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Les Voleurs du Pont-Neuf

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274 pages

Il y avait sur la Seine, au dix-septième siècle, de grandes barques de passage, établies entre la place des Trois-Maries et le quai Conti, pour conduire d’une rive à l’autre les gens de qualité qui, même en carrosse ou sur leurs mules, redoutaient d’exposer leurs riches atours à la poussière et à la cohue du Pont Neuf.

Dans l’une des premières et splendides journées de juin, un de ces bateaux, abrité d’une tente et conduit par deux mariniers, glissait lentement sur le fleuve, en emmenant quatre personnes de distinction et leur suite vers la rive gauche, à l’entrée du faubourg Saint-Germain.

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Clémence Robert
Les Voleurs du Pont-Neuf
I
LE BATEAU
Il y avait sur la Seine, au dix-septième siècle, de grandes barques de passage, établies entre la place des Trois-Maries et le quai Conti, pour conduire d’une rive à l’autre les gens de qualité qui, même en carrosse o u sur leurs mules, redoutaient d’exposer leurs riches atours à la poussière et à l a cohue du Pont Neuf. Dans l’une des premières et splendides journées de juin, un de ces bateaux, abrité d’une tente et conduit par deux mariniers, glissait lentement sur le fleuve, en emmenant quatre personnes de distinction et leur su ite vers la rive gauche, à l’entrée du faubourg Saint-Germain. A la poupe, sur une banquette rembourrée, était ass is le chevalier de Loupiac, gouverneur du château d’eau de la Samaritaine, viei llard goutteux, mais débonnaire, qui avait la satisfaction d’une existence paisible et fortunée peinte sur le visage, et, sur les lèvres, le constant sourire d’un heureux et jov ial caractère. A sa gauche, assez près du bord du bateau, était ma demoiselle Suzanne de Loupiac, fille du gouverneur, âgée de dix-huit ans, blanche et rose comme lorsque les rudes vents du monde n’ont pas encore battu la tête et courbé le front, ni les agitations intérieures troublé l’harmonie reposée du visage. S es cheveux blonds, frisés en petites boucles, formaient un cadre vaporeux autour de sa délicate figure ; ses rosettes étaient fraîches comme son teint ; sa robe de soie bleue, échancrée à la naissance du cou, garnie de cordons de grosses perl es blanches, avait aussi, dans son élégante simplicité, un charme parfait de jeune sse. A la droite du gouverneur, était un homme qui allai t prendre une grande place dans l’histoire de Paris, M. de la Reynie, récemment nom mé par le roi lieutenant-général de la police. C’était lui qui tenait le glaive de la société, prê t à en frapper quiconque fraudait les lois pour mettre à sa place ses coupables fantaisie s. L’aspect naturellement assez grave de M. de la Reynie était devenu plus imposant en raison de ses hautes fonctions ; son immense perruque, son habillement a ux tons rembrunis, malgré les rubans et dorures qui l’ornaient, portait un cachet de majesté sévère. Toutefois, sur sa figure, où se retrouvait cette ex pression magistrale et que la nature avait formée de traits assez laids, cette austérité était tempérée par les nuances plus douces de la bonté d’âme qui venaient souvent s’y p eindre. Mais, à la proue du bateau, en face de M. de Loupia c, était un jeune et bel officier du régiment d’Harcourt, qu’il est plus difficile de caractériser. L’aspect de sa figure, de sa tenue, de ses manières distinguées, appartenait tout à fait à la noblesse de cette époque ; mais l’express ion de toute sa personne avait infiniment plus d’élévation et de sérieux. Au lieu de l’air nul et évaporé de la plupart de messieurs les gentilshommes du temps, il y avait en lui l’empreinte d’une intelligence supérieure et active. Au lieu de la hauteur, de la suffisance habituelle de la jeunesse dorée qui papillonnait à Paris, ses traits, régulie rs et purs, montraient la dignité qui vient du respect de soi-même et de la noblesse de l ’âme. Ainsi Gaston de Nangis, capitaine au régiment d’Harcourt, avec ses vingt-quatre ans et tous les agréments de la jeunesse, avait quelque chose de grave et de pensif tout à fait étranger au temps où il vivait. C’était le gen tilhomme du règne de Louis XIV, devançant son époque, et appartenant par sa nature aux siècles infiniment plus
