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Le Chef au bracelet d'or

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336 pages

C’est l’heure de la garde montante à l’École militaire de West-Point, par une belle matinée de juin.

Les élèves ou cadets, en uniforme gris, rangés en ligne et silencieux, regardent droit devant eux, à la distance réglementaire de quinze pas, tandis qu’un officier à la taille de guêpe les passe en revue.

L’un après l’autre, ils présentent leur fusil à l’inspecteur, à mesure qu’il avance sur la ligne, et celui ci, saisissant l’arme d’un mouvement brusque, l’examine avec des yeux furibonds.

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Thomas Mayne Reid, André Laurie
Le Chef au bracelet d'or
CHAPITRE PREMIER
LA GARDE MONTANTE
1 C’est l’heure de la garde montante à l’École milita ire de West-Point , par une belle matinée de juin. Les élèves oucadets, en uniforme gris, rangés en ligne et silencieux, regardent droit devant eux, à la distance réglementaire de quinze p as, tandis qu’un officier à la taille de guêpe les passe en revue. L’un après l’autre, ils présentent leur fusil à l’i nspecteur, à mesure qu’il avance sur la ligne, et celui ci, saisissant l’arme d’un mouvemen t brusque, l’examine avec des yeux furibonds. Quand il la rend à l’élève, on pourrait croire, à sa mine féroce, qu’il a quelque envie de la lui jeter à la tête. A première vue, toutes ces tailles élancées et ces boutons étincelants au soleil semblent appartenir à un type unique. Immobiles et impassibles, ces figures imberbes para issent n’avoir pour but que d’effacer leur individualité. Pourtant, en les exam inant plus attentivement, on remarque des différences parmi ces officiers de demain. Les uns ont des cheveux foncés, les autres des chev eux blonds. Celui-ci est petit, celui-là est grand. Les yeux de l’un rayonnent d’in telligence, ceux de l’autre sont ternes et sans expression. Par instants, il arrive qu’un des élèves détourne f urtivement les yeux de la fameuse distance réglementaire, pour les porter sur un grou pe de jeunes filles qui assistent à la parade un peu en arrière de l’officier commandant. Pas. une tête ne bouge, mais naturellement les regards sont plus malaisés à plie r à l’obéissance passive. « Voyez donc comme ils sont drôles, Juliette, dit à demi-voix l’une de ces gracieuses spectatrices à sa voisine. Ne dirait-on pas qu’ils ont avalé chacun une baguette de fusil ? Qui aurait pensé qu’ils pussent subir une telle métamorphose, à les voir au bal, la nuit dernière, chez le général ?  — Que vous êtes enfant, ma chère ! Ils sont toujou rs ainsi à la parade, » répond Juliette d’un ton de supériorité. Il est tout naturel que cette jeune personne soit l a mieux informée des deux, car il y a déjà trois semaines qu’elle est à West-Point, tan dis que son amie n’est arrivée que d’hier et sort de pension. Et que dit-il maintenant ? » reprend celle-ci en vo yant l’officier à taille de guêpe s’arrêter court devant un des cadets et élever dure ment la voix. Juliette serra le bras de sa compagne. Ecoutez donc, et vous le saurez, Nettie.  — Que signifie ceci, monsieur ? » demande l’offici er en désignant du doigt sur le plastron du jeune élève une place où un bouton de c uivre manque à l’appel. Le cadet ainsi interpellé est un grand garçon à la taille mince et bien prise, aux cheveux blonds, à la figure ouverte et intelligente . Il rougit jusqu’aux yeux et regarde son plastron. Ce n’est que trop vrai ! Un bouton ma nque. « Je l’aurai égaré, monsieur ! » dit-il tout confus . — Hors des rangs !... Oser se présenter ainsi à la garde montante !... Vous allez à l’instant vous rendre aux arrêts et dire au sergent de vous remplacer ! » Sans répliquer un mot, le délinquant met son arme à l’épaule et fait trois pas en arrière. Puis, pivotant sur ses talons, il fait dem i-tour à droite et marche vers la
