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La Vallée fumante - Roman du Far-West américain

De
296 pages

Le samedi 23 mai 1750, M. Berrier, lieutenant général de police, recevait dans ses salons de la rue Saint-Honoré, par un joyeux après-midi, une centaine d’invités. Beaucoup étaient venus attendre là l’heure de la comédie ; celle-ci n’ouvrait qu’à quatre heures. Par les hautes fenêtres de l’hôtel, on voyait les murs noirs de l’église Saint-Roch et les arbres du couvent des Jacobins, qui était tout proche. Dans les salons, les conversations étaient animées et les groupes s’égayaient.

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À propos deCollection XIX
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LA VALLÉE FUMANTE
e 2 SÉRIE IN-4°
Depuis quelque temps déjà, ils avaient quitté les bords du lac Salé. (P. 57.)
Léo Claretie
La Vallée fumante
Roman du Far-West américain
AVERTISSEMENT
Le 19 septembre 1870, le jour même de l’investissem ent de Paris par les Prussiens, le général Washburn explorait la partie des Montagnes-Rocheuses qui traverse la province de Wyoming et que baigne la rivière de la Pierre-Jaune, au sortir du grand lac Yellowstone. Un des savants de la mission, M. Everts, s’égara. On cria son nom à tous les échos ; des avis furent attachés aux arbres pour indiquer au camarade perdu la direction à suivre, et des paniers de vivres furent suspendus aux branches ; des coups de fusil furent tirés ; on allumait des arbres en guise de fanal. Les missionnaires retrouvèrent leur compagnon à moitié fou, pâle, épu isé, ayant perdu son cheval, et ayant passé une nuit sur un sapin, guetté par un lion de Californie. Il s’était réchauffé près des geysers, et il allumait du bois mort avec son lorgnon pour lentille. Une telle exploration était alors périlleuse. Il fallait se garer des fauves, des ours et des Sioux. Toutes les missions précédentes avaient été massacrées par les Pieds-Noirs. Le général Washburn ramena M. Everts sans avoir pénétré sur la Terre des Merveilles. Six ans après, des savants tentèrent d’y entrer. Ils furent assassinés dans leur campement. Ce n’est qu’en 1880 qu’on put s’aventurer dans ce p ays infernal, qui est aujourd’hui la villégiature préférée des Américains, et qu’on ne connaissait alors que par ouï-dire. On savait par les récits des trappeurs qu’il y avait là-bas, vers l’ouest, une région satanique avec des palais d’agate, des temples de porphyre et des forêts de marbre. On en racontait mille légendes. Une mission scientifique y alla, appuyée par des détachements militaires, et la réalité ne se trouva pas au-dessous de la légende. Aujourd’hui, le Parc National des États-Unis est une région de dix mille kilomètres carrés, dans le Wyoming, entre le Montana et l’Idaho. On en a en core peu parlé en Europe ; c’est un pays prestigieux, où les dépôts des geysers et des sources chaudes ont recouvert le sol d’une carapace rosée, dorée, moirée ; des milliers de geysers fusent incessamment ; des bassins innombrables sont dignes de leurs noms : l’Améthyste, l’Émeraude, le Rayon de Soleil, le Bol de Punch ; des montagnes de soufre, des forêts d’agate, des collines cuirassées d’or, d’ivoire et de pourpre, des vallées tapissées de toutes les nuances de l’arc-en-ciel, tiennent en éveil l’admiration et l’étonnement du touriste durant les douze jours nécessaires à la visite de ce parc féerique. L’état de nature y est maintenu et conservé par ordre : on ne peut ni habiter, ni chasser, ni couper le bois, ni acheter du terrain ; c’est la sauvagerie protégée par la loi ; c’est un coin du vieux monde gardé intact, c’est le Musée de la Création dans ce qu’il peut offrir de plus surprenant et de plus grandiose. Nous avons visité ce pays, d’où nous avons rapporté une relation fidèle ; et pourtant, quand elle parut dans laRevue des Deux-M ondes,on crut à une invention de l’imagination, quand elle n’était que l’inventaire de la réalité. Il nous a paru qu’il serait de bonne vulgarisation de placer dans ce cadre merveilleux l’action d’un roman, que le paysage, en cet endroit si romanesque, semblait indiquer ; nous le livrons aujourd’hui au public, pour faire mieux connaître en France une région surprenante. Nos descriptions ont du moins le mérite d’être conformes à la vérité, quelque étonnante que celle-ci puisse paraître. C’est la meilleure fortune qui puisse échoir à un romancier, d’avoir pour collaboratrice la Nature elle-même, prodigue de ses plus fantastiques spectacles et de ses caprices terrifiants ou gracieux.
