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L'Ami Kips - Voyage d'un botaniste dans sa maison

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Français
320 pages

Description

Tranquillement assis dans un fauteuil, devant le grand bureau, avec une bonne lampe, je classais des plantes étrangères pour l’herbier de mon oncle Horace.

J’avais vaguement entendu sonner huit heures ; mais, absorbé par mon travail, je ne savais pas au juste depuis combien de temps.

Je classais, je classais toujours. J’inscrivais, sur des petits carrés de papier blanc, des noms qui m’étaient complètement inconnus ; puis j’adaptais ces étiquettes à des plantes desséchées que je ne connaissais pas davantage.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 23 septembre 2016
Nombre de lectures 2
EAN13 9782346103065
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos deCollection XIX
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Georges Aston
L'Ami Kips
Voyage d'un botaniste dans sa maison
CHAPITRE I
DNE ÉNIGME EN REdINGOTE
Tranquillement assis ans un fauteuil, evant le gr an bureau, avec une bonne lampe, je classais es plantes étrangères pour l’he rbier e mon oncle Horace. J’avais vaguement entenu sonner huit heures ; mais , absorbé par mon travail, je ne savais pas au juste epuis combien e temps. Je classais, je classais toujours. J’inscrivais, su r es petits carrés e papier blanc, es noms qui m’étaient complètement inconnus ; puis j’aaptais ces étiquettes à es plantes esséchées que je ne connaissais pas avant age. Pauvre oncle Horace ! Je lui evais bien cela. Enco re était-ce peu e chose ce travail e copiste que je faisais pour lui ans les quelques heures e la soirée. Pouvais-je jamais me montrer assez reconnaissant e l’instruction qu’il m’avait onnée ? Sans oute il avait ses systèmes, mon oncl e : il fallait marcher ans sa voie ; mais qu’importe le système, pourvu qu’il permette à la lumière e passer ! Je finissais, u reste, par prenre un certain inté rêt à cette occupation toute matérielle ; j’aimais à fixer soigneusement les pla ntes sur les feuilles e papier jaune, à l’aie e petites banes gommées ; à voir ensuite ces feuilles s’empiler les unes sur les autres, se grouper par genres, par familles, po ur être rangées ans les grans cartons. Or, tanis que j’écrivais e ma plus belle rone l’ étiquette suivante :
Gauichauia cyuauchoïes H.B. et Huuth récolté près e Chihuahua (Mexique), par M. Chesnong, 21 août 1874,
je sentis que je n’étais plus seul et que quelqu’un me regarait. Je relevai vivement la tête et j’aperçus evant moi , e l’autre côté u bureau, mon vieil ami Kips, qui me contemplait sans mot ire. Les eux coues appuyés sur le casier e mon bureau , le menton ans ses eux mains, le nez abaissé ans la irection e ma plume , il me suivait u regar. depuis quan était-il là ? Je ne l’avais pas entenu entre r. Je m’attenais si peu à le voir en ce moment, et il me regarait ’un air si comiquement attristé, que je ne pus m’empêcher e rire. C’est qu’il est bien bizarre, mon vieil ami Kips ! Son petit corps maigre est complètement enveloppé  ans une reingote bleue à boutons ’acier ; ses longs cheveux blancs lui tomb ent sur les épaules ; on irait qu’une petite charrue a profonément et régulièreme nt labouré son front large et bombé. Ce front est séparé u reste u visage par la ligne presque continue que forment ses sourcils hérissés. Sous cette forêt e poils pl antés tout roit, bien au fon, luisent eux petits yeux verts qui regarent avec intellige nce ; ils sont séparés par un nez légèrement busqué et long. Au-essous e sa bouche petite et fine, son menton s’abaisse entre les eux pointes e son col roit. Sa figure exprime la bonté ; mais il y a ans sa to urnure, ans ses manières, quelque chose ’étrange. Aussi certaines personnes vont-elles jusqu’à ire qu’il a le cerveau un peu érangé. Il habite une petite chambre au ernier étage e la maison. C’est là, sous les toits,
