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Légendes de mort et d'amour - Souvenirs d'Aragon - Légendes d'Andalousie - Croquis madrilènes

De
349 pages

L’antique Osca. — La capitale de Sertorius.Les jeunes filles martyres.L’intervention de Saint-Georges.Les curiosités de Huesca.L’Institut provincial.Ramiro Il et les Seigneurs Aragonais. — La cloche du Roi Moine. — Effroyable exécution.

L’Aragon est le pays des légendes, plus encore peut-être que tous les pays de l’Espagne ; mais, dans ce pays de montagnes abruptes aux sites sauvages, où la race est à la fois forte et portée à la cruauté, les légendes prennent un caractère profondément triste, parfois lugubre, souvent effroyable.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Gaston Routier

Légendes de mort et d'amour

Souvenirs d'Aragon - Légendes d'Andalousie - Croquis madrilènes

AVIS AUX BIBLIOPHILES :

A la demande de nombreux amateurs, cette édition Princeps a été tirée exceptionnellement sur Papier Vergé à la forme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tous droits de traduction et de reproduction expressément résercés par l’auteur pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

PREMIÈRE PARTIE

Souvenirs d’Aragon

LA LÉGENDAIRE HUESCA

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L’antique Osca. — La capitale de Sertorius. — Les jeunes filles martyres. — L’intervention de Saint-Georges. — Les curiosités de Huesca. — L’Institut provincial. — Ramiro Il et les Seigneurs Aragonais. — La cloche du Roi Moine. — Effroyable exécution.

 

 

L’Aragon est le pays des légendes, plus encore peut-être que tous les pays de l’Espagne ; mais, dans ce pays de montagnes abruptes aux sites sauvages, où la race est à la fois forte et portée à la cruauté, les légendes prennent un caractère profondément triste, parfois lugubre, souvent effroyable.

Lorsqu’on se rend de Saragosse à Lérida, il faut changer de train à Tardiente et aller faire une visite bien intéressante à la ville de Huesca, aujourd’hui à peine peuplée de 13,000 habitants, mais qui fut autrefois un siège considérable de la puissance romaine. C’est encore toutefois la capitale de la province du même nom et la résidence d’un évêque.

L’antique Osca était, dit-on, une ville de plus de 100,000 habitants.

Aujourd’hui, celui qui s’approche de Huesca est frappé par l’aspect pittoresque de cette ville qui semble s’élever sur les derniers contreforts de la Sierra de Guara, alors qu’elle n’est, en réalité, bâtie que sur une éminence de terrain qui se dresse au fond de la large plaine de La Hoya et qui la relie en quelque sorte aux collines mêmes de la fameuse Sierra.

Vue des bords de la petite rivière Isuéla, la ville avec sa double ceinture de murailles semble surgir d’une façon magique du sein même de la Sierra ; et, au fond de ce tableau, les toits des maisons, les tours des églises et les hautes aiguilles de pierre de la cathédrale se découpent sur les flancs couverts d’arbres et les rochers nus et grisâtres des collines, tandis que les cîmes sombres et les pics escarpés, qui les dominent, se confondent avec les nuages ou dessinent leurs gigantesques arêtes de pierre sur l’azur foncé du ciel.

Comme toutes les villes d’Aragon, Huesca abonde en souvenirs historiques. Vouloir les retracer, même à grands traits, serait faire une œuvre beaucoup trop importante pour le cadre de ce récit.

C’est à Huesca, autrefois la capitale de Sertorius, que l’on place une des légendes les plus effroyables du moyen âge, dont nous parlerons un peu plus loin.

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Sa situation même devait faire de cette ville une place forte de premier ordre ; les Romains l’avaient surnommé la « Cité victorieuse », et c’est ce titre qu’ils lui donnaient sur les pièces d’or et d’argent que les consuls y faisaient frapper et qu’on appelait « monnaie Oscence ».

Un proscrit de Rome fut sur le point de chasser les Romains d’Espagne et de faire de Huesca la capitale d’une grande puissance.

Toutes les énergies latentes parmi ces indomptables peuples Ibériens et Lusitaniens que Rome avait su vaincre, mais qu’elle ne pouvait parvenir à asservir, trouvèrent en Sertorius un chef digne de les aider à secouer le joug de leurs oppresseurs et àvenger leurs précédentes défaites.

