Le Bourreau

Le Bourreau

-

Français
72 pages

Description

L’année touchait à son déclin, et le matin s’annonçait avec splendeur, lorsqu’un bateau amarré au quai de l’ancienne ville de Genève se prépara à partir pour le canton de Vaud. Ce bâtiment s’appelait le Winkelried, en commémoration du héros de ce nom qui avait si généreusement sacrifié sa vie à la défense de son pays. Le Winkelried avait été lancé au commencement de l’été, et il portait encore au haut du mât de misaine un bouquet de branches toujours vertes, enjolivé de rubans qui avaient été donnés au patron par ses amis.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 septembre 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782346103102
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
À propos deCollection XIX
Collection XIX est liothèque nationaleéditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bib de France. Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigi eux fonds de la BnF, Collection XIXsiques et moins a pour ambition de faire découvrir des textes clas classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
James Fenimore Cooper
Le Bourreau
CHAPITRE PREMIER
L’année touchait à son déclin, et le matin s’annonç ait avec splendeur, lorsqu’un bateau amarré au quai de l’ancienne ville de Genève se prépara à partir pour le canton de Vaud. Ce bâtiment s’appelaitle Winkelried,en commémoration du héros de ce nom qui avait si généreusement sacrifié sa vie à la déf ense de son pays. Le Winkelried avait été lancé au commencement de l’été, et il por tait encore au haut du mât de misaine un bouquet de branches toujours vertes, enj olivé de rubans qui avaient été donnés au patron par ses amis. Il avait deux mâts d ivergents, des voiles triangulaires, des vergues latines, des galeries saillantes et une proue qui se terminait en pointe. Une boule dorée brillait au sommet de chaque mât, e t c’était au-dessus de l’une d’elles que le bouquet flétri, avec ses joyeux orne ments, tremblotait à la fraîche brise de l’ouest. La coque méritait tant de soins par sa grandeur et sa commodité. La cargaison entassée en partie sur le pont, se composait princi palement de marchandises étrangères, de produits de la laiterie, sans compte r les bagages d’un nombre inaccoutumé de voyageurs. Pour prévenir la confusio n, le patron avait disposé les malles de manière que chaque individu était placé a uprès de ses effets.
Balthazar, bourreau de Berne.
Le vent était beau, et le vaisseau arrimé, Baptiste , patron duWinkelried, éprouvait naturellement le désir de partir ; mais un obstacle imprévu l’arrêta à la porte des Eaux. L’officier chargé d’examiner ceux qui entraient et qui sortaient, fut entouré tout à coup d’une cinquantaine d’indigènes ou d’étrangers dont les voix confuses rappelèrent la construction de Babel. Les membres de phrase qu’on pouvait saisir donnaient à croire que Balthazar, le bourreau du canton puissant et ar istocratique de Berne, avait été introduit en rraude parmi les voyageurs. Sa présenc e était considérée comme déshonorante pour des gens de professions plus huma ines, et l’on supposait même qu’elle n’était pas sans danger.
