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Les Chasses françaises - Plaine, bois et marais

De
338 pages

Deux mots de préambule, s’il vous plaît.

Je suis d’avis que quelques récits de chasse, pourvu qu’ils soient scrupuleusement vrais, sont faits pour en apprendre davantage et pour iintéresser plus vivement que les plus savants (exposés théoriques.

C’est dans cette pensée que je réunis ces quelques souvenirs.

La vraie école de la chasse, c’est la pratique.

Devant celui-ci, chasseur mon frère, il faut porter les armes, et vous-mêmes, derniers représentants de cette noble vénerie qui est encore notre gloire, vous pouvez sans déroger soulever votre cape aristocratique.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ernest Bellecroix
Les Chasses françaises
Plaine, bois et marais
A
M.J.-B. JASSELME Mon cher ami, D’autres mettent leurs livres sous le patronage des grands de ce monde. La première pensée qui me vient, en faisant paraîtr e ce volume, est d’y inscrire, à côté du mien, le nom d’un ami véritable, et c’est à vous que j’ai pensé. Pouvais-je mieux choisir ? Je n’aurais pu, du moins, trouver personne à qui j’ aie voué une affection plus sincère, personne à qui je sois plus heureux d’offrir un gage durable de cette affection. ERNEST BELLECROIX.
NEMROD
Deux mots de préambule, s’il vous plaît. Je suis d’avis que quelques récits de chasse, pourv u qu’ils soient scrupuleusement vrais, sont faits pour en apprendre davantage et po ur iintéresser plus vivement que les plus savants (exposés théoriques. C’est dans cette pensée que je réunis ces quelques souvenirs. La vraie école de la chasse, c’est la pratique. Devant celui-ci, chasseur mon frère, il faut porter les armes, et vous-mêmes, derniers représentants de cette noble vénerie qui e st encore notre gloire, vous pouvez sans déroger soulever votre cape aristocratique. Je vous présente un homme complet, un héros, un demi-dieu dont la place était marquée dans cette noble galerie des chasseurs illustres qu’a immortalisée le marquis de Foudras. Pour les profanes, le chasseur pur sang est un être de convention, rude, mal peigné, sauvage, souvent grossier. Nous qui sommes chasseurs, nous savons que ce portr ait n’est qu’une charge médiocre. Nature assurément privilégiée, mon héros avait reçu en naissant tous les dons physiques imaginables, sauf un seul, la beauté. Pou r être franc, je conviendrai donc que Gérard n’était pas aussi gracieux qu’Adonis. Ce pendant, son gros œil gris à fleur de tête, au regard fixe et froid, n’était pas trop mal. Mais sa face rugueuse, sa moustache grise rétive, hérissée quoique longue, sa large bouche, ses cheveux en brosse, son col de taureau, ses épaules, ses bras, son torse, ses jambes, tout cela massif, chargé de muscles saillants, ne lui donnait pas précisément l’aspect agréable. Aussi ses intimes l’avaient-ils surnommé lePère Sanglier. Excellent cœur, loyal et franc comme feu Bayard, toujours empressé d’être ut ile même aux inconnus, allant toujours droit au but, regardant son homme en face, ne souriant jamais et pourtant toujours gai, toujours heureux, toujours chassant, voilà en quelques mots le portrait de ce prototype du vrai chasseur. Comme la plupart des personnalités puissantes, abso lument dédaigneux de nos mesquines conventions sociales, de nos petites conv enances, Gérard s’était fait une existence à part qui ne pouvait convenir qu’à un ho mme de sa trempe... et à ses amis ; le nombre de ceux-ci était incalculable, mai s ses intimes choisis avec soin étaient peu nombreux. Ai-je besoin d’ajouter qu’ils étaient chasseurs ? Il habitait un de nos départements du Centre et pos sédait une belle fortune, dont la chasse absorbait à peu près le revenu. Sa maison ne ressemblait à aucune autre maison que j’aie jamais vue. Elle était située au milieu d’un petit parc d’une v ingtaine d’hectares où il ne poussait guère autre chose que des lapins. Dès qu’on avait f ranchi le seuil, on se trouvait entouré d’une atmosphère de haut goût tout à fait p articulière, au milieu de laquelle on se