Huesca fut un moment la terreur de Rome, et les vastes desseins de Sertorius ne tendaient à rien moins qu’à transformer la face du monde antique, soit en poussant vers le Tibre les hordes armées des affranchis victorieux, soit en faisant de l’Espagne entière une rivale de la puissance romaine, un empire, dont Huesca eût été la capitale.

Contre la sagacité, la bravoure et l’habileté politique de Sertorius, Rome se trouva impuissante. Le peuple, qui avait vaincu tous les rois, détruit tous les empires et qui ne connaissait d’autres bornes à sa domination que celles du monde connu, se trouva réduit à se servir du poignard d’un assassin pour se débarrasser du plus redoutable des adversaires.

C’est à Huesca, dont Sertorius avait fait une ville prospère, où il avait installé des collèges pour la noblesse Ibérienne, que le traître Perpenna le frappa mortellement au milieu d’un festin, en l’an 72 avant Jésus-Christ.

Sertorius mort, Huesca s’empressa de faire adhésion à la cause de César et de renier le grand principe de l’indépendance Ibérienne.

Il est probable que la trahison de Perpenna avait du être précédée de pourparlers entre les principaux habitants de Huesca et Rome, qui sut, par d’habiles négociations, s’attacher sans combat une ville aussi puissante.

Rome lui accorda de nouveaux et importants privilèges, et, depuis ce jour, Huesca joua sans cesse un rôle considérable dans l’Espagne romaine.

Citons en passant les deux saints martyrs qu’elle produisit, Saint-Laurent et Saint-Vincent, martyrisés, l’un à Rome sous l’Empire de Valérien, et l’autre à Valence durant la persécution de Dioclétien.

Mais vint l’effondrement de l’empire Romain. Les Goths et les Visigoths envahissent et se partagent l’Espagne ; les Maures, à leur tour, viennent conquérir la Péninsule ; l’Aragon devient un royaume mauresque ; une mosquée s’élève à Huesca.

En vain, les chevaliers chrétiens, rivalisèrent d’audace et de bravoure pour la délivrer.

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C’est à cette époque que sur une place de Huesca, où on a bâti depuis l’église de San-Salvador, furent suppliciées deux jeunes vierges.

Elles étaient nées dans un village voisin qui s’appelait Adahouesca ; leur père était Maure, leur mère était chrétienne.

Elevées dans la religion du christianisme par un saint ermite, elles ne voulurent jamais l’abjurer.

Bien que les Arabes et les Maures aient toujours fait profession d’une très grande tolérance, ils se livrèrent souvent, et tout au moins à certains intervalles, à de violentes persécutions contre les chrétiens dont ils voulaient débarrasser leurs possessions.

C’est à peine si dans Huesca vivaient alors quelques Mozarabes qui se cachaient pour adorer la Croix et puiser dans la vénération des saintes Reliques une étincelle de foi.

Le Vali Zumahil, ayant eu vent des pratiques religieuses des deux sœurs, les fit appeler et, par des prières suivies de menaces, les engagea à abjurer ; un prêtre apostat chercha à les convertir par ses conseils et par ses leçons.

Tout fut inutile. Les deux sœurs à peine âgées, l’une de quinze ans et l’autre de quatorze ans, résistèrent à toutes les tentatives.

Le Vali les condamna à mort, et, ayant fait appeler le bourreau, fit placer le billot devant les jeunes filles. « Une dernière fois, leur dit-il ; choisissez entre la religion de Mahomet et la mort. »

Sans lui répondre, l’aînée se tourna vers sa sœur et lui dit : « Fais ce que tu vas me voir faire. » Relevant alors par un geste gracieux ses cheveux sur sa tête, afin de dégager son cou, elle tendit sa nuque au sabre du bourreau qui, troublé par la vue de cette jeune fille, fut obligé de s’y reprendre à trois fois pour lui couper la tête. Le premier coup et les suivants furent supportés avec un courage stoïque par la jeune martyre, dont la sœur voulut suivre immédiatement l’exemple. Ayant relevé le corps de son aînée, elle l’enveloppa dans sa tunique, repoussa avec dédain les offres du Vali qui lui accordait la vie, plaça elle-même sa tête sur le billot et réclama instamment le même sort.

