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La Nouvelle Revue Française N° 625

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Livres
160 pages

Description

Éditorial :
Michel Crépu, L’appel de la forêt
La littérature aujourd’hui :
Lise Charles, L’ogre et le papillon. Note sur la lecture superficielle
Catherine Cusset, Un grand blond dans un costume blanc
Gaëlle Obiégly, La bonne tenue
Entretien :
Michel Crépu - Jonathan Littell, 'Dominic is a good man' (entretien)
La forme et le fond :
Jean-Michel Gouvard, 'Du 29 septembre 1944 au 11 novembre 1945, Raymond Queneau publia...'
Raymond Queneau, Exercices de lecture, ou l’art de résumer
Ève de Dampierre-Noiray, 'Parce que je venais de plus loin en Égypte'. Michel Butor, jeune devin du monde arabe?
François Thomas - André Dussollier, Enfin la liberté, l’exquise liberté (entretien)
Quatre images de l’Amérique :
Thierry Gillybœuf, Les montagnes magiques de Henry David Thoreau
Henry David Thoreau, Ascension du Monadnock. Journal inédit (4-9 août 1860)
Lionel Leforestier, 'De l’aveu même de ses éditeurs, lorsque paraît, en 1875, la...'
Henry James, Sur la correspondance de Mme de Sabran
Jean Pavans, Tocqueville lecteur de Trump
Alexandre Mouawad, Kanye West, fantaisie mystique
Notes de lecture :
Gaëlle Flament, Côme Martin-Karl, Styles (Éd. J.-C. Lattès)
Talya Chaumont, Lucie Desaubliaux, La nuit sera belle (Éd. Actes Sud)
Adrien Le Bihan, Gérard Guégan, Hemingway, Hammett, dernière (Éd. Gallimard)
Renaud Pasquier, David Bosc, Relever les déluges (Éd. Verdier)
Stéphanie Cochet, Pierre Adrian, Des âmes simples (Éd. des Équateurs)

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 06 juillet 2017
EAN13 9782072738548
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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couverture

no 625 – juillet 2017

LA NOUVELLE
REVUE FRANÇAISE

SOUS LA DIRECTION DE
MICHEL CRÉPU

image
GALLIMARD

ÉDITORIAL

L’appel de la forêt

La scène se passe quelque part aux confins de l’Ouganda et du Soudan du Sud, trois jeunes gens qui déambulent dans le bush – une sorte de terrain vague à l’échelle d’une prairie entière. C’est une scène du film de Jonathan Littell, Wrong Elements, dix ans après la parution spectaculaire des Bienveillantes. Changement de décor – hors fiction : ici trois jeunes gens, kidnappés à la fin des années 80 par les membres d’une secte, la Lord’s Resistance Army, l’Armée de résistance du Seigneur. Ils avaient quinze ans, on a fait d’eux des tueurs, des tortionnaires. Jonathan Littell les retrouve, quinze ans plus tard. Avec la même obsession qu’à l’époque des Bienveillantes : comprendre, pister la logique du mal dans le monde secret du cœur humain. Qu’est-ce qui fait qu’un jeune adolescent peut passer la frontière invisible qui sépare l’univers familial du monde de la pure barbarie ? « Dominic is a good man », dira l’un d’entre eux, parlant d’un tortionnaire spécialement distingué. Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est le sujet de ce film austère et doux à la fois. Jonathan Littell s’en explique dans ce numéro de juillet.

La saison de l’été étant considérée, à juste titre, comme l’une des plus propices à l’examen de soi, on sera tenté d’y ajouter, pour l’adoucissement des mœurs, l’étude que Lise Charles consacre ici à la « lecture superficielle ». L’été, parce qu’il n’y a pas trente-six moments dans l’année pour se livrer à ce genre d’observations, comme si l’on avait tout le temps. Et c’est vrai, au fond, que juillet, avec son côté guilleret d’alouette dans l’azur, en figure une illusion acceptable. On le sait bien que la roue des jours continue à tourner, mais en juillet on dirait moins vite. Août, déjà, est implacable. Mais juillet est doux. Sympas, les Parques.