sentait tout à coup envahi par une sorte d’ivres se cynégétique. De l’antichambre aux combles, ce n’étaient que bois de cerfs, de chevreuils, têtes naturalisées. Depuis le solitairemiré jusqu’à l’écureuil, depuis le dix-cors couronné jusqu’au lapin, depuis le grand aigle jusqu’à la pi e-grièche, depuis le grand tétras jusqu’à la modeste caille, depuis le tadorne jusqu’ à la marouette, toutes les bêtes dignes des coups d’un chasseur étaient représentées dans ce temple élevé par le vieux Nemrod au grand saint qui était le Dieu du lo gis. Jusqu’ici rien de très extraordinaire sans doute, q uoique bien peu d’amateurs, peut-être, possèdent une collection aussi complète ; mai s c’était en vivant un ou deux jours
sous ce toit hospitalier qu’on découvrait dans les plus petites choses les indices de cette passion exclusive à laquelle Gérard avait vou é sa vie. Voyons, dites-moi, ami lecteur, si chasseur passion né que vous vous croyiez, avez-vous poussé l’amour de- tout ce qui rappelle la cha sse au point de fumer vos londrès dans des porte-cigares faits de dents de sanglier ? Les fruits de votre table vous sont-ils servis dans des corbeilles garnies, en guise de barreaux, de bois de brocards à leur première tête ? Les rideaux de vos lits sont-ils ga rnis d’une splendide bordure de ventres de canards de toutes sortes ? Avez-vous pen sé à faire des barreaux de chaises avec les jambes de cerfs tombés devant votr e meute, et de petits sièges de jardin avec leurs côtes ? Avez-vous des gants, des casquettes, des jaquettes de chasse en peau de renard ? Chaussez-vous le soir, a u coin du feu, de légères pantoufles faites de peau de loup ? Possédez-vous u ne collection de ces jolis flambeaux qu’a immortalisés le pinceau de Landseer, et dont le pied se compose des serres duveteuses et grandes ouvertes du grand-duc ou de la chouette hulotte ? Je passe bien entendu sous silence les tapis, les port ières, les dessous de panoplie, les fouets, les blagues, les étuis à cigares, les couve rtures de chevaux, les colliers de chiens, les parures de cocher. Chacun de ces objets rappelait à Gérard un triomphe , car il n’avait jamais consenti à orner sa demeure de la dépouille d’une bête tombée sous d’autre plomb que le sien. Mais ce n’était pas tout : quand on mettait le pied dans cette singulière maison, on était comme pris dans un filet où tout était chasse , parlait chasse. Le langage du maître, original, imagé, était comme imprégné de ce tte même passion. Connaissez-vous le cru fameuxde Saint-Hubertqu’on buvait sans s’en apercevoir » ? Et « l’excellentcognac du Tercinet, ainsi nommé parce qu’un beau jour, il avait arrosé de son feu généreux un triple coup double accompli sou s mes yeux..., trois sangliers jetés bas de deux balles ! Connaissez-vous lechasselas du charbonnier ?Il se dorait chaque année sur les treilles de mon vieil ami, et nous rappelait une histoire de renard assez curieuse que je vais vous conter tout à l’heu re. Je n’en finirais point si je voulais entrer dans tous les détails ! Je préfère, et vous serez sans doute de mon avis, me mettre en chasse avec vous sous la conduite de notr e ami. Nous sommes en bonne compagnie d’ailleurs. Avec une écorce un peu rude, notre guide est un fort galant hom m e.A vous d’abord, ensuite à moi ! telle est sa devise, Devise sublime chez un chasseur. Depuis l’ouverture jusqu’à la clôture, Gérard chass ait tous les jours. Mais, comme ceci n’est pas un roman, vous entendrez par là qu’i l chassait à moins qu’il ne fût matériellement impossible de chasser, et encore doi s-je avouer l’avoir vu se mettre en campagne par des pluies ou par des froids qui aurai ent congelé la plus robuste intrépidité, la plus violente des ardeurs cynégétiq ues à moi connues. En primeur, c’était la plaine au chien d’arrêt ; à partir du 15 octobre, c’était le tour du bois, où, selon l’occasion et le rapport du piqueur, on attaquait un chevreuil, un cerf ou un sanglier, quelquefois un loup ; mais, sauf cette exception, c’était toujours au sanglier qu’était donnée la préférence. Je regrette sincèrement d’avoir égaré la partie de mes notes sur laquelle j’avais inscrit le nombre de bêtes noires abattues par Géra rd, car, dans la crainte que ma mémoire me soit infidèle, je n’ose transcrire ici l e nombre presque fabuleux de ses victimes. Mais, si j’en juge par ce que j’ai vu de mes yeux, je suis disposé à croire toutes sortes de merveilles, et pourtant, en matièr e de chasse, la crédulité n’est pas mon défaut. La chasse de plaine n’exige ni la même science ni l a même adresse que la chasse