Leurs cadavres furent livrés aux oiseaux de proie sur un petit monticule à quelques pas de la cité, monticule où l’on voit encore un petit ermitage consacré au souvenir de ces martyres.

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Cela, c’est de l’histoire ; la légende, elle, rapporte que les cadavres des deux sœurs non seulement ne furent point dévorés par des oiseaux de proie, mais que les vautours au contraire veillaient sur leurs dépouilles mortelles, que de miraculeuses lueurs venaient les illuminer toutes les nuits, et que les chrétiens accouraient de toutes parts pour contempler leurs corps et les soustraire aux Mahométans.

Zumahil se vit contraint de les faire enlever du lieu où ils étaient exposés et ordonna de les jeter dans un puits qui est conservé encore avec vénération, en face du lieu même de leur martyre. C’est de ce puits que, quelques années plus tard, leurs corps furent extraits en cachette sur l’ordre de Inigo Arista et cédés au monastère de San Salvador de Leyre.

Ce monticule a été surnommé le « Tozal de las Martyres ». Les deux vierges s’appelaient, l’année Nunilo et la cadette Alodia.

Mais il faudrait des pages et des pages pour raconter même brièvement tous les exploits des Maures et des chevaliers chrétiens, dont la province de Huesca fut le théâtre pendant la domination des Sarrazins.

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Cette ville, qui ne cédait en importance qu’à Saragosse, fut alors un des boulevards des Musulmans, et c’est d’elle que sortirent la plupart des expéditions des Maures contre les provinces chrétiennes des Pyrénées et même du sud de la France.

Huesca sut résister victorieusement à Louis, fils de Charlemagne, en 802, et en 809 à son général Héribert. C’est en vain que les chrétiens essayèrent de s’en emparer jusqu’au jour où le roi Sancho I, après l’avoir entourée d’un réseau de forteresses, et sur le point de s’en rendre maître par un dernier assaut, reçut une flèche qui le frappa à mort.

L’histoire raconte qu’il dissimula la douleur et la blessure, et, qu’ayant convoqué ses gentilhommes, il leur parla avec sérénité des dangers de la guerre et de l’opportunité de choisir son successeur, afin de parer à tout éventualité. Il leur fit prêter serment de fidélité au prince don Pedro, auquel il fit jurer également de ne lever ses étendards que pour entrer à Huesca.

Mais à peine se trouva-t-il seul avec son fils qu’il tomba évanoui entre ses bras et mourut peu de temps après.

Le siège continua avec des alternatives de succès et de revers, jusqu’au jour de la bataille décisive qui eût lieu le 25 novembre 1096.

La légende rapporte que ce jour-là les assiégés de Huesca eurent au lever du soleil un instant d’espoir en apercevant une multitude de guerriers coiffés de turbans qui semblait vouloir envelopper complètement l’armée chrétienne.

C’était l’armée du roi Almozaben qui venait de Saragosse pour délivrer Huesca.

On pouvait croire qu’entre cette formidable armée de secours et les efforts désespérés des Maures assiègés dans Huesca, les troupes du roi don Pedro allaient être écrasées ou dispersées. Mais la bravoure des chevaliers chrétiens sut faire face à la fois à tous les dangers et s’illustra par exploits sur exploits.

Au moment même du premier choc, un chevalier à l’armure resplendissante, au coursier fougueux, se précipita au premier rang des chrétiens, et sa vue redoubla leur courage et leur ardeur.

Nul ne savait son nom, nul n’aurait pu dire qui il était, mais il était reconnaissable pour tous grâce à une grande croix rouge qu’il portait sur sa cuirasse et sur son écu, et que portait également sur son bouclier un guerrier qui le suivait à pied.

Toute la chevalerie aragonaise se lança sur ses traces et voulut rivaliser avec lui de bravoure et de hardiesse ; les Musulmans furent vaincus de toutes parts ; l’armée du roi Almozaben en déroute complète ne trouva son salut qu’en courant s’enfermer dans Saragosse ; et le Vali de Huesca, Habderaman, petit-fils par sa mère du terrible Almanzor, comprenant l’impossibilité absolue de résister davantage, demanda à rendre au roi don Pedro la ville forte de Huesca, jusque-là imprenable.