D’où vient alors, malgré tout, ce besoin furieux à la lecture de presser la monture, d’en venir au fait, quitte pour cela à enjamber les précieux épisodes intermédiaires ? Et cela sans compter avec un besoin contraire, sourdement vertueux, voire puritain dans ses exigences : aller jusqu’au bout d’un roman, surtout quand il est ennuyeux. On a honte de laisser tomber comme si c’était du pain, on a honte de presser la monture, on a honte de cette lâcheté qui consiste à tourner le dos à quelqu’un qui attendait beaucoup de vous. Un peu de votre attention. C’est beaucoup. Mais voilà, nous sommes avec les livres comme des coupables. Coupables de quoi, exactement ? D’avoir envie de quitter la chambre du malade sans oser lui dire. C’est curieux.

Lise Charles cite en note cette remarque au vol de la marquise de Sévigné, s’étonnant de trouver « détestable » le style de La Calprenède et « ne laissant pourtant pas de s’y prendre comme à de la glu ». Pour un peu, il en irait de la marquise avec La Calprenède comme de nous autres avec une mauvaise série TV qu’on regarde quand même jusque tard dans la nuit. Ce n’est pas de la culpabilité, mais une forme de concupiscence paresseuse. Il y a là comme un mystère, somme toute peu étudié. Ne pas aimer quelque chose qui fait néanmoins qu’on reste malgré tout. Peut-être est-ce cela, tuer le temps : jouir de quelque chose dont on ne jouit pas. Ainsi pas de regret et quand même un vague plaisir, la volupté de l’ennui. La jouissance la moins cruelle de toutes. Les peintres savent peut-être mieux cela que les écrivains, parfois. Comme Hockney raconté par Catherine Cusset dans ce même numéro, qui se sent de son « époque », sans grande déclaration de sujet, à peindre ce qu’il voit. Un homme au bord d’une piscine, n’importe. Ou bien faire comme les convives de la nouvelle de Gaëlle Obiégly, qu’on dirait débarqués de La ronde de nuit pour une improbable bacchanale. Prévoyez une tenue de rechange ou mettez-vous dans un coin, à écouter l’acteur André Dussollier dire à François Thomas son goût de la poésie et du théâtre. Le contraire d’une voix impérieuse, subtile, familière du silence.

[...]

LA LITTÉRATURE AUJOURD’HUI

LISE CHARLES

L’ogre et le papillon

Note sur la lecture superficielle

Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? demandait Pierre Bayard il y a quelques années, dans un livre dont le titre est suffisamment clair pour que je puisse le citer sans l’avoir lu.

Je me souviens que Molière, à l’école primaire, me faisait rire à haute voix. Je me souviens d’une époque où je lisais en cachette, après l’heure d’extinction des feux. Au lycée, c’était déjà trop tard. Le sommeil désormais a toujours raison sur la lecture. Je lis de moins en moins, je commente de plus en plus. À la paresse et à la distraction, j’ajoute l’orgueil et la dissimulation, cela fait quatre péchés, dont deux capitaux.

J’avoue parfois ma faute autour de moi, je me rends compte qu’il en est ainsi pour tout le monde ou presque, que ce vice est à la mode, qu’il s’en faut de peu qu’il ne passe pour vertu. Je joins alors ma voix au chœur des autres voix, je n’accuse plus mon âge, mais notre âge. La faute n’est pas la mienne, c’est celle du monde où nous vivons, de la société, Internet, les livres électroniques, contrôle F, pomme F pour les plus fortunés. La bibliothèque de Babel, faite de livres sans épaisseur et vêtus d’un uniforme qui gomme leurs différences, engendre la culture du fragment. Je crois un instant que Bob Dylan est le troisième amant d’Emma Bovary, que César s’apprête à édifier un mur entre la Gaule et le Mexique, je secoue la tête, j’écarquille les yeux, mon index glisse trop vite sur la surface lisse de la tablette, mon cerveau s’essouffle derrière mes doigts. J’ai parfois eu l’impression que mon évolution personnelle ne faisait que redoubler, mimer en miniature, une évolution plus vaste, celle du livre lui-même, qui se présente à nous sous des formes de plus en plus discontinues. Les historiens du livre ont analysé l’apparition, sous l’Ancien Régime, de la lecture extensive (on lit beaucoup, on lit en silence) et la manière dont elle a progressivement concurrencé l’ancienne lecture intensive (on lisait peu, on lisait bien, on remuait les lèvres, on ruminait, on apprenait par cœur). J’ai longtemps cru que le passage de la lecture extensive à la lecture superficielle s’était fait quant à lui avec l’année 2000 et mon entrée dans l’adolescence.

