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Le Secret de la non-violence en République Démocratique du Congo

De
218 pages

Les textes sur la non-violence révèlent les corolaires de la violence collective ou individuelle. Ils modifient le comportement humain dans les relations intersubjectives. C’est à tout le moins la démarche compatible avec les objectifs assignés dans cet ouvrage. La violence appelle la violence. Seuls l’amour, le dialogue, le pardon et la réconciliation peuvent résoudre les différends. Sinon, « struggle for life » ou pire, la loi de la jungle prédominerait dans la société humaine. L’homme deviendrait alors un loup pour l’homme selon cet adage latin : « homo homini lupus ». Il ne sert à rien de pratiquer la loi du talion, la vendetta, la guerre juste, encore moins la contre-violence... Les personnages emblématiques qui ont milité pour la paix en témoignent.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-95624-8

 

© Edilivre, 2015

Préface

Pourquoi les hommes préfèrent-ils la violence à la force de la non-violence ? Cette question me hante depuis que j’ai découvert le secret dont parle ce livre. Quand on voit les ravages, les pertes incalculables en personnes, en biens matériels et culturels, le gaspillage des richesses de la terre, je m’étonne vraiment que les hommes fassent toujours et à nouveau le choix désastreux de la violence qui n’est que mort et destruction.

« Le secret de la non-violence » met le doigt sur cette erreur tragique, parfois justifiée par la philosophie et les religions, qui consiste à faire une rupture entre éthique et politique, entre la fin et les moyens selon le principe de Machiavel, l’un des premiers à justifier l’action du Prince par l’efficacité et non plus par la morale. Tout est permis du moment que c’est efficace ! A mon sens une action n’est morale et donc légitime que si elle entraîne un « surcroît d’humanité ».

Le « secret » de la non-violence est comparable à « la petite fille espérance » de Charles Péguy. Que serait le monde sans la « petite fille espérance » ? S’il n’y avait pas Jésus-Christ, il y a longtemps que j’aurais désespéré de l’homme. Mais vivre sans espérance, est-ce encore vivre ? Puisque Dieu croit en l’homme, malgré ses trahisons, je n’ai pas le droit de désespérer de l’homme – à aucune époque – surtout quand la nuit semble privée d’étoiles. Car, « c’est de nuit qu’il est beau de croire à la lumière », disait la petite Thérèse.

Un Juif condamné à être gazé a écrit sur le mur de sa cellule dans une prison de Cologne en Allemagne :

« Je crois au soleil Même

quand il n’est pas là.

Je crois en l’amour

Même quand il n’y en a pas.

Je crois en Dieu

Même quand il se tait. »

Comment ne pas penser à ce qu’écrivait Sulivan dans« Matinales » :« De tout ce qui est écrit, je n’aime que ce qui est écrit avec son sang. Celui qui a écrit avec son sang ne veut pas seulement être lu, mais appris par cœur. »

Au cœur des ténèbres les plus épaisses, il y a toujours eu des veilleurs, des guetteurs de l’aube, des gens en avance sur les autres, des gens capables de voir le futur au-delà de la nuit épaisse. C’est la définition même des poètes. La poésie n’est-elle pas une parole chargée de futur ? C’est aussi la définition du prophète : celui qui voit… loin… ce que la plupart ne voient… pas encore ! N’est-ce pas aussi la définition de l’utopie : une réalité qui n’est nulle part, qui est toujours ailleurs, bref la réalité de demain, aiguillon de l’histoire ?

La société et le monde des hommes fonctionnent souvent suivant cette algèbre :

mal x mal =

(le mal) 2

injustice x injustice =

(injustice) 2

mensonge x mensonge =

(mensonge) 2

haine x haine =

(haine) 2

violence x violence =

(violence) 2

etc.

