//img.uscri.be/pth/b2c683a8d1b7ea0771c2d61d3cec7fc57d09e557
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Le Nain Noir

De
231 pages

Dans un des cantons les plus reculés du sud de l’Écosse, vers les lieux où une ligne imaginaire, courant au sommet de montagnes élevées et nues, sépare celte contrée de celle qu’on appelle sa sœur, un jeune homme, répondant au nom d’Albert ou Hobbie Elliot, revenait de la chasse au daim. C’était un riche fermier, se flattant de descendre du vieux Martin Elliot de la Tour-Preakin, dont parlent l’histoire et les chansons des frontières.

Les daims, si nombreux jadis dans ces vastes solitudes, étaient réduits à présent à des hardes fort rares ; s’abritant dans les retraites les plus lointaines et les plus.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Walter Scott

Le Nain Noir

CHAPITRE PREMIER

Dans un des cantons les plus reculés du sud de l’Écosse, vers les lieux où une ligne imaginaire, courant au sommet de montagnes élevées et nues, sépare celte contrée de celle qu’on appelle sa sœur, un jeune homme, répondant au nom d’Albert ou Hobbie Elliot, revenait de la chasse au daim. C’était un riche fermier, se flattant de descendre du vieux Martin Elliot de la Tour-Preakin, dont parlent l’histoire et les chansons des frontières.

Les daims, si nombreux jadis dans ces vastes solitudes, étaient réduits à présent à des hardes fort rares ; s’abritant dans les retraites les plus lointaines et les plus. inaccessibles, les survivants rendaient la tâche de les poursuivre aussi laborieuse qu’incertaine (fig. 1). Parmi la jeunesse du pays se trouvaient pourtant force chasseurs passionnément attachés à cet exercice, avec toutes ses fatigues et tous ses dangers. Depuis plus de cent ans, sur les frontières, l’épée avait été remise dans le fourreau, grâce à l’union pacifique des deux couronnes au front de Jacques Ier, roi de la Grande-Bretagne. Le pays gardait encore des traces de ce qu’il avait été aux jours antérieurs : troublés à bien des reprises, au milieu d’occupations plus tranquilles, par les guerres civiles du siècle précédent, les habitants commençaient à peine à se faire aux habitudes d’un travail régulier ; l’élevage des moutons ne s’était pas introduit sur une large échelle, et c’était à la nourriture du gros bétail qu’on affectait principalement les montagnes et les vallées.

Auprès de l’habitation du fermier, on s’appliquait d’ordinaire à faire pousser la quantité d’orge et d’avoine nécessaire aux besoins de la famille : la somme de travail qu’exigeait du fermier cette culture élémentaire et imparfaite laissait beaucoup de temps à sa disposition et à celle de son domestique. Ce temps était le plus souvent dépensé par les jeunes hommes à la chasse et à la pêche ; l’esprit d’aventure qui jadis, dans ces régions, conduisait au maraudage et aux expéditions guerrières, se laissait apercevoir encore dans l’ardeur avec laquelle on se livrait à ces plaisirs de la vie rurale.

Au temps où commence notre narration, les esprits-les plus ardents parmi la jeunesse attendaient, avec moins d’appréhension que d’espérance, une occasion d’égaler les exploits guerriers de leurs pères, dont le récit formait, au logis, leur principal amusement. Le vote de l’acte de sécurité par le parlement d’Écosse avait jeté l’alarme en Angleterre ; c’était comme une menace de séparation des deux royaumes à la mort de la reine Anne, souveraine régnante. Godolphin, alors à la tête du cabinet anglais, prévit que, pour échapper au danger probable d’une guerre civile, il n’y avait pas d’autre moyen que de ménager l’union des deux États en un seul. Comment cette négociation fut conduite, combien, pendant un certain temps, elle parut loin de promettre les résultats heureux qui se sont, depuis, si largement réalisés, on peut s’en instruire dans l’histoire de cette époque. Il nous suffira de dire que toute l’Écosse s’indignait des conditions sous lesquelles les représentants du pays avaient consenti l’abandon de l’indépendance nationale. La fermentation était universelle ; et comme, sous l’application de l’acte de sécurité, la population de l’Écosse avait été, presque tout entière, exercée au maniement des armes, elle se trouvait fort bien préparée pour la guerre, et n’attendait, pour éclater en hostilités ouvertes, que le moment où quelqu’un de la noblesse viendrait à se déclarer.

