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L'Héritage d'un banquier

De
508 pages

L’hiver a quelquefois sous notre latitude des jours d’une bienveillance si complète, qu’on pourrait croire à un printemps anticipé. L’air est tiède et immobile ; le soleil brille de tout son éclat dans un ciel d’un bleu pâle légèrement glacé de gris, mais dont aucun nuage ne souille la pureté.

— C’est le ciel de Naples ! s’écrient les Parisiens étonnés.

Et ils regardent avec admiration les thermomètres, qui marquent douze degrés au-dessus de zéro.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Eugène Deligny
L'Héritage d'un banquier
I
L’ENFANT DU RICHE, L’ENFANT DU PAUVRE
L’hiver a quelquefois sous notre latitude des jours d’une bienveillance si complète, qu’on pourrait croire à un printemps anticipé. L’ai r est tiède et immobile ; le soleil brille de tout son éclat dans un ciel d’un bleu pâle légèr ement glacé de gris, mais dont aucun nuage ne souille la pureté. — C’est le ciel de Naples ! s’écrient les Parisien s étonnés. Et ils regardent avec admiration les thermomètres, qui marquent douze degrés au-dessus de zéro. Cette température semble d’autant plus élevée qu’el le succède brusquement à la pluie, ou à la neige, ou au vent sec du nord-est. Q uelques arbres s’y trompent : les marronniers gonflent leurs bourgeons ; les lilas, p lus imprudents, commencent à les épanouir ; les amandiers hasardent deux ou trois fl eurs. Mais les chênes et les acacias ne se laissent jamais prendre à cette appar ence printanière, et gardent leur séve pour des temps mieux définis. Il en est des humains comme des arbres. Ceux qui so nt naïfs croient que l’année est exceptionnelle, et que la mauvaise saison a déroulé toutes ses horreurs. Ceux que la chaleur, si douce qu’elle soit, incommode toujou rs, ceux qui disent « Le beau froid ! » quand la gelée est excessive sous un ciel clair, protestent déjà, et regrettent de n’avoir pas mis un pantalon blanc. Ils sont géné ralement obèses, et s’asseyent à l’extérieur des cafés pour calmer la soif qui les d évore, en jurant sur l’honneur que, si les écoles de natation étaient ouvertes, ils iraien t se plonger dans la Seine, car ils espèrent bien qu’elle a conservé quelque fraîcheur, qu’elle n’est pas encore. réduite à l’état delessive,c’est l’expression consacrée. Ceux qui détestent l’hiver — ils sont nombreux — ce ux qui sont ses ennemis irréconciliables, ceux pour qui le froid est une so uffrance, et qui disent, lorsqu’on les interroge sur l’état de leur santé : « J’ai l’hiver , » comme si l’hiver était une maladie, ceux-là reçoivent avec bonheur cette première cares se de l’atmosphère. Mais leur bonheur est calme, sans expansion, presque mélancol ique, car ils savent qu’il sera de courte durée, que les vents cruels qui font circule r des aiguilles, las de souffler, reprennent haleine, pour souffler avec plus d’énerg ie demain, ce soir peut-être, et qu’il faut profiter du moment de trêve qu’ils viennent d’ accorder. Aussi ne restent-il au logis que quand ils y sont absolument forcés. Par un de ces beaux jours du mois de février 1847, tous les Parisiens, qu’ils eussent le tempérament des Esquimaux ou celui des Incas, ad orateurs du soleil, éprouvaient le même besoin d’air et de locomotion, et le satisf aisaient, s’ils avaient des loisirs, en se dirigeant vers les Champs-Élysées, que l’on cons idérait alors comme un lieu de promenade très-éloigné du centre de la ville. Une berline élégante et attelée de deux grands chev aux de race allemande, et somptueusement harnachés, s’arrêta à l’entrée de l’ avenue Gabrielle. La docilité avec laquelle ils se placèrent immédiatement sans piaffe r, sans agiter la tête de bas en haut, prouvait qu’ils étaient vieux, qu’ils avaient renoncé à toute coquetterie, qu’ils étaient exempts de vices, incapables de ruer ou de s’emporter, et qu’ils avaient été choisis de manière à inspirer la sécurité la plus c omplète. Le cocher qui les conduisait était un homme d’âge respectable dont le teint repo sé, l’air calme, dénotaient la sobriété, l’humeur égale, et dont les cheveux blanc s affirmaient l’expérience et la
