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La Pensée de la vie chez Bergson et Canguilhem

De
132 pages

Docteur en médecine et philosophe, Canguilhem n'élabore pas de système, contrairement à Bergson qui fait de l'intuition le seul moyen de connaissance de la durée et de la vie.

Philosophie biologique, durée, temps, devenir sont les thèmes abordés par les deux hommes. Canguilhem, le corps humain. Bergson, l'élan vital.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-94475-7

 

© Edilivre, 2015

Avant-propos
De la pensée

On fait de la philosophie parce qu’un jour on a fait la rencontre avec la pensée. On a fait la rencontre avec la pensée quant à l’occasion d’une pensée, on a senti ce que celle-ci signifie. Une pensée, une vraie pensée c’est ce qui hisse l’existence au-dessus d’elle-même en la mettant un ton au-dessus. C’est une tonalité, une résonance dans l’intime qui fait que la vie allant soudain au-delà d’elle-même, celle-ci se révèle comme en relation avec un pays infini et une terre d’éternité. La vie ayant alors sa couleur on a envie de vivre. Liée à la vraie vie, la vie pensante, la vie pensée, elle vaut la peine d’être vécue.

Un livre peut révéler le sens de la pensée philosophique. Un cours entendu dans un amphithéâtre ou dans une salle de classe. Une parole glanée ici ou là, frappant le cœur comme une fulgurance venue dont on ne sait où et faisant dire « Ça, c’est philosophique ». Une rencontre avec un maître, un maître étant un être au contact duquel on se sent redressé, on a envie de se redresser en découvrant ce que peut être la droiture intérieure. Notre propre intériorité peut aussi nous révéler la philosophie. Nous avons soif de plénitude sans le savoir. Nous mourons sans le savoir faute de plénitude. Jusqu’à ce que dans la grisaille du monde soudain quelque chose vienne déchirer cette grisaille et cette mort pour étancher notre soif avec la fraîcheur de l’eau et de l’ombre dans une oasis en plein désert.

Une pensée, c’est un climat, une atmosphère, un milieu, comme le dit Vladimir Jankélévitch. Comme l’air que l’on respire, une pensée permet de vivre. Un être vivant vit non pas simplement quand il respire dans la vie mais quand il respire la vie, celle-ci respirant à travers lui. Un être pensant pense non pas simplement quand il respire dans la pensée mais quand celle-ci respire à travers lui parce qu’il respire la pensée. En philosophie, un livre qui nous frappe apprend à respirer dans la pensée parce qu’il respire la pensée. Pour parvenir à un tel stade, il faut travailler. C’est ce que fait tout vrai philosophe. Un philosophe est un travailleur. Il travaille ses pensées en se donnant une pensée et en revenant sur celle-ci pour se laisser travailler et habiter par elle.

En 1785, quand Kant propose sa première version de La critique de la raison pure celui-ci pose la question de fond de la philosophie moderne. Où est la philosophie ? Y a-t-il encore de la philosophie ? S’il pose cette question c’est parce qu’il a la réponse. La philosophie n’existe plus. Parce qu’il n’y a plus, comme dans l’Antiquité, des sages qui vivent celle-ci et qui enseignent par leur vie à la vie. La philosophie est devenue scolastique parce qu’elle est devenue politique. Elle est devenue idéologique. Aujourd’hui cette idéologie s’appelle la critique sociale. Au XIXème siècle Nietzsche a lui aussi posé la question de la philosophie en se demandant où est le philosophe vivant qui vit vraiment la philosophie. Au XXème siècle cette question a été reprise par Bergson et par Canguilhem. Bergson a pensé la vie pour penser la connaissance philosophique qui devrait exister et qui n’existe plus. Pour penser il faut sentir ce que l’on pense et ne pas avoir honte pour cela de sentir. L’intellectuel du XXème siècle sait-il encore sentir ? Non. Il fait de la critique. Il critique les discours en démontant leur logique rationnelle, sociologique ou psychologique comme un mécanicien démonte une machine. D’où l’importance de revenir à la vie pour revenir à la connaissance, seul le fait de vivre la pensée permettant de retrouver le sens d’une idée et, derrière elle, d’une vision. Dans le champ des sciences Canguilhem va épouser la même démarche que celle de Bergson. La science bien vécue est créatrice. Est-ce toujours le cas ? Non. La science qui nous domine ne s’intéresse pas à la science mais au pouvoir. Elle ne nous parle pas de la réalité mais du pouvoir sur la réalité. Elle devrait être une science-contemplation, une theoria comme chez les Grecs. Elle est devenue une science-pouvoir, un kratos.