Illustration

Fig. 1. — Troupe de daims.

Le cleugh, ou ravin sauvage, dans lequel Hobbie Elliot s’était livré à la poursuite du gibier, était déjà loin derrière lui, et le chasseur fort avancé dans son retour au logis, lorsque la nuit commença à l’envelopper de ses voiles. C’eût été chose fort indifférente pour le chasseur expérimenté, capable de marcher les yeux bandés sur n’importe quelle parcelle de ses bruyères natales, si cela n’était survenu près d’un lieu qui, dans les traditions du pays, était en mauvais renom, con me fréquenté par des apparitions surnaturelles. Hobbie avait, depuis son enfonce, prêté l’oreille la plus attentive à cette nature de récits : la contrée, plus qu’aucune autre, offrait une riche variété de légendes, et nul homme n’était versé dans cette littérature pleine de terreurs plus avant qu’Hobbie de Heugh-foot ; c’était de la sorte que l’on désignait notre brave ami, pour le distinguer d’une bonne douzaine d’autres Elliots portant le même nom de baptême. Il n’eut donc à faire aucun effort pour se remémorer les terribles incidents qui se liaient aux vastes solitudes dans lesquelles il venait d’entrer. A vrai dire, ces impressions s’offraient à lui de manière à l’épouvanter un peu.

Cette plaine redoutable portait le nom de Mucklestane-Moor, ou bruyère de la Grande-Pierre ; elle le devait à une énorme aiguille de granit brut qui, vers le centre de la bruyère, dressait sa tête massive sur un monticule, comme pour parler des morts héroïques qui dormaient dessous, ou pour conserver la mémoire de quelque sanglante escarmouche. Le véritable motif de l’existence de cette pierre avait fini par être oublié, et la tradition, non moins habile à inventer des fictions qu’à conserver les vérités, avait remplacé l’histoire par une légende de sa façon.

La légende vint, à cette heure, s’offrir dans toute sa force à la mémoire d’Hobbie. Autour de la colonne, le sol était jonché, nous ferions mieux de dire encombré, de très gros fragments de pierres de même nature qu’elle, et l’aspect qu’elles présentaient, éparses sur un sol désert, leur avait valu ce nom populaire : les oies grises de Mucklestane-Moore. La légende expliquait ce nom, comme aussi l’aspect des lieux, par la fin lamentable d’une sorcière célèbre et très redoutée, qui, dans les anciens temps, avait fréquenté ces hauteurs, mettant à mal les brebis et les vaches, et jouant tous les vilains tours que l’on attribue à ces êtres malfaisants. Sur cette lande elle avait coutume, avec ses sœurs en maléfice, de tenir ses réveillons, et l’on montrait encore sur le sol des bandes circulaires où jamais l’herbe ni la bruyère n’avaient poussé, ces endroits étant comme calcinés par les sabots des diables qui leur avaient servi de cavaliers.

Illustration

Fig. 2. — Hobbie examine la batterie de son fusil.

Une fois, dit-on, la vieille sorcière traversait la plaine chassant devant elle un troupeau d’oies, qu’elle se proposait de vendre avec avantage en une foire du voisinage : c’est chose connue que le diable, très libéral pour communiquer le pouvoir de mal faire, est peu généreux envers ceux qui font alliance avec lui, les laissant dans l’obligation de se livrer, pour vivre, aux travaux rustiques les plus bas. Le jour était fort avancé, et pour avoir une chance d’obtenir bon prix de sa marchandise, il fallait que la sorcière arrivât la première au marché. Mais les oies, qui jusque-là avaient marché devant elle en assez bon ordre, arrivées une fois sur ce grand terrain ouvert, entrecoupé de marais et de flaques d’eau, s’éparpillèrent dans toutes les directions, désireuses de se plonger dans l’élément qu’elles aimaient. Irritée de l’obstination avec laquelle ces animaux se jouaient de tous ses efforts pour les rassembler, et ne se souvenant pas bien des conditions du contrat par lequel le diable s’était engagé à lui obéir : « Diable, » cria la sorcière, « ni elles ni moi nous ne sortirons plus jamais de cet endroit-ci ! »