sagesse. On avait voulu qu’il fût aussi sûr que ses chevaux. Le valet de pied était plus jeune, son service exigeant quelque agilité, mais i l n’était pas moins rassurant que le cocher. On pouvait le Constater tout de suite en vo yant avec quelle sollicitude il aidait à descendre de cette voiture une nourrice normande, portant dans ses bras une petite fille vêtue de blanc de la tête aux pieds. Elle est respectable, poétique et touchante, cette superstition qui engage une mère à habiller ainsi son enfant. La pauvre femme a perd u les aînés de celui-ci, et elle croit qu’elle préserve le dernier venu de la mort impitoy able en le vouant à la couleur blanche. L’intercession de la Vierge Marie, et même celle de toutes les saintes et de tous les saints du calendrier, était bien nécessaire à la pe tite fille dont il s’agit. Elle pouvait avoir dix-huit mois ; elle était arrivée à l’époque où les enfants marchent déjà résolument, et commencent à parler. A cet âge, la circulation du sang est tellement act ive qu’on supporte tous les temps, sans remarquer s’ils sont chauds ou froids. On les prend comme ils viennent. Qu’il pleuve, neige, vente ou tonne, on n’en souffre pas, à moins que cela ne gêne un plaisir ; mais la souffrance est toute morale. Ce n ’est qu’au delà de vingt-cinq ans, quand on est constitué délicatement, ou quand on a abusé de sa jeunesse, que les variations atmosphériques causent un malaise. Cette petite fille faisait exception à la règle. El le était déjà passée à l’état d’hygromètre : elle ressentait d’avance les changem ents de la température, comme un adulte anémique, énervé. Un brouillard devant se pr oduire dans la soirée, elle grelottait, à midi, sous les doux rayons de ce sole il extraordinaire, bien que sa robe, son manteau, et son bonnet de mérinos blanc fussent doublés de soie et de ouate, bien qu’un épais tricot de laine couvrît ses jambes , et que ses pieds fussent enfermés dans des souliers de peau de daim. Son visage décha rné était de ce ton jaune sale que prend la cire quand elle a été exposée longtemp s à l’air et à la poussière, et disparaissait en partie sous sa coiffure taillée de manière à cacher les oreilles et le cou, comme le casque et l’appendice de mailles que portaient les soldats croisés. Il n’y avait de vivant chez cette petite fille que les yeux, dont l’éclat était surnaturel. Sa nourrice voulut la faire marcher en la soutenant au moyen de deux lisières fixées à la robe ; mais, dès que les pieds de l’enfant tou chaient le sol, les jambes s’affaissaient, comme celles d’une marionnette, sou s le poids de ce buste, pourtant si léger, et qui, trop faible pour résister au poids d e la tête, se courbait en avant, les bras tombant inertes, sans chercher l’équilibre. Ainsi s uspendue par ses lisières, la pauvre créature offrait le pitoyable aspect du mouton de l a Toison d’or. En ce moment passait une femme, traînant de la main droite un chariot sur lequel était placé un orgue de Barbarie, et conduisant de la main gauche une petite fille du même âge que celle que nous venons de dépeindre, et qui marchait en multipliant ses petits pas, afin qu’ils équivalussent aux grands pa s de sa mère, que la crainte des voitures avait obligée à traverser très-rapidement la place de la Concorde. Cette enfant aurait pu continuer sa course à fond d e train jusqu’au rond point des Champs-Élysées sans éprouver la moindre fatigue. El le était aussi robuste, aussi vermeille, active et vivace que l’autre était livid e, atrophiée, moribonde. Sa tête et la partie supérieure de ses jambes étaient nues. Elle avait des bas de coton bleu, mais ils étaient d’une longueur insuffisante pour se fix er au-dessus des rotules, où ils avaient abandonné les jarretières, et étaient desce ndus jusqu’aux talons, laissant à découvert deux mollets très-rebondis, et cachant he ureusement les souliers, lesquels étaient éculés et usés, de manière à donner un libr e accès à la crotte fétide de Paris.