caserne, aussi raide que s’il était encore au peloton d’exercice. Cependant l’officier, tout rayonnant de vertueuse s atisfaction, poursuit sa revue. « Qu’y a-t-il donc, Juliette ? Qu’a donc fait ce pa uvre jeune homme, et pourquoi l’autre le renvoie-t-il ainsi ? » reprend la petite curieuse. Juliette voudrait bien avoir l’air de savoir le fin mot de la scène ; mais le fait est qu’elle n’est pas sur ce point plus savante que son amie. « Il l’aura sans doute chargé de quelque commission , répond-elle évasivement. Mais il y a auprès d’elle un grand et gros gaillard à la face rouge, qui sourit de son erreur et se charge de la rectifier. Ce cadet a été envoyé aux arrêts, pour s’être prése nté à la garde montante avec un bouton de moins à son plastron que ne l’exige l’ord onnance. — Un bouton de moins ! s’écrie Nettie ; comment ! on les punit pour si peu ! Mais, Cornélius, vous devez vous tromper... Puisque ces m essieurs ont l’habitude d’offrir ainsi de leurs boutons d’uniforme en souvenir à leu rs danseuses, comme on offre un bouquet... Juliette en a au moins une douzaine. » M. Cornélius Van Dyck est devenu encore plus rouge qu’à l’ordinaire et a jeté un regard assez dépilé sur sa cousine Juliette. « Une douzaine ? fait-il. Et il y a à peine trois s emaines qu’elle est ici ! — Tiens ! j’en ai bien un déjà, moi, qui ne suis i ci que d’hier !  — Vous êtes toutes les mêmes, dit le jeune homme à la face congestionnée. Toutes tant que vous êtes, vous verriez volontiers un héros dans chacun de ces blancs-becs ! Dieu merci, quant à moi, je n’aurai p as à subir quatre ans d’un esclavage pareil au leur pour entrer dans l’armée... » Nettie fit une petite moue malicieuse qui ne serait peut-être pas très convenable chez une grande personne ; mais, après tout, elle s ort à peine de pension, et Cornélius est son cousin. « Oh ! oh ! dit-elle, prenez garde que les raisins ne soient trop verts !... Il n’est pas encore si sûr que vous puissiez passer votre examen !...  — Grand merci de votre aimable opinion ! Mais je l ’ai passé pas plus tard qu’hier. Sans doute vous seriez fort aise que j’eusse échoué ?  — Vous avez passé votre examen, — vraiment ? Ah ! par exemple, j’aurais voulu voir cela ! dit-elle d’un ton qui montre assez que c’est entre eux deux une guerre ouverte.  — Je l’ai passé, — c’est le point capital ! — répo nd Cornélius d’un ton triomphant. Je vous demande un peu à quoi bon venir s’abêtir à West-Point, quand on peut entrer dans l’armée > sans se donner tant de mal ? Une bon ne poignée de dollars, voyez-vous ? il n’y a rien de tel !... Avec une poignée d e dollars, vous pouvez acheter un cheval, une voiture, une place au congrès, n’importe quoi ! — Excepté de la considération, excepté de l’esprit, pourtant !... » Cette fois, Cornélius est piqué au vif, et il se dé tourne en sifflotant. Quant à Nettie, elle paraît fort satisfaite d’elle-même, et, tandis que le bataillon défile, elle demande à Juliette : « Qu’est-ce que cela signifie donc, aux arrêts ?  — Eh bien, c’est la prison militaire, ma chère, un cachot, une espèce de cave, je crois, où l’on jette ces pauvres cadets pour les pu nir... Mais ils s’en moquent joliment ! » En dépit de cette assurance, Nettie est évidemment troublée de ce qu’elle vient d’apprendre, et il est aisé de voir qu’un petit rem ords pèse sur sa conscience.
