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Les Bandits des deux-mondes

De
276 pages

En 1862, Paris était en liesse, Paris était en fête. A cette époque, la fashion du monde entier se donnait rendez-vous au bois de Boulogne, la plus belle promenade de la capitale, refuge ouvert contre le tumulte et la poussière des rues, oasis de verdure dans le désert de pierres de la moderne Babylone.

De Marly aux Champs-Élysées, de l’Arc de Triomphe à l’ancienne avenue de l’Impératrice jusqu’aux nouvelles cascades, ce n’étaient qu’enfilades de voitures où s’étalaient les toilettes les plus brillantes, les plus tapageuses, les plus excentriques, du grand, petit et demi-monde.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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I. — La Dame du Lao
En 1862, Paris était en liesse, Paris était en fête . A cette époque, la fashion bu monbe entier se bonna it renbez-vous au Bois be oulogne. De Marly aux Champs-Élysées, be l’Arc-be-Triomphe à l’ancienne avenue be l’Impératrice jusqu’aux nouvelles cascabes, ce n’ét aient qu’enfilabes be voitures où s’étalaient les toilettes les plus Brillantes, les plus tapageuses, les plus excentriques bu granb, petit ou Bas monbe. Un soir b’automne, une voiture en osier, traînée pa r beux chevaux noirs, béBouchait be l’ex-avenue be l’Impératrice. L’homme qui la conbuisait avait peine à contenir l’ arbeur be ses chevaux piaffant, rongeant leur frein à travers les mille équipages q ui encomBraient la voie si animée, si engorgée be cette immense artère toute semée b’arBres, b’horizons et be verbure. Il était quatre heures bu soir. Cet équipage be maître et son conbucteur se faisaie nt remarquer bans le va-et-vient bu quabruple rang be voitures qui allaient au Bois. Ses coursiers noirs, fringants, nerveux, aux yeux b e flamme, à la crinière penbante, à la queue traînante, faisaient l’abmiration bes sp ortsmen. Ils étaient conbuits par un homme jeune bont les al lures, quoiqu’il fût mis avec recherche n’étaient pas aussi élégantes que sa monture. Le chapeau sur l’oreille, l’air inbolent et insolen t, le cigare à la Bouche, cet inbivibu avait une physionomie étrange. Petit, trapu, la figure b’une régularité irréprocha Ble, il avait tout le type be l’homme bu Norb, quoiqu’il eût le teint Basané et assomBri encore par un fort collier be BarBe noire. La physionomie immoBile n’exprimait que l’impertine nce, elle n’était éclairée par aucun reflet intérieur. L’âme n’y paraissait vivre que par les yeux, bont les feux avaient l’éclat bu fauve. Le mépris bes autres et be soi-même était écrit sur ses traits qui ne s’animaient qu’au Bruit, au mouvement, au contact be la vie extérieure. Sous la chaube carnation be cet être impassiBle, on bevinait la sécheresse be l’âme. Au Balancement be ses épaules bont l’onbulat ion caressante rappelait la courBe bu reptile ou be la Bête be proie se trahiss ait l’insouciance captieuse be l’être retors et sans conscience. Cet inbivibu conbuisait son équipage avec cette ais ance bistraite bu banby traînant, au Bois comme bans un salon, sa vie ennuyée, inutil e et fatale. Derrière lui, à la beuxième Banquette bu panier à r oues, se prélassait, les Bras croisés, un granb coquin be bomestique. L’usure be ses haBits et be son chapeau crasseux reluisait au soleil avec autant b’éclat qu e l’opulente crinière bes chevaux bé son maître. Comme lui, il avait l’air insolent ; son insolence était pleine be nargue et be malice. Il était laib à faire peur. Il avait la trogne rouge, be petits yeux, la Bouche en croissant, bont les extrémités relevées rejoignaient bes oreil les cramoisies, raBattues et penbantes. Ce valet goguenarb, ce crispin be Barrières, ce bom estique be mauvaise maison, ne quittait pas bes yeux le quabruple corbeau b’équipa ges. Il ne cessait be plonger bes regarbs avibes au fonb bes calèches, où l’or, les b entelles, les fleurs, les biamants, scintillaient bans un tourBillonnement vertigineux. Et ses boigts Battant la mesure sur le revers be se s manches, on bevinait que le
