//img.uscri.be/pth/ffb29308f530e413845ce0c6146b92b87f83ca0c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Le Journal de Paulette

De
246 pages

Dans toutes les histoires que j’ai lues (pas des romans, mais de jolis récits à l’usage des fillettes de mon âge, j’ai) remarqué que les auteurs commençaient toujours par faire le portrait de leur héros.

Je suis ma propre héroïne : je me présente donc à mon lecteur, bien que celui-ci me connaisse sans doute beaucoup mieux que je ne me connais moi-même.

« Melle Paulette de Montbruzac, quatorze ans, fille unique de M. Paul de Montbruzac, ancien élève de l’École Centrale, ingénieur en chef de la Compagnie Parisienne d’éclairage.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Illustration

Du seuil de la cuisine, Fillette m’a jeté une paire de sabots.

Jeanne de Coulomb

Le Journal de Paulette

PROLOGUE

EN ROUTE !

26 Avril 189*.

Si je commençais mon journal !

Tout le monde dort autour de moi dans ce compartiment où nous sommes cinq, la marquise de Fontfaye, sa femme de chambre, Florise, deux Anglaises et moi.

« Seule, je veille.... »

Comme l’on dit dans ce grand air d’opéra que ressasse depuis trois mois avec beaucoup de persévérance, et pas du tout de succès, la demoiselle, à la voix fausse, qui demeure au-dessus de chez nous à Paris !

C’est Mme de Fontfaye qui a commencé : ce n’est pas étonnant !... les longs voyages doivent être si fatigants pour les personnes âgées !

Moi qui suis jeune, j’en ai déjà assez d’être assise dans mon coin, aussi tranquille qu’une figure de cire....

La marquise a été excellente pour moi : elle avait vu, au départ de Paris, combien j’avais le cœur gros en disant adieu à petit père, alors, dès que le train a été en marche, elle m’a embrassée, câlinée, puis elle a essayé de me distraire en me parlant de tante Palmyre, de ce beau Périgord où je vais passer onze mois, et aussi de ses petits-fils, qui seront très heureux, paraît-il, de faire ma connaissance.

Ce n’est qu’après Vierzon que Mme de Fonfaye s’est assoupie, la tête appuyée sur la cloison capitonnée.

Illustration

Elle garde, même en dormant, son air de vieux portrait que j’aime bien, je voudrais lui ressembler quand je serai vieille ! Paulette avec des cheveux blancs !... Voilà qui sera drôle !... Et pourtant cela arrivera bien un jour, si le bon Dieu me prête vie, comme au petit poisson !

Florise, la femme de chambre, n’a pas tardé à suivre l’exemple de sa maîtresse ; elle ronfle même comme un tuyau d’orgue, les mains croisées sur le panier qui lui tient lieu de sac de voyage, et dont elle n’a jamais voulu se séparer, même pour le mettre dans le filet.

 

Les Anglaises, à l’imitation du serpent boa, dorment pour digérer !

La plus âgée est aussi maigre qu’un échalas, avec de grandes dents qui lui sortent de la bouche, des boucles en désordre, un teint de brique, un costume tailleur au plastron bien empesé, et un chapeau canotier.

La jeune est fraîche et rose, avec une profusion de cheveux blonds ; même toilette que sa compagne.

Leurs bagages ont envahi tout le compartiment, valises, couvertures, parapluies, et surtout cartons à chapeaux en tôle qui s’entre-choquent au moindre cahot avec un bruit de cymbales.

Nous n’avions pas encore franchi les fortifications que déjà elles déballaient leur premier déjeuner : du jambon, des petits pains et une bouteille de lait.

Une bouchée n’attendait pas l’autre, elles engloutissaient !... j’étais effrayée d’un pareil appétit ; la suite a prouvé que je n’avais pas tort, le déjeuner était à peine fini depuis un quart d’heure, quand la jeune a laissé percer des symptômes d’agitation : elle appuyait sa tête sur sa main, elle respirait l’air à la portière. Sa compagne n’avait pas meilleure mine.... Bref, c’étaient le jambon et la bouteille de lait qui faisaient des leurs !... Il a fallu des sels, de l’eau de mélisse !... Heureusement que Mme de Fontfaye avait de tout cela dans son sac !