qu’il passe la plus grane partie e ses journées. Je ne me suis jamais expliqué quelles étaient ses occupations, et bien es côtés e son existence ont toujours été pour moi incompréhensibles. Je n’ai jamais su à quo i il travaillait lorsqu’il va s’enfermer chez lui, ou même s’il y fait un travail quelconque. J’ignore ’où il est venu, ce qu’a été sa vie. C’est à peine si je me le suis emané. Je connais epuis si longtemps ce même sourire, ces longs cheveux blancs , ces petits yeux pénétrants, qu’il me semble que je les ai toujours vus. Ils fon t partie e ce milieu intime qui m’entoure et ont j’aime à ne pas me renre un comp te exact. Tout ce que je sais, c’est que, epuis mon enfance, j’ai la ouce habitu e e voir mon vieil ami s’intéresser à toutes mes étues avec une charmante sollicitue. L’ami Kips, s’il me fait quelquefois rire, sait bie n que personne ne l’aime plus que moi. J’ai eu beau evenir gran et le épasser e t oute la tête, je suis toujours pour lui « le petit », le petit Georges, comme autrefois. So uvent, lorsque je travaille la physique ou les mathématiques, il escen e sa mansare et vient à côté e moi m’aier e ses conseils ou m’encourager par sa présence. Il m’ a été plus ’une fois ’un gran secours et m’a aié souvent à comprenre les leçons e mon oncle quan elles épassaient ma portée. Il evait pourtant avoir une raison spéciale pour v enir ce soir, car je ne l’avais jamais vu entrer lorsqu’il me savait occupé à ranger l’herbier e mon oncle. Ma gaieté ne sembla pas lui plaire beaucoup ; il ne sourit pas comme il le faisait orinairement. « Eh bien, me it-il, et ce classement, cela contin ue onc toujours ? C’est onc sans fin ? — J’en ai peur, monsieur Kips ; il arrive chez mon oncle plus e plantes que je n’en puis ranger. — Ainsi, tu inscris le nom e chaque plante ? — Oui, monsieur Kips. — Et après ? — Je colle l’étiquette sur la feuille. — Ensuite ? — Ensuite je la classe ’après l’orre u prorome . — Et puis ? — Et puis c’est tout ; je fais e même pour une au tre, et ainsi e suite. — Alors tu n’étuies pas les plantes que tu ranges ? — Oh ! non, je n’aurais pas le temps. » Il me regara bien en face. « Crois-tu, petit, que ce soit là un travail très intelligent ? » Il paraissait fébrilement agité et ses petits yeux brillaient plus qu’à l’orinaire. Je le regarais étonné. « Cela te surpren, continua-t-il, que je m’intéres se à tes travaux botaniques. Écoute, tu vas savoir pourquoi je suis ici ce soir. Ton oncle, avec lequel je ne suis pas ’accor en tout, tant s’en faut, m’avertit, il y a quelques années, qu’il ne me permettrait e te voir qu’à la conition e ne jama is t’entretenir ’histoire naturelle. J’ai bien voulu obéir jusqu’à présent à cette injonction . Alors, c’est peut-être moi que tu n’aurais pas compris ; mais, aujour’hui que tu en sais assez et que tu es un gran garçon, le moment est venu pour moi e t’apprenre que les plantes ont été une es principales occupations e ma vie. En les observant attentivement, j’ai constaté, j’ai écouvert bien es secrets que ’autres n’ont pas a perçus ou n’ont pas voulu apercevoir...
 — Comment ! interrompis-je, vous vous occupiez e botanique et vous ne m’en avez jamais parlé ? Pourquoi mon oncle vous l’avait -il éfenu ?  — Pourquoi ? C’est bien simple. Il sait que je ne pense pas comme lui sur ces matières ; il a senti que j’aurais érangé son ense ignement par mes objections.. Mais aujour’hui mon tour est venu. Il t’a onné e sa s cience tout ce qu’il voulait t’en onner, il t’a it hier avec son ton officiel : « T u as terminé l’étue e l’histoire naturelle. » Terminé ! Voilà bien un mot e savant ! » Ce mot, paraît-il, exaspérait spécialement l’ami Ki ps. Il se leva et se mit à arpenter la chambre avec agitation. « Terminer l’étue e l’histoire naturelle ! » repu it-il en gesticulant et sans s’apercevoir qu’il venait, ’un brusque mouvement, e faire voler sur le ; plancher plusieurs es plantes que je m’étais onné tant e peine à arranger ; « est-ce qu’on est jamais au bout e sa science ? » Se replaçant alors evant moi, et plongeant e nouv eau son regar ans mes yeux : « Tu crois savoir la botanique ? reprit-il, et tu n e connais que es mots et es éfinitions ; c’est la pairtie e la science la moi ns importante. Tu as étuié en étail les vieux systèmes imaginés pour istribuer les êtres  e la nature en catégories élimitées : embranchements, classes, orres, famil les, tribus, sous-tribus, genres, etc. Ton oncle aurait fini par te faire croire que la plante que tu ranges en ce moment a poussé tout exprès pour être classée sous le n° 287 u carton n° 14 e son herbier. Il y a autre chose à étuier que la classification et les noms barbares ont on l’a remplie. La classification n’est pas la