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La Gamme des amours - Variations sur un thème connu

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334 pages

Dans l’une des plus jolies villes de la Normandie, à Gisors, vint s’établir il y a peu de temps un couple de nouveaux mariés, M. et madame de B...

La beauté, la distinction, l’élégance de madame de B... attirèrent sur elle l’attention de la société peu nombreuse mais choisie de cette petite ville.

De plus, M. de B... avait acheté la maison qu’il habitait avec sa jeune compagne, ce qui ajoutait considérablement à l’estime des habitants pour les nouveaux venus.

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Oscar Comettant
La Gamme des amours
Variations sur un thème connu
LES AMOURS ROMANESQUES DE MADAME DE B...
I
Dans l’une des plus jolies villes de la Normandie, à Gisors, vint s’établir il y a peu de temps un couple de nouveaux mariés, M. et madame de B... La beauté, la distinction, l’élégance de madame de B... attirèrent sur elle l’attention de la société peu nombreuse mais choisie de cette petite ville. De plus, M. de B... avait acheté la maison qu’il habitait avec sa jeune compagne, ce qui ajoutait considérablement à l’estime des habitants pour les nouveaux venus. — Ce sont des gensbien,— disait-on, par opposition aux personnes qui n’ont pas de propriété, et qui sans doute sont des gensmal. Madame de B..., fille unique d’un ancien notaire de Paris, était le type de ces femmes excentriques pour lesquelles l’amour est un besoin de l’imagination plus qu’une aspiration du cœur. Plongée dans de longues rêveries, elle se plaisait avant son mariage à se construire un avenir tout rempli d’aventures m erveilleuses. Elle rêvait enlèvement dans ses momentspenchés,ou, la tête gracieusement appuyée sur sa main et les yeux levés vers le ciel, elle semblait y déchiffrer les pages invisibles de sa destinée. Elle n’était pas blonde, comme on pourrait le suppo ser, la couleur blonde étant la couleur classique de l’esprit romanesque chez les femmes ; elle n’était pas brune non plus. Avec une peau unie d’un blanc mat, des yeux tirant sur le gris, un nez légèrement retroussé, une bouche grande, mais ornée de dents petites, blanches et admirablement rangées, elle avait une véritable forêt dé cheveux châtains remarquablement longs, fins et luisants comme de la soie. Elle avait de jolies mains bien soignées, des pieds un peu grands mais étroits, une taille moyenne et élégante , un son de voix doux et caressant comme une mélodie. C’était en somme une beauté plus sympathique que parfaite, qu’on eût certainement critiquée à Athènes du temps de Phidias, et qu’on admirait à Paris, où la grâce et la gentillesse l’emportent souvent sur la beauté académique. M. de B..., jeune avocat sans cause, était un homme petit, chétif, diaphane, accessible aux moindres émotions, timide à l’excès, d’un caractère faible et craintif, doutant de lui-même et se laissant facilement dominer. C’était com me l’incarnation d’uneMéditation poétiques des hommes de notreLamartine. Il n’avait aucun des nombreux défaut  de époque : il ne fumait pas et n’allait pas au club. Auprès du beau sexe, il était suffisamment galant, sans jamais se montrer téméraire, ce qui lui valait la sympathie des maris sans trop lui attirer le dédain des dames, do nt il recherchait la société de préférence à celle des hommes. Il chantait quand on l’en priait, d’une voix de ténor efféminée, les romances à la mode, et jouait sur le piano les mazurkas de Chopin. Il dansait avec une scrupuleuse exactitude les danses en vogue, jouait à tous les jeux de société, se rendait utile aux maîtresses de maison qui donnaient des soirées, et, sans jamais blesser personne, racontait sur madame trois étoiles et sur la baronne X... quelques-uns des mille petits cancans qui occupent si fort les oisifs du beau monde. En somme, on le trouvait charmant, et on le recherchait parce qu’il était aimable et ne portait ombrage à personne. M. de B... avait été introduit dans la famille de sa femme par un de ses oncles, ancien colonel d’artillerie, et depuis longtemps l’ami intime du père de madame de B.... Notre jeune avocat, reçu chez son futur beau-père, était arrivé au mariage par une pente insensible, et sans jamais s’être rendu bien compte de sa situation. Il n’était pas encore marié que déjà tout le monde le regardait et le traitait comme l’enfant de la maison.