Trois jours après, le 28 novembre 1096, les troupes Aragonaises firent leur entrée triomphale dans Huesca, tandis que par l’autre porte les Maures vaincus en sortaient, emportant leurs armes et leurs vêtements, abandonnant avec des larmes leur mosquée célèbre dans toute l’Espagne Musulmane.

On chercha alors de tous côtés le vaillant chevalier à la croix rouge ; au milieu du trouble inséparable des journées de batailles et de victoires, nul ne put dire où il était passé ; on finit toutefois par retrouver son compagnon, le chevalier qui le suivait à pied, mais ce dernier semblait complètement ahuri au milieu de gens qu’il ne connaissait pas et, comme il demandait à tous des nouvelles de son compagnon, des nouvelles des croisés, des nouvelles d’Antioche, nul ne le comprenait, car il parlait allemand.

Les prêtres essayèrent toutefois de se faire comprendre de lui en mauvais latin, et il finit par leur raconter que le mystérieux champion, qu’il avait suivi jusqu’ici, l’avait sauvé miraculeusement des cimeterres arabes sur les bords du fleuve Oronte et, l’ayant mis sur la croupe de son cheval, l’avait transporté en fendant les airs jusqu’à cette autre bataille contre des ennemis identiques.

En présence d’un récit aussi invraisemblable et qui touchait au merveilleux, les prêtres chrétiens s’empressèrent de crier au miracle et, s’étant prosternés, ils se répandirent en actions de grâce au Très-Haut, et déclarèrent que le chevalier invincible, qui avait disparu, n’était autre que le glorieux Saint-Georges.

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Quoi qu’il en soit de cette légende, c’est l’origine du blason de la monarchie aragonaise, qui fut composé pendant quelque temps d’une croix rouge avec quatre têtes de chefs Maures tués sur les champs de bataille.

Huesca devint, après la conquête, la capitale de l’Aragon jusqu’à l’an 1118 où Saragosse lui enleva ce titre.

Sur l’emplacement, supposé ou réel, de l’apparition de Saint-Georges, c’est-à-dire sur le haut d’une petite colline voisine de Huesca, on a érigé un ermitage, qui a changé plusieurs fois de forme avec les siècles et qui, actuellement, est tel que le construisit au XVIe siècle l’architecte Domingo Almenzor. Cette chapelle imite en petit la cathédrale de Barbastro avec ses trois nefs égales et son toit émaillé, qui rappelle l’apparition de Saint-Georges et la victoire d’Alcoraz.

L’inscription, à moitié effacée par endroits, de la frise qui court à l’intérieur des murs, raconte en peu de mots toute l’histoire de l’édifice. En voici la traduction : « Au temps du roi don Pedro Ier d’Aragon, Huesca fut prise aux Maures dans la mémorable bataille contre les rois et leur multitude qui furent vaincus par les chrétiens ; en ce lieu est apparu ce glorieux Saint armé, avec une croix sur ses armes ; c’est pour cela, et à cause de quatre têtes de rois qui furent trouvées là, que les rois d’Aragon les prirent pour insignes et que cette église a été édifiée, et qu’étant tombée en ruines ensuite, elle a été réédifiée de nouveau par faveur du royaume et aux frais de la cité de Huesca, en l’année MDLIII, Domingo Almenzor étant architecte. »

Ce n’est point notre intention de rappeler tous les événements mémorables dont Huesca fut, dès lors, le théâtre ; ce n’est pas non plus notre intention de décrire tous les monuments qui subsistent dans la moderne Huesca, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne méritent pas l’admiration et la curiosité des voyageurs.

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La cathédrale de Huesca est évidemment un des chefs-d’œuvres de l’art gothique ; elle se dresse sur le plus haut point de la cité, sur l’emplacement de la fameuse mosquée mauresque. On pourrait citer également l’Hôtel de ville, l’église de San Pedro, une des plus vieilles églises romanes du pays, dont la construction commença en l’an 1100 et qui fut consacrée en 1241.

Mais la principale curiosité de Huesca est évidemment son fameux Institut provincial.

Cet édifice était autrefois le palais des rois d’Aragon, et un palais qui fut à un certain moment presque un monastère.

Auprès de ce palais se trouvait le monastère de San Salvador de Leyre.

C’est à ce palais que se rapporte une effroyable histoire connue sous le nom de La Cloche du Roi moine.