Nous sommes à l’après-midi du lendemain, — un samed i, — jour de demi-congé pour l’Académie militaire, — et les terrains de man œuvre sont déserts. Le cadet qui a été puni hier monte mélancoliquement sa garde devan t la porte. Son uniforme est en règle aujourd’hui. Le fameux bouton a été remplacé, la tunique est sans tache et le pantalon blanc resplendit au soleil. Il est trois heures et le thermomètre marque 96 deg rés (Farenheit) à l’ombre. Le cadet n’en est pas moins boutonné jusqu’au menton, et son cou est emprisonné dans un énorme col de crin. Il va et vient dans cette lu mière aveuglante, sentinelle unique, perdue dans le vide de la place. Il est aisé de dev iner qu’il est là par punition, — et, en effet, c’est unextraavoir sa demi- qu’il monte, comme on dit à West-Point, au lieu d’ journée à lui et de s’amuser à sa guise. La chaleur est si accablante qu’il faut véritableme nt, pour être dehors, ne pas pouvoir faire autrement. Le délinquant lui-même ne peut s’empêcher de s’arrêter un instant, à chaque tour de promenade, quand il arriv e à l’ombre des grands ormeaux qui s’élèvent devant l’Académie. Aussi est-il juste ment étonné de voir poindre tout à coup, au bout de l’avenue, une jeune fille qui, seu le, se dirige vers lui, en robe blanche, avec une ombrelle doublée de bleu. Tout en poursuivant sa promenade solitaire, il murm ure entre ses dents : « Il faut vraiment avoir bien envie de se promener, pour sortir par ce soleil-ci ! » Et il va toujours, longeant la bibliothèque, qui es t aujourd’hui silencieuse et déserte, puis les fenêtres de l’adjudant, qui sont grandes o uvertes sur le bureau et laissent voir qu’il est vide, car cet honorable fonctionnaire a j ugé à propos d’aller faire sa sieste. En arrivant au terme de sa course, l’infortuné plan ton peut constater que la jeune fille approche. Il ralentit le pas, s’arrête un instant, puis tourn e sur ses talons, sans que ses traits se départent de leur gravité officielle, et il repr end sa marche en sens inverse, comme s’il n’avait pas remarqué la gracieuse apparition q ui s’avance vers lui. Celle-ci n’en continue pas moins de suivre son chem in derrière le jeune homme, et, en le voyant marquer le pas avec une régularité aut omatique, elle ne peut s’empêcher de murmurer : « Le pauvre garçon !... S’il est permis de lui faire faire un pareil service !... Ce devrait être défendu !... » De nouveau il a fait demi-tour, et maintenant il re vient vers elle. Mais ses yeux sont fixés droit devant lui, comme s’il ne voulait pas v oir le regard compatissant et le sourire amical qu’elle lui adresse. « Il est fâché, se dit-elle, et il a ma foi bien ra ison. Mais c’est à moi de lui faire mes excuses.... » Et tout aussitôt, d’une petite voix douce : « Monsieur Armstrong ! dit-elle, monsieur Armstrong ! » Le cadet a tressailli et regardé de son côté. Un in stant il oublie de se tenir au port d’arme et marche comme un mortel ordinaire. Mais pr esque aussitôt, reprenant possession de lui-même et se redressant : « Il est défendu de parler sous les armes ! dit-il. Oh ! c’est vous, miss Nettie Dashwood. Excusez-moi, je vous en prie. Mais je ne dois pas m’arrêter.... » On pourrait démêler, dans le ton de sa voix, quelqu e chose comme une trace de désappointement. Peut-être avait-il cru reconnaître d’abord une autre interlocutrice. Mais la jeune fille ne veut même pas apercevoir cette nuance. « Je suis vraiment désolée, monsieur, reprend-elle, que vous ayez été puni à cause de moi... Voici votre bouton que je vous apporte... Me pardonnerez-vous d’avoir été la
cause de tout cet ennui ? » Ce disant, elle lui tend un bouton d’uniforme,  — l’innocent bouton dont l’absence a valu au jeune cadet cette faction supplémentaire. L’élève Armstrong, cadet de troisième classe, la re garda un instant avec étonnement. « Comment) c’est à vous ?... dit-il à la fin. Je cr oyais... Mais c’est vrai, miss Nettie, c’est bien à vous que j’ai donné ce bouton ?  — Mais oui, vraiment. Et je vous assure que je ne me doutais guère, en vous le demandant, de ce que cette libéralité vous coûterai t !... Je croyais que vous autres, messieurs les cadets, en aviez toujours une provisi on à offrir à vos danseuses !... Ma cousine Juliette en a un si grand nombre ! et elle m’a dit que c’était parmi ces demoiselles à qui en obtiendrait le plus... Je ne s avais pas que celui-là vous manquerait assez pour que, faute d’avoir pu le remp lacer, vous pussiez être puni... » Pendant ce colloque, le jeune planton, assez mal à l’aise et craignant d’être aperçu par quelque officier, n’a pas cessé d’aller et de v enir comme s’il montait régulièrement sa garde. Il ne peut pourtant s’empêcher de rire de la naïveté de la fillette, et, se tournant vers elle pour lui montrer que son uniform e était remis au complet : « Vous voyez qu’il ne me manque plus, miss Nettie, dit-il. C’est mon étourderie qui m’a valu ma punition, et il n’y a pas du tout de vo tre faute. Et après tout, une faction de plus ou de moins... cela ne vaut pas la peine de vo us inquiéter ! Je vous en prie, attendez là un instant, pendant que je fais mes cen t pas. Veuillez vous asseoir