 

Le monde nouveau jailli de la blessure du Cœur de Jésus, c’est l’inverse :

mal x bien =

+ de bien

mensonge x vérité =

+ de vérité

haine x amour =

+ d’amour

injustice x justice =

+ de justice

corruption x honnêteté =

+ d’honnêteté

violence x non-violence =

+ le respect absolu de la personne humaine.

Voilà le secret de la non-violence active. C’est la « petite voix » de la conscience dont parlait le mahatma Gandhi ; c’est la « petite fille espérance » de Péguy ; c’est la voie de la « petite Thérèse » : la « petite voie ». Oui, la non-violence active est une « petite voie », une « petite semence » au cœur d’un monde qui privilégie la force et se rit de la faiblesse. Mais n’est-elle pas sagesse selon le cœur de Dieu, selon le mystère de la croix,folie pour les païens, mais sagesse pour ceux qui en font la riche expérience ?

Quand nous vivons le mystère de la croix, compris ainsi, nous annonçons au monde quelque chose de neuf, quelque chose qui n’a d’équivalent nulle part ailleurs ! La croix n’est pas du « dolorisme » : elle est source d’éthique pour un monde radicalement nouveau qu’il faut faire, bâtir, construire, lancer dans cette direction de l’amour qui se sacrifie pour les autres, qui pardonne, qui se donne, qui donne la vie, au lieu de… prendre celle des autres. Le violent sacrifie l’autre pour sa cause ; le non-violent se sacrifie comme le Christ pour que les autres aient la vie et qu’ils l’aient en abondance ; le violent se sert ; le non-violent accepte de servir joyeusement avec tout son amour… C’est le « cœur » de l’Evangile ; c’est le cœur de la doctrine sociale de l’Eglise. Gandhi aimait à dire : « Plutôt souffrir que de faire souffrir. » Et aux Anglais il disait : « Je vous vaincrai par ma souffrance. »

Les derniers Papes, Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II, Benoît XVI et François appellent de tous leurs vœux une « civilisation de l’amour ». Une « civilisation de l’amour » ne peut que s’articuler à la croix du Christ si mal comprise par bien des chrétiens, mais tellement mieux par Gandhi, un hindou ! Voilà la non-violence que nous devons promouvoir : la folie de la croix du Christ !

La Croix, source de l’éthique chrétienne

La Croix du Christ plantée sur la terre des hommes est le grand signe vers lequel nous devons sans cesse regarder – comme le serpent de bronze que Moïse a élevé pour la guérison des Israélites dans le désert. « Ils contempleront Celui qu’ils ont transpercé » (St Jean). Ainsi donc la Croix doit inspirer notre manière concrète d’être disciple du Christ au milieu des nations. Cela suppose de notre part – à toutes les époques – que nous vivions le mystère pascal du Christ, mystère de mort et de résurrection.

Chaque fois que Jésus annonce sa mort et ses souffrances, les disciples ne veulent pas entendre cette réalité. Et pourtant Jésus est ce grain de blé jeté en terre, qui meurt et qui ressuscite pour donner beaucoup de fruits.

– Alors Jésus dit à ses disciples : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive » (Mt 16, 24).

– « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » (Mc 9, 35).

– Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi » (Mt 10, 38).

L’éthique de la croix vise aussi le domaine des charges publiques.

– « Vous le savez, ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il n’en est pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. »

– « Et si quelqu’un veut être le 1er parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. Car le Fils de l’homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 43-45).

Le mur de la haine est brisé seulement par la croix

La Croix est à la fois source de salut et source d’éthique. Mais la vie n’est qu’à ce prix-là ! Tout l’enseignement de Jésus se résume dans la Croix : vivre non pas pour soi-même, mais pour Dieu et son Royaume et pour les autres. En nous dessaisissant de notre propre vie nous trouvons le chemin du vrai bonheur qui est une vie éternelle déjà commencée dans notre histoire.

Le mystère pascal est inscrit en creux comme une nécessité dans le : « aimez-vous les uns les autrescommeje vous ai aimés ». Jésus nous donne cela comme mission, comme raison d’être dans le monde : « Comme le Père m’a envoyé, à mon tour, je vous envoie ».