de bois ; le second point surtout est incontestable . Un chasseur de plaine qui se possède absolument, qu i est entièrement maître de lui, ne devrait jamais manquer un coup de fusil. Qu ’une pièce parte trop loin, il doit ne pas tirer ; pour celle qui part à bonne distance, i l peut l’ajuster jusqu’à ce qu’il la trouve au bout du fusil ; s’il est lent, s’il n’a pas enco re l’habileté que donne la pratique, il trouvera peut-être le point de rencontre hors de po rtée mais, dans ce cas encore, il peut ne pas tirer. J’avais donc raison de dire qu’u n chasseur de plaine ne manquerait jamais s’il était entièrement maître de lui. Au boi s, la chose est fort différente : souvent il faut tirer dans un instant, bien ou mal, sous pe ine de ne pas tirer du tout, ce qui est encore, pour ne pas tuer, le meilleur de tous les m oyens connus. Cette vérité me met en mémoire un des triomphes de mon héros, par lequel je vais débuter. Nous nous étions rencontrés l’un et l’autre dans un e belle chasse de plaine où Gérard avait été convié par un de mes amis. Il s’ag issait pour lui d’un déplacement d’une centaine de lieues, mais ce n’était pas là un obstacle de nature à arrêter un gaillard de sa trempe. C’était vers la fin du mois de septembre : les perd reaux, déjà tourmentés, avaient adopté ce procédé de défense qu’ils perfectionnent si bien plus tard : on ne leur marchait plus sur la queue comme aux premiers jours de l’ouverture ; il fallait du jarret et de bons chiens pour les fatiguer et les rejoindre. Bien qu’arrivé au milieu de la nuit, Gérard me réve illait au petit jour. Instinctivement je devinai qu’il y avait quelque anguille sous roch e. Il m’apportait, en effet, une proposition qui ne devait pas manquer de charmes po ur un homme qui n’était guère moins ardent que lui. Il s’agissait, après une cour te station à la salle à manger où avaient été dressés dès la veille les éléments d’un confortable déjeuner, de nous en aller tous deux préluder aux grandes luttes de la j ournée, en explorant un canton sur lequel ces messieurs avaient chassé la veille, et q ui était situé aux antipodes du théâtre où nous devions opérer ce jour-là. Je connaissais trop mes hôtes pour avoir des scrupu les. J’acceptai, certain d’avance qu’ils m’approuveraient. Il était six heures ; le déjeuner était fixé pour n euf heures. Nos camarades dormaient encore ; nous avions donc le temps. Il faisait ce jour-là un de ces légers brouillards qui annoncent un bon soleil pour l’après-midi. Mais, si le chasseur voit un heureux présage dans cette brumeuse rosée que le soleil sèchera plus tard, il est juste de co nvenir que l’heure matinale à laquelle nous nous disposions à nous mettre en quête n’est p as précisément le moment le plus favorable pour aborder les perdreaux. Mais, outre q u’à vaincre sans péril on triomphe sans gloire, pour le véritable amateur, la difficul té double l’attrait du plaisir. Je donne place ici à une observation. A l’époque dont je parle, comme pendant les premier s beaux jours d’octobre, si vous vous mettez en chasse de bonne heure, écoutez le vol des perdrix au départ... Si elles font du bruit, si le « brr’ brr’ » strident d e leurs ailes est bien accentué, frottez-vous les mains : elles tiendront ferme dans la jour née quand le soleil chauffera. Mais, si elles partentraides,t n’est pas silencieuses, si le cri qu’elles poussent au dépar accompagné de ce bruit ronflant des ailes dont je p arlais tout à l’heure ; il y a gros à parier que vous aurez grand’peine à les rejoindre ; elles ont l’aile sèche, elles feront une défense endiablée, et, si vous n’avez pas un ja rret de Mohican ou un excellent pointer à grandes allures pour les fatiguer, je ne mettrais pas un maravédis dans votre jeu, car vous ne pouvez guère compter que sur les r accrocs : or, si vous comptiez sur
