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La Chute d'un petit

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44 pages

Saint-Agnan est un des plus jolis villages des environs de Paris, dans le département de Seine-et-Marne. On s’y rend par le chemin de fer de Strasbourg. Descendu à la station de Lagny, on remonte la Marne jusqu’à ce qu’on trouve, sur sa gauche, une route ferrée. qui s’en va, en zigzag à travers champs : cette route, bordée, dans tout son parcours, d’une vigoureuse charmille, est la route de Saint-Agnan, Près d’atteindre à destination, elle s’enfonce sous un bouquet de bois, dernier vestige d’une magnifique forêt qui faisait partie jadis du domaine féodal de Froidmantel.

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Henry de Kock

La Chute d'un petit

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Aie ! lâchez-moi donc, père Jeannesse ! Quoi que vous me rodiez, là ! (Page 2.)

LA CHUTE D’UN PETIT

I. – LE PREMIER ENNEMI

Saint-Agnan est un des plus jolis villages des environs de Paris, dans le département de Seine-et-Marne. On s’y rend par le chemin de fer de Strasbourg. Descendu à la station de Lagny, on remonte la Marne jusqu’à ce qu’on trouve, sur sa gauche, une route ferrée. qui s’en va, en zigzag à travers champs : cette route, bordée, dans tout son parcours, d’une vigoureuse charmille, est la route de Saint-Agnan, Près d’atteindre à destination, elle s’enfonce sous un bouquet de bois, dernier vestige d’une magnifique forêt qui faisait partie jadis du domaine féodal de Froidmantel. Après avoir cheminé deux à trois minutes à l’ombre de la feuillée, on arrive enfin dans le village, que domine un château de construction moderne, remplaçant sans caractère, sans couleur, de l’antique édifice derrière les murailles duquel, dit la chronique, les barons — les larrons, plutôt, — de Froidmantel guettaient les voyageurs pour fondre à l’improviste sur eux et les dépouiller...

C’est sur la lisière de ce bois, sorte de sentinelle avancée du village, c’est sous le couvert d’un énorme chêne — qui assista peut-être à quelque haut fait de grande route d’un des sires de Froidmantel — que se passa, le 10 juin 185., à trois heures de l’après-midi, le premier épisode de notre histoire.

Ils étaient deux, en présence, au pied de l’arbre séculaire ; deux enfants, mais qui, en cet instant, animés l’un contre l’autre d’un ardent sentiment de colère, avaient vraiment l’air de deux hommes.

L’un se nommait Aubin Terrier ; il n’avait pas encore atteint sa huitième année ; il était blond comme Apollon et presque aussi joli qu’on nous représente ce dieu dans son enfance...

L’autre avait dix ans accomplis ; il était noir comme une taupe, et laid de cette laideur qui, loin de s’atténuer, tend au contraire à s’accroître avec l’âge ; de cette laideur particulière à certains individus, que l’on dirait empruntée, par les traits, à l’esprit et au cœur.

Plus grand de la tête qu’Aubin, bâti aussi plus en force, Eustache devait avoir raison de lui du premier coup...

Cependant Aubin attendait, sans frayeur apparente, ce premier coup. Bien campé sur ses jambes, le corps légèrement rejeté en arrière, ses poings serrés protégeant sa poitrine, on lisait dans sa physionomie, dans sa pose, dans l’éclat de son œil rivé à celui de son adversaire, que celui-ci, s’il devait remporter la victoire en ce combat inégal, ne la remporterait pas impunément.

Et pourquoi MM. Aubin et Eustache allaient-ils se battre ? Pour quelque couvée de linots ou de pinsons, découverte par l’un et subrepticement dénichée par l’autre ? A la suite de quelque discussion, née d’une partie de billes ou de toupie ? Point.

Aubin était couché sous le vieux chêne, ne dormant pas, non, les yeux grands ouverts et tournés dans là direction de la route de Paris, lorsque Eustache, venant du côté du village, aperçut le petit blondin.