On ne pense pas la vie par hasard. Pour penser la vie il faut avoir décidé de vivre et de faire du fait de vivre un objet de pensée, mieux encore l’objet suprême de la pensée. Ce qui est un signe de maturité philosophique. Être philosophe qu’est-ce sinon décider de vivre philosophiquement en vivant la philosophie ? La vie comme objet de la pensée n’est donc pas une pensée, mais la pensée. Nietzsche l’a compris. Bergson et Canguilhem aussi. Pour des raisons différentes. Nietzsche a choisi la vie comme objet de sa pensée pour remédier à la crise de la pensée de son époque, crise marquée par le nihilisme que produit la perte du lien avec la vie. Bergson a choisi la vie pour revenir à la vraie connaissance. Il est courant de croire, comme le fait le rationalisme, que celle-ci consiste dans le raisonnement. Elle réside en fait dans l’intuition. Il faut avoir vécu la vie et senti pour accéder à une pensée de la vie et non s’être contenté de tenir des raisonnements à son sujet. Rilke disait que l’on devient poète quand on a beaucoup voyagé et vu beaucoup de pays, de villes et d’hommes. Une vraie pensée n’est pas autre chose que de la vie pure qui ouvre les horizons de la vie. D’où l’importance de la vie. Une importance que Canguilhem a parfaitement comprise quand il se donne comme projet de réhabiliter le vitalisme. La vraie pensée n’est pas une pensée sur mais une pensée de. Le monde est rempli de raisonneurs qui sont à l’extérieur de l’existence en tenant des raisonnements figés sur l’existence. La vraie pensée est ailleurs. Dans ce qui vient de l’intérieur et qui, parce que cela vient de l’intérieur, est multiple, riche, foisonnant, débordant, dansant, musical. La vraie pensée est comme la passion. Elle n’en finit pas de penser. Aussi crée-t-elle une science ouverte qui n’est pas une science mais la vie de la pensée. Nietzsche l’avait compris. Il n’y a pas de meilleure façon de vivre que de penser ni de meilleure façon de penser que de vivre. La philosophie meurt quand elle l’oublie. Elle ressuscite quand elle s’en souvient. Bergson et Canguilhem ont su en leur temps rappeler cette leçon essentielle de façon concise, intense, méditée. D’où ce je-ne-sais-quoi qui ressort de leur lecture. Quelque chose comme un plaisir. Le plaisir de vivre la pensée et par là même de vivre.

Il y a dans cet essai de Guillaume Chaumet sur la pensée de la vie chez Bergson et Canguilhem quelque chose qui relève de l’esprit philosophique véritable. Cela tient à la démarche, au travail et à ce je-ne-sais-quoi issu de la démarche et du travail qui fait dire, quand on le lit, que l’on a bien affaire là à de la philosophie.

Bertrand Vergely.

Bertand Vergely, ancien élève de l’École Normale Supérieure, agrégé de philosophie, docteur en philosophie enseigne en classes préparatoires. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont entre autres La Philosophie, Larousse, 1993 ; Le Philosophe et la Vie, Desclée de Brouwer, 2005 ; Sommes-nous libres ? en collaboration avec Henri Atlan, Salvator, 2012 ; La tentation de l’homme-Dieu, Le Passeur, 2015.

Dédicace

A la mémoire de mon père,

philosophe également, trop tôt disparu

Introduction

L’étude des êtres vivants a suscité dès l’Antiquité l’élaboration de théories visant à rendre compte de ce qu’ils ont en commun : la vie.

Limitée à l’origine, et pendant longtemps réduite à une approche descriptive de son objet, la biologie a mis plus de vingt siècles à se constituer comme science. Le terme « biologie » a d’ailleurs été créé et utilisé pour la première fois au début du XIXe siècle par Treviranus en Allemagne et par Lamarck, en France, en 1802.

Foucault disait que l’histoire naturelle à l’époque classique ne pouvait pas se constituer comme biologie, et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, en effet, la vie n’existe pas mais seulement des êtres vivants. Et si on peut parler de la vie, c’est seulement comme d’un caractère (au sens taxinomique du mot) dans l’universelle distribution des êtres.