Le hasard et les soins de Baptiste avaient réuni en cette circonstance une rare diversité de types, de caractères et d’intérêts. On voyait sur son bateau de petits marchands qui revenaient de faire leur tour de Fran ce ou d’Allemagne ; des laquais sans place, des artistes en route pour la poétique Italie ; des saltimbanques qui avaient enseigné leurs gambades napolitaines aux lo urds habitants de la Souabe ; cinq ou six chevaliers d’industrie, et une bande de ce qu’on appelle en France des mauvais sujets, titre singulièrement partagé entre la lie de la société et la classe la plus relevée. Tels étaient les éléments de la majorité, de laquel le se détachaient quelques figures originales. Auprès de la foule qui entourait le gar dien des lois de Genève, se tenait un homme vénérable, d’une figure belle encore, et dont le costume de voyage annonçait une condition supérieure ; des domestiques sans liv rée l’accompagnaient, et sur son bras s’appuyait une jeune fille, dont la pâleur ann onçait une santé délicate. Il y avait quelque chose de mélancolique dans le sourire que l ui arrachait par intervalles le caquetage de la multitude ; mais si elle s’amusait de la volubilité et des arguments des orateurs, elle manifestait de l’inquiétude en se vo yant en contact avec des hommes si ignorants et si indisciplinés. Un jeune militaire s uisse au service étranger était debout auprès d’elle, et répondait à ses questions, de man ière à prouver un certain degré d’intimité. Ce personnage, qu’on appelait M. Sigism ond, paraissait prendre plus d’intérêt que personne à la discussion qui continua it à la porte. Quoique d’une force herculéenne et d’une haute stature, il était singul ièrement agité. Ses joues qui n’avaient pas encore perdu la fraîcheur qu’elles de vaient à l’air des montagnes, devenaient parfois aussi pâles que celles de sa com pagne, mais dans d’autres instants le sang s’y précipitait avec une violence qui menaçait d’en rompre toutes les veines. Toutefois le jeune homme resta muet, se con tentant de répondre quand on lui adressait la parole. Ses angoisses s’apaisant par d egrés, ne se trahirent plus que par les mouvements convulsifs de ses doigts, qui serrai ent machinalement le pommeau de son épée. Le tumulte continuait depuis quelque temps ; les go siers étaient secs, les langues pâteuses, les voix enrouées et les paroles incohére ntes, lorsqu’un incident nouveau détourna l’attention générale. Deux chiens énormes, qui attendaient leurs maîtres respectifs, étaient perdus dans la masse de corps q ui se pressaient à la porte d’Eau. Un de ces animaux était couvert d’un poil court, ma is épais, dont la couleur dominante était un jaune foncé, mais dont la poitrine, les ja mbes et la partie inférieure du corps avaient une teinte grisâtre. Son rival avait au con traire reçu de la nature une fourrure hérissée, brune et semée çà et là de taches complét ement noires. Sous le rapport de la force corporelle, la différence entre les deux c hiens n’était pas sensible, quoique le premier eût les membres plus allongés, ce qui lui d onnait peut-être l’avantage. Il serait difficile d’expliquer jusqu’à quel point l’instinct des chiens sympathisait avec les passions des créatures humaines qui les entoura ient ; devinaient-ils que leurs maîtres avaient embrassé deux opinions opposées, et que leur honneur leur imposait la loi de combattre chacun pour sa cause ; c’est ce que nous ignorons ; mais après s’être mesuré quelque temps des yeux suivant l’usag e de leurs pareils, ils s’attaquèrent avec fureur. La collision fut terribl e, et suspendit toute autre altercation. Les assistants se tournèrent tous du côté des comba ttants. La jeune fille tremblante recula, pendant que Sigismond s’avançait pour la pr otéger ; mais bien qu’il fût remarquable par sa vigueur, il n’osa intervenir dan s une lutte aussi formidable. Les deux bêtes furieuses étaient sur le point de se mettre en pièces, lorsque deux hommes sortirent en même temps de la foule. L’un po rtait la robe noire, le capuchon