crispin, complice et rival be son maître, n’avait q u’un bésir : bescenbre bu panier pour ouvrir les portières, en bistraire avec une abresse be pick-pocket l’or, les parures, les biamants qui, à chaque pas, lui mettaient l’eau à l a Bouche. C’était un bimanche, jour be courses. Il était quatre heures. La voiture-panier be notre personnage venait be fra nchir l’ancienne porte bes Princes. Elle se trouvait pour ainsi bire portée pa r les fastueux attelages qui la pressaient be toutes parts. En cet enbroit, cette voiture aux chevaux noirs fut oBligée be s’arrêter court. L’encomBrement était tel qu’on ne pouvait avancer b ’un pas à travers la foule bes équipages. Il était quatre heures, et l’arrivée be Leurs Majes tés se faisait beviner et sentir. On la pressentait à la présence bes Corses, à figur es b’argousins, qui, la canne bans le bos, attenbaient bans les contre-allées ; o n la bevinait à l’attitube be certains cavaliers qui, la rose à la Boutonnière, se portaie nt en oBservation sur la lisière be la granbe-avenue. L’homme au panier, pour qui l’immoBilité était insu pportaBle, se leva tout à coup bu son siége et jeta un rapibe coup b’œil sur l’enfila be b’équipages qui le forçait à rester stationnaire. Après s’être assuré qu’il ne pouvait aller ni en av ant ni en arrière, il se résigna à faire bes signes be mains aux cavaliers postés be l ’autre côté be l’allée. Quelques-uns consentirent à lui renbre son salut par un be ces g estes familiers qui caractérisent le Bonjour Banal à un personnage qui passe, qu’on ne c onnaît que be la veille et qu’on ne connaîtra plus le lenbemain. Au moment où la tète bes équipages se remettait en mouvement, où notre personnage s’apprêtait à fouetter ses chevaux, une femme voilée et au costume Bizarre béBoucha b’un sentier qui monte bu lac aux pelouses. Ce fantôme, bont la silhouette fantastique se bessi na avec la rapibité be l’éclair berrière les pins bu granb lac, tomBa tout à coup c ontre le panier traîné parles chevaux noirs. Avant que l’équipage reprît sa course, la bame en B lanc, qui tenait à la main un tout jeune enfant, s’élança au-bevant bes chevaux. Un cri s’échappa be la foule. On se précipita vers le panier tenu en respect par le fantôme. Chacun voulut connaître le motif be cette rencontre singulière, aussi curieuse et Bien plus inattenbue que l’arrivée réglementaire be Leurs Majestés. Le maître bu panier n’eut pas be peine à reconnaîtr e cette femme, jeune encore, en bépit bes souffrances qui avaient béjà flétri son v isage. Très-irrité contre elle, il voulut passer outre et menaça be son fouet tout ce qui lui faisait oBstacle, au risque b’écraser femme et enfant. A un pareil acte be Brutalité, le puBlic ne put con tenir bes mouvements b’inbignation et bes cris be rage. Malgré la menace bu banby, la femme, be son côté, n e lâcha pas la Bribe et le mors bes chevaux : soutenue par la foule bésireuse be co nnaître le bénouement be cette curieuse rencontre, elle bécouvrit son visage b’aBo rb en partie caché sous son voile. On vit un rare et ravissant portrait be Brune. Cette femme avait be granbs yeux noirs bont les feux étaient tamisés par be longs cils qui omBraient ses joues. Elle avait le teint Bistré, presque olivâtre, le nez aquilin, la Bouche petite, fine, laissant entrevoir bes perles b’une Blancheur be lait entre bes lèvres b’un rouge cerise. Elle était mince et svelte comme une nymphe. On eût bit la fée, l’omBre bes roseaux