  •  — Tiens ! qu’est-ce que tu fais donc là, toi ? s’écria d’un ton railleur le gamin brun.
  •  — Qu’est-ce que ça te regarde ? répliqua le gamin rose.
  •  — Hum ! reprit, plus goguenard, M. Eustache, si tu ne veux pas le dire, il n’est pas malaisé de deviner !
  •  — Eh bien ! devine.
  •  — Pardi ! tu attends le nouveau maître d’école... M. André Bertrand... Berthon. ;. Bertron... C’est-il vrai ?
  •  — Et puis... quand ça serait vrai ?
  •  — Tu es donc bien pressé de le revoir, cet homme, que tu le guettes comme ça ! Eh ! eh !... C’est sans doute parce qu’il t’a dit, l’autre jour, que tu étais gentil et qu’il t’a donné deux sous... tu tiens à te mettre bien avec lui ! Qui sait ! Tu vas raider dans son emménagement ! Tu lui porteras ses meubles dans ses chambres !
  •  — Si ça me plaît, ce n’est pas toi qui m’en empêcheras.
  •  — Non ! oh ! non.... Ce n’est pas moi qui t’empêcherai de faire ton chien couchant.
  •  — Mieux vaut faire le chien couchant que le chien voleur.
  •  — Voleur !... Qui ça que t’appelles voleur ! Est-ce moi ? Qui donc que j’ai volé ?
  •  — Qui ?... Et la vieille Gilberte, avant-hier soir, c’est pas toi, peut-être, qui, pendant qu’elle avait le dos tourné, lui a pris, dans sa huche, un gros morceau de sucre qu’on lui avait donné au château ?
  •  — Non ! ce n’est pas moi ! non, ce n’est pas moi !
  •  — Je t’ai vu.
  •  — Tu mens !....
  •  — Je mens si peu que te voilà tout rouge.
  •  — Si je suis rouge... c’est que j’ai chaud... mais je te défends, entends tu de dire que j’ai pris le sucre à la vieille Gilberte... ou sinon...
  •  — Sinon, quoi ? tu me battras ! Bah ! tu sais bien que je ne te crains pas ! Tu as déjà essayé une fois de me battre... ça ne t’a pas réussi !
  •  — Parce que ton père est venu à ton aide.
  •  — Eh bien ! il n’est pas là aujourd’hui, papa ; touche-moi donc !
  •  — Je me gênerai.
  •  — Mais touche-moi donc ! touche-moi donc !

Aubin s’était levé et mis dans l’attitude défensive que nous avons dépeinte plus haut, et la vérité est qu’en face de cette contenance résolue, et malgré sa confiance intime en sa supériorité physique, Eustache réfléchit avant d’engager la lutte.

On est lâche comme on est méchant à tout âge.

  •  — Laisse ! dit Eustache frappé d’une inspiration, laisse ! Tu fais ton malin, je vas te quiller.

Parlant ainsi, en reculant d’une vingtaine de pas, il avait tiré de sa poche un objet, formé de cuir et de ficelles entre-croisées, imitation grossière de l’arme primitive qu’employaient, dans les batailles, les soldats grecs dits psilites. Un caillou gisait sur l’herbe, il le ramassa et en garnit sa fronde ; puis, imprimant à celle-ci une rapide rotation, il ajusta Aubin...

Eustache s’était acquis une réputation dans le pays par son habileté à lancer des pierres avec sa fronde. Trois fois sur dix il touchait un but désigné ; il y avait donc, en cette occasion, égale chance pour Aubin d’être blessé ou de ne pas l’être...

Et chance égale, en certains cas, c’est mauvaise chance.

Cependant le petit blondin ne bougea point ; il lui suffisait d’un saut en arrière pour s’abriter derrière le chêne, il dédaigna la retraite ; bien mieux, se croisant les bras comme pour braver son ennemi, il s’écria :

  •  — Et puis, j’attends, voyons !

Il n’attendit pas-longtemps. Le projectile, s’échappant de son point d’appui, fendit l’espace, passa, en sifflant, à quelques centimètres de la tête d’Aubin, et alla se perdre, en ricochant, dans les profondeurs du bois.

  •  — C’est à recommencer ! dit Eustache.
  •  — Recommence ! dit Aubin, toujours immobile.
  •  — Minute ! fit une voix, au retentissement soudain de laquelle le frondeur, qui se baissait pour recharger son arme, se retourna effaré.

Celui qui avait prononcé ce mot était un homme d’une cinquantaine d’années, grand, maigre, sec, porteur d’une de ces têtes martiales que Charlet savait si bien reproduire en quelques traits. Et c’était un ancien soldat, en effet, que Sylvain Jeannesse, — le père Jeannesse, comme on l’appelait au village, quoiqu’il n’eût jamais eu d’enfants, — un ancien soldat d’Afrique, rien que cela.