La croix se trouve au centre d’un texte important, écrit par Paul aux chrétiens grecs, bénéficiaires de la nouvelle alliance au même titre que les chrétiens juifs :

Mais maintenant, en Jésus Christ, vous qui jadis étiez loin, vous avez été rendus proches par le sang du Christ. C’est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine. Il a aboli la loi et ses commandements avec leurs observances. Il a voulu ainsi, à partir du Juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix ; là, il a tué la haine.

Il est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin, et la paix à ceux qui étaient proche (Eph 2, 13 – 17).

« St Paul nous montre que le mur de la haine est brisé seulement par la croix. » (Neal Blough). La puissance de la croix, c’est de briser la spirale de la violence et donc, de la mort et de rendre possible des relations nouvelles entre les hommes selon la riche dynamique du Magnificat, des Béatitudes et du Notre Père.

Le signe des chrétiens, c’est le signe de la croix en tant qu’il exprime l’amour-qui-se-donne, l’amour qui va jusqu’au bout de l’amour. La croix est devenue le signe de la réconciliation accomplie par le Christ pour le salut du monde. Tous ceux qui se reconnaissent dans le Signe de la Croix appartiennent à l’Eglise.

Voilà pourquoi le Christ a confié ce grand ministère de la réconciliation à l’Eglise pour qu’elle le perpétue au milieu des hommes jusqu’à la fin des temps. L’Eglise doit être le grand signe de la réconciliation au milieu des hommes. Sa tâche est de l’exercer à tous les niveaux et dans toutes les directions et de travailler à un monde réconcilié. C’est une œuvre considérable toujours en chantier, jamais achevée.

Nous devons l’exercer ensemble – à travers nos diversités – en faveur des personnes et des groupes humains, dans les familles, comme au sein des conflits sociaux… pour la réconciliation nationale des pays, mais aussi entre catholiques et Eglises séparées. La réconciliation sera toujours un chemin à parcourir… ensemble ou séparément ? Ça dépend de nous. Le ministère de la réconciliation doit se fonder sur une éthique de l’amour, mais sans gommer ce qu’exige la justice. Je comprends le ministère de la réconciliation comme une charité qui va plus loin que la simple exigence de justice.

A une question posée au Cardinal Tumi concernant l’ethnisme au Rwanda, il a répondu ceci : vous devez être au-dessus de l’ethnie à cause de votre baptême. Les liens du baptême sont plus forts que les liens du sang, parce que ces liens sont éternels. Vous devez donner le témoignage de l’unité pour que le peuple puisse vous suivre et faire comme vous… A l’égard des politiciens qui veulent vous diviser pour se remplir les poches, il ne faut pas les écouter, il ne faut pas vous laisser diviser.1

Mais, me direz-vous : le rêve n’est pas la réalité ? La réalité est tout autre. Elle est dure, impitoyable et seuls les violents s’en tirent ! Pour un temps seulement. L’Histoire leur donne toujours tort, car ce qui est acquis par la violence s’effondre dès lors que disparaît le recours à la force.

La puissance de la Croix du Christ nous montre un autre chemin : la voie de la non-violence, la seule qui soit un chemin de vie. Il nous suffirait d’y croire et de nous engager en tant que personnes et en tant qu’Eglise qui a pour charge le ministère de la Réconciliation.

L’éthique du Jubilé que nous avons célébrée en l’an 2.000 nous pose la question : chrétiens, vous qui vous réclamez de Jésus-Christ, comment pouvez-vous justifier le recours à la violence sans rendre vaine la mort et la résurrection de votre Maître ? La religion chrétienne ne s’est-elle pas souillée d’avoir parfois pactisé avec la violence ?