b’où elle semBlait être sortie ; ce qui ne l’empêch ait pas b’avoir une énergie à toute épreuve, à en juger par son Bras maigre et solibe q ui faisait reculer les coursiers noirs, par ses regarbs fulgurants qui faisaient pâlir be c olère le maître be la voiture ne pouvant passer outre.  — Infâme ! lui cria l’inconnue, b’une voix striben te. Si tu me forces à mourir pour t’avoir connu, renbs-moi au moins ma fortune pour faire vivre mon enfant.  — Cette femme est folle ! Je ne la connais pas ! e xclama le maître bu panier haussant les épaules, et réponbant ainsi à la foule amassée autour be lui, prêt encore à fouetter ses chevaux. Durant cette altercation, le bomestique assis berri ère son maître n’avait pas perbu be temps. A l’attitube hostile bu puBlie, le sacrip ant avait beviné que cette scène be violente reconnaissance ne se terminerait pas aussi vite qu’elle avait éclaté. Il avait pris un parti bécisif : S’emparer be la femme à Bras-le-corps, la lancer el le et son enfant bans la voiture, fut pour le bomestique, granb et fort comme un ex-c ent-garbes, l’affaire b’une seconbe. Alors le maître be l’équipage bévia be la file ; il opéra, entre beux haies be voitures, une course excentrique et prit un chemin qui lui pe rmit be courir, lui, son bomestique, la femme et l’enfant, loin bu lieu où venait be se passer cette scanbaleuse rencontre. Mais le valet sacripant n’avait évité à son maître un scanbale puBlic que pour lui ménager une scène intime, tout aussi gênante, tout aussi scaBreuse que celle qu’il venait b’esquiver. On le verra par la suite. Si le maître be l’équipage avait eu le temps be la réflexion, il eut pu esquiver aussi tous les bangers à venir par le mouvement be réacti on qui venait be se probuire bans la foule. Un be ces nomBreux Babaubs qui prétenbent tout conn aître et tout expliquer, bès que le maître bu panier eut bit : « Cette femme est folle, » avait répété au puBlic :  — Oui, cette femme est folle. Pour ma part, voilà beux fois que je la rencontre en trois jours à cette place, parlant be sa fortune pe rbue, la réclamant à tout le monbe pour son enfant. On ne l’appelle plus quela Dame du Lac. La curiosité bu vulgaire fut Bien béçue par l’assertion bu Babaub. Le maître bu panier put fuir en toute sécurité avec la femme et l’enfant, puis tourner le lac, gagner à Bribes aBattues l’autre allée qui contourne l’île et l’ancien Parc-aux-Biches. En ce moment, un Bruit nouveau éclata bans l’allée parallèle ; la foule se précipita en confusion vers l’avenue be l’Impératrice. C’étaient les piqueurs qui, le fouet en avant, couraient ventre à terre, et annonçaient le passage be Leurs Majestés. L’arrivée be l’empereur fit ouBlier l’apparition my stérieuse bela Dame du Lac Quelle était cette femme ? Que était cet homme ? Cet homme était un type étrange, curieux, une figur e exceptionnelle qui n’est apparue à la surface be la société que bepuis nos v ingt bernières années. C’était un gentilhomme Banbit, un scélérat titré au tant qu’homme b’affaires, Biaisant avec la loi avant be l’affronter, criminel, mais à ses heures chevaleresque, et comébien caressant tous les préjugés bès qu’ils pou vaient satisfaire ses convoitises ; liBéral avec le peuple et autoritaire avec ses pare ils, une fois la route be la fortune, aplanie par ses bupes. D’où sortait-il ? D’une société terriBle, be la soc iété siciliennela Maffia,sous le qui,
légitime prétexte be venger toutes les nationalités , n’a qu’un But :le brigandage. La Maffia,tous les Banbits be la aujourb’hui encore, est un broit b’asile ouvert à terre, qui jurent be tuer par le fer, le feu ou le poison tous ceux qui les traquent et les livrent à la justice. La justice elle-même, en Italie, tremBle bevant les forBans qui, par un serment solennel sur la tête be leurs frères suppliciés, ju rent be renbre au juge et au Bourreau toutes les tortures be la bernière heure. Notre héros, gentilhomme Bâtarb, homme bu monbe, or acle bu sport, buelliste et grec, Don Juan cosmopolite, orgia et Mercabet, sortait bela Maffia. Quelle était cette femme, cette inconnue qui arriva it be Lonbres et bu Mexique afin be pourchasser au Bois le Banbit bu granb monbe ? Une be ses victimes ! La suite se trouve chez tous les libraires de Paris et des départements. 10 centimes la livraison.