Au douzième siècle, le roi Ramiro II, souverain à l’esprit borné, qui se fit moine pour vivre les dernières années de sa vie dans le sombre cloître de San Salvador, n’a laissé dans la mémoire du peuple que le souvenir d’un drame dont tous les enfants de Huesca pourraient faire le récit.

*
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Ce prince était obligé de lutter sans cesse pour maintenir son autorité sur la noblesse turbulente de l’Aragon.

Il n’était pas préparé, dès l’enfance, à ceindre la couronne ni à porter l’épée.

Elevé dans les cloîtres de Saint-Pons de Tomières, dans le Languedoc, où se passa la plus belle partie de sa jeunesse, nommé successivement évêque de Burgos, de Pampelune et de Roda, rien ne le prédisposait à occuper un trône. auquel il n’avait jamais été destiné.

Sans doute, ce fut pour lui une bien grande surprise, lorsque à la mort d’Alphonse Ier d’Aragon, les Cortès de Navarre et d’Aragon le nommèrent roi pour succéder à son frère.

La royauté de Ramiro II fut de courte durée.

Appelé d’une manière aussi inattendue au trône d’Aragon, il fut dispensé de ses vœux et marié avec dona Inès, fille des comtes de Poitiers, dont il eut lui-même une enfant nommée Pétronille, qui épousa plus tard Ramon Béranger, comte de Barcelone.

On peut dire que, pour ce pauvre moine à l’esprit borné et étroit, il eût certes mieux valu rester toute sa vie un humble serviteur de Dieu que de devenir le roi d’un pays profondément troublé par des guerres intestines, auquel il fallait, non seulement une main vigoureuse, mais encore une grande intelligence, pour y faire régner la paix et poursuivre, vis-à-vis des musulmans, les guerres de conquêtes que ses prédécesseurs n’avaient jamais abandonnées. Aussi ce pauvre prêtre, investi de la puissance royale, connût-il tout de suite toutes les adversités ; son intolérance, sa brutalité lui avaient fait une réputation de moine ignorant et fanatique qui effrayait à juste titre ses sujets eux-mêmes.

A peine fût-il proclamé par les Cortès de Borja, que les seigneurs de la Navarre protestèrent contre cette détermination, se séparèrent des Aragonais, et proclamèrent pour leur roi Don Garcia Ramirez, neveu de Sancho, qui s’empressa immédiatement d’entrer en hostilité avec Ramiro II.

Les Aragonais, de leur côté, se trouvèrent, dès les premiers mois de son règne, froissés et blessés par la conduite de Ramiro II à leur égard ; et, en présence des prétentions d’Alphonse VII, roi de Castille, à la couronne d’Aragon, non seulement le malheureux Ramiro fut obligé de lutter contre l’ennemi déclaré, mais encore il se vit entouré de seigneurs tous plus ou moins enclins à le trahir ou à l’abandonner.

Soudainement transplanté de la vie monacale sur le trône d’Aragon, roi sans savoir pourquoi, marié sans savoir comment, brusquement tiré des oraisons et des prières, du fond des cathédrales et des couvents, pour passer à la tête des armées, présider le conseil des ministres, signer des traités, vivre la vie d’apparat et de fatigues d’une cour turbulente et où la reine sa femme apportait des besoins d’élégance et de luxe qui semblaient à ce malheureux autant de péchés contre les règles de l’église, on peut croire que les trois années qu’il passa sur le trône furent pour lui trois années de mortelles angoisses et de terribles tourments.

A peine eût-il pris possession de son trône de Saragosse qu’il se trouva lancé dans un torrent de combats, d’intrigues, de difficultés sans nombre et toujours renaissantes.

Alphonse VII envahit l’Aragon, lui enlève ses places fortes et, sous prétexte de la secourir contre les Almoravides, s’empare de Saragosse.

Ramiro II se dirige vers Pampelune pour chercher un appui du côté de la Navarre. Mais son attente est trompée et, loin de lui venir en aide, le roi de Navarre cherchant à faire reconnaître son indépendance, se prépare à trahir les lois de l’hospitalité et à se saisir de la personne de Ramiro II.

Prévenu par un de ses rares amis, Ramiro II n’a que le temps de s’enfuir de Pampelune en toute hâte, au milieu de la nuit, avec sa femme sur le point d’accoucher.

Obligé de traiter de la paix, il cède à Alphonse VII toutes les terres à la droite de l’Ebre et se reconnaît son vassal.