Mademoiselle Régine (c’est le nom de baptême de madame de B...) avait dix-huit ans quand, perdant enfin tout espoir d’être enlevée, elle consentit en pis aller, à se marier simplement comme le commun des mortelles. Mais avant d’en arriver à ce qu’elle-même appelait cette extrémité, que de tentatives n’avait-elle pas faites auprès de l’avocat pour lui faire commettre un rapt ! — Fuyons, Armand, — lui disait-elle, — fuyons dans un monde meilleur. Le pauvre jeune homme avait toutes les peines du mo nde à résister aux propositions excentriques de son amante trop romanesque, et il allait, après les séances orageuses, prendre conseil de son oncle. — Enlève-la, — lui disait son oncle, — puisqu’elle le désire si fort ; mais préviens-moi du jour et de l’heure de l’enlèvement, afin que j’a vertisse son père, et que nous allions vous attendre au premier relais, pour éviter tout scandale. Heureusement il n’en fut pas ainsi, et, comme nous l’avons dit, la bénédiction nuptiale précéda tout enlèvement. Au point de vue de la spéculation matrimoniale, M. de B... faisait une bonne affaire en épousant mademoiselle Régine. Fille unique, elle offrait à son mari, outre une belle dot, ce que certains fils, en songeant à la mort de leurs parents, appellent charitablement des espérances. Quant au reste, M. de B... ne pouvait être que l’in nocente victime de sa charmante et sentimentale moitié. Trompée elle-même par son ardente imagination, elle se persuada qu’elle avait pour son mari la plus vive passion. Pour cette nouvelle Héloïse, la vie parisienne étai t trop remplie de distractions importunes. Il fallait à son amour l’éloignement et le mystère. Sa voix douce avait fait entendre ces mots : — Ton cœur et une chaumière pour nous deux, ô mon Armand ! Et le mari, toujours docile, avait dit oui avec résignation, mais avec tristesse. Gisors fut proposé par M. de B... comme lieu d’asile pour leur amour, en raison de sa proximité de Paris, qu’il comptait bien visiter de temps à autre. Madame de B... agréa cette ville à cause de ses promenades sombres et pittoresques, tracées au milieu même d’anciennes forteresses où un prisonnier sculpta sur les murs de la tour toutes les scènes de la Passion à l’aide d’un simple clou. Le cloître de l’amour conjugal de M. et madame de B ... était une maison fort jolie sur les bords de l’Epte, non loin du pont où Philippe-A uguste, à la poursuite de Richard, roi d’Angleterre, tomba tout armé dans la rivière, où il faillit périr. A cette maison adhérait un beau jardin, et, dans le jardin, un élégant colombi er abritait de blanches colombes, symbole vivant d’amour et de fidélité. Un jardinier, une cuisinière et une femme de chambre formaient tout le personnel de cette retraite. Monsieur de B... ne sortait jamais et ne voyait personne, pour obéir aux doux ordres de sa moitié, qui voulait sans cesse le contempler et lui parler d’amour. — 0 mon Armand, — lui disait-elle dans leurs promenades solitaires au jardin, — qu’il est doux d’être seuls quand on s’aime comme nous nous aimons !  — Sans doute, ma bonne amie, — répondait d’un air triste et résigné l’excellent et infortuné mari ; — pourtant, — ajoutait-il timideme nt, — il me semble qu’un peu de société ne gâterait pas notre félicité. — De la société, Armand ! tu t’ennuies donc avec moi ? Ah ! je le vois à cette heure, tu ne m’as jamais aimée réellement.  — Peux-tu penser une chose pareille, ma Régine ! — répondait avec une douceur
