Le Petit Docteur - Roman inédit

Le Petit Docteur - Roman inédit

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Livres
158 pages

Description

A l’heure où dorment paisiblement les Parisiens rangés, par une de ces nuits pleines de bruit, durant lesquelles s’allument, pour le bal de l’Opéra, tous les girandoles des boulevards et flamboient toutes les fenêtres des cabarets en vogue, on menait grand train dans un des salons de la Maison-d’Or.

Ils étaient là une douzaine de convives, hommes et femmes, appartenant tous à cette bohème dorée dont le domaine de prédilection s’étend de la Madeleine à l’angle du faubourg Montmartre, à cette race de nomades élégants, que Paris attire de tous les coins du monde, et de beautés accommodantes dont la vie est un perpétuel vagabondage à travers les fortunes les plus diverses.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 12 décembre 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782346132119
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Langue Français
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À propos deCollection XIX
Collection XIX est liothèque nationaleéditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bib de France. Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigi eux fonds de la BnF, Collection XIXsiques et moins a pour ambition de faire découvrir des textes clas classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
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Louis Gallet
Le Petit Docteur
Roman inédit
I
A l’heure où dorment paisiblement les Parisiens ran gés, par une de ces nuits pleines de bruit, durant lesquelles s’allument, pou r le bal de l’Opéra, tous les girandoles des boulevards et flamboient toutes les fenêtres des cabarets en vogue, on menait grand train dans un des salons de la Maison-d’Or. Ils étaient là une douzaine de convives, hommes et femmes, appartenant tous à cette bohème dorée dont le domaine de prédilection s’étend de la Madeleine à l’angle du faubourg Montmartre, à cette race de nomades élé gants, que Paris attire de tous les coins du monde, et de beautés accommodantes don t la vie est un perpétuel vagabondage à travers les fortunes les plus diverse s. La chaleur était accablante : le parfum subtil de l a poudre de riz, le fumet des truffes et les capiteuses vapeurs des vins se combinaient p our composer une de ces atmosphères dans lesquelles l’homme semble ne respi rer que par miracle. — On avait copieusement soupé, comme le témoignait une armée d e bouteilles vides alignées sur les dressoirs, et déjà venait la fièvre qui suit l’ orgie. Les visages se marbraient de teintes couperosées, l a sueur coulait sur les fronts blêmes et les épaules plâtrées des femmes commençai ent à s’écailler d’une façon alarmante. Il était temps d’en finir ; mais telle ne semblait pas l’opinion des soupeurs, car sur la table, débarrassée des débris du dessert, on venait d’apporter un formidable renfort de fioles de champagne. Les coupes de cristal s’emplirent, et un toast géné ral mit en rumeur tous les convives. — A Danilo ! Hourra pour Danilo ! Celui à qui s’adressait cet hommage se leva pour y répondre. Il était le seul dont le visage ne portât point de traces de lassitude, le s eul dont les yeux ne fussent pas éteints par la torpeur envahissante de l’ivresse. Pendant que les verres se choquaient, dans cet élan de sympathie, une femme enveloppée d’un grand domino noir et impénétrableme nt masquée était assise dans un cabinet séparé seulement par une mince cloison v olante du salon, où se croisaient les interpellations joyeuses des convives. Un souper fort simple, auquel elle n’avait pas touc hé, était servi devant elle. Penchée vers la cloison, elle écoutait. Tant que durèrent les folies lugubres et les lourde s plaisanteries, l’inconnue ne fit pas un mouvement elle semblait dormir plutôt qu’éco uter. Bientôt, les lazzis et les cris s’apaisèrent ; les sons d’un piano vigoureusement attaqué se firent entendre, en même temps qu’une da nse frénétique ébranlait le parquet du salon. C’était le dernier effort de l’orgie. — Peu après, les danses cessèrent et une voix s’éleva, aux accents de laquelle la lemme masquée d onna les signes d’une très vive attention. La voix entendue était celle de Danilo.  — Mes enfants, prononça-t-il, il est temps de nous séparer ; je vous ai offert aujourd’hui un de mes derniers soupers de garçon ; mais nous nous réunirons encore ; je ne me marie que dans deux mois ; dans d eux mois je vous offrirai mon premier dîner d’homme sérieux. L’inconnue fit entendre une sourde exclamation, qui tta la place qu’elle occupait auprès de la cloison, sonna le garçon et sortit pre sque aussitôt avec lui.