Ma grand-mère me disait des choses comme : « Quand j’étais enfant, je n’avais que deux livres, Le tour de la France par deux enfants et les Fables de La Fontaine. Je les lisais le plus lentement possible, et, à peine arrivée à la dernière page, je recommençais à la première. » J’imaginais que la vie de ma grand-mère ressemblait un peu à celle des hommes du XVIIe siècle. Je pensais qu’à ces époques, on lisait avec application quelques livres, c’est tout.

J’ai quitté l’adolescence pour entrer à l’université, j’ai écrit une thèse sur l’ordre du récit et la question du suspense et des attentes déçues dans la littérature d’Ancien Régime, j’ai appris à me servir de Google Books, de Gallica. La joie sincère que me procurait la découverte de textes méconnus, auxquels je n’aurais jamais eu accès autrement, n’avait d’égale que la gêne que j’éprouvais quand on me demandait : « Comment diable avez-vous fait pour lire trois cent cinquante-six romans pour votre doctorat ? » Alors, je rougissais, et je ne répondais pas.

 

Cependant, pour superficielles qu’elles aient souvent été, les lectures que j’ai faites au cours de mes recherches m’ont permis d’atténuer mon sentiment d’imposture, de me sentir en compagnie, de me rendre compte de ce qui est en fait une évidence : il existe depuis toujours une culture du fragment, c’est là l’essence même de la lecture moderne. Depuis toujours, ou du moins depuis l’invention du codex. En passant du rouleau de papyrus au codex, constitué de feuilles de parchemin pliées, on a inventé le feuillet, donc le feuilletage. À la lecture inévitablement linéaire qu’imposait le rouleau, qu’il fallait dérouler progressivement, s’est substituée une lecture potentiellement erratique. Le principe du livre est de pouvoir être feuilleté. Tolle, lege, « prends et lis » : la religion chrétienne invite à s’emparer du livre sacré et à l’ouvrir au hasard. C’est parce qu’il a pris le livre et l’a ouvert sur quelques lignes des épîtres de Paul qu’Augustin s’est converti. Pour en revenir à l’Ancien Régime, la pratique de la lecture fragmentaire y est là aussi assumée, et concertée : on lit alors les « beaux endroits » des romans. Il s’agit d’une lecture anthologique, conçue comme une promenade dans un jardin ou dans une ville ; on peut avancer, s’arrêter devant un bosquet ou un palais, passer vite devant ce qui déplaît, revenir en arrière. Cette pratique est encouragée par la présence, en fin de volume, de tables (des matières, des poésies, des oracles, des lettres…), qui permettent de se reporter directement aux endroits considérés comme les plus beaux.

Mais la lecture anthologique, qui, à la manière d’un papillon ou plutôt d’une abeille, saute de roses en violettes, les cueille, les rassemble, les hume, les mâche et les recrache métamorphosées en tulipes, n’est pas le seul type de lecture fragmentaire dont on trouve des traces aux siècles classiques. Il est une autre pratique, plus honteuse, moins avouable, moins avouée et, par conséquent, plus difficile à étudier : là, il ne s’agit pas de choisir et d’extraire les beaux endroits, mais de passer les sections que l’on s’imagine ennuyeuses. Nous n’avons alors plus affaire à une sélection positive, anthologique, mais à une sélection négative, qu’on pourrait dire akanthaphobe : anthos est la fleur, akantha son épine.

Dans l’avis au lecteur de son long roman Almahide ou l’Esclave reine, paru en 1660, Georges de Scudéry mentionne une telle pratique. Il compare les descriptions de son livre à un ensemble de maisons magnifiquement bâties, et la lecture à une promenade :

comme je suis un grand édificateur, je n’ai pas manqué, selon ma coutume, de bâtir en Andalousie et à Grenade de fort belles et de fort magnifiques maisons : mais comme tout le monde n’est pas aussi curieux que je le suis, et n’aime pas avec autant de passion que je fais ces merveilleux chefs-d’œuvre de l’art, ces gens-là, dont le goût est si différent du mien, n’ont qu’à passer devant la porte de ces palais sans y entrer […] : c’est-à-dire qu’à ne lire point ces descriptions et qu’à suivre le fil de l’histoire, puisqu’ils n’aiment que cela : pendant que d’autres, qui ne seront pas de leur sentiment, s’y arrêteront avec plaisir, et me sauront gré de mon travail1.