La première vérité que l’homme raisonnable peut dire au sujet de Dieu, c’est qu’il n’est pas violent, qu’il n’y a aucune part de violence en lui, que toute violence lui est étrangère. Et si Dieu est pure non-violence, il n’est possible de témoigner de Dieu qu’en devenant le témoin de sa non-violence. Dès lors, l’antithèse de la foi, ce n’est pas l’incroyance mais la violence. Renier Dieu, ce n’est pas ignorer qu’il existe, mais prétendre qu’il cautionne laviolence des hommes.2

La critique fondamentale que Simone Weil adresse à l’Eglise peut s’exprimer ainsi : « la religion catholique est souillée d’avoir pactisé avec la violence » (J-M Muller).

La non-violence active nous lance le défi de nous convertir en permanence sans nous laisser infecter par les violents : « Ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait » (Rm 12, 2).

Le Jubilé que Jean-Paul II a lancé dans l’Eglise est un événement considérable ! Il y a eu sûrement des retombées sur la société dans son ensemble. Nous devons être conscients que nous avons une responsabilité particulière, car il s’agit d’un « kairos » biblique, d’un temps de grâce tout particulier, mais qui doit être un temps de conversion, de retournement personnel et communautaire vers Dieu. Tout est de nouveau possible pour celui qui se tourne vers Dieu, pour celui qui demande la grâce de Dieu et qui fait grâce à ses semblables !

Martin Luther King disait à ses militants :

La plus grande de toutes les vertus, c’est l’amour. Dans un monde qui repose sur la force, la tyrannie et la violence, vous avez pour mission de suivre la voie de l’amour ; ainsi vous découvrirez que l’amour désarmé est la force la plus puissante du monde.

Si la non-violence renferme un « secret », celui-ci ne peut être que de l’ordre de l’amour comme Martin Luther King l’a montré dans le best-seller qu’il a publié en 1963 : « La force d’aimer ».

Tout le message de King tourne autour de l’amour. Il prêchait sans se lasser la force de l’amour au cœur d’un monde vide de Dieu, rempli de violences de toutes sortes et centré sur les biens matériels. Mais « l’homme ne vit pas seulement de pain » !

Je suis frappé plus que jamais par un chapitre où il expose les trois dimensions d’une vie achevée :

1. La dimension de la longueur qui consiste à bien s’aimer soi-même pour pouvoir mieux aimer les autres.

La dimension de la largeur qui consiste à inclure dans la préoccupation du « soi » « la préoccupation du bien-être des autres. « La longueur sans la largeur est comme un fleuve sans débouché vers l’océan. Stagnant, dormant et croupissant, il manque de vie et de fraîcheur… Notre intérêt personnel doit être marié à l’intérêt pour autrui…

Dieu a construit le monde de telle sorte que les choses ne tournent pas rond si les hommes ne se montrent pas actifs dans la dimension de la largeur… Si seulement (les hommes,) ajoutaient la largeur à la longueur… nos querelles discordantes seraient changées en une belle symphonie de fraternité… »

2. « Il reste une troisième dimension d’une vie vraiment achevée, sa hauteur, ce qui tend vers le haut, vers quelque chose de plus grand que l’humanité… Si nous ajoutons la hauteur à la longueur et à la largeur, nous assurons à la vie son parfait achèvement. »

Jean-Paul II3 a fait l’éloge de la non-violence face à l’idéologie marxiste du bloc communiste :

… Apparemment, l’ordre européen issu de la deuxième guerre mondiale et consacré par les accords de Yalta ne pouvait être ébranlé que par une autre guerre. Et pourtant, il s’est trouvé dépassé parl’action non-violented’hommes qui, alors qu’ils avaient toujours refusé de céder au pouvoir de la force, ont su trouver dans chaque cas la manière efficace de rendre témoignage à la vérité.