Mais cette humiliation même ne met pas fin aux ennuis de Ramiro II. Il se trouve obligé de recommencer la lutte, une lutte sourde, une lutte déguisée et plus pénible encore pour un homme aussi inculte et aussi fruste que lui, contre les intrigues du roi de Navarre et de ses propres seigneurs.

C’est à ce moment, dans un état d’esprit d’affolement, une surexcitation de tous ses instincts primitifs, en proie à la terreur, résolu à tout pour mettre un terme à une situation que son manque de résolution menace de faire durer éternellement, que nous trouvons le roi Ramiro II dans son palais de Huesca, un an et demi après son avènement au trône.

Aujourd’hui encore, en visitant l’Institut Provincial, on peut se rendre parfaitement compte du drame qui s’est déroulé dans cette enceinte. Le cadre du tableau existe toujours ; quoique des modifications nombreuses aient été apportées à l’édifice, le rez-de-chaussée est resté à peu près intact.

Du grand salon, orné aujourd’hui des portraits des élèves célèbres de cet établissement littéraire, un escalier très étroit descend à une sorte de caveau dont la dimension elle-même est étroite, mais dont la voûte très élevée est formée par deux grands arcs croisés. Les extrémités semi-circulaires ont un toit rond dans le genre de celui des chapelles bysantines, et donnent à cette longue pièce à moitié souterraine la forme ovale et un faux air de crypte. Une corniche grossière orne la base des arcs, et les murs noirs laissent apercevoir les larges pierres de taille qui les composent à la lumière de deux fenêtres très hautes et très étroites, tellement étroites même, qu’elles ressemblent à des meurtrières.

Cette salle, sinistre comme un cachot, sombre comme une chapelle souterraine, s’appelle La Campana de Huesca, c’est-à-dire la cloche de Huesca. C’est elle qui a été le théâtre de la tragédie que nous allons raconter et que tous les habitants de Huesca savent par cœur.

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Au milieu de cette vie perpétuellement agitée par les soupçons, par les intrigues, par la crainte des trahisons de ses seigneurs et vassaux, le roi Ramiro II ne savait que prêter l’oreille aux délations et écouter, trop facilement peut-être, les mauvais conseils de son entourage. Cet ancien moine, devenu roi par hasard, haïssait instinctivement les seigneurs batailleurs et de vie dissolue, dont les arrogantes prétentions ne visaient à rien moins qu’à lui enlever chaque jour quelqu’une des prérogatives de la couronne. Par contre, il avait une confiance absolue dans tout ce qui était moine et religieux ; et il est inutile de dire que l’abbé de Saint-Pons de Tomières, qui l’avait élevé comme son précepteur, avait sur lui une influence extraordinaire.

Cet abbé lui persuada un jour, que pour couper court à toutes les conspirations, il fallait faire entendre à la noblesse Aragonaise « une cloche » qui retentirait dans tout le pays. C’est alors que fut résolu l’effroyable massacre.

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Ramiro II invita seize des principaux seigneurs de l’Aragon à venir assister à des fêtes en son palais de Huesca.

Les nobles, sans défiance, se rendirent à cette invitation ; le roi les attendait dans la grande salle du palais, assis sur son trône, ayant sa femme à ses côtés.

Dès que les seize seigneurs furent réunis, l’abbé de Saint-Pons les présenta successivement au roi.

Et, après chaque présentation, il conduisait chaque seigneur vers la porte qui donnait sur l’escalier de la pièce souterraine, et il disait au noble invité « Allez prendre quelque repos avant le repas ».

Le malheureux noble, qui rentrait dans cet escalier étroit et sombre, sans savoir où il allait, touchait de ses mains les parois gluantes des murs, descendait péniblement les marches, croyant trouver au bout la lumière et le soleil ; il entrait dans cette sombre pièce appelée Campana, dont les murs étaient tendus de rouge ; deux bourreaux, vêtus de rouge également, le saisissaient par les épaules et le plaçaient sur le billot ; un moine lui marmottait quelques prières et un grand nègre formidable faisait rouler sa tête d’un coup de hâche. Seize fois, ce fut la même chose ; seize têtes des plus grands seigneurs d’Aragon roulèrent ainsi dans cette pièce sombre que leurs corps remplissaient presque à moitié.