angélique le patient martyr de l’amour ; je t’aime et je t’ai toujours aimée de tout mon coeur ; seulement je crains pour toi la monotonie de notre existence, si heureuse qu’elle puisse être. L’amour, mon Armand, — ajoutait cette femme intraitable, — exclut l’ennui, parce qu’il remplit tout notre être. Il me semble que je t’aimerais moins si je donnais à d’autres des instants qui t’appartiennent en entier. Je croirais voler ton cœur si, pouvant te dire une fois de plus « Je t’aime ! » je négligeais de le faire. — Tu es bien bonne, en vérité, ma chère petite femme.. — Mes jours sont à toi jusqu’à la mort, Armand, ju squ’à la mort, qui, je l’espère bien, me prendra la première... Tiens, vois-tu, Armand, quand je pense qu’il se pourrait que tu mourusses avant moi, mon âme se déchire, je deviens folle. — Eloigne, Régine, ces tristes appréhensions.  — Toi mort, que ferais-je, moi pauvre femme, isolé e, sur cette terre de deuil et de désolation ? O mon Dieu ! cela ne se peul pas, et p romets-moi de ne pas mourir le premier. — Je ferai mon possible pour cela, — répliquait monsieur de B... du même ton triste et résigné ; — pourtant il m’est impossible de te rien promettre à ce sujet... Mais cette conversation t’afflige : changeons, si tu le veux, l’ordre de nos idées. — Eh bien ! soit, Armand. Cette promenade m’a fatiguée ; rentrons, et tu me réciteras comme d’habitude quelques poésies d’Ossian, et tu m e chanteras leLac de Lamartine mis en musique par Nieder-meyer. Et les jours se passaient ainsi dans cette galère d ’un sentiment insupportable, parce qu’il était despotique et exagéré. Il aurait dépendu certainement de M. de B... de changer cet ordre de choses et de vivre plus conformément à la nature, et cela sans brusquerie envers sa femme, uniquement en développant sa raison avec l’autorité douce et ména gée que tout maître de maison devrait avoir chez lui. Les femmes, toutes de sensibilité et de passion, transforment leur cœur et leur esprit avec une facilité qui nous étonne toujours, quelle que soit notre expérience. Mais M. de B..., si faible, si vaporeux, si peu hom me de ménage, ne sut pas prendre chez lui cette autorité qui n’exclut ni la douceur ni les égards qu’on doit à sa femme, et sous ce régime de féroce tendresse auquel l’avait condamné la romanesque madame de B..., il sentit bientôt s’altérer profondément son moral et sa santé. Il tomba sous l’influence d’une maladie de langueur toute particulière. Les facultés de son esprit s’épuisèrent peu à peu ; il était triste , ne parlait plus, semblait écouter sans rien entendre. Des médecins habiles furent consulté s, mais aucun d’eux ne pouvait découvrir les causes d’un mal qui sortait de la nat ure des maladies ordinaires de l’humanité ; ils qualifièrent le malade un malade de fantaisie, en opposition avec les lois de toutes les infirmités, et se déclarèrent impuissants à le guérir. La femme seule de M. de B... eût pu le sauver, si e lle eût consenti à l’aimer un peu moins. Mais au lieu de cela :  — Courage ! mon Armand, — lui disait-elle au cheve t de son lit où elle passait à le veiller les jours et les nuits, — courage ! mon ami. L’amour a des baumes salutaires que ne possède pas la science, et qui mieux que toutes les ordonnances des médecins guérissent les organisations véritablement sensible s comme la tienne. Tu guériras, Armand, mon adoré, ma vie, mon tout, car je t’aime de toute la force de mon être, et ne me lasserai pas de te le répéter. L’amour s’était fait bourreau chez cette femme mille fois trop aimable, qui noyait son mari d’ambroisie et l’étouffait de nectar.
