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Là où le cœur attend

De
192 pages
"J'ai écrit ces lignes des années après. J'ai surmonté ma honte et parfois le déni ou la réprobation des autres. J'avais frôlé la fin de tout.
Nous attendons trop sans savoir que nous sommes attendus nous-mêmes dans l'existence à ce point sombre d'où quelque chose peut recommencer. J'ai retraduit mon malheur en traduisant les textes de Job, de saint Paul ou de Shakespeare. Et je commençais à croire qu'il n'y a d'espérance qu'à ce point-là d'essoufflement.
J'ai interrogé la dérision du désespoir et l'indignité de notre monde contemporain qui voudrait exclure l'espérance de nos cœurs et de nos communautés."
Frédéric Boyer.
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couverture
 

J’ai écrit ces lignes des années après. J’ai surmonté ma honte et parfois le déni ou la réprobation des autres. J’avais frôlé la fin de tout.

Nous attendons trop sans savoir que nous sommes attendus nous-mêmes dans l’existence à ce point sombre d’où quelque chose peut recommencer. J’ai retraduit mon malheur en traduisant les textes de Job, de saint Paul ou de Shakespeare. Et je commençais à croire qu’il n’y a d’espérance qu’à ce point-là d’essoufflement.

J’ai interrogé la dérision du désespoir et l’indignité de notre monde contemporain qui voudrait exclure l’espérance de nos cœurs et de nos communautés.

 

Frédéric Boyer

 

 

Là où le cœur attend

 

 

P.O.L

33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e

 

À la mémoire d’Anne

 

remember seek (forgetting find)

E.E. Cummings

 

Je crois devoir commencer ici par un épisode douloureux de ma vie. Par une nuit où j’ai bien failli ne plus me relever. Se relever est pourtant la question que pose chaque nuit. Et l’effort que va réclamer le jour qui vient. Quand fouillant en vain l’existence autour de soi à la recherche de détails que nous aurions négligés jusque-là, et qui pourraient éclairer sous un angle nouveau notre position, nous sentons à ce point le sol se dérober sous nos pieds. Lorsqu’il devient si difficile soudain d’apprendre les expressions de la vie que l’on croyait savoir par cœur depuis l’enfance : parler, se lever, aller. Et que l’on se surprend une nuit à faire le compte indéfini des crises mineures, fugues, faux espoirs, que nous avons traversées. Qu’aucune victoire, la plus mince, la plus dérisoire fût-elle, n’a plus semblé à notre portée. Il s’agit d’une question très simple, si simple qu’elle peut paraître bizarre, voire familièrement étrange, et que l’on pourrait formuler ainsi : « Comment poursuivre ? » C’est la question de tous et de chacun personnellement. La question intime et collective à la fois. En réalité, c’est la question politique par excellence. Ou plus exactement, c’est la question cachée, intime, de toute politique. Où s’aventurer ? Que faire de la vie qui est là ? Cette espèce de chantier confus, de grande cabane hasardeuse dont nous sommes les locataires inconfortables.

 

Je n’attendais plus rien. Ni rêve ni conquête. Je ne savais plus de quel côté me tourner. Mon esprit lui-même avait cessé d’envisager différentes directions possibles. J’avais, comme l’on dit, le sentiment d’avoir quitté la route. Même si je pouvais percevoir, avec douleur, presque trop clairement, la sensation de chacune des directions que j’aurais pu encore prendre, je n’éprouvais plus cette curiosité, cette ivresse parfois, qu’il nous arrive de connaître devant toutes les directions offertes par l’existence – directions que j’aurais pu choisir chacune pour des raisons très différentes. L’une ou l’autre suivie aurait fait de moi quelqu’un d’autre. Mais qu’attendait ainsi, ou n’attendait pas, le cœur dans la direction que je ne prenais pas ?