science, c’ en est tout au plus l’instrument. Non seulement les végétaux croissent et se évelopp ent suivant certaines lois ; mais ils sentent, ils souffrent, ils ont leurs inst incts et leurs habitues ; ils vivent, en un mot, et c’est cettevie des plantes que tu ne connais pas, et que je vourais te faire connaître. Moi, epuis longtemps, je l’ai suivie ans toutes s es transformations ; je l’ai observée ans les plus intimes étails e ses phéno mènes. J’ai commencé par étuier longuement tout ce qu’on a observé sur le règne végétal. dans mes voyages ’autrefois, j’ai pu le contempler ans la iversité e ses formes ; rechercher quelles relations unissent entre elles t outes ces espèces ’aspects si ifférents. Mais, epuis surtout, j’ai observé e t rès près, avec une attention soutenue, le éveloppement e chaque organe es plantes et j’ ai voulu comprenre le jeu e leurs ifférentes fonc-. tions. J’ai cherché à conn aître à fon l’organisation e ces êtres que nous isons inférieurs, parce que le secr et e leur vie est plus ifficile à pénétrer.  — Comment ! is-je, pensez-vous que ce soit clnez les plantes qu’il faut chercher l’organisme le plus parfait ?  — A quel point e vue se place-t-on, reprit-il, lo rsqu’on it qu’un être est moins perfectionné qu’un autre, que les végétaux sont inf érieurs aux ami maux ? On préten qu’une espèce est supérieure à une autre parce qu’e lle a es organes plus compliqués ! Mais, si cette autre accomplit les mêm es fonctions avec un mécanisme plus simple, ne peut-om pas ire au contraire qu’el le a une supériorité éviente sur la première ? Tout cela repose sur es conventions qui ne sont pa s nécessaires et qui sont quelquefois nuisilbles. Et même cette profone ivision es êtres organisés en eux catégories absolument istinctes : le. règne animal et le règn e végétal, sur quoi repose-t-elle ? Peut-on onner un caractère qui s’applique aux anim aux sans qu’aucune plante le
présente, ou inversement ? Tu sais que tous les êtres, quels qu’ils soient, so nt composés ’un ensemble e petites cellules ; chacune e ces petites cellules étant constituée par une paroi qui enveloppe un contenu vivant. Qu’est-ce qui fait que l’ensemble e ces cellules vivantes constitue un animal ou un végétal ? Dn rie n. Si la substance qui forme les parois e presque tou tes les cellules s’imprègne ’une matière rigie, alors les mouvements ’ensemble ne sont plus possibles ; l’être ne se éplace pas tout entier ans l’espace. C’est une pl ante. Si, au contraire, les parois es cellules restent f lexibles, elles peuvent facilement communiquer le mouvement es unes aux autres, et l’ ensemble qu’elles composent peut se éplacer. C’est un animal. Tu vois combien est peu important le caractère prin cipal qui est censé istinguer les eux règnes. Eh bien, je veux te faire voir, moi, q ue les plantes aussi sont es êtres animés, malgré leurimmobilité et leur insensibilité apparentes. Je veux te faire observer avec étail les iverses manifestations e leur vie. C’est un mone avec lequel il faut que tu fasses connaissance. Si, aprè s ’autres, j’ai essayé ’en pénétrer les mystères et si j’ai pu y entrevoir quelque chos e, toi, sans oute, tu pourras aller plus loin. Tu es jeune, tu as l’amour e la science, tu as con fiance en moi, et malgré les iées préconçues que ; t’a onnées ton oncle, j’espère qu e tu pourras me comprenre. » Tout en parlant, l’ami Kips continuait à me regare r fixement avec ses yeux verts ; je lisais sur son visage une conviction profone. Je n e comprenais pas tout à fait ce qu’il voulait ire ; mais je sentais bien qu’il evait y avoir là pour moi quelque chose e nouveau et e très intéressant, quelque chose e pl us que ce qu’avait pu ou voulu m’apprenre mon oncle. « Je ne emanerais pas mieux, lui is-je, que e p ouvoir étuier avec vous ; mais il nous faurait aller hors Paris, et puisque mon oncl e... — Oh ! je sais bien que ton oncle éteste ce qu’il appelle mes utopies. Jamais il ne m’aurait laissé autrefois t’emmener à la campagne n i t’instruire en quoi que ce soit es choses e la nature ; mais aujour’hui, qu’a-t-il à crainre ? Il t’a armé en guerre contre mes iées ; tu sauras éfenre les siennes. Quel mal verrais-tu à ce que nous fissions nos excursions e très bonne heure, avant qu’il soit ebout ? — Aucun, monsieur Kips ; mais je me mets au travai l avec l’oncle Horace, le matin, ès huit heures. Où prenrais-je le temps ’aller o ù sont les plantes, hors e Paris, en vraie campagne ?  — Ceci me regare. Tu t’appartiens jusqu’à huit he ures, is-tu ? C’est bien assez. Lève-toi e bonne heure, et ce n’est pas le temps q ui nous manquera. d’ailleurs tu verras que le genre e voyage que je veux te faire exécuter n’usera pas beaucoup tes souliers. — La vérité est, lui is-je, que les jours sont lo ngs ans cette saison ; rien ne sera plus facile pour moi que e me lever à cinq heures, et jusqu’à huit heures je pourrai être en effet à votre isposition quan vous voure z. — C’est bien, petit, et si tu le veux, pas plus ta r que emain, nous commencerons. A cinq heures, je frapperai trois coups à ta porte, et nous partirons. — Soit, lui is-je, c’est entenu, mais... » Et je pensais à mon oncle. Pour couper court à mes scrupules, il prit son chap eau. « Au revoir, petit, me it-il, il se fait tar ; to n oncle va rentrer, je m’en vais. N’oublie pas, emain, e prenre ton manteau. »
Il me serra la main, et je vis sa reingote bleue  isparaître par la porte qui onne sur l’escalier.
ACCI
CHAPITRE II
ENTSUR ACCIDENT. — DANS LA CAVE
J’avais beau me creuser la tête, je n’y comprenais rien. Comment l’ami Kips s’y prendrait-il pour trouver le temps de faire une sérieuse excursion botanique en trois heures ? Pendant ce te mps-là, c’est à peine si nous pourrions sortir de Paris, aller jusqu’aux fortific ations et en revenir. Enfin, c’était son affaire. Celte conversation m’avait montré mon vieil ami sou s un jour tout nouveau. Je n’avais jamais remarqué chez lui tant d’ardeur dans la parole ; cette excitation nerveuse m’étonnait. Serait-il vraiment un peu fou, comme me le disait quelquefois mon oncle ? Je rêvais, renversé dans le grand fauteuil. J’entre voyais la figure bizarre de l’ami Kips, me montrant déjà des mondes inconnus, lorsque je m’entendis appeler : « Georges ! Georges ! » C’était la voix de mon oncle. Je lui répondis que j e travaillais, et, pour être véridique, je me remis vivement au classement de ses plantes. Mon oncle ouvrit la porte ; à peine avait-il fait d eux pas que j’entendis un craquement sous ses pieds. L’oncle Horace était très soigneux : il approcha la lampe au bord du bureau et se baissa lentement pour voir sur quoi il avait marché . Je vis qu’il restait immobile devant l’objet en question, et je me penchai pour savoir c e qui fixait ainsi son attention. Horreur ! il avait écrasé une des plantes les plus rares de la Nouvelle-Zemble : le Ranunculus sulfureus !Un échantillon unique donné par un correspondant d ’Arkangel ! C’est le moment de vous dire que, pour rétablir un manque complet d’horizontalité dans la ligne de ses yeux, l’oncle Horace est toujo urs obligé d’incliner un peu ses lunettes d’or en sens contraire. Or, dans les momen ts graves, une contraction générale des muscles plisse toute la figure de mon oncle ; le nez spécialement se fronce à la manière de celui des lapins. Avoir anéanti lui-même une plante si rare ! S’il po uvait y avoir un événement grave pour mon oncle, c’était bien celui-là. Aussi le froncement, l’agitation de son nez furent- ils des plus caractérisés, si bien que ses lunettes désarçonnées tombèrent subitement à terre. Un bruit de verres cassés m’avertit de leur sort. P our comble de malheur, dans ma précipitation, par le brusque mouvement que je fis pour les ramasser, je donnai une violente secousse au bureau. Toute une pile de papi ers renfermant des plantes, que les gestes de l’ami Kips avaient déjà ébranlée, all a tomber vers le même endroit. Des Rafflésiacées de l’Himalaya, des Diosmées de l’Aust ralie, des Sterculiacées de Madagascar, des Lardizabalées du Népaul pleuvaient sur les pieds -de l’oncle Horace ! Je ne savais plus quelle contenance tenir. Je vis l a figure de mon oncle passer en un clin d’œil par toutes les couleurs au milieu d’u ne crispation épouvantable. Tout à coup, un calme relatif se rétablit ; il ramassa pre sque tranquillement les tristes débris de ses lunettes parmi les feuilles éparses, rabatti t sa perruque rousse sur ses yeux, comme s’il eût tiré sur le bord de son chapeau, et me dit d’une voix altérée : « Bonsoir, Georges, bonsoir. Ramasse un peu toutes ces choses. » Il est clair qu’il partait consterné. Je n’avais pa s bougé, je n’avais pas dit un mot.