les raccrocs, vous ne seriez pas un véritable chass eur et je vous abandonnerais à vos petits plaisirs. Donc nous voilà partis, Gérard et moi. — A vous, mo n maître, la quête de l’intérieur ; à moi, dont les jambes plus jeunes et plus longues ne craignent pas les grands détours, à moi là circonférence, et ouvrons l’œil. Il était convenu que nous nous attacherions à la première compagnie qui se lèverait. Notre attente ne fut pas longue. Mon chien, qui quê tait selon sa coutume à quelques 100 mètres, pointe un arrêt le nez haut... et voilà toute une compagnie qui passe la rivière : donc rien à faire avec celle-ci. A une au tre. L’autre partit bientôt devant Gérard, mais hors de toute portée. Cette compagnie avait croisé devant moi à longue distance, et, dépa ssant la ligne que je suivais, elle était allée se remettre dans un grand chaume. Sans perdre un instant, j’oblique à droite, précédé de mon chien ; je tourne les perdri x pour les faire rentrer dans le cercle où nous manœuvrons. J’ai eu soin de compter les mem bres de cette jolie famille : il y en a treize, mais nous sommes au-dessus de la super stition. Les voilà parties de nouveau ; elles vont se poser devant Gérard dans un guéret, et j’aperçois mon maître, allongeant le pas, prendre à son tour le dessus de la compagnie qui se lève de nouveau, filant à ras de terre, et va tomber sur le bord d’un champ de betteraves où je les vois disparaître une à une en piétant ; je cour s à la remise et je renouvelle la même manœuvre. De son côté, mon ami ne perd pas son temps, et les malheureux perdreaux de recommencer à peu près cette espèce de mouvement de navette. Bref, à la cinquième ou sixième reposée, Gérard peut envo yer « dans le tas » un coup de fusil : rien ne tombe, mais les perdrix se divisent. A dater de ce moment, nous opérâmes chacun pour not re compte particulier. Mon ami fit successivement trois coups doubles, et nous rentrâmes militairement à l’heure fixée pour le déjeuner, rapportant un lièvre et dix perdreaux dont neuf, de leur vivant, avaient fait partie de la compagnie que nous avions si rudement manœuvrée. Il était à peine neuf heures ; ce n’était pas trop mal, et que lques-uns de nos amis regrettèrent de n’avoir pas été de la fête. Il n’est pas très difficile à cette époque de fatig uer ainsi les perdreaux : deux chasseurs s’entendant bien doivent arriver au succè s. L’essentiel est de relever rapidement la compagnie, de manière que les oiseaux n’aient pas le temps de se reposer. Au risque de m’attirer une nouvelle querelle avec l es ennemis du pointer et du setter, je déclare que, en raison même de leurs gra ndes allures, on fatiguera plus vite une compagnie qu’avec un chien quêtant sous le cano n. Il est superflu de dire qu’il faut se garer du chan ge et ne pas quitter une compagnie qui commence à faiblir, qui est sur le point de se rendre, pour se jeter à la poursuite d’une autre toute fraîche. Autre observation qu’il est important de ne pas négliger :le bruit des ailes au départ devient d’autant plus ron flant et les cris plus forts à mesure que la compagnie faiblit, Ne me dites point que, pour chasser de la sorte, il faut un jarret d’acier, une vigueur exceptionnelle ; que cela s’appelle forcer des perd rix et non chasser en plaine. Je vous répondrais que tout le chemin que fait votre c hien, il vous évite la peine de le faire vous-même, et j’ajouterais, en tous cas, qu’i l faut proportionner la vigueur de l’attaque à l’énergie de la défense, sous peine de rentrer bredouille. Chassez donc en plaine avec un chien court à l’arrière-saison ! Mai s, à moins que vous n’ayez des lièvres ou que vous n’en soyez à tirer l’alouette e t le pitt’ pitt’, vous avez toutes les chances imaginables pour ne rapporter au logis qu’u n excellent appétit.