Une heure après, il n’y paraissait plus et nous n’étions pas encore à Vierzon que, de nouveau, nous avons vu reparaître le jambon, les petits pains et la fameuse bouteille de lait ! Il y en avait plusieurs exemplaires !... Mais, cette fois, nos braves Anglaises y ont ajouté deux brioches, ce qui me permet, dès le début de mon voyage, de noter cette observation très personnelle : en France, on a le préjugé de croire que les brioches sont lourdes ; en Angleterre, on les emploie, au contraire, avec succès, pour combattre les maux d’estomac !

Si papa pouvait lire ce que j’écris par-dessus mon épaule, je suis sûre qu’il ne manquerait pas de s’écrier en riant « Et m’a petite Paulette ?... n’a-t-elle pas suivi l’exemple des Anglaises ?... N’a-t-elle pas déjeuné, elle aussi ?... Elle est ordinairement de fort bel appétit ! »

Pauvre Paulette !... Son cœur était trop gros pour qu’elle songeât à manger !...

Au buffet de Vierzon, la marquise voulait absolument que je fisse honneur au déjeuner.

  •  — Voyons, ma petite., disait-elle, un peu de courage ! M. de Montbruzac ne m’a pas confié sa fille pour que je la laisse mourir de faim !

Mais, en dépit de toute ma bonne volonté, les bouchées me restaient dans la gorge, car je ne songeais qu’à une seule chose, c’est que depuis neuf heures du matin, chaque tour de roue m’avait séparée un peu plus de mon cher petit père, de ma vieille Claudine, et qu’il se passerait onze mois avant que je pusse les revoir l’un et l’autre.

Onze mois !... c’est un siècle, une éternité !... presque une année !

Encore, à présent, je sens que papa n’est pas trop éloigné de moi, mais, ce soir, il va quitter Paris à son tour, et, demain, il sera à Marseille, où le « Calédonien » l’attend pour l’emmener bien loin de sa petite Paulette, bien loin de la France, vers ce Japon qui le réclame et que j’ai en abomination !

Quel besoin ont-ils tous ces petits bonshommes jaunes, aux yeux bridés, de suivre le progrès, de vouloir installer chez eux un éclairage nouveau ? Quel besoin avait-on,, surtout, d’envoyer là-bas, pour présider à cette installation, le papa de Paulette ?...

Il ne manque pas d’ingénieurs par le monde, tandis que Paulette n’a qu’un seul papa.

Certes, je n’ignore pas que la Compagnie Parisienne d’éclairage ait choisi, pour cette mission, celui de ses ingénieurs en qui elle a le plus de confiance :je suis même très fière de mon papa, qui est un grand savant, mais cela ne suffit pas à me consoler.

Nous étions si heureux, petit père et moi, dans notre gentil appartement de la rue de Rennes !.. Et à présent je m’en vais, toute seule, vers l’inconnu....

Bon ! voilà que je pleure !... Si papa me voyait, il ne serait pas content, lui qui m’a tant recommandé de de pas être triste !

Une mauvaise note, Mlle Paulette !... Et revenez vite à votre voyage !

Mes compagnes s’obstinent dans leur sommeil : on se croirait dans le palais de la Belle-au-Bois, dormant avant l’arrivée du prince.

De temps en temps, je colle mon nez aux vitres, pour regarder le paysage : un ciel gris très bas, des arbres, des haies, des prairies, des clochers blancs, qui fuient, noyés sous l’une de ces grosses pluies de printemps, giboulées de mars attardées en avril : puis encore et toujours, des prairies, des arbres, des clochers... Le train file et nous secoue à plaisir... On dirait qu’un chat a gribouillé ces premières lignes !