Théodore Labourieu
Les Bandits des deux-mondes
CHAPITRE PREMIER
La Dame du Lac
En 1862, Paris était en liesse, Paris était en fête . A cette époque, la fashion du monde entier se donnait rendez-vous au bois de Boul ogne, la plus belle promenade de la capitale, refuge ouvert contre le tumulte et la poussière des rues, oasis de verdure dans le désert de pierres de la moderne Bab ylone. De Marly aux Champs-Élysées, de l’Arc de Triomphe à l’ancienne avenue de l’Impératrice jusqu’aux nouvellescascades,n’étaient qu’enfilades de voitures où ce s’étalaient les toilettes les plus brillantes, les plus tapageuses, les plus excentriques, du grand, petit et demi-monde. Le Parisien aime la solitude, à la condition qu’ell e soit troublée parle bruit des fêles. Il aime la libre nature, à la condition d’y retrouv er les magnificences de la ville. Le bois de Boulogne, changé aujourd’hui en parc ang lais, avec ses panoramas sauvages vus à travers le prisme d’un aquarium, suf fit aux exploits ou à l’ébahissement de nos promeneurs. Un soir d’automne, en 1862, une voiture basse, en o sier, traînée par deux chevaux nains et noirs, venait de déboucher de l’avenue de l’Impératrice. L’homme qui la conduisait avait peine à contenir l’ ardeur de ses chevaux piaffant et rongeant leurs freins à travers les mille équipages qui encombraient la voie si animée, si engorgée, de cette immense artère toute semée d’ arbres, d’horizons et de verdures. Il était quatre heures du soir. Cet équipage de maître et son conducteur se faisaie nt remarquer dans le va-et-vient du quadruple rang de voitures qui allaient au Bois ou en revenaient. Ses coursiers noirs, fringants, nerveux, aux yeux d e flamme, à la crinière pendante et à la longue queue, faisaient l’admiration dessportsmen. Ils étaient conduits par un homme jeune, dont les a llures, quoiqu’il fût mis avec recherche, n’étaient pas aussi élégantes que sa mon ture. Le chapeau sur l’oreille, l’air indolent et insolen t, le cigare à la bouche, cet individu avait une physionomie étrange. Sa figure était d’une régularité irréprochable. Il avait tout le type de l’homme du Nord, quoiqu’il eût le teint basané et assombri enc ore par un collier de barbe noire. Ses traits immobiles n’exprimaient que l’impertinen ce ; et ils n’étaient éclairés par aucun reflet intérieur. L’âme n’y paraissait vivre que par les yeux, dont les feux avaient l’éclat du fauve. Le mépris des autres et de soi-même était écrit sur ces traits qui ne s’animaient qu’au bruit, au mouvement ou au contact de la vie e xtérieure. Sous la chaude carnation de cet être impassible, on devinait la sécheresse de l’âme. Au balancement de ses épaules, dont l’ondula tion caressante rappelait la courbe du reptile ou de la bête de proie, se trahis sait l’insouciance captieuse de l’être retors et sans conscience. Cet individu conduisait son équipage avec cette ais ance distraite du dandy traînant, au Bois comme dans un salon, sa vie inutile, ennuyé e et fatale. Sa figure sans rides, ses lèvres sans sourire, ses regards brillants, sans éclair, n’exprimaient qu’ennui et mépris. Il faisait peine à voir, parce qu’en lui on sentait l’absence de cœur ; parce qu’on ne devinait en son âme que l’envie qu’elle manifestait devant les splendeurs de la vie élégante étalées al ors sous ses yeux.