Voici qui me rappelle qu’on nous attend pour déjeun er, et, ma foi ! cette promenade matinale nous a mis en excellentes dispositions. En sortant de table, nous entrâmes en plaine, et no us nous mîmes en ligne ; mais ce mode de chasse, qui asservit toutes les intellig ences à une règle commune, ne pouvait longtemps convenir à notre ami qui aimait s a liberté d’action. Au bout d’une demi-heure, sur sa proposition, chacun fut libre de manœuvrer à sa guise, étant convenu toutefois que l’ensemble des manœuvres deva it avoir pour but de rejeter les perdrix dans de jeunes taillis en amphithéâtre qui bordaient la plaine. Tout en opérant de mon côté, je voyais du coin de l ’œil ces messieurs observer mon ami, dont la réputation, comme chasseur et comme ti reur, éveillait au plus haut point leur curiosité. Gérard marchait doucement dans un chaume sans songe r à mal ; une compagnie se lève, à une soixantaine de mètres. Il tire, rien ne tombe. Deux ou trois fois en un quart d’heure il envoie de la sorte à longue distan ce quelques coups de fusil sans résultat.  — Votre ami, me dit un voisin, n’est pas aujourd’h ui dans ses bons jours ; il me semble qu’il n’a pas encore « étrenné ». — Attendez, répondis-je simplement, nous compteron s ce soir. Gérard continuait sa quête mesurée, savante, ne sou pçonnant pas qu’on s’occupât autant de lui. Deux ou trois perdrix qui lui partir ent à portée furent pelotées de la belle façon ; mais ces coups heureux, alternant avec ceux qu’il ne ménageait pas aux compagnies se levant à longue distance, ne constitu aient pas en somme un résultat extraordinaire. Mon héros semblait évidemment au-de ssous de sa réputation. Un de nos compagnons sans malice, le vicomte de G., un de ces braves garçons pleins de franchise, qui, laissant à chacun ses cou dées franches, ne se font point faute de lès prendre eux-mêmes, quelquefois hors de propos, en fit tout haut l’observation au moment où, réunis sur la lisière d u bois, nous nous disposions à entrer dans ces tailles où s’étaient jetés bon nomb re de fugitifs. — Vous n’êtes pas en veine, aujourd’hui, dit-il en souriant. Gérard ne répondit pas un mot. Nous entrâmes dans la taille en ligne. Là, les perdreaux partaient sous les pieds, rien ne gênait le tir, si ce n’est çà et là quelque vieux grand chêne qu’on avait conservé. Les perdreaux commencèrent à pleuvoir ; mais, quelque occupé que fût chacun de s es propres affaires, tous remarquèrent que la proportion des victimes de Géra rd avait décuplé. Un coq faisan se lève, Gérard tire et l’oiseau file . — Trop loin ! trop loin ! s’écrie le bon gros vico mte.  — Hum ! riposte simplement Gérard de sa voix douce comme un grondement de tonnerre, et il continue. Un autre coq se lève : pan ! à bas ! Peloté à une c inquantaine de mètres. Puis ce fut le tour de quelques perdrix, puis d’un autre coq faisan qui ne fut pas touché. — Trop loin ! trop loin ! cria de nouveau le voisin de mon ami. Je connaissais assez Gérard pour être certain que l es choses resteraient dans les bornes convenables ; cependant, je craignais un mou vement d’impatience. — Monsieur, dit-il froidement à son donneur d’avis , voulez-vous que je ne manque pas un perdreau ? — Accepté, répliqua l’autre. Le défi fut bientôt connu jusqu’au bout de la ligne , et chacun se rapprocha,