conique et la ceinture blanche d’un moine augustin, et son visage ovale dénotait la paix intérieure et la bienveillance. L’autre avait le costume d’un marin ; ses traits accentués, son teint basané et ses yeux étincelants caractérisaient un Italien.  — Uberto ! dit le moine à son chien d’un ton de re proche. As-tu oublié ton éducation ? Veux-tu ternir ta vieille renommée ? L’Italien, au lieu d’avoir recours aux réprimandes et de se tenir à distance, se jeta hardiment entre les antagonistes, et parvint à les séparer à force de coups, dont la plupart tombèrent sur le chien du religieux.  — Ici, Neptune ! s’écria-t il avec la sévérité d’u n homme accoutumé à exercer une autorité absolue. Ne peux-tu trouver d’autre plaisi r que celui de te disputer avec un chien du Saint-Bernard ! Fi donc ! tu me fais honte . Après t’être si bien comporté sur les mers, tu deviens fou sur un lac d’eau douce ! Le quadrupède qui appartenait à l’espèce bien connu e des Terre-Neuviens, baissa la tête, et se rapprocha de son maître en donnant d es signes de contrition, tandis que son antagoniste, accroupi avec une sorte de dignité monastique, promenait les yeux du maître à l’animal, comme s’il eût essayé de comp rendre l’apostrophe qui humiliait ce dernier. — Mon père, dit l’Italien, nos chiens sont tous de ux utiles à leur manière, et ils ont tous deux trop bon caractère pour être ennemis. Il y a longtemps que je connais Uberto, car j’ai passé le Saint-Bernard à plusieurs reprises, et c’est un mâtin qui se rend utile dans les neiges.  — Il a contribué à sauver sept chrétiens de la mor t, répondit le moine, dont les regards cessèrent d’être sévères en se fixant sur s on chien : et je ne parle pas des cadavres qu’il a retrouvés,  — Dans ce dernier cas, mon père, on ne peut que lu i tenir compte de sa bonne intention ; mais si c’est beaucoup d’avoir fourni à sept personnes les moyens de mourir dans leur lit, et de faire leur paix avec le ciel. Neptune que voici est digne à tout égard d’être l’ami du vieil Uberto, car je l’ai vu moi-même arracher treize personnes qui se noyaient aux mâchoires avides des requins et autres monstres de la mer. Essayerons-nous de réconcilier deux êtres si bien faits pour s’entendre ? — Volontiers, dit l’Augustin. On procéda par la persuasion, et les chiens qui éta ient prédisposés à la paix depuis qu’ils avaient senti les inconvénients de la guerre , furent bientôt en bonne intelligence. Ils éprouvaient d’ailleurs l’un pour l’autre le res pect qu’inspirent toujours le courage et la force. Le garde de la Cité profita du calme produit par ce t incident pour reconquérir une partie de son autorité. Repoussant la foule avec sa canne, il dégagea les alentours de la barrière afin de ne laisser passer qu’nn voyageu r à la fois. Baptiste le patron qui voyait dans ces délais une grande perte de temps et du vent favorable qui venait de s’élever, ce qui pour lui se résumait en perte d’ar gent, pressa vivement les voyageurs de remplir les formalités de rigueur, et de venir a u sitôt prendre leur place dans sa barque.  — Qu’importe ! continua le batelier calculateur, q u’importe qu’il y ait un ou vingt bourreaux dans la barque, tant qu’il y a bon vent, et un bon navire pour courir sur l’onde ; les vents de notre lac Leman sont de traît res amis, et le sage doit les prendre quand ils sont de bonne humeur. Donnez-moi une bonn e brise d’ouest, et je chargerai le Winkelriedjusqu’à la flottaison d’exécuteurs ou de toute aut re créature dangereuse, tandis que vous prendrez la barque la plus légère q ui ait jamais nagé dans la bise, et nous verrons lequel des deux atteindra le port de V evey.
Le parleur le plus éloquent, parce qu’il avait les meilleurs poumons, était le conducteur de la troupe napolitaine, qui, par un mé lange de superstition et de bravade, inhérent à son caractère, obtenait toujour s une grande influence sur les ignorants et sur les amateurs du merveilleux. — C’est très-bien pour celui qui reçoit, mais cela peut être la mort de celui qui paye. Vous aurez votre argent pour avoir couru la chance, et nous pourrions bien pour notre faiblesse trouver une tombe au fond de ces eaux ; r ien de bien ne peut venir d’une mauvaise fréquentation, et maudits seront ceux au m oment du danger qui seront trouvés en communion fraternelle avec celui qui fai t métier de lancer les chrétiens dans l’éternité avant le temps désigné par la natur e. Santa Madré ! je ne voudrais pas être le compagnon de voyage d’un tel misérable sur ce lac capricieux et sauvage, pour tout l’honneur de sauter et de développer mes pauvr es