Cela a désarmé l’adversaire, car la violence a toujours besoin de se légitimer par le mensonge, de se donner l’air, même si c’est faux, de défendre un droit ou de répondre à une menace d’autrui. Encore une fois, nous rendons grâce à Dieu qui a soutenu le cœur des hommes au temps de la difficile épreuve,et nous prions pour qu’un tel exemple serve en d’autres lieux et en d’autres circonstances. Puissent les hommes apprendre à lutter sans violence pour la justice,en renonçant à la lutte des classes dans les controverses internes et à la guerre dans les controverses internationales.

Tel est sans doute le « secret » de la non-violence ! Je l’appelle de tous mes vœux : qu’il devienne réalité au cours du XXIème siècle !

Père Alfred Bour, msc


1. Cité librement. Rencontre avec le clergé, les religieux (ses) de Butare le 6 novembre 97.

2. Simone Weil, l’exigence de non-violence, J.M. Muller, ETC, p. 15.

3Encyclique « Centessimus Annus » n° 23 (1991).

Prologue

Une décennie après la célébration de l’an 2000 laisse à réfléchir. Une euphorie non moins justifiée de plus d’un, a présagé un jubilé splendide. Les savants mêlés aux artistes de tout calibre ont eu à préparer l’avènement événementiel de cette manière : Les hommes de Dieu, à travers leur liturgie répètent les cérémonies de solennité appropriées. Les satellites braqués sur la terre s’apprêtent à ne guère quitter d’une semelle le mouvement de chaque être. Les voix des chœurs de toutes les Eglises montent à l’unisson comme un encens pour s’adjoindre à celles des anges. A coup sûr, les femmes africaines élèvent à gorge déployée leurs youyous au point de bercer les oreilles.

Voilà une décennie. Cette solennité infiniment riche et complexe en décor, peut soit désenchanter soit révolter celui qui se serait bercé d’illusion idyllique ou même fantasmagorique. Il n’a pas été la fin du monde, pour être positivement optimiste, encore moins la fin de la misère et de la violence pour être objectivement réaliste. A n’en pas douter, il ne faut pas être dans les firmaments pour ne pas voir la misère de la terre, en Europe pour ne pas être affecté par la commisération africaine.

Qui ne resterait sans dire mot devant les cadavres jonchant la terre ou flottant sur des rivières au gré des vautours, des chiens et des poissons ? Qui ne fonderait pas en sanglot devant ces centaines de milliers d’affamés dont la chair squelettique rappelle les mannequins des auditoires de la médecine ? Quelle femme s’en trouverait bien après l’enlèvement de son mari et l’enrôlement forcé du fruit de ses entrailles ? Quelle famille peut jouir de ce monde si de partout elle est chassée comme réfugiée, immigrée, infiltrée, étrangère, sans papiers ou déplacée ? Quelle est cette liberté à recouvrer pour un innocent condamné à une réclusion criminelle à perpétuité sans jugement au préalable ? Les présumés et les vraies coupables ne sont-ils pas soutenus dans leurs magouilles par les hommes de la loi ? Les indigents et les laissés pour compte ne sont-ils pas accablés par l’indifférence notoire des nantis. Et pour tout dire, quel être vivant ne serait pas abasourdi face à l’effusion de sang de ses semblables ?

Il y a lieu de croire que certaines exactions n’ont pu être perpétuées qu’avec le consentement au moins tacite de la hiérarchie qui a laissé l’impunité s’installer. Les violences sexuelles sont commises aux barrages routiers, près des campements militaires, lors des patrouilles, lors des visites en prison, au commissariat ou au domicile des victimes ou des auteurs. Les personnes en position de pouvoir, telles que les instituteurs, les policiers ou les fonctionnaires, ont également profité de la déliquescence des institutions et de l’impunité généralisée pour commettre des viols.

L’ampleur et la gravité des violences sexuelles sont notamment la résultante du manque d’accès à la justice par les victimes et de l’impunité qui règne pendant ces dernières décennies. Et par voie des conséquences, les femmes se sentent encore plus vulnérables qu’elles ne l’étaient déjà. Donc, de cette impunité quasi-totale, le phénomène de la violence sexuelle perdure et s’accentue jusqu’à ces jours.