J’aurais peut-être mieux fait d’attendre à demain pour commencer mon journal, mais j’avais hâte d’étrenner le joli cahier rouge que papa m’a apporté hier en me disant :

  •  — Tiens fillette, voici quelque chose pour toi !... Tu écrira là-dedans ta vie de tous les jours, et, de temps en temps, tu m’en enverras des extraits par les courriers du Japon. Ce n’est pas un de ces journaux de pure fantaisie, comme en écrivent souvent les petites filles que je te demande ; je désire seulement que tu notes avec sincérité, tout ce que tu feras ou que tu penseras pendant ton séjour chez tante Palmyre.... Nos lettres peuvent s’égarer, ton journal me restera, et, à mon retour, je n’aurai qu’à le feuilleter pour combler cette lacune de onze mois, passés loin de ma Paulette !...

Si j’ai bien compris papa, il ne tient pas à ce que je lui raconte, par le menu, les niaiseries de ma vie journalière, comme une de mes petites camarades de cours qui note des détails aussi intéressants que les suivants : « Le cordonnier a envoyé mes bottines neuves, la claque me blesse, je les lui renverrai demain.... »

Il ne tient pas non plus à ce que j’imite une autre de mes petites camarades qui habite au premier étage, dans une rue noire où l’on n’aperçoit qu’un tout petit pan du ciel, et qui pourtant, remplit son journal d’étoiles, de clairs de lune et de couchers de soleil.

J’écrirai donc tout bonnement ce qui me paraîtra intéressant sans m’astreindre à noircir tous les jours le même nombre de feuilles de papier.

Qu’est-ce qui m’empêcherait même de diviser mon journal en chapitres, comme une véritable histoire ?

Je crois même que c’est là une excellente idée : ces premières lignes me tiendront lieu de prologue, et puisque personne ne se réveille, j’aborde tout de suite mon premier chapitre.

CHAPITRE PREMIER

Mon état-civil. — Mon portrait physique. — Mon portrait moral. — Quand j’étais petite. — Mes souvenirs du Moustier. — Tante Palmyre. Conversations avec la marquise. — La fortune de mon grand-père

Dans toutes les histoires que j’ai lues (pas des romans, mais de jolis récits à l’usage des fillettes de mon âge, j’ai) remarqué que les auteurs commençaient toujours par faire le portrait de leur héros.

Je suis ma propre héroïne : je me présente donc à mon lecteur, bien que celui-ci me connaisse sans doute beaucoup mieux que je ne me connais moi-même.

« Melle Paulette de Montbruzac, quatorze ans, fille unique de M. Paul de Montbruzac, ancien élève de l’École Centrale, ingénieur en chef de la Compagnie Parisienne d’éclairage. »

Je puis ajouter que Melle Paulette est l’enfant gâtée, le chou-chou de sa vieille Claudine (comme elle pleurait, ce matin, ma pauvre chère bonne !... j’ai encore ses sanglots dans l’oreille).

Mon état-civil établi, je passe à mon portrait physique.

J’ai justement, au fond de mon sac, une petite trousse de poche dont le miroir va me permettre de m’examiner : on ne s’y voit que d’un œil à la fois, mais cela vaut toujours mieux que rien !

Le voici.... Autant que j’en puis juger, les yeux sont bleus, d’un bleu pervenche, et les cils presque noirs ; les cheveux sont châtains, avec des reflets dorés ; une longue natte me tombe dans le dos ; sur le devant beaucoup de petites frisettes, qui s’emmêlent les unes dans les autres.

Je suis d’habitude très ébouriffée ; mais aujourd’hui, grâce à ma journée de chemin de fer, je suis échevelée !

Vite, un coup de peigne !... Melle Paulette, soyez convenable ! Le teint est blanc, avec un brin de rose au fond ; les dents ne demandent qu’à croquer... nez ordinaire... bouche ordinaire, comme l’on dit dans les permis de chasse !...

En résumé, mon héroïne est loin d’être une beauté, mais elle n’est pas laide non plus...

Ni trop grande, ni trop petite, ni trop maigre, ni trop grasse... une jeune personne ordinaire, tout comme son nez et sa bouche !

Au moral, à présent.

Ah ! c’est là le point délicat, car l’on prétend qu’on ne se connaît jamais bien soi-même.