moyens devant notre saint Père et son illustre conclave. Cette déclaration solennelle, accompagnée d’une ges ticulation assortie, et d’uu jeu de physionomie qui attestait au moins la sincérité de l’orateur, produisit un murmure d’approbation parmi les auditeurs, et dut convaincr e le patron qu’il n’éluderait pas la difficulté par la seule vertu de ses belles paroles . Dans ce dilemme, il imagina un plan pour surmonter les scrupules des voyageurs, et l’ay ant soumis à l’agent de la police génevoise, qui l’approuva complétement, il fut conv enu qu’une commission spéciale, prise parmi les voyageurs, se tiendrait à l’entrée de la barrière, où tous ceux qui se présenteraient pour la franchir subiraient un sévèr e examen, afin que, si le proscrit Balthazar venait à être découvert, le patron lui re ndît son argent, et refusât de l’admettre au nombre des passagers. Le Napolitain qui s’appelait Pipo ; un de ces étudi ants indigents qui, après leurs études, sont plutôt les auxiliaires que les ennemis de la superstition, et un certain Nicklaus Wagner, gras Bernois, à qui appartenaient tous les fromages entassés sur le pont de la barque, furent choisis par la multitude. Le premier dut son élection à la véhémence et à la volubilité de ses paroles, aptitu de que le vulgaire niais prend presque toujours pour le savoir et la conviction ; le second à son silence et à son air réfléchi, que l’on compare souvent au calme de l’ea u profonde ; et le dernier à sa corpulence et à sa richesse, avantages qui l’emport eront toujours sur des qualités réelles, mais plus modestes. Comme on le pense, ces examinateurs improvisés furent contraints eux-mêmes de se soumettre au droit commu n, et d’exhiber leurs papiers à l’examen scrutateur du Génevois. Le Napolitain, qui comme tous les rusés coquins, do nt la conscience étant soit peu chargée de méfaits, ne s’était pas présenté à la ba rrière sans s’être au préalable mis parfaitement en règle, passa donc sans, difficulté. Le pauvre étudiant de Westphalie exhiba un grimoire écrit en latin classique, et échappa ainsi à tout autre interrogatoire, grâce à la vanité de l’agent illettré qui, pour sauver son ignorance, manifesta sa satisfaction de rencontrer un document si régulier. Le Bernois, pensant que toute enquête au sujet d’un homme d’importance était inutile, vint se ranger à côté des deux premiers, tout en ra ttachant les cordons d’une bourse bien garnie, dont il avait extrait quelque menue mo nnaie pour le pourboire du valet de l’auberge où il avait passé la nuit, lequel avait é té obligé de le suivre jusqu’au port pour recevoir cette maigre gratification. — Vous oubliez de me montrer vos papiers, s’écria l’agent officiel d’un ton bref.  — Dieu te garde, ami ! Je ne pensais pas que Genèv e fût si pointilleuse avec un Suisse, et un Suisse si favorablement connu sur tou te la ligne de l’Aar et dans toute l’étendue du grand canton ; je suis Nicklaus Wagner ; mon nom est de peu
d’importance peut-être, mais connu et estimé dans l es affaires, et qui me donne droit de bourgeoisie. Nicklaus Wagner de Berne, que vous faut-il. de plus ? — La preuve de ce que vous avancez. Rappelez-vous que vous êtes à Genève, et que dans un Etat petit et exposé, les lois doivent être rigoureusement exécutées.  — Je n’ai jamais mis en question que votre ville s ’appelât Genève je m’étonne seulement que vous mettiez en doute mon identité ; je puis voyager par la nuit la plus obscure qui couvrit jamais les montagnes de ses omb res, depuis le Jura jusqu’à l’Oberland, sans que personne conteste la véracité de mes paroles. Voici le patron Baptiste, qui vous dira combien sa barque flotterai t plus légère s’il lui fallait décharger sur le port, le fret inscrit sous mon nom. Tout en prononçant ses paroles, Nicklaus cherchait, déployait et exhibait ses papiers qui ét aient parfaitement en règle. Son hésitation provenait uniquement d’un sentiment de v anité blessée ; il aurait voulu montrer qu’un homme de son importance était exempt des formalités exigibles chez les hommes d’une condition inférieure. L’officier q ui possédait une grande expérience dans ces sortes de conflits, comprit le caractère q u’il avait en sa présence. — Vous pouvez passer, dit-il, et lorsque vous sere z parmi vos bourgeois, accordez-nous, Génevois, la justice de dire que nous traiton s bien nos alliés.  — J’ai seulement trouvé votre question impérative, s’écria le riche paysan se rengorgeant comme un prévenu qui obtient tardivemen t justice. Occupons-nous de cette affaire embrouillée du bourreau. Prenant place à côté du Napolitain et du Westphalie n, Nicklaus assuma l’air grave et l’austérité de manières d’un juge criminel, afin de prouver qu’il comprenait son devoir et qu’il avait la ferme intention de rendre justice . — Vous êtes bien connu ici, pèlerin, observa d’un ton sévère l’officier au suivant qui se présenta à la barrière. Par saint François ! mon maître, le contraire serai t surprenant, car les saisons ne se succèdent pas avec plus de régularité que mes pèlerinages. — Il faut qu’il y ait une conscience bien malade q uelque part pour que toi et Rome vous ayez si souvent besoin l’un de l’autre. Le pèlerin, revêtu d’une robe en guenille parsemée de coquillages, portait sa barbe longue ; c’était le portrait exact et dégoûtant de la dépravation humaine rendue plus révoltante encore par une hypocrisie mal déguisée : il ne fit que rire de cette observation. — Vous n’êtes qu’un disciple de Calvin, répliqua-t -il, pour parler ainsi. Mes propres péchés me troublent peu ; diverses paroisses d’Alle magne me chargent de prendre sur moi les neuvaines à faire pour guérir leurs dou leurs physiques, et il n’est pas facile de trouver un messager de cette nature qui ait donn é plus que moi des preuves de sa fidélité. Si vous avez quelque offrande à faire, je vous montrerai des papiers qui prouveront ce que j’avance, et qui suffiraient auprès de l’apôtre saint Pierre. L’officier lui jeta sa passe avec un dégoût qu’il n e crut pas nécessaire de cacher. — Allez, dit-il, vous avez bien dit, que no us sommes les disciples de Calvin. Genève n’a rien de commun avec la pourpre de Rome, et vous ferez bien de vous en souvenir dans notre prochain pèlerinage, si vous ne voulez pas que le bedeau fasse connaissance avec votre dos. Arrêtez ! qui êtes-vou s ?  — Un hérétique, damné à l’avance et sans espoir de rémission, si la foi de ce marchand de prières est la véritable, répondit le p ropriétaire de Neptune, s’avançant d’un pas assuré et sans crainte d’un interrogatoire sur son nom et sa profession, au point que l’officier crut un moment qu’il avait arr êté un matelot du lac, dont la classe privilégiée avait le droit de circuler librement.
— Vous connaissez nos usages ? — S’il en était autrement, je serais un niais ; l’ âne lui-même qui traverse souvent le même sentier finit par en connaître les détours. N’ êtes-vous pas satisfait d’avoir mis à l’épreuve l’orgueil du digne Nicklaus Wagner, et me faudra-t-il aussi répondre à vos questions ? Viens ici, Neptune, tu es un animal dis cret, tu répondras pour nous deux ; nous ne sommes pas de ces créatures qui nagent entr e deux eaux, mais nous naviguons moitié sur terre, moitié sur mer. L’Italien s’exprima à haute voix et avec confiance, riant et cherchant dans la foule l’approbation de la hardiesse avec laquelle il se j oignait à un étranger contre les autorités de la ville, comme par pur instinct d’opp osition à la loi.  — Vous avez un nom pourtant ? continua le gardien du port d’un air moitié convaincu, moitié hésitant. — Me prenez-vous pour ce qu’il y a de pire dans la barque de Baptiste ? J’ai aussi des papiers, si vous voulez seulement me permettre d’aller les chercher sur le pont ; ce chien est Neptune, un animal originaire, d’une c ontrée lointaine où les animaux nagent comme des poissons : mon nom est Maso, quoiq ue des hommes méchants m’appellent plus souvent :il Maledetto. Tous ceux qui comprirent la signification du nom de l’Italien éclatèrent de rire, car l’audace exerce un charme irrésistible sur la multi tude. L’officier, sans savoir pourquoi, comprit que cette gaieté s’exerçait à ses dépens ; mais pour conserver l’autorité qui lui échappait, il rit avec les autres comme s’il compre nait toute l’étendue de la plaisanterie. L’Italien, profitant de cet avantage, salua familièrement, et sifflant son chien, il se dirigea d’un pas délibéré vers la barq ue où était déposé son maigre bagage ; cette froide effronterie permit à un homme longtemps et activement pourchassé par les soutiens de la loi, de se soustraire aux recherches des autorités de la ville.