Le buste de cette petite fille était seul à peu prè s garanti contre, l’air et l’humidité par une robe de laine, dont le corsage était étriqué et la jupe très-courte. Quelle robe ! une nuance indéfinissable, un assemblage de reprises et de pièces, souillé de taches de graisse, de sucre et de boue, qui formaient sur la couleur primitive des glacis ou des empâtements. Les vêtements de la mère n’étaient pas moins usés q ue ceux de la fille, mais ils n’étaient point sales, et, quoiqu’ils eussent l’ava ntage de la propreté, ils im p re s s io n n a ie n t plus péniblement, leur délabrement n’étant pas égayé par l’insouciance, la bonne santé, la joyeuse humeur, q ui distinguaient l’enfant. Indépendamment de la misère incontestable contre la quelle il lui fallait lutter, cette joueuse d’orgue s’efforçait certainement de vaincre un chagrin profond, et résultant de quelque passion contrariée, car l’expression désesp érée de sa physionomie avait des alternatives de calme et de fureur. Cette femme blonde, de haute stature et de forte co mplexion, avait eu de l’embonpoint ; on le voyait à sa peau détendue sur les joues et presque flottante à la place où naguère le menton se doublait. La soupless e de ses mouvements, et les lignes régulières de son visage prouvaient qu’elle était encore jeune, et qu’elle avait été belle. Jeunesse, beauté, formes rondes, tout s’ était flétri sous les étreintes acharnées du malheur. Après avoir fait quelques pas dans l’avenue Gabriel le, elle s’arrêta, et, secouant violemment la tête, comme pour en chasser l’idée fi xe qui l’obsédait, elle dit à sa fille : — Pauvre Ninie ! j’oubliais de te laisser souffler. — Courons encore, répondit l’enfant avec une puret é de prononciation remarquable à son âge, et annonçant une volubilité prochaine et extraordinaire. — Non, reprit la mère. La place doit être bonne, n ous allons travailler ici. Travailler, c’était faire exécuter à son orgue tout son répertoire. Avant d’ouvrir le premier jeu de l’instrument, elle observa d’un rega rd rapide l’auditoire très-nombreux dont elle voulait solliciter la charité, et ses yeu x s’arrêtèrent sur l’enfant vouée au blanc. Elle ne vit d’abord que les vêtements somptu eux de la chétive créature, et éprouva un sentiment d’envie fruieuse. Puis elle re marqua sa débilité, et, s’adressant aux passants que le contraste présenté par ces deux petites filles frappait comme elle-même, elle s’écria : — La mienne vivra, celle-ci crèvera. Un homme était près d’elle, qui tressaillit et pâli t, en entendant cette prédiction prononcée d’une voix stridente, et avec cet air de triomphe insultant que prennent les gens pauvres quand la fortune leur donne un avantag e, si petit qu’il soit, sur les gens riches. Cet homme, c’était le père. La joueuse d’orgue le reconnut à ses traits bouleve rsés. Elle n’était pas mauvaise, elle était seulement exaspérée par l’adversité. Ell e se repentit aussitôt d’avoir jeté l’effroi dans le cœur de ce père, et elle s’efforça d’y faire rentrer l’espérance au moyen d’un mensonge. — J’ai parlé sans réfléchir, dit-elle. Cette petite est malade, mais son œil est bon, et promet une guérison rapide. Ah ! ces petits chérubi ns, ou les croit morts, et ils ressuscitent tout d’un coup. Laissez venir le print emps, et cette figure de crème sera rose comme un bigarreau. Ma Ninie a été bien plus p âle ; voyez-la maintenant ! Est-elle assez fraîche ? Mais son œil était bon aussi ; c’est l’œil qui sauve tout. Le père ne répondit rien. Il semblait n’avoir pas e ntendu ces paroles rassurantes, et regardait alternativement les deux enfants. La comp araison qu’il établissait entre elles l’empéchait de concevoir la moindre illusion, en lu i montrant de la façon la plus