Les mots étaient à peine dits que, par une métamorphose aussi soudaine que celles d’Ovide, la vieille et son troupeau récalcitrant furent changés en pierres : le mauvais ange que servait cette femme était un formaliste sévère, et saisit vivement l’occasion de compléter la ruine du corps et de l’âme de son affidée en lui obéissant à la lettre. On prétend que, lorsqu’elle sentit la transformation s’opérer, elle adressa au malin esprit cette exclamation : « Ah, voleur ! ah, traître ! il y a longtemps que tu m’as promis une robe grise, et voici que tu m’en donnes une qui durera pour l’éternité. » La dimension du pilier et celle des pierres furent souvent invoquées comme preuve de la supériorité de la taille des vieilles femmes et des oies dans les jours du temps passé ; c’est un argument pour ceux qui louent les époques lointaines, et professent la consolante opinion de la dégénérescence du genre humain.

Toutes ces particularités de la légende, Hobbie les rappelait à son esprit en traversant la lande. Il lui revenait aussi en mémoire que, depuis cette catastrophe, l’endroit avait été évité, du moins après la tombée de la nuit, par toute créature humaine. Ce devait être, en effet, le rendez-vous ordinaire des kelpis, des spunkis, et autres démons, compagnons jadis des réjouissances infernales de la sorcière, et continuant encore à. fréquenter le même lieu, comme pour tenir compagnie à leur maîtresse changée de forme. Toutefois, la hardiesse naturelle d’Hobbie combattait virilement ces sentiments involontaires d’un superstitieux respect. Il rappela à ses côtés le couple de grands lévriers qui l’accompagnaient à la chasse, et qui, selon l’expression de leur maître ne craignaient ni chien ni diable. Il jeta un coup d’œil sur la batterie de son fusil (fig. 2), et se prit à siffler l’air belliqueux de Jeannot le brave, comme un général fait battre la caisse pour inspirer un nouveau courage à ses soldats indécis.

En cet état d’esprit, il fut très heureux d’entendre, derrière lui, une voix amie s’élever, et lui proposer un compagnon de voyage. Il ralentit le pas, et fut rejoint à l’instant par un personnage parfaitement connu de lui. C’était un jeune gentilhomme, passant pour être assez riche en ce pays écarté, et qu’avait entraîné hors de sa demeure une occupation semblable à celle d’Hobbie. Earnscliff venait d’atteindre sa majorité, et d’entrer en possession d’une fortune assez modeste, passablement endommagée par la part que sa famille avait prise aux agitations de l’époque. Cette famille possédait à un haut degré le respect général du pays, réputation que le jeune gentilhomme paraissait fait pour continuer, vu sa bonne éducation et son excellent caractère.

« Ma foi, Earnscliff, » s’écria vivement Hobbie, « je suis bien aise, n’importe où, de rencontrer Votre Honneur, et la compagnie est bonne sur un terrain nu comme celui-ci. Que de fondrières ! Où avez-vous chassé aujourd’hui ?