Derrière lui, à la deuxième banquette de cepanierroues, se prélassait, les bras à croisés, un grand coquin de domestique. L’usure de ses habits et de son chapeau crasseux reluisait au soleil avec autant d’éclat qu e la riche crinière des chevaux de son maître. Comme lui, il avait l’air insolent : son insolence était pleine de nargue et de malice. Il était laid à faire peur. Il avait la trogne rouge, de petits yeux, la bouche en croissant dont les extrémités relevées rejoignaient les oreil les cramoisies, rabattues et pendantes. Ce valet goguenard, ce crispin de barrière, ce dome stique de mauvaise maison ne quittait pas des yeux le quadruple cordeau d’équipa ges. Il ne cessait de plonger des regards avides au fond des calèches où l’or, les de ntelles, les femmes, les fleurs, les diamants, scintillaient dans un tourbillonnement ve rtigineux. Et ses doigts battant la mesure sur le revers de se s manches, on devinait que le crispin, complice et rival de son maître, n’avait q u’un désir : descendre du panier pour ouvrir les portières, et en distraire avec une adre sse de pick-pocket l’or, les parures et les diamants qui, à chaque pas, lui mettaient l’eau à la bouche. C’était un dimanche, jour de courses. Il était quatre heures. La voiture-panier de notre personnage venait de fra nchir l’ancienne porte des Princes ; elle se trouvait pour ainsi dire portée p ar les fastueux attelages qui la pressaient de toute part. Là se voyaient les femmes les plus belles, les toil ettes les plus étincelantes, les hommes les plus décorés de France, les laquais les plus poudrés de l’Europe, enrubanés des pieds à la tête, suivis et précédés d e jockeys et de postillons. Le modeste et sombre équipage d’osier de notre héro s, malgré l’allure sauvage de ses chevaux nains, faisait assez piètre figure dans ce luxe ensoleillé, effronté, effréné, qui, à cette époque, précédait invariablement l’équ ipage à livré verte de Leurs Majestés arrivant à quatre heures, avec piqueurs eu tête, pour aller couronner le grand prix des courses. Alors notre homme au panier d’osier semblait se ret remper dans ce luxe comme un sybarite sans argent qui prend un bain de lait dans le bain des autres. Quant à son domestique, il battait la mesure, de se s doigts, avec plus d’impatience encore ; on devinait que la vue de cette pompe ne s uffisait guère à son appétit. Le bois de Boulogne, depuis que la France paie les dettes de sa folle prodigalité, n’est plus que le reflet de sa splendeur. Bien des entailles sinistres s’accusent aux flancs moelleux de ses tapis de verdure ; et les pousses récentes de ses arbrisseaux n’ont pu cicatriser les blessures de son parc en partie dénudé. Là où passait le cortége impérial, tout a été balay é par le souffle de la révolution, le vent de la guerre et la trombe de la Commune. Le Rond des cascades,carrefour aboutissant aux routes principales du Bois, est le resté cependant le rendez-vous des promeneurs, des cavaliers, des équipages un peu plus modestes aujourd’hui que ne l’étaient naguère les équipages de l’ancienne cour. La vue du Bois garde encore son aspect féerique, ma is son décor est un peu déteint. Quoique privée des arbres vigoureux qui s’élevaient autrefois de ses massifs, l’avenue des lacs redevient encore l’endroit privil égié du parc élégant. Des ronds des cascades, on descend à la rivière par des sentiers qui serpentent à travers des pelouses ondulées, coupées de corbeille s de fleurs, parsemées de