évidente, d’un côté, tous les symptômes de la destr uction, et, de l’autre, toutes les preuves de la vitalité. La santé florissante de cet te fille de musicienne ambulante lui inspirait le même sentiment d’envie furieuse, que l a belle robe et le beau manteau de sa fille, à lui, avaient inspiré à la musicienne am bulante. Celle-ci, jugeant que la faute qu’elle avait commis e était suffisamment réparée, se mit à tourner la manivelle de son orgue, et produis it un bruit, qui, de temps à autre, donnait une idée vague de l’ouverture duJeune Henri.Nous disons de temps à autre, parce qu’il y avait des silences forcés, certaines notes ayant contracté une aphonie incurable par suite d’excès de fatigue. C’étaient l es plus agréables, soyons franc 1 c’étaient les seules qu’on pût qualifier d’agréable s, car celles dont la sonorité avait résisté aux innombrables exécutions de ce chef-d’œu vre symphonique de Mehul étaient complétement désaccordées. Cette musique charivarique causa une véritable pani que parmi les auditeurs. Ceux qui marchaient prirent la fuite, ceux qui étaient a ssis se bouchèrent les oreilles, en criant : « Assez ! assez ! » mais l’exécutante cont inua à tourner imperturbablement la terrible manivelle. Elle savait que son orgue n’éta it pas un instrument de récréation, mais un instrument d’intimidation, et que la craint e de l’entendre pouvait seule lui rapporter quelque profit. Aux gens qui le connaissa ient, elle se contentait de le montrer à l’état silencieux et simplement comminatoire ; au x gens qui ne le connaissaient pas, elle le faisait connaître. Cette industrie coupable lui aurait valu quelques sous dans l’avenue Gabrielle, si un sergent de ville n’était intervenu. — Ah ! je vous y prends encore, s’écria l’agent de police !. Je vous ai déjà avertie, avant-hier dans la rue Taitbout. — J’ai ma permission, répondit la musicienne ambul ante. Le sergent de ville retroussa ses moustaches, incli na un peu plus son tricorne sur l’oreille droite, cambra sa taille très-serrée dans son uniforme, et médita rapidement le discours qu’il voulait prononcer ; puis il prit une attitude imposante mais gracieuse ; une main négligemment posée sur la pomme de l’épée, l’autre impérativement levée, la jambe droite en avant, la jambe gauche supportan t tout le poids du corps, pour prouver à la foule appelée à l’honneur de le contem pler et de l’entendre, qu’un agent de la sûreté publique peut être redoutable sans ces ser d’être séduisant, et ses idées étant bien ordonnées, il s’exprima en ces termes, a vec une sobriété de gestes digne du plus grand orateur :  — Je consens à croire que vous ne m’avez pas compr is avant-hier, et je vais m’expliquer de nouveau ; on ne saurait user de trop d’indulgence envers les femmes. Vous avez la permission de jouer de l’orgue de Barb arie, mais non pas du chaudron qu’on racle, ou du chien qu’on fouette, ou du chat qu’on étrangle, car on ne sait pas au juste quel bruit sort de votre boite à musique du d iable. L’artiste l’interrompit par cette sentence : — On fait la musique qu’on peut ; on ne fait pas c elle qu’on veut.  — Vous n’en ferez plus du tout, mon ange, à moins que vous ne changiez d’instrument, et que le nouveau ne soit irréprochab le. Celui-ci est prohibé, je vous le répète pour la seconde fois. Si vous recommencez vo tre vacarme, je vous arrête comme écorcheuse d’oreilles, et je vous conduis au poste.  — Il faut donc mourir de faim ? répondit la délinq uante en implorant du regard la compassion du public. Mais ses haillons, sa face amaigrie, son air sincèr ement désespéré n’inspiraient aucun intérêt ; elle ne vit que des physionomies re frognées. Le sergent de ville recevait, au contraire, de tout es parts des témoignages de