  •  — Jusqu’au Carla Cleugh, Hobbie, répondit Earnscliff, en lui rendant son salut. « Croyez-vous que nos chiens sauront vivre en paix (fig. 3) ?
  •  — Quant aux miens, » dit Hobbie, « soyez sans crainte ; ils sont à peine en état de se tenir sur leurs pattes. Je crois vraiment que les daims se sont enfuis du pays ! Je suis allé, s’il vous plaît, aussi loin qu’Inger-fell-foot, et du diable si Hobbie a vu une corne, excepté celles de trois chevreuils qui ne m’ont jamais laissé venir à portée de fusil, quoique j’aie fait un détour d’un mille pour prendre le vent et le reste. Cela me serait égal, s’il ne m’avait pas fallu de la venaison pour notre bonne vieille mère. La pauvre mère est assise là-bas dans son coin à raconter des histoires sur les grands tireurs et les grands chasseurs du vieux temps. Je pense, ma foi, qu’ils ont tué tous les daims de la contrée.
  •  — Or çà, Hobbie, j’ai tué un beau mâle, et je l’ai envoyé ce matin à Earnscliff. Vous en aurez la moitié pour votre grand’mère.
  •  — Bien des remerciements, monsieur Patrick ; tout le pays sait que vous avez bon cœur. Cela fera plaisir à la vieille dame, surtout quand elle saura que le cadeau vient de vous, et bien davantage encore si vous venez en prendre votre part, car je sais que, pour l’instant, vous êtes seul dans la vieille tour, et que tout votre monde est à cet Édimbourg maudit. J’admire ce que trouve à faire, au milieu de ces grandes rangées de maisons de pierre avec des ardoises en haut, des gens qui pourraient vivre sur leurs belles collines vertes.
  •  — Mon éducation et celle de mes sœurs ont, depuis quelques années, retenu longtemps ma mère à Edimbourg ; mais j’entends réparer le temps perdu.
  •  — Il faudra refaire un peu la toilette de la vieille tour, et vivre joyeusement en bon voisin avec les anciens amis de la famille, comme le laird d’Earnscliff doit le faire. Je vous dirai que ma mère... ma grand’mère plutôt ; mais, depuis la mort de ma pauvre mère, nous appelons la vieille dame tantôt d’une façon, tantôt de l’autre. Elle prétend, dans tous les cas, avoir avec vous une parenté pas trop éloignée.
    Illustration

    Fig. 3. — La rencontre.