Que dire du sort des enfants. Ne sont-ils pas toujours affectés car ils représentent presque la moitié de la population ? Ne sont-ils pas victimes exclusives de certains crimes, tels que l’enrôlement forcé dans l’armé. D’ailleurs, dans les zones de conflit, ils sont souvent plus vulnérables parce que la violence supprime leur première ligne de défense – leurs parents. Et même lorsqu’ils ne sont pas des victimes directes, le fait de voir leurs parents tués ou violés, leurs biens pillés et leurs lieux d’habitation incendiés laisse en eux de profonds traumatismes.

Quand bien même que la guerre les aura épargnés, certains enfants sont toisés et marginalisés par la société en les taxant de tous les maux : sorciers, porteurs de malheur, enfants abandonnés, enfants de la rue… Sans défense, ces enfants sont victimes d’abus de toutes sortes. Ne méritent-ils pas eux aussi une attention particulière ?

Les violations les plus graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises entre mars 1993 et juin 2003 sur le territoire de la République Démocratique du Congo sans évoquée les guerres atroces à répétition avec ses conséquences collatérales depuis ce temps jusqu’à ces jours donnent matière à réflexion.

Cette violence torture plus la conscience sur ces questions légitimes et pertinentes : Pourquoi de telles situations de violence perdurent et ne provoquent-elles pas au sein de la nation, l’opprobre qu’elles méritent ? Les Congolais peuvent-ils espérer la fin de ce cycle infernal de violence ? Quelles sont les mécanismes à prendre pour un jour fumer le calumet de la paix ? Pour amorcer un essai de réponse à la problématique, les réflexions et les attitudes des gens sont multiples.

Face à la violence souvent brutale et aveugle qui se déferle de tout côté, les uns préconisent l’usage des armes. Les rebelles et les groupes armées incontrôlées y croient mordicus. Cependant, ils oublient une chose. « Répondre à la violence par la violence n’est jamais la vraie solution, mais plutôt une façon de se laisser dominer par le même mal à combattre et à éliminer. Même si l’instinct humain pousse dans ce sens, il faut plutôt s’en tenir à la force de l’Esprit selon la Parole du Seigneur qui dit : « Sans vous faire justice à vous-même…, laissez agir la colère de Dieu !… Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais soyez vainqueurs du mal par le bien. » (Rm 12,19.21). »4

D’autres recourent à la justice populaire, au lynchage des coupables, à la loi de Talion ou à la vendetta. Ils croient se rendre justice en agissant ainsi. Quelle mascarade ! En répertoriant l’éventail des méfaits commis par les hommes, le monde serait quasi inhabitable si l’on observait scrupuleusement ces pratiques ignominieuses.

Les leaders politiques se croient en devoir de multiplier les joutes oratoires pour juguler la violence et défendre leurs idéologies. Ils promettent, surtout lors des campagnes électorales, le paradis pour toutes les victimes de la violence ou des injustices sociales et économiques voire politiques. Mais vite après leurs victoires, ils savourent les délices de Capoue et oublient leurs promesses. Ils se transforment en matamores et en guignols jusqu’à perdre leurs identités pour avoir déçus les attentes du peuple. Le drame en est comble pour ces hommes politiques, quand l’opposant n’est pas considéré comme un protagoniste de taille assigné à un même objectif du bien suprême de la nation mais comme un antagoniste à abattre pour faire cavalier seul. Quelle présomption horrifiante !

Déroutés par les exaspérations et les vexations montant à la vitesse de croisière, l’action en vogue pour nombre des victimes est d’organiser des grèves ou des manifestations de protestation. Pourtant la non-violence est essentiellement la force de la vérité, la force de Dieu incarnée dans l’amour. Elle consiste à s’attaquer à l’injustice en dénonçant le mal par la vérité et en « payant le prix », c’est-à-dire en portant les conséquences de cette dénonciation par amour pour l’adversaire. C’est un labeur de longue haleine qui exige l’assistance divine car Dieu est amour.