I LE VIEUX PARIS
Le samedi 23 mai 1750, M. Berrier, lieutenant général de police, recevait dans ses salons de la rue Saint-Honoré, par un joyeux après-midi, une centaine d’invités. Beaucoup étaient venus attendre là l’heure de la comédie ; celle-ci n’ouvrait qu’à quatre heures. Par les hautes fenêtres de l’hôtel, on voyait les murs noirs de l’église Saint-Roch et les arbres du couvent des Jacobins, qui était tout proche. Dans les salons, les conversations étaient animées et les groupes s’égayaient. Les dames en falbalas étalaient les atours alors à la mode, les robes élargies par les fausses hanches qu’on appelait uneconsidération,le corsage garni decompèresou nœuds de rubans, disposés par paires, le fichu au cou, avec une garniture d’apprêt en forme de cerceau nommée unmonte-au-ciel.Les chevelures poudrées étaient coiffées àla huppe,et les plus élégantes portaient des perruques dont elles avaient savamment étudié l’effet sur les « prêteuses de tête », dans la fameuse boutique de cheveux du sieur Le Gros. Les conversations allaient leur train, et qui se fû t promené de l’un à l’autre eût été vite au fait de la chronique de Paris à ce moment. Sous les lambris laqués blancs, dans ce joli décor Louis XV, devant les glaces à petits carreaux et les rinceaux des frontons, sous les trumeaux des po rtes où Watteau et Lancret avaient groupé des bergères en satin pâle dans un décor de verdure ind écise, tous causaient avec animation et échangeaient les faits du jour. Un marquis débitait au milieu d’un groupe de jeunes gens les nouvelles du Louvre. Le matin même, un homme avait présenté au roi le plus plaisant placet du monde. Il était, à vrai dire, de la forme ordinaire. Après que le roi l’eut lu, l’impétrant lui dit : « Si sa Majesté voulait le relire, le voici en vers. » « Le roi le prit. Alors l’homme lui demanda la permission de le chanter. Sa Majesté s’amusa : elle le permit. A peine le chanteur eut-il fini, qu’il dit : — Sire, si Votre Majesté le souhaite, je puis le danser. » « Et il le dansa. Sa Majesté en riait encore quand je pris congé. » Un vieux maréchal à grosse moustache haussait les é paules de ces sornettes. Il se mêla à l’entretien et dit à ces jeunes godelureaux : « Triste temps que le vôtre, messieurs. Dans ma jeu nesse, on eût bâtonné ce drôle, et ce n’est point ainsi qu’on présentait un placet. Je vois encore le marquis de Marivault, qui avait perdu un bras à l’armée, apporter une requête au roi, qui répondit en la prenant : — On verra ! » « M. de Marivault repartit avec calme :  — Sire, si j’avais diton verra quand s encore monil fallait aller devant vos ennemis, j’aurai bras ! » « Le roi fut interdit, et dit aussitôt : — Marivault, je vous accorde ce que vous me demandez ! » — Ah ! bravo ! firent les marquis ; le trait a du cœur. — Eh bien, continuait le vieux guerrier, et de Cou rcillon ! Il eut une jambe enlevée d’un boulet. Il demanda la croix de Saint-Louis, bien qu’il fût régulièrement trop jeune. « Le roi lui dit :  — Monsieur de Courcillon, je vous accorde la croix de Saint-Louis, quoiqu’il vous manque encore dix années de services. — Oui, sire, et une cuisse, » repartit le jeune héros. « Voilà de nos gens d’autrefois. » me Dans un autre groupe, on faisait l’éloge de l’esprit de M de Pompadour, dont Berrier, le maître de céans, était la créature et le protégé. Tous les événements du jour défrayaient ainsi les propos des causeurs : la mort de l’érudit abbé Terrasson, la candidature de Piron au fauteuil que l’abbé laissait vacant à l’Académie française, les débuts d’un jeune acteur qui avait été remarqué, no mmé Lekain, le salon de peinture au Louvre, qui avait provoqué de vives polémiques entre artistes et critiques d’art. Un peu plus loin, Sénac, le médecin du roi, parlait avec émotion du maréchal de Saxe, qu’on