  •  — C’est vrai, Hobbie, et j’irai de grand cœur dîner demain à Heughfoot.
  •  — Voilà parler comme il faut ! nous sommes de vieux voisins, ne fussions-nous pas parents. La bonne dame aura plaisir à vous voir. Elle nous en dégoise sur votre père, qui a été tué il y a longtemps.
  •  — Chut, chut ! Hobbie ; pas un mot de cela. C’est une histoire qu’il vaudra mieux oublier.
  •  — Je n’en sais trop rien. Si cela était arrivé chez nous, nous l’aurions gardé bien des jours dans la mémoire jusqu’à celui de la réparation ; mais, vous autres lairds, vous savez mieux que nous ce que vous avez à faire. J’ai entendu dire que l’ami d’Ellieslaw aurait tué votre père après que le laird lui-même avait fait sauter l’épée de son adversaire,
  •  — N’en parlez pas, Hobbie ; ce fut une folle querelle, occasionnée par le vin et la politique. Bien des épées furent tirées ; il est impossible de dire qui porta le coup.
  •  — Toujours est-il que le vieil Ellieslaw en a été complice et fauteur, et je suis assuré que si vous étiez disposé à en tirer réparation sur sa personne, nul ne dirait que vous avez tort, car le sang de votre père est sous ses ongles. Aucun autre ne reste, d’ailleurs, pour régler ce compte-là, et c’est un jacobite, par-dessus le marché. Le pays, je peux vous le dire, s’attend à quelque chose entre vous deux.
  •  — Fi donc, Hobbie ! Vous qui avez de la religion, pouvez-vous pousser votre ami à violer la loi et à se venger de sa propre main ! surtout dans un endroit aussi suspect que celui-ci, où nous ne savons pas quels êtres peuvent nous écouter ?
  •  — Chut, chut ! » dit Hobbie, se rapprochant de son compagnon, « je n’y pensais pas le moins du monde. Mais je devine bien un peu, monsieur Patrick, ce qui retient votre main ; ce n’est pas le manque de courage, nous le savons, mais ce sont les deux beaux yeux d’une demoiselle, miss Isabelle Vere, qui vous rendent si raisonnable.
  •  — Je vous assure, Hobbie, » répondit son compagnon avec quelque animation, « je vous assure que vous vous trompez ; c’est fort mal à vous d’avoir une pareille idée ou de l’exprimer. Je ne saurais permettre qu’on prenne la liberté de mêler mon nom à celui de n’importe quelle demoiselle.
  •  — Là, là ! » répliqua Elliot ; « n’avais-je pas raison de dire que ce n’était pas le défaut de vivacité qui vous rendait si tranquille ? Allons, allons, je n’avais pas l’intention de vous offenser ; mais vous ferez bien de retenir une chose de la bouche d’un ami. Le vieux laird d’Ellieslaw a gardé le tempérament d’autrefois, et le sang lui monte au cœur plus chaudement qu’à vous-même ; il n’entend rien, j’en suis assuré, à ces idées nouvellement forgées de placidité et de quiétude ; il tient pour les habitudes du vieux monde de lever la main et de frapper ; il traîne à sa suite un lot de garçons vigoureux, et les maintient en belle humeur et aussi pleins de malice que le sont de jeunes poulains. Où il prend de l’argent pour cela, personne ne peut le dire ; il vit largement, bien au-dessus de son revenu ; il va son train, cependant, et il paie. S’il y a un mouvement dans le pays, il ne manquera pas, c’est probable, de s’ébranler des premiers, et il a parfait souvenir des anciennes querelles entre vous. Quelque chose me le dit : il saura pousser une pointe jusqu’à la vieille tour d’Earnscliff.
  •  — Eh bien, Hobbie, s’il est assez mal avisé pour cela, je tâcherai que la vieille tour soit de force à lui résister, comme, depuis bien des années, elle s’est montrée solide, grâce à de meilleurs que moi, contre de meilleurs que lui.
  •  — Bien, très bien ; c’est parler en homme ; et s’il arrivait qu’il en fût ainsi, quand vous aurez dit au domestique de sonner la grande cloche de la tour, il y a moi, mes deux frères, et le petit Davie de Stenhouse, qui serons avec vous, de notre mieux, le temps de faire jaillir l’étincelle d’une pierre à fusil.
  •  — Mille remerciements ; mais j’espère bien que, de ce’ temps-ci, nous n’aurons pas de guerre aussi odieuse et antichrétienne.
  •  — Oh ! oh ! Monsieur, ce ne serait qu’un petit bout de guerre entre voisins, et le ciel et la terre admettraient cela dans cette région sans culture. C’est dans la nature des gens et dans celle du pays. Nous ne saurions vivre tranquilles comme des habitants de Londres ; nous n’avons pas tant de choses à faire. Cela serait impossible.
  •  — Or çà, Hobbie, pour un homme qui croit aussi fermement que vous aux apparitions surnaturelles, il me semble que vous en prenez un peu à votre aise avec le ciel, considérant le lieu où nous sommes.
  •  — Pourquoi me soucierais-je plus que vous de Mucklestane-Moor, Earnscliff ? » dit Hobbie, un peu offensé. « On raconte, cela est vrai, qu’il y a par ici des vaches malignes et des becs crochus, mais qu’est-ce que cela me fait ? J’ai une bonne conscience, et pas à répondre de grand’chose, sauf quelque badinage avec les jeunes filles ou une bamboche à la foire, ce qui ne vaut pas trop la peine qu’on en parle. Malgré ce que j’en dis, je suis un garçon aussi tranquille, aussi pacifique...
  •  — Et la tête de Dick Turnbull que vous avez cassée, et votre coup de feu sur Willie de Winton ?
  •  — N’avez-vous pas honte, Earnscliff, de tenir note comme cela de ce qu’un homme a fait de mal ? La tète de Dick est guérie, et nous devors régler notre querelle à Jeddart, le jour de la Sainte-Croix ; c’est donc chose arrangée presque à l’amiable. Quant à Willie, nous sommes redevenus amis, le pauvre garçon ; il n’y a eu là, après tout, que deux ou trois grêlons. Je permettrais à n’importe qui de m’en faire autant pour une chopine d’eau-de-vie. Willie, le pauvre diable, est natif des basses terres, et a bientôt fait, par suite, de s’effrayer pour sa peau. Quant aux vaches malignes, dussions-nous en rencontrer une en cet endroit même...
  •  — Ce qui pourrait être ; voici là-bas votre vieille sorcière, Hobbie.
  •  — Quand la gueuse, » poursuivit Elliot, comme indigné de cette insinuation, « sortirait de terre juste à nos pieds, je n’y ferais pas plus attention... Mais, Dieu nous protège, Earnscliff ! Qu’est cela ? »