gratitude. Dès qu’il avait paru, il avait été accue illi comme un libérateur. Mais sa belle tournure et son aimable langage avaient surtout été appréciés par les bonnes d’enfants, que la majesté de l’uniforme fascine tou jours. Elles exprimaient leur admiration en disant : « Quel bel homme ! et quel h omme d’esprit ! » ce qui prouvait que les mots facétieux habilement glissés dans son discours, afin que la légèreté de la forme modérât la sévérité du fond, avaient frappé j uste. La mendiante comprit que son industrie était perdue , et qu’elle ne pourrait plus l’imposer à ses concitoyens, l’autorité étant assez inhumaine pour les protéger. Elle eut un éblouissement, et faillit s’évanouir ; mais elle fut soutenue par le sentiment de la dignité, qui se réveille quelquefois chez les pl us misérables, et, sans protester davantage, elle se disposa à quitter la place, en r amassant, avec la résignation du martyr, le timon de son chariot. Au moment où elle allait partir, une voix lui dit : — Restez. C’était celle du père de la petite fille vouée au b lanc. Il était jeune, et habillé selon toutes les exigeances de la dernière mode. Mais sa beauté personnelle le distinguait encore plus que le luxe et l’élégance de ses vêteme nts. Quoi qu’il fût grand, ses extrémités étaient petites. Ses traits étaient si r éguliers, si fins, ses yeux fendus eu forme d’amende étaient d’un si joli bleu, ses dents étaient si blanches, sa barbe et ses cheveux noirs, si brillants, si soyeux, si frisés, son teint était si rose, ses lèvres étaient si vermeilles, qu’il ressemblai à ces figures de ci re exposées à la vitrine des coiffeurs : types irritants, et qui n’ont d’autre expression qu e celle d’un perpétuel sourire, ayant pour but de montrer une mâchoire bien garnie. Le sergent de ville fut frappé de stupeur en voyant que cet homme dont tous les dehors annonçaient l’opulence se déclarait le champ ion de la mendiante. Après un moment de silence, il s’écria :  — Monsieur, cette femme ne peut pas rester. Elle e nnuie le monde, elle trouble la tranquilité publique.  — Ce n’est pas pour l’engager à résister à votre i njonction que je la prie de rester, c’est pour échanger quelques mots avec elle.  — Oh ! causez tant que vous voudrez, je n’y mettra i aucun obstacle, si l’orgue ne vous accompagne pas. En lançant ce dernier trait, le sergent de ville re garda les bonnes d’enfants ; mais elles ne lui rendirent pas son regard. Toute leur a dmiration était concentrée sur le bel inconnu. Celui-ci fit porter sa fille, toujours suspendue pa r les lisières, devant la fille, de la joueuse d’orgue ; puis, soutenant sa main sur la si enne, il y posa doucement une pièce de cinq francs (elles étaient en argent à cette époque) et il dit ; — Donne cela à la petite demoiselle. L’enfant de la mendiante ne connaissait que les sou s, en prenant la pièce de monnaie, elle s’écria : — Elle est blanche ! Sa mère pleurait, car elle se souvenait des paroles cruelles qu’elle avait fait entendre devant cet homme qui, seul parmi tous les assistants, avait eu pitié de sa détresse. Elle ne le remerciait pas, l’émotion l’em pêchant de parler. Mais les bonnes d’enfants parlaient pour elle. — Qu’il est joli, cemossieu !disaient-elles. Il a la tête d’un ange, et le cœur aussi. Il n’est pas dur au pauvre monde, celui-là. Le jolimossieul était le principalcomplètement éclipsé le sergent de ville ; i  avait personnage maintenant. Sa fille grelottait convulsi vement.