Sorti d’un buisson qui se dressait en contre-bas de la route, à l’endroit où Eustache s’était placé pour quiller Aubin, le père Jeannesse, avant même que le frondeur eût eu le temps de pousser un cri, l’avait harponné par la nuque, d’une main dont chaque doigt semblait une tige d’acier.

  •  — Aïe ! s’exclama enfin M. Eustache ; aïe ! lâchez-moi donc père Jeannesse ! Quoi que vous me voulez, là ?
  •  — Ce que je te veux, engeance ?... D’abord, donne-moi ta machine...
  •  — Quelle machine !
  •  — Eh ! ta fronde, gredin, que tu essayes de cacher sous ta veste.
  •  — Et ! à cause que je vous la donnerais ?
  •  — Tu verras voir.
  •  — Aïe ! vos doigts m’entrent dans la peau ! oh ! je le dirai à mon père, que vous m’avez battu !
  •  — Tu mentiras comme un chenapan que tu es, car si quelqu’un doit te battre aujourd’hui, ce ne sera pas moi.... Ta fronde !
  •  — La voilà. Lâchez-moi, maintenant ! oh ! lâchez-moi !... oh ! oh ! oh !...
  •  — Si tu beugles, je serre plus fort, méfie-toi ! — Aubin, approche, mon garçon, n’aie pas peur.

Témoin de cette scène, à laquelle ce serait mentir de nier qu’il n’eût pas pris un intérêt peu évangélique, Aubin s’avança.

  •  — Oh ! je n’ai pas peur, père Jeannesse, dit-il.
  •  — Oui, oui, tu es un brave petit, toi ! Oh ! j’ai tout vu, tout entendu, et c’est pour ça que j’entends que tu aies ta revanche de cette vermine : empoigne-moi ces cordes et flanque-lui-en une dégelée sur les épaules ; vas-y, je le tiens ferme, régale-toi, c’est lui qui paye.

Aubin avait saisi la fronde. On lui offrait la vengeance... et la vengeance facile, sans périls, sans retours à craindre dans son accomplissement !... Là où bien des hommes eussent balancé, un enfant pouvait hésiter...

Mais cette hésitation ne fut pas de longue durée. Anbin secoua la tête et jetant les cordes au loin :

  •  — Merci, père Jeannesse, dit-il ; mais si je vaux mieux qu’Eustache, je ne dois donc pas le battre, justement parce que vous le tenez ! ça ne serait pas de franc jeu, ça.

Le vieux soldat considérait le gamin blond dans une sorte de surprise admirative. Au fond, s’il n’avait pas compté sur cette magnanimité, du moins peut-être avait-il espéré qu’elle se produirait.

Quant à M. Eustache, ce fut par un regard plutôt moqueur que reconnaissant qu’il accueillit la généreuse décision d’Aubin ; à la place de ce dernier, certes, il n’eût pas montré tant de conscience, lui !

  •  — Eh bien ! c’est bon, reprit Sylvain Jeannesse, je comprends ton idée, petit, et je l’approuve ; on ne frappe pas qui ne peut se défendre...

Cependant, comme il ne serait pas juste, non plus, qu’Eustache ne fût puni d’avoir cherché à te casser la figure, et quand ça ne serait que pour lui ôter l’envie de recommencer, c’est moi qui me charge, alors, de lui administrer la correction qu’il mérite : une belle paire de gifles dont il se souviendra.

Rien de si cruel que de voir renaître un danger qu’on a cru dissipé ! Et avec aggravation, encore ! Qu’étaient-ce que quelques coups de corde que lui eût appliqués Aubin, à côté de la belle paire de gifles dont le menaçait le soldat ! Eustache poussa de Véritables hurlements.

  •  — Ah ! ah ! reprit Jeannesse, tu fais comme les anguilles de Melun, toi, tu cries avant qu’on t’écorche !...
  •  — Oh ! oh !... je le dirai à papa !
  •  — Ah ! pour cette fois, tu seras dans ton droit ! Mais, tu sais, ton père, quoiqu’il soit le maire du pays, je me fiche de lui comme d’une guigne !...
  •  — Oh ! oh ! vous verrez ! Il vous mettra en prison !
  •  — En prison !... Tu es bête !... Il n’y en a pas de prison dans la commune !...
  •  — Oh ! oh ! non !... ne me battez pas ! Au secours !... au secours ! à moi !... maman ! papa !...