 

Journées grises et glacées de décembre. J’étais déjà bien avancé dans l’existence. J’étais au milieu de ma vie comme dans une forêt. Cette année-là, je me suis senti désorienté. En pleine période d’anarchie, du grec anarkhia, littéralement sans commencement (au sens de direction, d’ordre) mais arkhê est aussi le premier mot de la Bible grecque (que l’on peut donc traduire par au commencement, pour direction, comme principe ou ordre...). Vous savez, vous voyez, vous devez connaître, ce sentiment embarrassant de vivre sans direction, sans ouverture. Un poids qu’on traîne derrière soi. De la poussière partout. Un désordre incompréhensible dans la tête comme dans le cœur. Se dire je vais passer la journée dans les cafés, tuer le temps, selon la sinistre expression familière, et sur-le-champ, comme la foudre, s’entendre penser : les cafés n’existent plus. Petite histoire desséchée. Moteur brisé. Dire j’arroserai les plantes et constater qu’elles ne sont plus là. Quelqu’un les aura enlevées, ou elles auront séché. Cela ne nous concerne plus. Ni les plantes ni la vie des choses. Cette nuit-là, j’ai bien failli ne plus poursuivre. Je tairai ici les raisons qui m’avaient conduit à cette chute. Je me traînais d’une chaise sur une autre en disant c’est fini, mais sans trouver de point final. Je n’attendais plus rien que de mélancoliques affaissements dans des fauteuils ou sur le sol d’une chambre. Mais c’est cela que je veux rappeler pour l’intérêt de ce petit livre : il n’y a qu’une voie pour perdre sa place au monde, c’est d’avoir le sentiment d’être arrivé là d’où littéralement on ne peut plus bouger. D’avoir atteint l’inconfortable situation où même la chute est déjà derrière nous. C’est la certitude d’avoir perdu cette force qui nous pousse, qui requiert, qui suggère, qui invente, et qui nous dit que par un autre que nous elle ne pourrait être exécutée. C’est ne plus avoir la ressource nécessaire, intime et pulsionnelle, « de chanter le chant qui a pour nom Encore une fois et qui veut dire À tout jamais1 ». Sachant que le pont entre les deux, qui relie l’un et l’autre, encore une fois et à tout jamais, ce pont n’est jamais bien certain. Et qu’il n’est sans doute pas toujours nécessaire de vouloir à tout prix rejoindre les deux. Encore une fois est déjà une très belle étape, et qui pourrait nous suffire.

 

Il arrive aussi dans ces moments-là que le chagrin devienne une superstition. J’entendais à peine ce qui m’était dit. Ne sois donc pas si triste. L’autre nous explique curieusement : Je me sens mieux quand tu te sens bien. Mais j’apportais un attachement excessif à cette tristesse, la mienne, afin de la prolonger indéfiniment, et finissais par lui attribuer sinon des pouvoirs surnaturels, au moins une puissance qui me dominait. Au point de m’interdire toute autre ouverture. Au point surtout, et nous le verrons plus loin, de ne plus avoir la force légère d’en rire. Dans mon malheur, j’étais devenu superstitieux. C’est même, je le pense, une fonction étrange du malheur que nous nous attribuons dans le chagrin que de nous réduire à cette survivance d’une chose passée, réelle ou imaginaire, et qui nous persécute. Un reste. Une survivance. Mais de quoi ? De rien finalement, mais cela nous ne le savons pas quand nous souffrons. Dans la très belle langue latine, qui m’est si chère, la superstitio dérive bien du verbe superstare, avec son adjectif superstes. Nous faisant passer ainsi de « se tenir au-delà, au-dessus » à « subsister par-delà ». Est superstes celui qui passe outre à une épreuve, un état, d’où le sens de survivant que prit le latin, puis celui de témoin au sens de témoigne qui a passé outre, qui a survécu à la chose. Pour finir parfois par désigner celui qui témoigne d’une chose imaginaire comme s’il l’avait réellement vécue2. Non pas dans le sens d’une « vieille croyance » ni de la survivance d’une chose ou d’une pensée, mais plutôt d’un objet imaginé, impossible, le reste imaginaire d’une chose qui nous persécute et fait de nous son témoin survivant. Devenir témoin de l’objet impossible de son chagrin. D’où, par dérivation, notre sens bientôt moderne de superstitieux : le témoin obsédé d’une chose ou d’un événement invérifiable. Il arrive que l’homme malheureux se constitue témoin superstitieux de son malheur. C’est-à-dire croyant obsédé d’une pensée ou d’une raison imaginaire et persécutoire. Sa superstition, sa survivance, est son malheur, à condition d’entendre qu’il joue ainsi sa propre survie comme témoin du malheur traversé. C’est, je le comprendrais plus tard, le destin de Job, dans la Bible.