sur ce banc... je ne dois pas m’arrêter plus longtemps. » Avant même qu’elle ait bien compris ces paroles, il est déjà parti et s’éloigne au pas, ju s te au moment où un officier en petite tenue sort de l’Académie, un éventail de plumes à la main. Il est si gros et si gras, l’offi cier, qu’en traversant la place pour se rendre aubarantalon blanc et de sonil paraît prêt à fondre, en dépit de son p  voisin, panama. Par bonheur, c’est un homme à tête grise ; il ne remarque même pas la présence de la jeune fille, et il appartient au com missariat, ce qui l’empêche de faire attention à l’allure peu militaire de la sentinelle . A peine son pantalon blanc a-t-il disparu dans l’en tre-bâillement de l’estaminet, que le jeune homme revient vers le banc déserté si préc ipitamment, et, après s’être assuré qu’il n’y a personne en vue : « Vous me pardonnerez de vous avoir quittée si vite , miss Nettie, dit-il. Mais il nous est formellement interdit de parler pendant une fac tion... Votre cousine, miss Juliette Brinton, va bien ce matin ? » Il a fortement rougi en articulant cette simple que stion ; mais la jeune fille ne remarque pas cette circonstance. « Très bien, je vous remercie... Mais dites-moi, mo nsieur, est-il vrai qu’aux arrêts on vous garde dans un vilain trou noir, au pain et à l ’eau ? » II se mit à rire. « Non certes. Qui a pu vous dire de tels contes ? — Mon cousin Cornélius. C’est pourquoi j’étais si désolée de mon étourderie... Ainsi vous voulez bien que je garde ce bouton ? — Assurément, miss Nettie, et je vous prie de ne p as vous inquiéter une minute de ma punition. Et de votre côté, voudriez-vous me fai re un grand plaisir ? — De tout mon cœur, dit la fillette enchantée. — Ce serait, — ici le jeune homme rougit de plus b elle, — ce serait de demander à miss Brinton si elle viendra au bal de l’École, le jour du classement, et dans ce cas si
elle voudrait bien m’accorder la première valse. Vo us ne me refuserez pas cela, miss Nettie, à moi qui suis puni pour vous ?... » Comment repousser une requête présentée d’un ton si pathétique ? Nettie Dashwood est trop généreuse pour y songer seulement. « Certes, je ferai votre commission, dit-elle. Et v ous, monsieur, voudrez-vous faire graver votre nom sur ce bouton, puisque vous m’auto risez à le garder ?  — Le plus volontiers du monde. Donnez-le-moi, et j e vous le rendrai au bal. Voilà ce que j’appelle traiter une affaire... — C’est convenu !... Pauvre monsieur Armstrong ! je ne puis pas vous dire combien je vous plains d’être ainsi... » Armstrong, qui vient de reprendre son bouton, a tou t à coup sauté sur ses pieds et repris sa promenade automatique. La jeune fille n’e st pas encore revenue de l’étonnement que lui cause cette manœuvre subite, q uand elle entend un bruit de pas, un cliquetis d’armes, et le piquet de garde tourne le coin de l’édifice, sous les ordres d’un grand cadet chevronné. « Halte ! — Armstrong, avancez à l’ordre ! » comman de le caporal. Le jeune homme se rapproche, donne le mot à voix ba sse et prend la file à l’arrière-garde ; puis le piquet, laissant un nouveau planton , se remet en marche. La fillette est restée sur son banc et assiste à la scène. Comme elle lève les yeux sur le détachement, au moment où il passe devant el le, elle rencontre ceux du grand cadet chevronné,  — deux yeux étincelants dont le blanc contraste av ec le teint du sous-officier, cuivré comme celui d’un Indien, et ses cheveux d’un noir de jais. « Fort beau ! se dit à part elle la jeune fille, ma is d’une physionomie inquiétante. » Pendant qu’elle rentre chez sa cousine et qu’elle l ui raconte son escapade, Armstrong est déjà au quartier, en train de se déba rrasser de tout son attirail, en disant à son camarade, le grand cadet au teint cuivré : « Voilà ce que j’appelle une bonne petite fille ! S ais-tu, mon vieux Mac, qu’elle s’est chargée de m’obtenir la première valse de miss Brin ton ? Qu’est-ce que tu dis de cela ? » Le caporal Mac Diarmid, qui a déjà le nez dans un l ivre de trigonométrie, le relève pour répondre : « Je dis que, le jour du classement, je m’en irai p asser ma soirée au bal de Benny-Bar. » Armstrong est redevenu sérieux. « Si tu m’en croyais, Mac, tu renoncerais une bonne fois à ce bal public ! Tu finiras par attraper un mauvais point de trop, et puis tu e n seras bien fâché... Que de peines, que d’études perdues pour toi, si tu ne sortais pas de l’École avec ton grade, bien mérité d’ailleurs !  — Bah ! dit Mac Diarmid avec un sourire amer, chac un s’amuse comme il peut, n’est-ce pas ? Qu’irais-je faire à vos bals, moi ? A Benny-Bar, un homme en vaut un autre ; voilà pourquoi j’y vais, et j’irai aussi lo ngtemps que je n’aurai pas fait... » Il s’arrêta comme s’il eût craint d’en trop dire. « Fait quoi ? demanda Armstrong.  — Eh bien ! fait...ce que je ferai unjour ou l’autre, tu le verras bien ! s’écria Mac Diarmid avec un singulier mouvement de tête en se remettant au travail.  — Allons, allons, répondit Armstrong, quand tu ser as classé à ton rang, tu ne penseras plus à tout cela. »
1Dans l’État de New-York, sur l’Hudson, à un mille environ de la ville de Garrison.