J’entendis plusieurs portes se fermer au milieu d’e xclamations confuses, et ce fut tout. Je rétablis, autant que je le pus, l’ordre parmi le s plantes renversées. Malheureusement, il n’y. avait désormais aucun part i à tirer de la renoncule de la Nouvelle-Zemble envoyée par le correspondant d’Arka ngel. Elle était presque pulvérisée ; je dus renoncer à en recoller les info rmes fragments. Quand tout fut à peu près rangé, je pris la lampe e t j’allai me coucher. J’étais très contrarié. Mon oncle Horace serait vra isemblablement le lendemain de fort mauvaise humeur à son lever. Comment prendrait -il cette première excursion avec l’ami Kips ? Et puis, où devions-nous aller ? Serio ns-nous seulement rentrés à huit heures ? C’est en songeant vaguement à tout cela que je m’en dormis d’un profond sommeil. Au milieu d’un de mes rêves, il me sembla entendre sonner une horloge. L’idée confuse me vint, tout en dormant, que cette sonneri e pouvait être celle d’une horloge réelle. Cette réflexion finit par me réveiller tout à fait. Il ne fait pas jour encore ; la fenêtre est seuleme nt un peu plus éclairée que le reste de la chambre. Je regarde à ma montre : quatre heur es ! Je prends le parti violent de me lever, dans la crainte de me rendormir. J’allume une bougie et je parviens à m’habiller. Je vais chercher dans l’armoire une des boîtes d’he rborisation de l’oncle Horace. Je viens à peine de la passer en bandoulière que j’ent ends frapper trois petits coups secs à la porte. J’ouvre. L’ami Kips est là disposé à pa rtir ; il est coiffé de sa casquette grise à grande visière, un paletot marron sur les épaules , une grosse canne à la main. Il me dit bonjour et entre dans la chambre. Je ne c omprends pas pourquoi une vieille sacoche noire est pendue à son côté, ni pou rquoi son paletot forme dans le dos une espèce de bosse. Mais je n’ai pas le temps de l ’interroger. « Allons, me dit-il à voix basse, je vois que tu es déjà prêt. C’est très bien. » A ce moment, l’ami Kips aperçoit ma boîte verte. Il me l’enlève et la replace tranquillement dans l’armoire en disant : « Jamais de boîte. Maintenant, nous pouvons nous me ttre en route. » Nous sortons sur le palier. J’introduis la clef dan s la serrure et je ferme la porte doucement. Nous descendons sans bruit l’escalier. L’aube blanchit. Tout dort encore dans la maison. N ous n’avons, grâce à Dieu, réveillé personne. Le silence intérieur me permet d ’entendre distinctement dans la rue les pas des premiers passants. Eh bien ! Où va l’ami Kips ? Au lieu de sortir par la porte de la rue, il se dirige vers la cour ! « Monsieur Kips ! A quoi pensez-vous ? La porte est à gauche. » L’ami Kips ne répond pas. Arrivé au milieu de la cour, il s’arrête et se reto urne vers la maison. « Nous ne sortons pas ? — Non.  — Comment ! nous allons faire une excursion botani que, et nous ne sortirons pas d’ici ? — Pourquoi pas ? » Il m’attire à lui, me met la main sur l’épaule et m e montre notre vieille maison éclairée par la lueur, rose encore, du soleil levan t. « Regarde, me dit-il, voilà le pays que nous allons explorer. Je veux que tu connaisses tous les végétaux captifs ou libres qui vivent ici. Ils poussent à tes côtés, et tu n’as jamais songé à les étudier. Le plus humb le d’entre eux est cependant aussi