comprenant que de grandes choses allaient se passer. Précédé de mon chien, Gérard s’avança seul sur la g auche, suivi de près par de G... A cent pas de là,Mactombe en arrêt. — Et d’un, monsieur, dit Gérard en se dirigeant ve rs le chien. Le perdreau se lève à dix pas et roule foudroyé. Le chien s’élance pour aller chercher la bête, un autre perdreau part à la même distance... — Et de deux, dit Gérard en épaulant. En effet le coup part et la pièce tombe. Tout cela accompli froidement, sans pose, comme je l’écris. Un peu plus loin, un coq faisan se lève :  — Trop loin, monsieur, dit Gérard à son tour, sans faire un mouvement pour épauler. Il y avait en effet une cinquantaine de pa s ; le temps d’épauler, d’ajuster, de tirer, tout cela donnait à l’oiseau quatre ou cinq mètres, et le coup n’était plus certain. Bref, au bout de cette fameuse taille, mon ami avai t tiré et tué successivement douze perdreaux, soit sous l’arrêt de mon chien, so it au départ à l’improviste, et chaque fois, avant de tirer, il n’avait pas manqué de numéroter à l’avance sa victime. Quand il fut à la douzaine, les bravos longtemps co ntenus éclatèrent, et mon ami, dardant ses gros yeux gris sur le parieur un peu dé contenancé : — Je ne tiens pas à continuer, monsieur ; ce n’est pas amusant : mais je suis à vos ordres. — Ah ! monsieur, je m’incline, riposta l’autre.  — Il est bien temps, reprit Gérard, maintenant que vous m’avez gâté ma journée ! Vous m’avez fait tuer douze perdreaux dans mes culo ttes, comme à un conscrit, mais j’en ai laissé filer dix sans tirer.. J’en aurais b ien descendu quelques-uns de ceux-là... si vous n’aviez pas eu besoin d’une leçon. — Vous l ’avez ; — maintenant sans rancune. Le coup de boutoir était rude, mais vous conviendre z qu’il était mérité. Je professe, à l’égard du tir, exactement la même o pinion que Gérard. Il va sans dire que je n’entends pas prétendre qu’il faut imiter ce s fous qui envoient leur plomb à des distan. ces où n’atteindrait pas un obus de sept. M ais je pense qu’il est bon de ne pas compter trop parcimonieusement avec le nombre de ce ntimètres que doit parcourir la charge d’une arme. Longtemps, j’ai eu la sotte vani té de ne vouloir pas manquer ; je risquaisrarement un coup de fusil, et mon tir était assez régulier. J’ai reconnu depuis que l’on perd à ce jeu bon nombre de pièces et je m e suis corrigé de ce défaut. Croyez-moi, n’hésitez jamais à envoyer votre plomb à un perdreau qui vous passe en travers à cinquante mètres. Le coup n’est pas sûr, j’en conviens, mais en suivant ce conseil d’ami, au bout de la journée, vous aurez qu elques pièces de plus... sur le dos de votre porte-carnier. Je ne sais si vous avez fait, en ce qui concerne la perdrix, une remarque que je tenais de mon père, que. j’avais depuis observée mo i-même, et qui me fut de nouveau signalée par Gérard, lequel avait pratiqué toutes l es chasses possibles en France. Cette observation singulière est parfaitement vraie . Vous venez de tirer de loin une compagnie de perdre aux. Rien n’est tombé. Ne vous tenez pas pour battu, regardez bien : peut-être en verrez-vous unchanger de couleur. Suivez-le de l’œil celui-là, vous ne tarderez pas à le voir se détacher de la compagnie et rester en chemin. Il est blessé. Allez à la remi se, et vous vous en convaincrez aisément. Ne prenez pas ceci pour une exagération : j’ai cons taté le fait maintes fois. Je ne sais pas si j’en ai trouvé l’explication vraie ; ma is, partant de ce principe que toute