Eustache se tordait sous l’étreinte du soldat, et ses cris, que la rage et la terreur étranglaient, devenaient de plus en plus rauques et sauvages. Insensible comme une consigne, Sylvain Jeannesse suivait de l’œil les mouvements convulsifs du gamin, attendant qu’un de ces mouvements lui permît d’exécuter la sentence rendue...

A ce moment, Aubin — qui s’était retourné pour ne pas voir frapper son ennemi, — jeta une exclamation de joie à l’aspect d’un individu qui accourait par la route de Paris.

Peut-être, avec sa bonne et douce nature, Aubin avait-il pressenti dans l’arrivée de ce personnage, — qui n’était autre que. M. André Berthon, le nouveau maître d’école de Saint-Agnan, — une diversion heureuse à l’imminence du supplice d’Eustache.

Et, comme on va voir, Aubin ne s’était pas trompé.

Devançant, d’une portée de fusil environ, la lourde voiture, partie le matin de Paris, avec leurs bagages et leurs meubles, à laquelle ils avaient donné rendez-vous à Lagny, André Berthon et sa femme, — une jolie femme de vingt et un ans ; il en avait vingt-huit, lui ; — André et Marguerite s’en allaient bras dessus, bras dessous, devisant de mille choses et de mille autres encore, en aspirant à pleins poumons l’air pur des champs, en contemplant les sites divers qui se déroulaient sous leurs yeux, et en souriant aux gambades de leur chienne Eyette, — une magnifique bête de pure race épagneule...

Lorsque, tout à coup, les cris discordants de M. Eustache étaient parvenus jusqu’à eux.

  •  — Qu’est-ce que cela ? avait dit Marguerite en tressaillant.
  •  — Un enfant qui appelle à l’aide !

Et, avant d’avoir achevé de formuler sa réponse, André s’était élancé. Un enfant, un de ses futurs élèves, peut-être, qui se trouvait en péril !... Qui donc mieux que lui devait le secourir !

Eyette avait suivi son maître ; en entrant sous bois, en face du groupe formé par Sylvain Jeannesse et Eustache, le chien, sans s’inquiéter de quel côté était le bon droit, ne voyant là qu’un oppresseur et un opprimé, se prit à aboyer avec fureur contre le vieux soldat...

Mais l’homme savait, lui, que les apparences mentent souvent : du premier coup d’œil, d’ailleurs, il avait reconnu le petit Aubin qui pouvait lui donner d’utiles renseignements.

  •  — La, la !... tout beau, Eyette !

Et à Aubin :

  •  — Qu’est-ce donc, mon ami ? dit-il.

Aubin ne répondait pas, il n’osait pas répondre. En revanche, Eustache redoublait de rugissements.

  •  — La, la !... tout beau, braillard ! dit Sylvain Jeannesse, imitant en riant, à l’égard d’Eustache, l’injonction de l’étranger à son chien.

Et après une légère inclination de tête à André Berthon, mais sans lâcher le patient :

  •  — N’êtes-vous pas le nouveau maître d’école de Saint-Agnan, monsieur ? continua-t-il.
  •  — Oui, monsieur.
  •  — Bon !... Il me semblait aussi... je passais devant la maison de M. Ballotte, lorsque vous en sortiez, jeudi dernier, avec lui. — M. Ballotte, le père de ce brigand-là, tenez.
  •  — Et... est-ce que c’est M. Ballotte qui vous a chargé de corriger son fils pour quelque faute qu’il a commise ?
  •  — Chargé... moi !... Ah bien ! il n’aurait qu’à me charger d’une commission, celui-là, pour être sûr qu’elle ne serait pas faite ! Merci ! nous ne sommes pas cousins, M. le maire et moi.
  •  — Alors ?
  •  — Alors, pourquoi que vous me trouvez près d’administrer une danse à son petit ?... Une danse... Il a eu plus de peur que de mal, jusqu’à présent... Saprelote !... quelle venette !... En voilà un qui m’étonnera s’il enlève jamais une batterie à lui tout seul ! Mais, après tout... mon humeur est passée... et puis... petits ou grands, les capons m’ont toujours dégoûté. Dis, situ veux, à monsieur, pourquoi j’ai failli te calotter, moucheron... s’il lui plaît de te punir ensuite, ça le regarde... pour moi, je te tiens quitte ! Tu ne vaux pas une chiquenaude.

Sur cette conclusion, plus agréable dans le fond que dans la forme, Sylvain Jeannesse avait enfin rendu la liberté à Eustache ; palpitant, essoufflé, pourpre, ce dernier se laissa tomber sur le sable.

