétés forestières ne sont pas seules en cause : les feux de
brousse, utilisés par les agriculteurs pour défricher, accélèrent
le déboisement et contribuent à l’aggravation de l’effet de
serre.
Dans beaucoup de pays du continent, les deux Congo, le
Cameroun, des codes forestiers très libéraux ont attiré les
sociétés étrangères. Ces dernières, profitant des faiblesses des
États et des administrations locales, ont contourné ou ignoré
les dispositions légales les obligeant à replanter ou à épargner
les espèces protégées. Cependant, si, de l’intérieur, la forêt
tropicale est attaquée par les forestiers avides d’emmener les
plus beaux arbres, les spécialistes relèvent que sur les marges,
la forêt équatoriale progresse, entre autres dans les zones de
savanes désertées par les agriculteurs. Cette végétation
nouvelle ralentit elle aussi le réchauffement climatique. En
outre, les Africains sont de plus en plus séduits par l’idée de
préserver des forêts qui représentent des puits de carbone...
9. Le SIDA va rayer l’Afrique de la carte. Sur 33
millions de personnes contaminées par le fléau, 22 millions
sont des Africains : ce constat a longtemps ravivé la crainte
d’un dépeuplement massif du continent, supplantant
soudain l’obsession nataliste.
Cependant l’impact de l’épidémie est très inégal : l’Afrique
australe, où le travail migrant est généralisé, est la région la
plus atteinte (Zimbabwe, Lesotho, Botswana, Afrique du
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