CHAPITRE II

L’objet qui alarmait le jeune fermier, au milieu de ses protestations valeureuses, fit tressaillir un moment aussi son compagnon, moins superstitieux.

La lune s’était levée pendant leur conversation ; elle était, selon l’expression du pays, en bataille avec les nuages, et ne versait qu’une lumière accidentelle et douteuse. A la lueur d’un de ses rayons, donnant sur la grande aiguille de granit dont ils étaient proches maintenant, les chasseurs aperçurent quelque chose qui se mouvait lentement au milieu des grosses pierres grises ; cela semblait une forme humaine, mais d’une dimension bien au-dessous de l’ordinaire. Ce n’était pas une personne dirigeant sa marche vers un but déterminé, c’était le mouvement lent, irrégulier, indécis, d’un être qui chemine au hasard, en proie à des réflexions mélancoliques, et poussant de temps à autre une sorte de murmure confus. Cela répondait si fort à l’idée qu’Hobbie s’était faite d’une apparition surnaturelle, que, s’arrêtant brusquement, les cheveux dressés sur son crâne :

« C’est la vieille Ailie ! C’est elle en personne ! » dit-il tout bas à son compagnon. « Par le nom sacré de Dieu, vais-je tirer dessus (fig. 4) ?

  •  — Non, par le ciel, » s’écria Earnscliff, abaissant l’arme qu’Elliot s’apprêtait à mettre en joue ; « non, par le ciel ! C’est quelque pauvre insensé.
  •  — Insensé vous-même, de vouloir vous approcher ainsi d’elle, » dit Elliot, retenant à son tour son compagnon qui faisait mine d’avancer. « Nous aurons encore le temps de marmotter un bout de prière, si je puis m’en rappeler une, avant que la sorcière ne soit sur nous. Dieu merci ! elle n’est pas pressée, » ajouta-t-il, enhardi par la confiance de son compagnon et par le peu d’attention que l’apparition semblait leur prêter. « Elle remue les jambes comme une poule sur une plaque chaude. Je vous en prie, Earnscliff » (ceci fut murmuré d’un souffle imperceptible), « faisons un petit détour, comme on fait pour mettre le vent contre le gibier. La fondrière ne nous ira pas au-dessus du genou, et mieux vaut mauvais chemin que mauvaise compagnie. »
Illustration

Fig. 4. — « Vais-je tirer dessus ? » dit Hobbie.

Earnscliff, en dépit de la résistance et des bons avis de son compagnon, continua de s’avancer dans le sentier suivi jusque-là, et se trouva bientôt en face de l’objet de leur attention.

La taille du personnage, qui avait l’air de diminuer encore à mesure qu’ils en approchaient, n’atteignait pas quatre pieds, et ses proportions, autant que la lumière imparfaite leur permettait de les distinguer, étaient presque les mêmes en largeur qu’en longueur ; il était, pour mieux dire, de forme sphérique, effet d’une difformité fort exceptionnelle. Le jeune chasseur salua deux fois de la voix cette apparition extraordinaire sans recevoir aucune réponse, sans s’occuper non plus des pincements par lesquels son compagnon s’efforçait de lui insinuer que le mieux serait de continuer leur route, et de ne pas déranger davantage un être dont l’extérieur était à ce point étrange et contre nature.

A la troisième interrogation : « Qui êtes-vous, et que faites-vous à cette heure de nuit ? » une voix répondit, une voix dont les accents aigus, bizarres et dissonants firent faire à Elliot deux pas en arrière, et firent tressaillir même son compagnon :

« Passez votre chemin, et ne demandez rien à qui ne vous demandé rien.