J’aime le mouvement, l’imprévu, même l’extraordinaire, (j’ai raffolé jadis des contes de fées) ; je suis avec cela éminemment sociable, entreprenante, un peu curieuse et très tenace dans mes idées.... En somme, pas une sainte, certainement, mais pas un démon non plus !... Ordinaire, toujours ordinaire !...

Ce que j’étais remuante, quand j’étais petite !... Claudine me trouvait toujours grimpée sur quelques meubles et si je ne me suis pas rompu cent fois le cou, c’est certainement parce que le bon Dieu ne l’a pas voulu !...

Pourtant, dès cette époque, j’aimais, par dessus tout, à rester, le soir, bien sagement aux pieds de papa.

Du plus loin qu’il me souvienne, c’est ainsi que je nous revois, tous les deux, dans le cabinet de travail, tout tapissé de livres : papa est courbé sur son bureau... devant lui, une photographie dans un cadre... des épures, des feuilles de papier criblées de petits signes algébriques....

La lumière de la lampe enveloppe sa belle tête réfléchie et lui donne un relief, une intensité, de vie, qui contraste avec le reste de la chambre, plongé dans l’ombre....

A ses pieds, sur la peau d’ours noir, Paulette habille et déshabille sa poupée, sans faire de bruit, car elle sait que papa n’aime pas à être dérangé lorsqu’il travaille....

De temps en temps, pourtant, papa abaisse les yeux vers sa chère petite fille et ils échangent un bon sourire..., à neuf heures, enfin, Claudine paraît, c’est le signal du coucher !...

Paulette grimpe sur les genoux de son petit père et le prend par le cou, pour mieux l’embrasser, puis elle se penche pour embrasser aussi la photographie du bureau : la chère et jolie maman qu’elle n’a jamais connue !... Un dernier gros baiser à papa, et Claudine m’emporte comme un petit paquet.... Je dors déjà quand je balbutie après ma vieille bonne : « Petit Jésus, rendez-moi bien sage pour faire plaisir à petit père et à maman qui est au ciel. »

Les années passent.... Je suis plus grande.... Papa commence à s’occuper de mon éducation, dans ses rares instants de loisir... il m’apprend à lire, à écrire, à compter, avec une patience que j’admire à présent !...

J’ai douze ans... j’ai fait ma première communion... je vais au Cours, accompagnée de Claudine.... Papa est de plus en plus occupé ; ses travaux scientifiques l’ont désigné à l’attention (le la grande Compagnie Parisienne d’éclairage... il en est nommé l’ingénieur en chef....

Enfin, j’ai quatorze ans et me voici !

C’est un peu contre mon gré que je me rends en Périgord : j’aurais préféré rester à Paris, ou même m’en aller avec Claudine, dans sa famille de Bourgogne ; mais papa n’a pas voulu :

  •  — En mon absence, m’a-t-il dit, ta place est indiquée auprès de la tante Palmyre.

Je vais donc chez tante Palmyre !

La dernière fois que papa m’y a menée, j’étais encore bien petite, aussi mes souvenirs sont-ils assez confus.

Je ne me rappelle que très vaguement la maison, une ancienne abbaye, qu’on appelle le Moustier dans le pays.

Certains détails, pourtant, ont surnagé dans ma mémoire, sans doute parce qu’ils m’avaient vivement frappée.

Par exemple, les longs corridors voûtés, tout remplis de mystère, où l’écho répercutait le bruit de mes petits pas d’enfant : le vaste escalier de pierre où je ne me serais pas hasardée seule, pour un empire, une fois la nuit tombée, et, aussi, la grande cuisine où Fillette, la bonne de ma tante, trônait en souveraine maîtresse.

J’évitais pour deux raisons cette cuisine, tout d’abord parce que Fillette m’y recevait fort mal, et ensuite, à cause de l’étrange figure, aux longs cheveux gris, toujours assise au coin de la cheminée, dans un grand fauteuil à oreillettes.

Papa avait beau me raconter qu’Antonio était un ancien serviteur de sa famille, qu’il était à présent vieux et paralysé, mais qu’il ne fallait pas en avoir peur ; je ne pouvais pas m’y habituer : quand il me regardait et qu’il essayait de me parler, je prenais la fuite, effrayée de cette voix gutturale qui n’émettait plus que des sons inarticulés, auxquels je ne comprenais rien.