Au même moment, les invités de Danilo prenaient con gé de leur amphitryon. — Un seul d’entre eux demeura dans le salon, et après av oir ouvert la fenêtre à l’air glacial du matin pour purifier la lourde atmosphère qui l’o ppressait, il vint s’asseoir auprès de Danilo déjà étendu sur un divan. — Mon cher, dit-il, alors, nous pouvons causer. — Parlez, Barbanton. Je n’ai, je crois, qu’à vous écouter. — Eh bien ! l’affaire est arrangée. Une évidente satisfaction se peignit sur les traits de Danilo. — Vraiment ! fit-il.  — Je vous l’affirme. Demain, aujourd’hui même si v ous le voulez, vous serez à l’abri des obsessions de votre démon familier. — Hélas ! trop familier, Barbanton ; ainsi, vous a vez obtenu ? — Tout ce que vous désiriez. — Vous êtes un homme précieux.  — J’aime à tirer mes amis d’embarras, avoua simple ment Barbanton. A propos, cher, vous seriez bien aimable de me prêter quelque s louis. Ce veinard de Norbenne m’a décavé ce soir. Danilo sourit finement ; toutefois, il tira de bon portefeuille un billet de cinq cents francs et le tendit à Barbanton. — Merci, dit ce dernier, je vous rendrai cela... a vec le reste.  — Oui, appuya Danilo, non sans une certaine bonhom ie railleuse, avec le reste. — Sortons, maintenant, nous remonterons le b oulevard à pied et nous aviserons au parti à prendre à l’égard de mon... démon, comme vous dites. Sur l’appel de Danilo, un garçon vint lui présenter la carte du souper, dont il solda sans sourciller le total formidable. Mais, en même temps que la carte, il se sentit glis ser dans la main un petit papier plié en quatre. Danilo le parcourut et son sourcil se fronça.  — Qu’y a-t-il donc ? demanda Barbanton, surpris du changement qui venait de s’opérer dans les traits habituellement impassibles de son ami. Danilo lui fit passer le billet ; il contenait simp lement ces mots : » Non pas dans deux mois; —non pas dans deux ans ;jamais !» — Comprenez-vous ? interrogea Danilo. — Elle encore, n’est-ce pas ? — Elle ou ceux qu’elle emploie, toujours 1 — C’est une véritable persécution.  — Une persécution acharnée. Depuis que mon mariage est décidé, je trouve sans cesse cette femme sur ma route. Où était-elle tout à l’heure ? D’où a-t-elle entendu mes paroles, qu’elle retourne ironiquement contre m oi ? Elle a donc juré de me rappeler à tout instant qu’elle existe, qu’elle mar che incessamment sur mes traces, que je suis sa proie enfin et qu’elle ne me lâchera pas ?  — Eh, parbleu ! ricana Barbanton, c’est vous qui l a lâcherez. Quand on a affaire à des obstacles pareils et qu’on ne peut les tourner, on les brise. — J’y suis résolu. Vous vous chargez de tout ? ; — Oui. — Vous avez tout prévu ? — Parfaitement ; — vous n’aurez à vous occuper que d’une chose... — Oui, je sais : la question d’argent. — Ecoutez, Barbanton ; j’ai assez de cet enfer-là, il faut que tout soit fini avant ce soir.
 — Ne me suis-je pas mis à vos ordres ? Il est cinq heures. Rentrez chez vous ; à neuf heures, j’arriverai, ponctuel comme un créarci er. — En un tour de main la chose sera faite. — Je vous ai expliqué mon plan assez so uvent pour n’avoir pas à le développer de nouveau ; donc, très cher, à bientôt et vive la liberté, n’est-ce pas ? — Ah ! morbleu, il y a assez longtemps que je l’ap pelle, cette liberté-là ! En discourant de la sorte, les deux amis ou pour di re mieux, les deux complices, avaient quitté la Maison-d’Or et s’étaient acheminé s vers la Porte-Saint-Martin. Là, ils se séparèrent. Barbanton s’enfonça dans la rue de Bondy où il occu pait un appartement assez élégant, tandis que Danilo hélait un cocher matinal déjà en quête de voyageurs.