rochers et de grottes où le promeneur solitaire peu t s’échapper de la route bruyante que parcourt la foule des cavaliers et des équipage s. Il y a dix ans, rien n’était plus riant que cet end roit du lac d’où sortent deux îles, la perle du Bois, l’une couverte d’arbres, l’autre cou verte de Heurs ; d’où s’élève un chalet dominé au loin par les crêtes du mont Valéri en : un paysage d’Helvétie vu à travers un bois de pins, sur des bords toujours ver ts comme les rives de l’île de Calypso. En cet endroit, la voiture dont nous avons signalé le singulier attelage fut obligée de s’arrêter court. L’encombrement était tel, qu’on ne pouvait avancer d’un pas dans la foule des chevaux et des équipages. L’arrivée de Leurs Majestés se faisait deviner et s entir. On la sentait à la présence des Corses, à figure d’ argousins, qui, la canne dans le dos, arpentaient toutes les contre-allées ; on la d evinait à l’attitude de certains cavaliers qui, la rose à la boutonnière, se portaie nt en observation sur la lisière de la grande avenue. L’homme au panier d’osier, pour qui l’immobilité ét ait insupportable, se leva tout à coup de son siége et jeta un rapide coup d’œil sur l’enfilade d’équipages qui le forçait à rester stationnaire. Après s’être assuré qu’il ne pouvait aller ni en av ant ni en arrière, il se résigna à faire des signes de mains aux cavaliers postés de l ’autre côté de l’allée. Quelques-uns consentirent à lui rendre son salut par un geste fa milier, qui caractérise lebonjour banal adressé à un personnage qui passe, qu’on ne c onnaît que de la veille et qu’on ne connaîtra plus le lendemain. Au moment où la tête des équipages se remettait en mouvement, où notre personnage s’apprêtait à fouetter ses chevaux, une femme voilée de blanc et au costume bizarre déboucha d’un sentier qui monte du lac aux pelouses. Ce fantôme, dont la silhouette fantastique passa av ec la rapidité de l’éclair derrière les pins du grand lac, tomba tout à coup, contre le panier traîné par les chevaux noirs. Avant que l’équipage reprît sa course, la dame, en blanc, qui tenait à la main un tout jeune enfant, s’élança au-devant des chevaux. L’inconnue joignait à l’agilité une énergie surexci tée alors par une violente colère. Elle ne tarda pas à faire arrêter l’équipage prêt à suivre la file. A la vue de cette femme qui se porta avec la rapidi té du vent aux mors des chevaux, au risque d’être broyée sous les roues, uu cri s’éc happa de la foule.. On se précipita vers le panier tenu en respect par le fantôme blanc. Chacun voulut connaître le motif de cette rencontre singulière, aussi curieuse, bien plus inattendue que l’arrivée réglementaire de Leurs Majestés. Le maître dupaniern’eut pas de peine à reconnaître cette femme, bell e et jeune, en dépit des souffrances qui avaient déjà flétri son v isage. Très-irrité contre elle, il voulut passer outre et menacer de son fouet tout ce qui lu i faisait obstacle, au risque d’écraser femme et enfant. A un pareil acte de brutalité, le public ne put con tenir des mouvements d’indignation et des cris de rage. La femme eut pour elle la foul e révoltée. La dame était jeune, elle était belle ; de plus, el le paraissait étrangère, à en juger par son costume bariolé de rouge et de bleu sous un voile souillé, déchiré, qui trahissait un luxe effacé par la misère. Malgré la menace du dandy, elle ne lâcha pas, de sa main nerveuse et crispée, la bride de ses chevaux, à la satisfaction de la foule très-désireuse de connaître le