Le roi Ramiro ; non content de cette exécution sauvage, fit confectionner avec quinze têtes une sorte de cloche, dont la seizième constitua le battant, laquelle cloche humaine fut exposée devant la cathédrale de Huesca au milieu de la stupeur et de l’horreur du peuple.

Mais semblable massacre ne fit que rendre encore plus intenable la situation de Ramiro II qui, comprenant qu’il n’était pas capable de régner, fiança sa fille âgée de deux ans à Béranger, comte de Barcelone, et renonça en faveur de ce dernier à tous ses droits au trône.

Il se retira, après son abdication, dans le couvent de San Pedro El Viejo, situé à côté même de son palais de Huesca, et il y passa le restant de ses jours, redevenu simple moine, à prier Dieu sans doute pour les âmes de ses malheureuses victimes... et surtout pour la sienne !

HUESCA MODERNE

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Principaux monuments. — La Cathédrale. — Le Cloître. — Le Palais Episcopal — L’Hôtel de Ville. — Le Palais du Gouvernement civil. — San Pedro. — L’Université. — La recherche d’un Bibliothécaire. — Don Géronymo de Vasco. — Aussi obligeant que bavard. — Eglises antiques et vieilles murailles. — L’Alaméda et le ciel bleu. — Une excursion projetée.

 

 

La Huesca moderne mérite certainement une visite ; il ne faut pas s’attendre à trouver dans cette cité aragonaise de grandes et belles rues. ou des boulevards plantés d’arbres, comme nous avons l’habitude d’en voir dans toutes nos villes le France.

Huesca, nous l’avons déjà dit, s’élève au fond d’une large plaine assez fertile qui s’appelle La Hoya de Huesca, sur une petite éminence autour de laquelle se dressent, en grimpant sur ses flancs, les maisons basses et vieilles qui composent la ville actuelle.

La rue principale, à laquelle on donne le nom de Coso, coupe à peu près Huesca par le milieu, en formant un arc de cercle.

La ville est propre ; les rues qui aboutissent toutes plus ou moins à l’artère principale sont montueuses, tortueuses, inégales, pavées de terribles cailloux pointus qui déchirent les souliers ou de larges pierres qui forment entre elles comme des gradins où les eaux roulent en cascades pendant les jours de pluie d’hiver, mais où généralement on ne laisse pas trop longtemps les ordures s’entasser dans les interstices. Pour une ville d’Espagne, Huesca est une ville propre !

Vue de la plaine qu’elle domine vers le Sud, Huesca semble se confondre avec les collines de la Sierra de Guara, qui elle-même se profile sur la masse lointaine et grisâtre des Pyrénées.

Mais, en réalité, Huesca est encore assez éloignée des collines de la Sierra de Guara, environ de trois ou quatre lieues, et si l’on fait le tour de Huesca et qu’on la contemple du côté du Nord, l’on remarque, faisant face à la Sierra, les larges et hautes murailles qu’elle a encore conservées de ses antiques fortifications, et elle nous présente l’aspect d’une ville forte du moyen-âge.

Il y a surtout, entre une énorme et superbe tour carrée couronnée de créneaux et les restes de deux autres tours ruinées, un formidable morceau de murailles, dont les larges pierres semblent avoir été posées sans ciment les unes sur les autres par les Romains eux-mêmes.

Aujourd’hui une jolie promenade, verdoyante et fraîche en été, et qu’on appelle Alaméda de San Miguel, à cause de l’église de San Miguel qui lui fait face, est le lieu de rendez-vous des habitants de Huesca. C’est un endroit charmant où la petite rivière Izuéla vient accompagner du murmure de ses eaux limpides le ramage des nombreux oiseaux qui habitent les peupliers séculaires de l’Alaméda.

Le reste des anciens remparts de Huesca disparaît peu à peu à cause des nécessités de la vie moderne et à cause de l’agrandissement constant de cette ville vers le Sud. On en retrouverait, certes, des traces dans bien des maisons et dans plusieurs constructions, mais il n’y a que le côté nord de cette ville qui peut donner une idée de ce qu’elle fut autrefois.

La muraille Romaine devait, d’après les savants, entourer Huesca sur une étendue beaucoup plus considérable que ne le feraient supposer les restes et les vestiges de la muraille actuelle.