II
Sur l’indication de Danilo, le cocher fouetta ses c hevaux, qui partirent d’assez bonne grâce, et la voiture, après avoir rapidement filé l e long des boulevards, s’engagea dans les voies étroites qui conduisent vers Charonn e. Arrivé dans la grande rue de l’ancienne banlieue, l e cocher enveloppa d’un maître coup de fouet ses bêtes déjà lassées et les poussa au galop vers les fortifications. Un peu avant d’atteindre la barrière, Danilo fit re tentir le timbre de la voiture. L’équipage s’arrêta et Danilo descendit à la grille d’une maison de modeste apparence, bâtie au fond d’un petit jardin. Dans ce quartier éloigné du centre, on retrouve un peu l’aspect et les habitudes tranquilles d’une ville de province ; les habitatio ns sont presque toutes entourées d’arbres et de tonnelles. A cinquante pas, en franc hissant les fortifications, on est en pleine campagne. C’est un séjour fort commode pour les gens jaloux de leur repos ou désireux de cacher leur existence. Danilo habitait le deuxième étage de la maison à la porte de laquelle il venait de s’arrêter. Il sonna doucement : la grille s’ouvrit aussitôt et le locataire attardé, ayant jeté son nom à la concierge, escalada rapidement le s quarante marches qui conduisaient à son appartement. Avant d’entrer, il fit une pose et prêta l’oreille pendant quelques secondes. Aucun bruit ne venait de l’intérieur. Alors, le jeune homme glissa une clef dans la serru re et la fit jouer secrètement, puis, dans la première pièce, qui était une salle à manger, il alluma une bougie et inspecta d’un coup d’œil le parquet et les meubles. Sur les meubles, il n’aperçut rien qui lui parût di gne de remarque ; sur le parquet, au contraire, il constata des traces humides laissées par le contact récent d’une chaussure de femme. — Bon, pensa-t-il, elle est sortie, c’était bien e lle. Les traces du parquet se dirigeaient toutes dans le sens d’une porte entre-bâillée, par où passa Danilo, en abritant de sa main la flam me de sa bougie. La chambre où il venait de pénétrer était petite et meublée avec une simplicité élégante. Dans un coin de cette chambre, sur un lit tendu de mousseline légère, dormait d’un sommeil fiévreux une femme d’une remarquable beauté . Ses cheveux noirs s’étaient dénoués et répandus sur sa poitrine, soulevée par un souffle fréquent et court ; ses paupières frangées de longs cils avaient de fugitifs frémissements et ses mains, aussi blanches que le d rap sur lequel elles étaient posées, se crispaient parfois, tandis qu’un soupir, un mot inachevé, s’échappait de ses lèvres desséchées par l’ardeur de son haleine. Elle n’entendit pas s’approcher Danilo ; peut-être feignit-elle de ne point l’entendre, car son sommeil était si léger que le bruit le plus insignifiant devait suffire pour le troubler. Le nouveau venu resta, pendant quelques minutes, de bout devant le lit, détaillant du regard les traits delà belle endormie, puis il se g lissa dans son cabinet qui faisait suite à la chambre. Au moment où il y arrivait, la pendule sonna six he ures.  — Barbanton a dit qu’il serait ici à neuf heures, réfléchit Danilo, je puis dormir un peu. Il se jeta tout habillé sur un lit de repos, mais l e sommeil qu’il appelait semblait le
fuir. Au bout d’une demi-heure, il se leva et comme le mo ment choisi pour l’exécution de ses desseins était loin encore, il alluma un cigare et se mit à parcourir un paquet de lettres qu’il avait tiré d’un petit secrétaire de c hêne noir. A ces lettres se trouvaient mêlés un grand nombre d e carrés de papier pareils à celui qui lui avait été remis la nuit précédente à la Maison-d’Or. Chacun d’eux ne contenait guère qu’une ligne renfer mant soit une menace, soit un reproche. Danilo les rechercha soigneusement tous et les mit à part. Pendant qu’il se livrait à cette occupation, un bru it léger venant de la chambre le fit tressaillir. Il quitta son fauteuil, ouvrit aux premiers rayons du jour la fenêtre de son cabinet, serra dans son portefeuille la collection des bille ts mystérieux et souleva la portière de damas qui le séparait de la pièce voisine. A la pâle lueur du matin, il entrevit une forme bla nche toujours immobile entre les rideaux. — Je la croyais éveillée, murmura-t-il, ma toi, ta nt pis ! Il marcha vers le lit auprès duquel il s’assit sur un large tabouret en tapisserie. La femme, couchée ouvrit aussitôt les yeux, puis le s referma en rencontrant le regard de Danilo. — Vous êtes fatiguée, Madeleine, risqua ce dernier, je vous dérange peut-être ? — Non, fit-elle, je vais me lever ; j’ai à vous pa rler. — Moi aussi, répliqua Danilo avec une certaine intention menaçante. Tandis que Madeleine s’habillait, il se retira vers la fenêtre et se prit à regarder dans le