disait fort malade, à peu près perdu. Il l’avait soigné et accompagné autrefois. « C’était un diable d’homme ! Un jour, il relevait de convalescence ; c’était au siège de je ne sais plus quelle ville. Il voulut aller reconnaître par lui-même certains travaux avancés. Il me fit le périlleux honneur de m’emmener. Il dit qu’on arrêtât le carrosse à une demi-portée de canon ; nous pouvions être hachés comme le marquis de Carabas de votre ami M. Perrault. Là, il descend, monte à cheval et s’avance, en me disant : — Attendez-moi là, docteur ; je ne fais qu’aller et venir. » « J’avoue que je n’étais pas trop rassuré. Je lui criai : — Eh là ! monseigneur ! Et le canon ! Je vois les canonniers qui prennent déjà le carrosse pour point de mire ! Et vous me laissez dedans ! » « Le héros me répondit : — Bast ! s’il vient des boulets, levez les glaces ! » « Et le voilà parti. Je vous laisse à penser que j’ allai m’asseoir au bout et au fond d’une tranchée ! » Il fallait aussi entendre, dans le murmure confus du salon, le caquet argentin des dames. « Ah ! ma chère ! disait Cidalise, je fus hier à l’Orestede M. de Voltaire. Il ne se peut rien de plus ridicule. Cet homme se perd par le burlesque. Si vo us l’aviez vu, penché à mi-corps hors de sa loge, et pérorant :  — Ah ! les barbares ! disait-il, ils ne sentent ri en ! Applaudissons, mes chers amis, mes chers Athéniens, c’est du Sophocle ! » « Il allait, il venait, se trouvait partout à la fo is, bousculait les comparses sur le théâtre, reparaissait dans la salle, se démenait, gesticulait. Il a insulté un nommé Rousseau, parce que celui-ci gardait les mains dans son manchon et n’applaudissait pas. Enfin, ma chère, il nous a donné la comédie, qui nous a consolées de sa détestable tragédie. » Un jeune marquis tira de sa poche un billet de parterre du modèle nouveau que Voltaire venait de faire imprimer pour sa pièce, avec les initiales du vers d’Horace :Omne Tulit Punctum Qui M iscuit Utile Dulci. Il demanda à ces dames : « Vous savez la traduction qu’on donne de ces sept lettres ? Oreste, Tragédie Pitoyable Que Monsieur Voltaire Donne.
Ce furent des rires et des éclats.
— Délicieux ! c’est le fin du fin ! » Ce furent des rires et des éclats. On plaisanta Voltaire, qui avait changé plus de la moitié de sa pièce après la première représentation. Fontenelle dit de son air malicieux : « Voltaire est un auteur bien rare, il fait ses pièces à mesure qu’on les joue. » Ce Fontenelle, l’illustre et spirituel centenaire, l’auteur mondain et goûté de laPluralité des mondes,était de toutes les fêtes, et il n’en quittait point sa part. A vrai dire, cette réception était brillante et agréable, nombreuse et animée par le va-et-vient des carrosses dans la rue, le défilé des cavaliers chamarrés et des dames en robes claires devant les rangs pressés des laquais à perruques poudrées et à culottes rouges et bas blancs. On passa au jardin. Un divertissement avait été préparé et organisé par les soins de MM. Panard et Collé, qui s’y entendaient. Les bosquets étaient enrubannés ; des tentes de toiles multicolores étaient disposées le long des allées ; ici des forains jouaient une parade ; un domestique avait été habillé en turc et était censé garder un palais dans lequel ét aient des poupées grandeur nature, habillées par Reissier et coiffées par Dagé. Derrière une petite table, un opérateur distribuait des paquets de drogues qui étaient des surprises plaisantes. Des f emmes de chambre et des valets avaient été costumés pour tenir de petites boutiques. Devant le magasin des chansons le marchand criait : « Des flonflons ! Des lanturelu ! Des beaux lanla ! » Devant le Magasin des Noirceurs, un autre disait : « Chansons sur la cour et la ville ! Couplets satiriques ! Épigrammes au feu ! » On admirait fort une balance du mérite ; dans l’un des plateaux, un petit Virgile rempli de plomb emportait le Tasse, leTélémaque et laHenriade réunis. On voyait un Pégase en haut d’un mont Parnasse en toile peinte ; c’était tout autour une série de ces petites échoppes où l’on distribuait des chansons et des vers, des bonbons, des rafraîchissements. Des anges peints soutenaient dans les me arbres une banderole aux armes de M de Pompadour, la haute protectrice de M. Berrier, l’amphitryon. Il était quatre heures. La fête battait son plein. C’étaient des allées et venues, les uns partant pou r la comédie, les autres arrivant. Un colonel aux gar des entra, salua quelques dames, et, allant à Berrier, il lui dit : « Il faut que je vous conte la plaisante aventure qui m’arriva, au vrai, cette nuit. C’est une affaire