Nonobstant cette évocation extrêmement sommaire, toujours susceptible d’affiler une conscience émoussée, les quelques pages ne sauraient être traitées en profondeur sans l’interaction de la non-violence. Du coup cette modeste contribution se circonscrit autour de quatre chapitres. D’abord, la non-violence face à la violence ouvre un aperçu général à la problématique. La vie pour la paix vient corroborer cette première partie par des données tangibles. Ensuite, les deux premiers chapitres s’interfèrent dans le suivant par une lecture ecclésiale de la non-violence. En fin, quelques cas sporadiques de la non-violence de par le monde se veut pour le moins une meilleure actualisation.

En outre, par une méthode analytico-critique, il s’avère présomptueux de prétendre dresser l’état des lieux d’un pays où l’étendard de la violence est souvent hissé en vue de la libération du peuple. Un tel discours soulèverait un tollé d’indignation pour les tenants à mort de la violence. Se complaisent-ils dans le mal, parce qu’ils y gagnent ? Qu’importe la réponse, il n’en reste pas moins que l’histoire dira un jour son mot. Pourtant, le bien et le mal toujours en lice, sont inscrits dans le livre de l’histoire comme en duel perpétuel.

En effet, l’histoire n’est pas un jeu de conjecture. Il est séduisant d’imaginer ce qui aurait pu être mais d’avantage de réfléchir sur ce qui a été, pour rectifier le tir présent et les actions futures. Tel est le mobile de cette investigation qui cadre avec les aspirations du peuple. C’est fondamentalement dans cette perspective que se profile cet intitulé. Il est donc plausible de découvrir au fil de la lecture cursive ou approfondie « le secret de la non-violence. »

En fin, le thème de la non-violence est d’une grande envergure. Prétendre en épuiser l’intelligence passerait pour une présomption de mauvais augure. Il sied d’affirmer d’emblée que cette investigation s’avère donc non exhaustive.


4. KATALIKO, E., (Archevêque de Bukavu – Sud-Kivu /RDC), « Résister à la violence avec la force de la foi », Lettre pastorale du 24 septembre 1998, appel à la pacification, in L’Osservatore Romano, n° 41 (2541), 13 oct. 1998, p.9, § 4.

Premier chapitre
La non-violence face à la violence

Il est un nom très tendre et très beau, qui domine les divisions les plus passionnées et qui, bien au-dessus de querelles mesquines, brille d’une gloire inviolable. Peu importe l’appartenance politique ou sociale, de par les mutualités culturelles ou cultuelles, voire religieuses, il est quasiment difficile d’ignorer la force de ce nom. Ce dernier a fait son chemin. Sa victoire sur les aléas de l’histoire et les vicissitudes de la vie ne fait que confirmer sa grandeur. Ce nom, à ne point douter, est celui de la non-violence. Ce mot contredit souvent les attentes éphémères et oblige à la grandeur de l’âme. Il surgit comme régulateur des relations intersubjectives.

Parler de la non-violence suppose toujours une paix, une liberté, un droit qui a été lésé, et dont la recherche d’un rétablissement par les moyens pacifiques d’entente et de concorde en est le mobile. La violence par contre, selon Larousse dans son dictionnaire, suppose une force intense, impétueuse. En effet, c’est une contrainte exercée sur une personne pour obtenir son acquiescement à un acte juridique.5

Brutalité, emportement, fougue, impétuosité, véhémence, autant de synonymes pour exprimer cette frénésie à planter son exigence dans l’aspiration à amollir chez autrui. Par exemple faire violence à la loi en lui donnant un sens forcé revient à tirer la couverture de son côté et à falsifier la loi par des explications de travers. Et le pire, ce sont les sévices du latin « saevus » qui signifie cruel. Il s’agit d’exercer volontiers de mauvais traitements à l’encontre d’une personne sous sa férule.