Un malade qui s’ennuie est un malade perdu. M. de B... courait plutôt qu’il ne marchait au trépas, et il ne tarda pas à tomber dans un état de complète prostration. Un jour que madame de B... avait répété à son mari, pour la millième fois peut-être, qu’elle l’aimait, qu’il ne mourrait pas parce qu’elle l’aimait, le malheureux expira dans ses bras comme un martyr de la foi conjugale, quatre mo is seulement après son arrivée à Gisors, et n’ayant été marié que six mois. Nous n’essayerons pas de décrire le désespoir de la jeune veuve, désespérée surtout de n’avoir plus personne à qui parler d’amour. Madame de B... voulut faire le sacrifice de ses cheveux sur la tombe de son mari ; je ne sais ce qui l’en empêcha. Elle eut ensuite l’idée de se faire religieuse, et régretta que les lois du Malabar ne s’étendissent pas aux França ises devenues veuves. Elle voulait absolument se faire rôtir sur le bûcher du défunt. Madame de B... se désola sur tous les tons de la ga mme des douleurs. Mais on se désole médiocrement quand on se désole seul, avec le caractère de notre héroïne. Pour la première fois depuis son séjour en Normandie, madame de B... accueillit avec plaisir et sans réserve les gens de la ville, qui se firent un véritable plaisir de venir la consoler et pleurer avec elle. Les sujets de réunion sont si ra res en province, qu’on est heureux même d’une occasion de s’affliger pour se voir et se parler. La jeune veuve avait de son mari un portrait en miniature qu’elle fit monter en épingle, afin de le porter toujours sur elle. Elle embrassait cent fois le jour ce portrait chéri, et le serrait convulsivement sur son cœur. De semblables regrets auraient pu paraître éternels, tant ils étaient vifs, et, ajoutons-le, tant ils étaient sincères en ce moment. Cependant, parmi les consolateurs les plus empressé s autour de la jolie veuve, se trouvait un jeune homme de belle apparence, grand, fort, coloré, aimant le plaisir et le recherchant partout où il espérait le rencontrer. C ’était un bon et joyeux garçon, fumant sa pipe, cultivant le sentiment entre deux polkas, et pratiquant avec un égal succès le carambolage et le calembour. Du reste, fort honnête , riche, de bonne famille et suffisamment instruit. M.C... (tel était son nom) passait chaque jour plus ieurs heures à énumérer avec la veuve, comme c’est d’usage, les qualités du défunt. Quel noble coeur ! — disait M.C... en parlant de M. de B... qu’il n’avait pas connu. — Et quel esprit élevé ! répondait la veuve. — Quelles manières distinguées ! ajoutait M.C...  — Et comme je l’aimais ! disait madame de B... d’u ne voix doucement altérée par l’émotion des souvenirs.  — C’est un malheur irréparable, — reprenait M.C... avec une physionomie qu’il s’efforçait de rendre triste. — Irréparable en effet ! — ajoutait la jeune femme en poussant un soupir et en élevant les yeux au ciel. Le temps, loin d’apporter quelque soulagement dans les regrets de la veuve, semblait, au contraire, accroître sa douleur. Trouvant le méd aillon- qu’elle portait en épingle insuffisant à rappeler une image si chère à son cœu r, elle voulut, à défaut de la réalité perdue, se créer une illusion plus complète. Par une de ces inspirations soudaines qui se manife stent parfois chez les natures exaltées, elle courut un jour ouvrir la garde-robe de son mari, s’empara des habits qu’il portait d’habitude dans les derniers temps de sa maladie, et commanda pour les soutenir un mannequin dans les proportions du corps du défunt. Elle se rendit chez un sculpteur et le chargea d’exécuter le visage en cire, d’après le portrait en miniature qu’elle avait de M.B... Huit jours suffirent pour mener ce travail à travail à bonne fin, et l’inconsolable
veuve put contempler une seconde édition de l’époux qui semblait ressusciter pour elle. L’entrevue fut touchante, et madame de B... faillit s’évanouir lorsque M.C... lui présenta le mannequin revêtu de la défroque du mort. Après avoir donné un libre cours à ses larmes, mada me de B... voulut assigner une place convenable dans son appartement à cette fidèle reproduction de la personne de son mari. Elle ordonna, toute réflexion faite, qu’o n le couchât dans l’intérieur du divan placé dans le salon. Plusieurs fois par jour elle ouvrait le divan pour nourrir son âme attristée de la contemplation de son idole, et répandre une larme en son honneur. Quand madame de B... recevait quelque visite, elle ne manquait jama is de conduire les visiteurs autour du sarcophage-divan. A la vue du mannequin, chacun, par bienséance, se croyait obligé de se composer un visage attristé. Il se faisait un moment de silence, que rompait enfin l’un des visiteurs en adressant des compliments à là veu ve sur la parfaite ressemblance du mannequin avec feu M. de B... Tout le monde appuyai t l’observation par un chuchottement significatif. M.C..., devenu plus intime dans la maison de la veu ve, était quelquefois chargé par madame de B... de faire aux étrangers les honneurs du mannequin, quand des soins particuliers la retenaient hors du salon. M.C... s’ employait à cet office de la meilleure grâce du monde, et finit même par prévenir les ordr es de madame dans ce devoir de sentiment. Cela devint chez lui une affaire d’habitude : il finit par montrer le mannequin, et racontait son histoire lamentable avec la parole distraite et monotone d’un homme qui fait voir la lanterne magique.