1. Friedrich Wilhelm Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, IV, « Le chant du marcheur de nuit », trad. Maël Renouard, Payot & Rivages Poche, 2002.

2. Selon la très belle étude d’Émile Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, 2. Pouvoir, droit, religion, Minuit, 1969, p. 273-274.

DU MÊME AUTEUR

 

chez le même éditeur

 

LA CONSOLATION, roman, 1991

EN PRISON, roman, 1992

DES CHOSES IDIOTES ET DOUCES, roman, Prix du Livre Inter, 1993

COMPRENDRE ET COMPATIR, essai, 1993

COMME DES ANGES, roman, 1994

EST-CE QUE TU MAIMES ?, roman, 1995

LE DIEU QUI ÉTAIT MORT SI JEUNE, 1995

L’ENNEMI DAMOUR, 1995

LES INNOCENTS, roman, 1995

ARRIÈRE, FANTÔMES !, 1996

DIEU, LE SEXE ET NOUS, 1996

NOTRE FAUTE, roman, 1997

LE VERTIGE DES BLONDES, roman, 1998

LE GOÛT DU SUICIDE LENT, poèmes, 1999

PAS AIMÉE, roman, 1999

UNE FÉE, roman, 2000

KIDS, poèmes, 2000

GAGMEN, 2002

LA BIBLE, NOTRE EXIL, 2002

SONGS, poèmes, 2003

MAUVAIS VIVANTS, nouvelles, 2003

« NOUS NOUS AIMONS », 2004

MES AMIS MES AMIS, 2004

ABRAHAM REMIX, roman, 2005

PATRAQUE, 2006

VACHES, poèmes, 2008

ORPHÉE, roman, 2009

HAMMURABI HAMMURABI, poèmes, 2009

TECHNIQUES DE LAMOUR, 2010

PERSONNE NE MEURT JAMAIS, roman, 2012

PHÈDRE LES OISEAUX suivi de TEXTE POUR UNE VOIX OFF (THÉSÉE) et de CHANTS POUR DAUTRES VOIX, théâtre, 2012

SEXY LAMB, essai, 2012

RAPPELER ROLAND, CHANSON DE ROLAND, CAHIER ROLAND, 2013

DANS MA PRAIRIE, 2014

QUELLE TERREUR EN NOUS NE VEUT PAS FINIR ?, 2015

YEUX NOIRS, 2016

 

Traductions

 

LES AVEUX, nouvelle traduction des Confessions, saint Augustin, 2008 ; coll. « #formatpoche », 2013

TRAGÉDIE DU ROI RICHARD II, William Shakespeare, 2010

LES SONNETS, William Shakespeare, 2010

KÂMASÛTRA, EXACTEMENT COMME UN CHEVAL FOU, 2015

 

Aux éditions Calmann-Lévy

 

COMME DES FRÈRES, essai, 1998

 

Aux éditions Bayard

 

LA BIBLE, NOUVELLE TRADUCTION (collectif), 2001

BIBLE, LES RÉCITS FONDATEURS, avec Serge Bloch, 2016

Cette édition électronique du livre Là où le cœur attend de Frédéric Boyer a été réalisée le 1 septembre 2017 par les Éditions P.O.L.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782818043769)

Code Sodis : N91148 - ISBN : 9782818043776 - Numéro d’édition : 322452

 

 

 

Le format ePub a été préparé par Isako
www.isako.com
à partir de l’édition papier du même ouvrage.

 

Achevé d’imprimer en août 2017
par Normandie Roto Impression s.a.s.

N° d’édition : 322451

Dépôt légal : septembre 2017

 

Imprimé en France