CHAPITRE II
DEUX ANS APRÈS
Deux ans se sont écoulés, et, pour la seconde fois, le jour du classement est revenu. Les examens sont terminés, les nouveaux off iciers ont reçu leur commission et abandonné pour toujours fusil, guérite et factio ns. La fête est dans son plein ; sur le parquet bien ci ré du Hall de l’École militaire, les accords entraînants duBeau Danube bleutourbillonner les valseurs. Tel est font moins le nom du morceau, s’il faut en croire l’assu rance donnée à miss Gushington par le lieutenant Merrill, de l’armée fédérale, qui vient de passer un congé de six mois en Europe. De tous côtés, les officiers en grand uniforme coud oient les cadets pimpants, tandis qu’un essaim d’anges aux ailes blanches manifestent , par des regards brillants et par des conversations animées, le vif intérêt que leur inspirent en tous pays épaulettes et broderies d’or. Autour de la porte d’entrée, se tiennent groupés le s pauvres cadets de première année, qui, n’étant pas admis encore même à la dign ité de simples figurants, se morfondent dans la coulisse comme des pompiers de s ervice, ainsi que le remarque spirituellement l’illustre Merrill. Au milieu de ces cadets et sur les degrés mêmes, on peut reconnaître avec étonnement, sous des habits civils, à la lueur d’un clair de lune de juin, un grand beau garçon aux cheveux noirs qui, lui aussi, jette un regard curieux par la porte ouverte sur le spectacle du bal. C’est Mac Diarmid, aujourd’hui sorti de l’École, mais sans sa commission d’officier. Il semble furieux, — au point d’être prêt à commett re quelque acte de folie, — et mâchonne un cigarre éteint, en murmurant de vagues menaces. Mais voici que la musique s’est arrêtée ; aussitôt les invités commencent à s’égrener au dehors, empressés de sortir de cette a tmosphère étouffante pour humer la fraîcheur de la nuit en faisant un tour dans les parterres. Les cadets, tout confus, ont battu en retraite, et Mac Diarmid, se mêlant à la f oule des autres curieux qui sont restés autour de la porte, assiste au défilé. Un jeune officier de cavalerie à la moustache blond e sort bientôt, ayant au bras sa danseuse, et paraît peiné d’apercevoir là Mac Diarm id, avec lequel il échange aussitôt un salut rapide, quoique affectueux. « N’est-ce pas que c’est un superbe officier ? dit quelqu’un dans la foule. — Ce n’est pas moi qui dirai non, répond Mac Diarm id avec force. Armstrong est un travailleur et ungentleman.Je voudrais pouvoir en dire autant de tous ceux qu i sortent d’ici... Parmi ceux-là il en est un, par exemple... Ah ! le voilà ! » Il s’était brusquement interrompu en voyant deux of ficiers descendre les degrés et se diriger vers le bâtiment de l’état-major, en com pagnie d’un vieux monsieur en habit noir, que la dignité de sa démarche et la majesté d e toute sa personne désignaient comme un personnage important. Mac Diarmid avait év idemment aperçu dans ce groupe l’homme qu’il cherchait, car sa physionomie prit subitement une expression farouche, et les mots entrecoupés qui tombèrent de ses lèvres ressemblèrent à des malédictions. Cependant tous les trois avaient tourné le coin de l’édifice. A peine avaient-ils disparu, que Mac Diarmid s’élança vivement sur leurs traces. Mais, presque aussitôt, il