Au rebours de la lecture anthologique traditionnelle, qui ne retiendrait du texte que les plus beaux « palais » que sont portraits, dialogues et descriptions, Scudéry suggère, non sans une petite moue dégoûtée, une lecture qui, elle, se contenterait de suivre le chemin principal en ignorant les demeures qui le bordent : ce serait la lecture de celui qui se contenterait de « lire pour l’intrigue ». Bref, à chaque lecteur sa promenade à travers le texte. Tout le monde ne se laisse pas, comme Mme de Sévigné, prendre à ce genre d’ouvrages « comme à de la glu2 » ; puisque les descriptions et les vers « ne sont que des ornements de la principale fable, et non pas des parties essentielles [du] sujet, on peut les voir, ou ne les voir pas, selon que l’inclination ou s’y porte ou s’en éloigne », poursuit Scudéry.

Comment se livrer à pareille lecture ? L’auteur accepterait-il par hasard de prendre par la main le lecteur paresseux ? Scudéry, réaliste, admet la lecture, mais ne va pas jusqu’à donner un mode d’emploi. Au siècle suivant, Fielding, dans sa préface à Tom Jones, intitulée « Introduction à l’ouvrage, ou menu du festin », nous en fournit un. Dans son roman, des résumés liminaires joueront un rôle semblable à celui des menus proposés dans les auberges :

pour éviter de mécontenter ses clients […], il est d’usage pour l’hôte honnête et bien intentionné de fournir un menu dont tout un chacun peut prendre connaissance dès son entrée dans la maison : ainsi renseigné sur le repas auquel on doit s’attendre, on peut soit rester et se régaler de ce qui vous est proposé, soit quitter les lieux pour se rendre à quelque autre table mieux appropriée à vos goûts3.

[...]

1. Georges de Scudéry, « Au lecteur », Almahide ou l’Esclave reine, Paris, Augustin Courbé, 1660, t. I, n. p.

2.  « Je trouve donc que [le style] de La Calprenède est détestable, et cependant je ne laisse pas de m’y prendre comme à de la glu », Mme de Sévigné, lettre du 12 juillet 1671, Correspondance, éd. R. Duchêne, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, p. 294.

3.  Henry Fielding, « Introduction à l’ouvrage, ou menu du festin », Histoire de Tom Jones, enfant trouvé, dans Romans, éd. et trad. Francis Ledoux, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1964, p. 566.

ÉDITORIAL

MICHEL CRÉPU

L’appel de la forêt

LA LITTÉRATURE AUJOURD’HUI

LISE CHARLES

L’ogre et le papillon.
Note sur la lecture superficielle

CATHERINE CUSSET

Un grand blond dans un costume blanc

GAËLLE OBIÉGLY

La bonne tenue

ENTRETIEN

JONATHAN LITTELL

« Dominic is a good man »

LA FORME ET LE FOND

RAYMOND QUENEAU

Exercices de lecture, ou l’art de résumer

ÈVE DE DAMPIERRE-NOIRAY

« Parce que je venais de plus loin en Égypte »
Michel Butor, jeune devin du monde arabe ?

ANDRÉ DUSSOLLIER

Enfin la liberté, l’exquise liberté
Entretien réalisé par François Thomas

QUATRE IMAGES DE L’AMÉRIQUE

THIERRY GILLYBŒUF

Les montagnes magiques de H. D. Thoreau

HENRY DAVID THOREAU

Ascension du Monadnock.
Journal inédit (4-9 août 1860)

HENRY JAMES

Sur la correspondance de Mme de Sabran
Traduit et présenté par Lionel Leforestier

JEAN PAVANS

Tocqueville lecteur de Trump

ALEXANDRE MOUAWAD

Kanye West, fantaisie mystique

NOTES DE LECTURE

SUR CÔME MARTIN-KARL, LUCIE DESAUBLIAUX,
GÉRARD GUÉGAN, DAVID BOSC, PIERRE ADRIAN

 

 

www.lanrf.fr

Cette édition électronique du livre

La N. R. F. n° 625 (juillet 2017) des Gallimard Collectifs

a été réalisée le 15 juin 2017 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage

(ISBN : 9782072738531 - Numéro d’édition : 321239)
Code Sodis : N90632 - ISBN : 9782072738548.

Numéro d’édition : 321240

 

Le format ePub a été préparé par PCA, Rezé.