II
Dix mois après la mort prématurée et si affligeante de M. de B... ; un jeune couple était assis sur le funèbre divan qui renfermait comme un mausolée l’image rembourrée et sculptée du corps de M. de B... Le jeune homme pres sait doucement dans ses deux mains l’une des mains de la jeune femme, dont il admirait la tête gracieusement inclinée sur son épaule. Tout en eux respirait la tendresse et le bonheur.  — Enfin le voici donc venu ce jour tant désiré, ma belle Régine ! ce jour mille fois heureux qui met un terme à mon impatience !  — Oui, mon Alfred, dix mois se sont écoulés depuis la mort de mon pauvre Armand, que je regretterais encore si l’ange de consolation ne t’avait envoyé vers moi pour répandre son baume sur mon âme ulcérée. — Ainsi donc, chère-Régine, le terme fixé par la loi étant écoulé, rien ne s’oppose plus à notre union, et demain, au sortir de l’église, no us quitterons ce méchant petit pays et nous filerons grand largue, à toute vapeur, vers la belle et poétique Italie, où je me propose de ne pas me livrer du tout à la mélancolie. — Oh ! oui, et quel bonheur, mon Alfred ! Je voudrais être à demain pour avoir le droit de t’appeler mon mari et de t’embrasser en public. Et puis j’aime tant les voyages ! Avec Armand, ce n’est pas pour lui faire un reproche, j’ai mené une véritable vie de religieuse cloîtrée ; ce n’est pas gai, à mon âge. Nous irons voir Rome avec ses monuments antiques, Naples avec ses palais, Venise, Venise la belle, où nous ferons des promenades en gondole au son des barcarolles chantées par les gondoliers... J’en saute de joie rien que d’y penser !... Le lendemain de ce jour, le mariage de madame de B... avait lieu avec M. Alfred C... Le soir même, les conjoints se mettaient en route pour l’Italie. Nous ne les suivrons pas dans leurs pérégrinations à travers les différentes villes du
pays classique de la musique, de la poésie et des a mours. Nous dirons seulement que madame C..., absorbée par les émotions de la lune de miel et charmée de tout ce qu’elle voyait, avait entièrement oublié Gisors et les. sou venirs qui s’y rattachaient. Elle n’y pensa peut-être qu’une fois pour écrire à son notai re la lettre suivante, datée de Palerme : « Monsieur, M.C... et moi avons résolu de quitter définitivement la Normandie pour aller nous fixer à Paris. En conséquence, je vous prie et je vous char ge de vendre, le plus promptement possible, ma petite maison de Gisors et tous les meubles qu’elle renferme. J’ai l’honneur, etc. » Au reçu de cette lettre, le notaire se mit en devoir d’exécuter les ordres de sa cliente. La maison fut affichée et les meubles vendus à l’encan. L’adjudicataire des meubles du salon ayant, séance tenante, ouvert le divan, ne fu t pas peu surpris d’y trouver un mannequin irréprochablement vêtu d’habits élégants. Il voulut s’approprier cette trouvaille, sous prétexte que le mannequin dépendait du divan devenu sa propriété. Ce doit être, disait le rusé Normand, un nouveau genre de divan, un divan-mannequin. Mais le commissaire-priseur n’en jugea pas ainsi, et le mannequin fut mis en vente séparément. Dépouillé de ses habits, on l’adjugea p our la somme de 6 fr. 75 c. à un marchand de bric-à-brac, qui le revendit quelques jours plus tard à un inconnu pour la somme de 12 fr. 50 c.