Tel est le sadisme c’est-à-dire la joie suave de regarder le prochain aux prises avec l’adversité. La souffrance des autres devient amusement pour soi. N’est-ce pas une lubricité accompagnée de cruauté. Une pathologie pas comme les autres. Les patients ne se reconnaissent pas parfois malades. Ils penchent facilement à leurs caprices souvent nuisibles aux autres. Ce qui importe c’est le « suave est » adage latin faisant allusion aux sadiques se réjouissant de malheur des autres.

Un philosophe d’une grande notoriété du nom de Nietzsche présente un personnage de ce genre. Zarathoustra6, le modèle de surhomme, esquisse toujours un sourire aux lèvres même face à un événement odieux et affreux. Ce sourire écrase l’homme. A vrai dire, c’est un sourire qui transperce le cœur non pour l’amadouer ni le renchérir mais le blesser. De là, pratiquer le sadisme n’est rien d’autre que s’abandonner au plaisir de la chair avec comme fin de nuire à autrui. Le mot sadisme, dérivé du nom du marquis de Sade, s’applique également dans un sens général pour désigner une personne qui se complaît dans la cruauté.7 C’est diaboliquement satanique.

Il y a aussi la violence à sa propre personne. C’est la réaction qui fait fi des conditions ordinaires dans l’adversité. Une plus courante, c’est le découragement. L’individu cherche à fondre toute résistance à la prestation. Il accepte l’avènement et l’oriente dans la transformation que le malheur semble vouloir introduire dans sa vie. Acceptation aveugle qui mène à une décadence toute fortuite. L’autre, c’est la soif de l’événementiel, la conviction qu’il ne peut y avoir de moment que celui entaché de problème. C’est vraiment éclairant que de parler aussi de masochisme.

En psychanalyse, le terme « masochisme » a un sens plus large et désigne la tendance qu’ont certains individus à éprouver du plaisir à être humiliés par les autres. La tendance inverse, à savoir le plaisir éprouvé à faire subir une souffrance à autrui, est appelée « sadisme »8.

C’est bienvenu d’y faire allusion. Les masochistes existent bel et bien. A demander l’avis de plus d’un de pouvoir choisir entre ces deux modes de vie, il est probablement évident que la tendance serait de choisir le premier. L’égoïsme pousse à ne voir que sa propre vie. Cette volonté de puissance intérieure entraîne de temps à autre, si pas toujours, à faire fi à la présence d’autrui. La loi de la jungle passe pour devise, exprimé dans l’adage anglais : « Struggle for life »9. Il devient un leitmotiv qui rythme le sens du cœur. S’il faut tuer pour survivre, alors la vie humaine est rabaissée au rang animal.

L’heure vient maintenant de parcourir la Sainte bible d’une lecture cursive. Elle offre, mine de rien, quelques personnages qui ont de pleins pieds baigné dans la violence. Ils ne sont pas des modèles à imiter. Par ailleurs, leur vie pourrait permettre de jeter un nouveau regard sur le présent et l’avenir.

1. LA VIOLENCE DANS L’ANCIEN TESTAMENT

Il y a de quoi lire la Sainte Bible avec moult délectation. Cependant, les références scripturaires en rapport avec la violence laissent à désirer car elles scandalisent parfois les âmes faibles et non averties. Et qui plus est, personne n’a le pouvoir ni la prérogative de soustraire ne serait-ce qu’un seul iota des Ecrits. Ils restent immuables. Ils demeurent inhérents. Point n’est besoin de faire un plaidoyer pour la dignité humaine bafouée même dans certains récits de la Sainte Bible. Quelques faits sont à relever. Ils vont servir de jalons sur la route menant vers Dieu.

a. Action volontaire

Le terme français de violence implique l’idée d’une force intense et impétueuse dont l’homme abuse facilement au détriment des faibles. Il évoque...