— Elle a froid, dit-il à la nourrice ; rentrez ! Et, s’adressant à la joueuse d’orgue, il ajouta ave c une certaine amertume : — Votre fille a une belle santé. Quel âge a-t-elle ? — Dix huit mois, monsieur. — C’est l’âge de la mienne. La vôtre parle déjà. — Elle commence à parler. — Quelle différence entre les deux ! s’écria-t-il d’un air furieux. L’une est si grande, si forte, si précoce ! et l’autre...  — L’autre se rétablira, dit la musicienne ambulant e. C’est la dentition qui la fait souffrir ; mais, quand les quenottes seront poussée s... Son interlocuteur l’interrompit par cette injonctio n :  — Ne parlons pas de ma fille, parlons de votre sit uation. Vous faites un vilain métier. — C’est vrai ; mais il faut manger. — Ce moyen assure votre existence ?  — Il l’assurait à peu près. On me défend de l’empl oyer. Je ne sais pas ce que je vais devenir. La vie n’est pas facile, quand on a u n enfant et un mari sur les bras. — Votre mari ne travaille donc pas ? — Non. — Il est malade ? La mendiante hésita devant cette question, et ne ré pondit qu’après un moment de silence : — Oui, mon mari est malade. — A l’hôpital ? — Non, à la maison. — Je veux vous secourir. — Oh 1 monsieur, s’écria la pauvre femme, si vous pouviez me prêter l’argent dont j’ai besoin pour faire réparer ma musique, je vous le rendrais. On m’interdit cet orgue dans l’état où il est maintenant, et je reconnais q u’on a raison, car il est bien désagréable à entendre. Mais, s’il était remis à ne uf, la police ne me taquinerait pas, et je pourrais continuer à travailler. Monsieur, re ndez-moi ce service, je vous en supplie, ou nous mourrons de faim, ma fille et moi. Celui qu’elle considérait comme son sauveur, car il avait offert son assistance, l’écoutait en la regardant avec l’expression niaise que son sourire perpétuel donnait à sa physionomie, et ne prit aucun engagement. Il se borna à répondre : — Où demeurez-vous ? — Rue Traînée, n°. 7 à Montmartre. — Comment vous nommez-vous ? — Clara Folaveine. — J’irai chez vous demain à midi. Attendez-moi.  — Vous êtes bien bon, monsieur. Dieu vous bénira ! Dieu vous conservera votre enfant ! dit Clara Folaveine en essuyant du revers de sa main ses yeux remplis de larmes. Le protecteur que le hasard avait placé près d’elle , monta sur un très-beau cheval anglais qu’un groom tenait par la bride, et s’éloig na dans la direction du bois de Boulogne, escorté, à la distance réglementaire de q uinze mètres, par son groom, qui montait un cheval plus jeune et plus fringant que c elui de son maître. Clara Folaveine le suivit des yeux aussi longtemps qu’elle put l’apercevoir ; puis elle dit à sa fille :
 — Ninie, arrivera ce que pourra, nous allons d’abo rd t’acheter des souliers et un sucre d’orge. Cette pièce de cent sous t’a été donn ée à toi. C’est ta propriété. Il ne faut pas qu’elle disparaisse comme les autres. La bonne mère assit son enfant sur l’orgue, et l’y fixa au moyen d’une courroie, pour éviter une chute ; puis, traînant son chariot, elle s’en alla d’une seul traite au marché du Temple, où les chaussures se vendent à des prix très-abordables.