III
Un jour de réjouissances publiques, une myriade de saltimbanques déployaient, comme d’habitude, dans les contre-allées des Champs-Élysées, toutes les curiosités et tous les phénomènes de la nature, avec accompagnement de clarinette, de trombonne et de grosse caisse. Au milieu du nombreux concours de promeneurs, un mo nsieur et une dame, paraissant appartenir à la classe aisée, se faisaient remarquer par leur empressement à tout examiner et à profiter de tous les plaisirs. L a jeune femme croquait des macarons qu’elle avait gagnés à la rouge et à la noire, le m onsieur tirait à la cible sans crainte de compromettre sa dignité, et ils prirent tous deux d es billets à une loterie qui offrait aux gagnants des soupières dorées et des lapins vivants. « Comme je m’amuse, dis donc, Alfred, et que c’est bon le plaisir, le bruit, les fêtes ! Y a-t-il une musique qui vaille pour le pittoresque les clarinettes enrhumées, les tambours fêlés et les grosses caisses crevées de tous ces sa ltimbanques ? L’Opéra a-t-il jamais offert un aussi joli décor que cet ensemble de bara ques, que nous allons toutes visiter, j’espère bien, avec tous ces badauds qu’attirent le s bagatelles de la porte ?... Vive la joie ! et pour ce qui est du plaisir, il faut convenir que nous sommes bien ensemble, n’est-ce pas, mon gros loup ?  — Mais oui, ma biche, et tu ne pratiques pas mal l a gaieté depuis que, par devant monsieur le maire de Gisors j’ai reçu, avec mon dou x titre d’époux, le droit d’être ton guide et ton soutien. — Que tues gentil ?... Oh !... dis donc, Alfred, je vois là-bas des figures de cire ; si tu veux, nous entrerons dans cette baraque ; c’est très comme il faut les figures de. cire, et cela nous encouragera à voir les autres spectacles...  — Adopté, — répondit le monsieur, — et puisque cel a te fait plaisir, entrons voir l’image de nos grands hommes.
 — Monsieur Alfred et sa joyeuse compagne suivirent la foule des curieux dans l’intérieur de la galerie. Quand le nouveau Curtius eut suffisamment expliqué les hauts faits et les forfaits des personnages de son musée, il se composa une physionomie, de circonstance et dit : — Messieurs et mesdames, je me suis réservé pour la fin l’honneur de vous montrer le plus grand scélérat des temps modernes. Lavater, me ssieurs, eût jugé cet homme à la simple inspection des traits de son visage, qui rév èlent tous les caractères d’une indomptable férocité. Gall, en palpant les protubérances de son crâne, eût confirmé le jugement de Lavater. Ce criminel, messieurs, que je ne veux pas vous nommer encore, et que vous avez tous connu, au moins de réputation, avait une femme simple, naïve et soumise ; douce colombe égarée dans le nid d’un vau tour. Vous ferai-je, messieurs, l’explication de toutes les souffrances que dut end urer cette pauvre victime sous la tyrannie d’un pareil monstre ? Non, messieurs, car je craindrais de vous épouvanter, d’apporter le dégoût dans votre âme, au lieu de la satisfaction que je voudrais y voir toujours, et de vous faire blanchir les cheveux. Il me suffira de vous dire que, l’ayant tenue emprisonnée dans une cage de fer où elle n’avait pour toute nourriture que du pain et de l’eau, l’infâme, pour déjouer les soupçons, venait chaque soir lui chanter de tendres romances avec accompagnement de guitare. L’infortun ée, pour qui cette musique était insupportable, mourut dans nne longue et cruelle ag onie, en léguant à l’exécration de tous les honnêtes gens la mémoire de son abominable époux. Cet homme, messieurs et mesdames, ou plutôt ce monstre odieux, regardez de ce côté, je vais le dévoiler à vos yeux. — O ciel ! — dit en poussant un cri de surprise madame C... — c’est Armand, c’est M. de B..., c’est mon premier mari ! — Le pauvre homme ! — pensa M.C... ; — c’est avoir trop de malheur ! Et tous deux, après un moment d’hésitation, furent pris d’un fou rire. Les larmes que la jeune femme répandit cette fois, ne furent pas précisément des larmes de tristesse.