jardin. Les arbres secoués par la bise se tordaient avec de s gémissements lugubres ; quelques rares passants commençaient déjà à circule r dans la rue, et sur le seuil de la porte, la mère Marathon, concierge de la maison, ca quetait avec une laitière, sans se soucier beaucoup des morsures du froid, que pour va ient du reste impunément braver l’épaisse enveloppe animale dont la nature l’avait pourvue. Madeleine, une fois vêtue, raviva le feu et dit à D anilo : — Voulez-vous prendre quelque chose, mon ami ? — Merci, répliqua le jeune homme en se rapprochant ; mais que mon refus ne vous empêche pas de renouveler vos forces ; nous causero ns pendant que vous déjeunerez. — Qu’avez-vous à me dire ? — Vous êtes sortie cette nuit, Madeleine ? La jeune femme le regarda, comme si elle cherchait à deviner quelle sorte d’intention se cachait sous l’accent de cette deman de ; puis, résolûment : — Oui, répondit-elle, je suis sortie. — Si je vous demande cela, reprit Danilo, c’est qu e je suis bien aise de savoir que vous mettez le moins de monde possible dans la conf idence de vos secrets et ne confiez qu’a vous même le soin de faire parvenir vo s messages à leur adresse. En même temps, il lui mit devant les yeux le billet reçu à la Maison-d’Or, en ajoutant : — Reconnaissez-vous ceci ? — Sans doute ; c’est moi qui ai écrit cette lettre ! — Vous étiez donc près de moi, cette nuit ? — J’y étais.
 — Bien, fit Danilo, un peu surpris de cette franch ise. Vous plairait-il maintenant de me dire combien de temps doit durer le système d’es pionnage, de poursuites et de démarches scandaleuses que vous avez adopté à mon é gard ?  — Tant que vous oublierez ce que vous êtes et ce q ue je suis ; tant que vous n’aurez pas renoncé à la main de Berthe le Dantec. — Folle ! à quoi bon revenir sur ce qui est irrévo cable !  — Soit ; mais alors ne me demandez pas de renoncer moi-même à ma résolution. Vous avez été reçu dans ma famille, Danilo, — dans une de ces familles où l’honneur est de tradition, — et vous m’avez enlevée des bras de mon père pour me créer une existence pleine de honte et de remords ; — je m’en souviens, si vous l’avez oublié, vous !  — Hé, railla Danilo, convenez au moins que si vous avez accepté cette existence, c’est de plein gré et sans arrière-pensée.  — Oui, j’ai eu foi en vous, ce fut mon tort ; je v ous ai aimé, ce fut ma faute ; et quand vous avez eu assez de moi, vous êtes venu me dire tranquillement : « Madeleine, je me marie. » Qui de nous deux a des droits sur l’autre, Danilo ?  — Ma chère, fit le jeune homme, vous exagérez ; vo us n’êtes pas de votre temps. Vous savez bien que je n’ai pas assez de fortune po ur nous deux ; vous savez bien aussi que je vous aime. Voulez-vous être heureuse ? Je vous l’ai dit cent fois ; laissez-moi me marier, il n’y aura rien de changé entre nou s. Il y aura tout simplement, de par le monde, une femme qui s’appellera Mme Danilo ; ma is qu’est-ce que cela vous fait, puisque vous ne devez jamais la connaître ? — Vous daignez consentir à ce que je reste votre m aîtresse ? C’est fort généreux à vous, et je n’ai plus, en effet, qu’à vous remercie r. — Mais... — Taisez-vous, tenez, si vous ne voulez pas que je vous méprise ! Non, je ne veux pas abdiquer mon rôle ; je veux lutter jusqu’au bou t contre vous et contre les influences qui vous dirigent. — Lutter ! pauvre fille, que pouvez-vous faire ? — Je puis dire à tous quel homme vous êtes ; je pu is aller trouver votre fiancée et la faire juge entre vous et moi ; je puis enfin, Da nilo, raconter à M. le Dantec ce qu s’est passé entre nous deux ; je doute qu’il veuill e encore, après cet aveu, vous confier le bonheur de sa fille. — Eh ! n’avez-vous pas déjà fait des tentatives de ce genre ? n’avez-vous pas écrit à M. le Dantec pour le prévenir contre moi ?  — J’ai eu la naïveté de lui adresser une lettre an onyme, mais il n’y a pas cru, car, on ne croit pas beaucoup aux écrits de cette sorte, c’est pourquoi j’irai le voir. En m’entendant, il me croira, j’en suis sûre. — Ah ça, décidément Madeleine, ricana Danilo, vons m’aimez donc ? — J’aime mon honneur, monsieur, répondit Madeleine d’une voix profonde, et je le redemande à celui qui me l’a pris. — De sorte que je n’ai plus autre chose à faire qu e vous épouser. — Ne me l’aviez-vous pas promis ? — Oui, on promet cela, mais celles à qui on le pro met savent bien à qui s’en tenir ; il leur faut une excuse pour succomber, on la leur donne ; on ne peut pas faire plus ; on ne peut pas épouser sa maîtresse. Madeleine, que son énergie naturelle avait jusqu’al ors soutenue, sentit son cœur se fendre devant cet outrage ; des larmes de colère et de désespoir s’échappèrent de ses yeux et roulèrent sur ses joues brûlantes.
