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L'esprit de bottine

De
259 pages
À 18 ans, François Avard commençait L'Esprit de bottine, son 216e roman, mais le premier à être terminé puis publié.


Les prémices de l'écriture avardienne - un style cabochon où se mélangent humour candide, simplicité et réalité crue - naissaient sous les traits de François Bruyand. Ce jeune adulte a 19 ans depuis bientôt trois ans, et décide d'entreprendre l'écriture d'un roman pour occuper ses dix doigts...


L'Esprit de bottine est le reportage en direct d'une « adulescence » qui s'attarde dans une zone mortelle où plusieurs s'égarent, celle entre le cégep et le début d'une carrière quelconque, au moment où l'esprit n'a pas fini de se bâtir.
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Extrait



Ce matin-là, je me suis levé. Il n’y a plus de dessins animés à la télé alors j’ai pu déjeuner sans ennui. Lorsque je n’étais qu’un tout petit bambin, il y avait Bugs Bunny et ses amis. J’apportais donc mes toasts et mon verre de jus au salon. Inévitablement, je renversais mon verre. Si, au moins, on avait eu un tapis orange, ça n’aurait pas causé trop de problèmes. Mais il semble que les tapis orange ne poussent nulle part : c’est la culture du tapis blanc qui est la plus répandue au pays. C’est normal : c’est celui qui expire le plus tôt. Alors chez nous, on a un tapis blanc à motifs orange, raisins et Quik.

Parfois, comme la veille, je me couche tout habillé. Ça évite d’avoir à se vêtir le lendemain quand on sait qu’on sera pressé de courir quelque part. De toute façon, c’est mieux que de dormir nu. C’est vrai : on ne sait jamais s’il n’y aura pas un incendie dans la nuit et qu’on ne se retrouvera pas tout nu dans la rue, notre machin à la vue des voisins dont on se cache en mettant plein de trucs dans nos fenêtres (sauf madame Sénécal mais on s’en fout). Or donc, j’étais déjà habillé et prêt à courir à la librairie sitôt mes huit toasts au beurre d’arachides avalées.

En fait, j’ai couru jusqu’à la librairie en automobile. Vous ne le saviez peut-être pas mais j’ai une voiture. Une Pontiac Le Mans de luxe de l’année... 1973. Dans cinq ans, mon auto aura mon âge. À ce moment seulement je lui permettrai de me tutoyer. Les glaces de mon bolide sont électriques en été et léthargiques en hiver. Il est intelligent: je le comprends très bien de ne pas s’ouvrir à tous les vents en janvier. À l’intérieur, il y a une radio am et simili-fm, des pédales, des pitons, une ceinture de sécurité en deux morceaux comme elles se faisaient jadis et une madame nue accrochée au miroir pour que ça sente bon. Ils vendent aussi des Garfield qu’on peut accrocher au miroir mais ceux-là sentent le chat. Si j’ai recours à des odeurs artificiellement agréables, c’est que sur la banquette arrière, où je ne m’assois jamais, il y a des cochonneries, des cossins et de la nourriture sûrement morte depuis la dernière fois que je l’ai vue. De la pizza et du McDonald’s. Le mélange de la femme nue et de la viande avariée est, disons, particulier.


Si je possède une voiture, ce n’est pas grâce â mon travail acharné mais plutôt grâce à l’excellent prix que m’a fait mon grand-père. Trois fois rien, soit sa véritable valeur. Ça lui a fait mal au cœur de s’en séparer. Aujourd’hui, il a mal au cœur rien que d’y embarquer. Il est sensible aux rondelles de bœuf haché vertes. Moi, j’ai fait partie des scouts, alors ça ne me fait aucun effet.

J’ai dû payer les plaques, les assurances et tout. Ça m’a coûté un bras. J’ai sacrifié le gauche. Et au rythme auquel ma puissante Pontiac consomme, ça me coûtera bientôt le droit. Heureusement, vu qu’elle boit autant qu’un militaire et aussi souvent qu’un moineau, je peux profiter en grand des diverses offres spéciales des stations d’essence. Jusqu’à maintenant, j’ai couru plusieurs chances de gagner des voyages, j’ai sauvé deux oiseaux en voie de disparition et j’ai pu ramasser une coutellerie, des bols à soupe jaunes, trois assiettes incas-sables, des livres de Archie « Rions un peu » (pas beaucoup) et trois bidons de jus pour les lignes blanches de mes pneus. Ça console.

Il va sans dire qu’avant de me rendre à la librairie, j’avais dressé une liste mentale de ce dont j’allais avoir besoin pour écrire un roman : du papier, des crayons, des gommes à effacer et, de préférence, des gommes à effacer qui sentent bon.

Les librairies sont toutes pareilles. Et celle où je me suis rendu n’échappe pas à la règle. Dans la section des bouquins, ça sent le tapis et du côté des effets scolaires, ça sent la colle. Si on tend bien l’oreille, on entend la face B de l’unique 45 tours d’une station spécialisée dans la radiodiffusion de l’ennui. Immanquablement, la commis de la librairie est en grande conversation téléphonique avec, sûrement, une autre commis de librairie qui s’ennuyait elle aussi. Il faut dire que dans mon pays, les gens n’achètent pas beaucoup de livres. Ils les louent dans les bibliothèques publiques. Moi, je trouve cela dégueulasse de lire un livre que n’importe qui a lu et tenu dans ses mains. C’est mon opinion et je la respecte. Et si les gens de mon pays achètent des livres, ce sont des trucs d’ésotérisme ou de régimes qui ne font maigrir que les vedettes de la télévision déjà maigres. Ce n’est pas rigolo, dans mon pays qui est l’hiver, d’être romancier. Sitôt qu’un écrivain pond une bonne histoire, on en fait une mauvaise série télévisée. Alors, un acteur pourri mais joli devient une star et il peut ainsi vendre des livres de diète et le romancier maigrit, car personne n’achète son bouquin parce que tous ont vu la télésérie et tous l’ont trouvée moche. Mais les gens se procureront Les secrets de ma perte de poids du mauvais acteur blond aux yeux bleus. Le secret de sa perte de poids, c’est qu’il n’en a jamais eu. En fait, dans mon pays, qui n’en est pas un, la seule façon de rigoler, c’est de se moquer des gens. Ici, tout le monde rit de tout le monde et tout le monde parvient à s’endormir lorsque le soleil nous boude et va voir s’il fait beau sur l’autre versant de la planète.


Pendant que je portais les gommes à effacer à mon nez – un pied rouge au parfum de cerise et un autobus au parfum de cul – je me suis soudainement senti gêné d’entendre la madame commis parler au téléphone. Et moi qui croyais que les libraires avaient un tas de sujets de conversation intéressants ! Non. Au lieu de discuter du dernier roman de Karl Marx ou d’analyser la prose de Nelligan, la dame commentait les tenues vestimentaires des artistes de l’émission de variétés de la veille. J’ai, dès lors, compris pourquoi les humains font la guerre...