Ce n’est que peu à peu que l’objet de la biologie s’est dégagé, non plus soumis à certaines imprécisions, et a été progressivement délimité, permettant à des méthodes et procédés de mener une étude objective de l’être vivant, étude qui s’est vue de plus en plus affinée et rigoureuse. Cependant, dans cette démarche « contre-nature » d’analyse du vivant par ce vivant qu’est l’homme, dans ce paradoxe « du vivant séparé de la vie par la science et s’essayant à rejoindre la vie à travers la science »1, l’homme s’est trouvé confronté à la validité de l’étude de phénomènes par nature inséparables des fonctions à travers lesquelles ils se manifestent, pratiquement impossibles à isoler, et de ce fait il ne pouvait manquer de s’interroger sur la valeur de l’expérimentation à laquelle il procédait, constatant qu’elle était de nature à porter atteinte à son objet même. L’ambiguïté du vivant pour la connaissance devait donc conduire l’homme à renouer avec, ou à prolonger, les explications fournies en d’autres temps sur la nature de la vie.

Mais les progrès accomplis en biologie tout au long du XIXe et au cours du XXe siècle, et surtout leur efficacité explicative croissante (la naissance de la génétique avec Mendel, mettant en évidence les lois qui règlent la reproduction et la transmission de l’hérédité ; les théories de l’évolution de Lamarck et Darwin, permettant la compréhension de l’histoire des espèces ; la théorie cellulaire dégagée par Schleiden et Schwann, reconnaissant les êtres vivants comme des organismes, c’est-à-dire des systèmes existant par soi, dont toutes les parties sont indépendantes et ont des fonctions qui concourent à la conservation du tout ; la découverte de l’acide désoxyribonucléique (A.D.N.) et de son mécanisme de reproduction chimique, la présence des gènes sur cette molécule à la structure en double hélice – Crick et Watson – et tout le développement de la biologie moléculaire), en révélant à quel point l’être vivant est bien gouverné par les lois de la physico-chimie, étaient de nature à écarter définitivement, en dépit des difficultés pourtant rencontrées en chemin, toute explication ne souscrivant pas à ces clés incontestables d’interprétation.

Or, les voix de deux philosophes, l’un de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe, Henri Bergson, l’autre totalement du XXe siècle (puisque né au début du siècle, il s’est éteint en 1995), Georges Canguilhem, tous deux rompus aux disciplines scientifiques et très au fait, chacun en leur temps, des découvertes scientifiques contemporaines, se sont élevées pour penser la vie en d’autres termes que ceux qui avaient cours ou tout au moins pour faire droit à des explications qui prenaient leur distance par rapport au discours ambiant, en rappelant l’irréductibilité de la vie à l’entreprise des scientifiques.

Bergson se rattache au courant spiritualiste, Canguilhem s’affirme comme positiviste et hostile à la métaphysique. Ils n’en sont pas moins proches dans leur effort de penser tous deux la vie.

Bergson, après avoir développé ses réflexions sur la possibilité d’accéder à une réalité nouménale en montrant les insuffisances de l’intelligence et de la science qui œuvrent dans l’espace et à l’aide du langage, rejoint la durée vécue, étoffe de notre moi, saisie grâce à l’intuition qu’il prolonge par la durée cosmique ou évolution, décrivant le passage du moi à la vie. Il a systématisé sa pensée dans plusieurs ouvrages.

L’œuvre de Canguilhem s’ordonne autour d’une question majeure : comment peut-on penser le vivant ? Mais la réflexion du médecin, à la différence de celle du philosophe spiritualiste, n’est pas systématique. La pensée de Canguilhem se dégage progressivement, pour l’essentiel, d’une pluralité d’études fragmentaires, relatant le développement de la pensée scientifique mais, tout en reconnaissant la validité des découvertes à travers leurs tâtonnements, s’employant à en montrer le caractère limité car négligeant l’individu dans sa totalité.

C’est la pensée de la vie et du vivant qui se dégage des écrits de Bergson et de Canguilhem et que ceux-ci ont développée dans une perspective vitaliste.

C’est à celle-ci qu’est consacré le Titre I de cet essai, la science n’étant pas en mesure de rendre compte de la vie dans sa spécificité, même si elle demeure utile comme la technique à certains égards (Titre II), le Titre III examinant les rapports de la vie et de l’éthique.

Voici quelques suggestions qui demandent à être pensées :

On peut préciser les choses. Le problème n’est pas que Bergson soit vitaliste, c’est que Canguilhem le devienne. Cela n’est-il pas un aveu ? Le positivisme nourrit-il son homme ?


1. Georges Canguilhem. La connaissance de la vie. Ed. Vrin – 2e éd. rev. et augm. – nov. 1992 – p. 86.

Titre I

La vie