Je ne me plaisais qu’au jardin dont je revois très nets les moindres recoins : la grande pelouse, le petit bois, le potager, la basse-cour et l’appentis où logeait le « monsieur habillé de soie » que j’avais baptisé : maître Grogne-toujours.

Illustration

Melle Paulette de Monthruzac.

Annette, la fille de Chabanou, le jardinier borgne de ma tante, était ma compagne de jeux, bien qu’elle fût de huit ans, mon aînée : je l’avais prise en très vive affection, et dès qu’elle disparaissait de mon horizon, je courais à sa recherche.... J’ai dû l’ennuyer bien souvent !

Quant à tante Palmyre, je la retrouve telle que je l’ai vue en 1889, lors de son fameux voyage à Paris.

Nous ne l’attendions pas, lorsqu’un soir, à sept heures, on sonne !

C’était ma tante, suivie d’un commissionnaire qui portait sa valise.

  •  — Je suis venue en train de plaisir, nous explique-t-elle ; il est réussi, leur train de plaisir... une chaleur à cuire... impossible de bouger... nous étions entassés comme des bestiaux.... Dire que j’ai payé pour cela vingt-deux francs.... Je les regrette bien !

Le commissionnaire a interrompu ce soliloque.

  •  — Madame, c’est vingt sous !
  •  — Vingt sous !... pour porter une valise où il y a trois chemises, six mouchoirs et une robe.... vous me la baillez belle !
  •  — Madame, c’est le prix !
  •  — Le prix... le prix !... à Tersac, je donnerais cinq sous et les gens seraient bien contents.
  •  — C’est possible, Madame, mais à Paris....
  •  — Paris... Paris... laissez-moi tranquille avec votre Paris, Pourquoi y ai-je mis les pieds ?..

Papa a terminé ce débat, en glissant la pièce blanche dans la main du commissionnaire, qui s’est esquivé sans en demander davantage.

Ma tante a consenti alors à franchir notre seuil : je me la représente toujours comme à ce moment là : très grande, très maigre, son chapeau à fleurs vertes, posé de travers, sa robe chiffonnée par le voyage, pendant lamentablement autour d’elle.

Papa l’a conduite dans la chambre qu’il lui cédait pour s’installer provisoirement dans son cabinet.

  •  — C’est ça que tu appelles une chambre ?,.. mais c’est une boîte, mon pauvre Paul !... je touche presque le plafond avec ma main.... Et la fenêtre donne sur une cour... mais je n’y verrai pas clair, demain matin, à quatre heures quand je me lèverai....
  •  — Pourquoi aussi te lever à quatre heures, ma bonne Palmyre. Les Parisiens ne se réveillent que très tard !
  •  — Oh ! oui... tous des paresseux qui font de la nuit le jour.... Jolies habitudes !... Mon Dieu ! où me suis-je fourvoyée ?...

Le lendemain, c’est Claudine qui a attrapé son paquet ; elle avait fait cuire son rôti au gaz :

  •  — C’est exérable ! a déclaré ma tante... il n’y a de vrai que la broche devant un grand feu de bois !...

Claudine était d’autant plus furieuse qu’elle est absolument de l’avis de ma tante. Malheureusement, les grands feux de bois ne sont pas très pratiques à Paris,

Et notre première promenade à l’Exposition,

  •  — C’est ça la tour Eiffel ?... Dieu ! que c’est laid.... Eiffel rime avec Babel... vous verrez que cela vous portera malheur !

Les tableaux ?... elle n’a pas voulu en entendre parler :

  •  — Tous les mêmes !... des couleurs sur de la toile... qui en a vu un, en a vu mille !

La galerie des machines ?

  •  — Il s’y fait un bruit à vous fendre la tête !

Les bijoux et les robes ont, seuls, trouvé grâce à ses yeux, nous ne pouvions plus l’en arracher !