 — Voyons, dit Danilo en lui prenant la main, j’ai été trop loin, aussi pourquoi me pousser à bout ? Promettez-moi de renoncer à vos fo lles tentatives contre mon repos et j’assurerai votre avenir. — Je ne promets rien, s’écria Madeleine en se redr essant ; tant qu’il me restera un Bouffie de vie, je ferai tout pour empêcher ce mari age. — Tant pis ! tant pis ! ces idées-là vous joueront-un mauvais tour, Madeleine. — Des menaces ?  — Oui, des menaces, répéta Danilo, dont le visage s’empourpra subitement. Vos extravagances m’ennuient à la fin, et parbleu ! je sais bien le moyen d’y mettre un terme. C’est vous qui l’aurez voulu. — Allez-vous me tuer ? demanda Madeleine avec iron ie.  — Non ; il est des procédés plus doux pour réduire au silence les créatures sentimentales de votre genre. Sur ce mot, il salua légèrement et rentra dans son cabinet. A peine en avait-il franchi le seuil qu’un cri et l a chute d’un corps sur le parquet le rappelèrent dans la chambre. les forces de Madeleine, déjà ébranlées par la scèn e précédente et les angoisses qui la torturaient depuis plusieurs jours, s’étaien t détendues à la fois ; La pauvre femme sans refuge contre son désespoir, venait de t omber, subitement frappée d’un de ces coups de foudre qui brisent l’homme le plus robuste. Ses membres se tordaient en proie à une violente crise nerveuse. Danilo la prit dans ses bras, la porta sur le lit e t, courant à l’escalier, il appela à son aide la mère Marathon. Tandis que la concierge montait, cet homme eut le temps de réfléchir. Un moment ému de l’accident dont il venait d’être l e témoin et la cause, il ne tarda pas à voir le parti qu’on en devait tirer dans la s ituation présente. Il était huit heures et demie. Barbanton ne pouvait tarder à venir. En voyant Madeleine dans le terrible état où sa dou leur longtemps contenue l’avait mise la mère Marathon poussa des exclamations à rév eiller tous les locataires. — Cette pauvre jeunesse ! dit-elle à Danilo, qu’es t-ce que vous lui avez donc fait ? — Hé ! rien ; mais allez, secourez-la !  — Secourez-la ! secourez-la l grommela la concierg e, tout en essayant de faire revenir Madeleine à la vie, vous voyez bien qu’elle se tord comme une anguille et qu’elle va passer si on la laisse comme ça. Il faut un médecin, vite un médecin ! — En connaissez-vous un dans le voisinage ? — Laissez-moi faire ; je vais aller chercher le pe tit docteur. — Le petit docteur ?  — Oui, un môme pas plus haut que ça, et qui en sai t long, allez ! C’est mon bon Dieu, à moi, le petit docteur ! — Courez donc et ramenez-le. Malgré sa corpulence, la mère Marathon dégringola a ssez lestement les deux étages et revint, au bout d’un quart d’heure, suivi d’un jeune homme de frêle apparence, au visage imberbe, légèrement piqué de t aches de rousseur, encadré de longs cheveux blonds et dont les yeux dissimulaient leur éclat sons de fines lunettes d’or à verres bleus. Guidé par la concierge, il se dirigea vivement vers le lit, sans remarquer d’abord Danilo. Le corps de Madeleine n’avait cessé d’être agité de mouvements convulsifs ; ses dents se serraient les unes contre les autres et se s grands yeux ouverts et fixés