  •  — Voyons, mon enfant, pour que monsieur se soit fâché contre toi, il faut que tu l’aies gravement offensé. Conte-moi cela.

C’était André Berthon qui s’adressait ainsi à M. Eustache, en cherchant à lui effleurer la joue du bout des doigts ; mais le gamin se recula pour éviter celte caresse et cacha sa figure dans ses bras.

Sylvain Jeannesse haussa les épaules.

  •  — Une brute, fit-il, et une méchante brute ! Vous lui causeriez dans ce goût-là pendant une heure que vous n’en tireriez pas un mot !... Et puis, comme vous êtes un peu cause de l’affaire, vous sentez bien qu’il se gardera de vous prendre pour confesseur,
  •  — Cause... moi ?...
  •  — Sans doute ! Monsieur n’aime pas l’école... par conséquent il n’aime pas non plus les maîtres ; oh ! je donnerais mon poing à couper que c’est lui qui a tant fait par ses rapports qu’on a renvoyé M. Bonassou, celui que vous allez remplacer ; un vieux, qui avait l’infirmité d’être sourd comme un pot, c’est vrai... ce qui devait le gêner un brin pour son métier... mais qui n’en était pas moins un excellent homme !...
  •  — Enfin ?
  •  — Enfin, ce vaurien savait que l’autre petit que voilà... Aubin... un bon garçon, lui... s’était promené avec vous jeudi dernier dans le pays... et que vous l’aviez embrassé... et que vous lui aviez donné deux sous ! Pour lors, de quoi s’est-il avisé ? Il est venu trouver Aubin à cette place où il vous attendait, il lui a dit des sottises ; et comme Aubin l’envoyait carrément paître, il s’est mis à lui jeter des pierres... à le quitter, comme il dit... que si je ne m’en étais pas mêlé, le pauvre enfant aurait, à cette heure, un trou dans la poitrine ou dans la tête !

Pendant ces explications, M. Eustache, profitant de l’attention que leur prêtait le maître, s’était lentement relevé...

Au dernier mot du vieux soldat, le gamin, jugeant l’instant propice, avança un pied pour se sauver...

Mais une main, qui, pour ne pas avoir la trempe de celle de Jeannesse, était vigoureuse aussi, l’arrêta ; la main d’André Berthon ; en même temps, André Berthon lui dit d’un ton où la douceur s’alliait à une nuance de vérité :

  •  — Il me serait pénible de gronder au premier jour de mon arrivée, mon ami ; je ne vous gronderai donc pas, mais à cette condition, qu’avant de vous éloigner, vous demanderez pardon à votre camarade du mal que vous avez failli lui faire. M’entendez-vous ?

Eustache porta, tour à tour, son regard sournois, du visage de celui qui l’interpellait au père Jeannesse et du père Jeannesse à Aubin.

  •  — Eh bien ? reprit André.
  •  — Eh bien ! grommela le petit paysan, eh bien ! monsieur le maître... je suis fâché d’avoir jeté un caillou à Aubin, là... et je ne lui en jetterai plus ! Êtes-vous content ?

Content ! André ne l’était pas complètement, peut-être. Un vieil axiome dit que c’est l’air qui fait la chanson ; or, l’air choisi par M. Eustache pour chanter la sienne péchait certes quelque peu sous le rapport de l’harmonie.

Mais il l’avait dit : pour le premier jour de son arrivée au village, il ne pouvait se montrer trop exigeant. André ouvrit les doigts, son prisonnier s’enfuit...

Tout n’était pas terminé, pourtant.

A la vue de M. Eustache, qui se dévalait à toutes jambes, la chienne du maître d’école, s’imaginant que cette course était un jeu auquel il lui était loisible de prendre part, se lança sur les traces du gamin, avec force sauts et abois...

  •  — Ici, Eyette ! ici ! fit André.

Mais Eyette n’entendait pas ou ne voulait pas entendre ; et il lui en coûta.

Eustache avait gagné la lisière opposée du bois ; un pas encore et il entrait dans une sente qui se perdait au milieu des halliers...

Se retournant soudain :

  •  — Aïe donc, toi, drogue ! fit-il en allongeant un coup de pied à l’animal, qui poussa un gémissement plaintif et roula sur le sable.
  •  — Le petit misérable ! s’écria André.

Un ricanement répondit à cette exclamation de colère : c’était l’adieu de M. Eustache disparaissant dans les fourrés.