Un autre jour, papa a voulu la conduire au musée de Cluny ; mais comme il pleuvait, on nous a réclamé nos parapluies au vestiaire ; ma tante s’est alors réfusé catégoriquement à entrer :

  •  — Ça ne vaut pas la peine de dépenser o fr. 3o, nous a-t-elle dit. Et pourquoi voir ?... des vieilleries !... Ah ! il n’en manque pas dans le grenier du Moustier...

Papa a eu beau insister, tout a été inutile. Nous sommes donc revenus gros Jean comme devant.

Depuis ce jour nous avons renoncé aux Musées pour tante Palmyre : elle n’aimait, d’ailleurs, qu’à aller au Louvre ou au Bon-Marché. Nous y avons passé de longues heures !... La tête finissait par m’en tourner.

Dans les omnibus, ma tante engageait conversation avec tous ses voisins... dans la rue, quand elle remarquait une personne, elle s’étonnait toujours que papa ne pût pas lui en dire le nom :

  •  — Mais tu ne connais donc pas un chat, mon pauvre Paul !... Moi, à Tersac, je saurais te dire le nom du moindre paysan !

Enfin, au bout de huit jours, tante Palmyre est repartie... il était temps !... La patience de Claudine était à bout : suivant son expression, elle en avait jusque par-dessus les oreilles !...

Aussi, il fallait voir comme elle me plaignait de m’en aller à Tersac....

Papa m’a recommandé d’être bien patiente, bien gentille.... Je ferai ce que je pourrai, et, avec l’aide du bon Dieu, j’espère bien vivre en fort bonne intelligence avec tante Palmyre.

 

J’ai dû interrompre mon journal tout à l’heure ; le compartiment s’est réveillé, comme nous arrivions à Limoges.

Florise s’est étirée en bâillant. Les Anglaises ont rouvert leur sac qui me paraît sans fond : cette fois, j’en ai vu sortir des sandwichs pour le lunch....

Mme de Fontfaye a été tout étonnée d’avoir dormi si longtemps : elle ne croyait pas se trouver déjà en gare de Limoges.

  •  — Que faisiez-vous là, mignonne ? m’a-t-elle demandé en indiquant mon cahier rouge et mon encrier de poche.
  •  — J’écrivais mon journal, Madame : papa m’a fait promettre de noter pour lui tous les détails de mon séjour à Tersac.
  •  — C’est une fort bonne idée !... Ce journal sera pour vous une grande source de distractions, car vous trouverez, peut-être, le Moustier un peu sévère pour vos quatorze ans, ma mignonne !... Votre tante Palmyre est une excellente personne que j’aime beaucoup... (notre amitié date de loin : nous avons été au couvent ensemble...) mais elle n’est pas habituée à la jeunesse.... Mes petits-fils, qui sont trois diablotins — surtout Guy, l’aîné — lui mettraient l’esprit à l’envers si elle les avait autour d’elle....

Il y a eu un silence, puis la marquise a repris :

  •  — Vous ne sauriez croire combien votre tante est bonne et dévouée pour ce vieux paralytique, qui a été le domestique de son père.
  •  — Antonio ?
  •  — Vous vous en rappelez ?
  •  — Oui, Madame, il me faisait autrefois l’effet de Croque-mitaine !
  •  — C’est un ancien carliste... il est arrivé à Tersac, en 1839, mourant de faim... M. de Montbruzac, votre grand-père, le prit par charité à son service... jamais je n’ai vu de serviteur plus attaché à son maître... jamais de maître ayant plus de confiance en son serviteur ! Ils s’aimaient tellement que la mort de l’un a causé l’infirmité de l’autre !
  •  — Comment cela, Madame !
  •  — M. de Montbruzac fut frappé pendant la nuit d’une attaque d’apoplexie, c’était vers l’époque de votre naissance, Paulette.... Antonio, éperdu, court chercher le médecin... celui-ci avait été appelé dans une ferme éloignée.... Antonio saute à cheval pour essayer de le rejoindre, sans se préoccuper de l’orage qui montait à l’horizon un orage qui fut terrible, je m’en souviens encore.... Les heures se passent.... Antonio ne revient pas !... au Moustier, on ne comprenait rien à sa longue absence... enfin, au petit jour on se mit à sa recherche ; on le retrouva à une lieue de Tersac, étendu sur le bord de la route, le cheval paissant auprès de lui !... Quand on le releva....
  •  — Il était paralysé, Madame ?
  •  — Oui... personne ne sut jamais exactement ce qui s’était passé, les uns prétendirent qu’il avait été foudroyé, les autres, que la frayeur de voir son maître en danger de mort avait produit sur lui une terrible révolution !... M. de Montbruzac rendit le dernier soupir, comme le corps de son domestique rentrait au Moustier.... Depuis ce jour, Antonio n’a plus bougé, n’a plus parlé ; il est complètement paralysé des jambes, mais il peut encore remuer les mains ; quant à la langue elle a été très atteinte, et si, avant son accident, on ne comprenait que difficilement son charabia, semi-patois, semi-espagnol, il est devenu, maintenant à peu près inintelligible !...

Le silence s’est fait de nouveau. Mme de Fontfaye, les yeux fixés dans le vague, semblait absorbée par ses souvenirs ; mes autres compagnes s’étaient rendormies... de vraies marmottes !...

J’ai fouillé dans mon sac pour y chercher des croquettes de chocolat que papa m’a données comme provision de route. La marquise, à qui j’en ai offert, m’a refusée avec un sourire ; mais moi, j’avais faim, j’en ai bien mangé trois ou quatre !

Mon goûter terminé, j’ai repris mon journal. La conversation de tout à l’heure a éveillé, dans ma mémoire, le souvenir confus de choses, dont papa et tante Palmyre parlaient devant moi lorsque j’étais petite : mon grand-père, un ancien officier de Napoléon Ier, était possesseur d’une fort belle fortune qu’il gérait lui-même ; quelques jours avant sa mort, il l’avait réalisée pour acheter un château entouré d’une grande terre de rapport qui était à vendre aux environs de Tersac. Après sa mort, on ne put jamais retrouver cet argent qu’aucun notaire n’avait reçu en dépôt.

Et voilà pourquoi mon pauvre papa n’est pas riche, voilà pourquoi il se tue au travail, voilà pourquoi il s’est décidé à partir pour le Japon, cette mission lointaine étant largement rétribuée par la Compagnie !

Tante Palmyre, encore, a des vignes, des prairies, des métairies, qni lui viennent de sa mère, mais papa, qui n’est que son demi-frère, ne possède en tout et pour tout, (il me l’a souvent répété), que la moitié du vieux Moustier.

Le jour baisse de plus en plus ; on a déjà allumé les lampes... Mme de Fontfaye s’est endormie à son tour

Seule je continue à être rebelle au sommeil, trop d’idées tourbillonnent dans ma tête : papa, Claudine, le Japon, tante Palmyre, le Moustier, mon grand-père et Antonio !...

Il pleut toujours — Quelle triste arrivée à Tersac ! Tout à l’heure, nous serons à Brive où nous devons changer de train pour prendre la ligne de Périgueux.

Je n’y vois plus... à demain, le second chapitre !...

CHAPITRE II

Sous la pluie. — Entrée au Moustier. — Dîner improvisé. Ma chambre. — Le vieux portrait. — Araignée du soir

27 Avril.

Me voici enfin au Moustier, saine et sauve, après avoir traversé une bonne partie de la France. Je reprends donc mon journal où je l’ai interrompu hier au soir.

A Brive, nous avons quitté nos Anglaises qui se rendaient à Toulouse ; la plus jeune a daigné se départir de son flegme britannique pour nous souhaiter le bounsouer : c’était bien le moins, après avoir largement usé des sels et de l’eau de mélisse de la marquise !

Oh ! ces changements de train avec la pluie, la nuit qui tombe, qui est tombée plutôt, hâtée par cet affreux temps.

Florise, éperdue, chargée comme un mulet, ne savait où donner de la tête ! J’ai pu venir à son secours, n’étant pas très encombrée moi-même. Suivant le conseil de papa, je n’avais gardé avec moi que mon sac et mon parapluie.