spiritualisés qui allaient suivre. Le jeune officier était accompagné, dans cette trav ersée de la Seine, de son ami Marcel Gerfort, lieutenant des gardes de la reine. La réunion de ces figures dont chacune avait quelqu e charme de grandeur, de beauté ou de belle humeur, était agréable à considé rer et d’un choix infiniment rare. Le jour à demi ombragé de draperies chatoyantes, le luxe des vêtements, les parfums qui s’en exhalaient, faisaient de ce bateau un petit salon voguant sur la Seine, et les élégants pages, assis et immobiles au x deux extrémités de l’embarcation, ne semblaient être là que pour compl éter ses ornements. Les personnes qui le montaient se rendaient. à l’ég lise Saint-Germain des Prés pour entendre la grand’messe en musique, qui allait être célébrée à l’occasion de la fête patronale, et à laquelle le roi assisterait. De cette place, on n’apercevait le Pont Neuf, par-d essous les festons des courtines, que comme un vaste chaos de foule, de voitures, de mouvement, de tumulte. — Cadédis ! il est meilleur de respirer l’air de l a rivière que le soleil et la poussière de ce pont ! dit le chevalier de Loupiac, avec un a ccent méridional que le temps n’avait pu lui faire perdre. Et le velours de nos h abits s’en trouve aussi beaucoup mieux, ajouta-t-il en promenant un regard satisfait sur sa personne.  — Vous n’êtes pas accoutumé, dit M. de la Reynie, à ce que rien ne trouble l’harmonie de votre costume, pas plus que votre dou ce existence, mon cher gouverneur de la Samaritaine. — Je tiens les rênes de mon gouvernement d’une mai n ferme, dit le chevalier.  — Oui, mais un château d’eau est essentiellement p acifique, reprit le lieutenant-général avec un sourire. Votre donjon, avec ses gra ndes pompes, son large cadran, a l’honorable destination de répandre l’eau claire da ns les rues de la ville, et d’apprendre l’heure qu’il est à ses habitants ; et rien de plus belliqueux, je pense. — Eh, sandis ! dit le vieux chevalier, croyez-vous que, quand mon horloge s’insurge et marque midi à six heures, il ne faille pas répri mer ce mouvement révolutionnaire ? Croyez-vous que le sieur Jacquemart, mon soldat de bois, ne laisse pas choir quelquefois le marteau avec lequel il sonne son car illon, et qu’il ne faille pas maintenir cette garnison sous les armes !  — Sans doute, brave gouverneur, répondit M. de la Reynie. Cependant, ajouta-t-il en tournant son regard vers le jeune capitaine, il eût été malheureux que M. Gaston de Nangis et tous nos brillants officiers de l’armée d e Flandres n’eussent pas rencontré d’autres places fortes à combattre ; ils n’auraient pas acquis une si juste et si éclatante renommée. Le jeune officier s’inclina en silence.  — Je sais, je sais, dit le chevalier ; dans la fam ille des Cyrano de Loupiac on se connaît en gloire militaire... Mais, à propos de po ste périlleux, c’est vous, monsieur le lieutenant de police, qui en savez quelque chose. V ous voilà tout à coup, de par le roi, mis en tête du bon ordre, et chargé de fournir une terrible campagne contre les bandits de la capitale. — Oui, dit M. de la Reynie, l’intérieur de la ville a aussi ses assauts, ses batailles.  — A qui le dites-vous ! Moi qui ai assisté.., à di stance convenable... à tous ces troubles de la Fronde, à ces interminables combats des princes contre le roi et son ministre... C’est heureusement fini, surtout depuis que Mazarin dort dans son tombeau, abrité par le dôme qui s’élève là, devant nous... Et c’est vous maintenant, monsieur de la Reynie, qui avez le plus d’affaires sur les bras... Que faites-vous en face de nos armées de bandits ? — Je lève des armées de sergents de police.
— Bah ! filous et larrons en feront toujours à leu r guise ! — C’est ce que nous verrons. — Ces fils du diable ont la malice de leur père. — Et croyez-vous que la justice n’ait pas aussi so n génie ? Je médite des moyens stratégiques qui marqueront mon passage à la police ... il se forge, dans ma pensée, des armes dont messieurs les bandits ne se doutent pas, et qui pourront mettre parmi eux une fière déroute, non seulement pour mon temps , mais pour la postérité. — Des belles bottes de roses !... Messieurs, Mesda mes... Fleurissez-vous pour un sou. Ces paroles étaient prononcées par des bouquetières du Pont Neuf, qui, pour ne pas perdre l’aubaine du beau monde voguant sur la S eine, venaient accoster les passagers dans de petits bateaux.  — Les v’là toutes pleines de rosée... écloses de c ette nuit, à la lune nouvelle... C’est bonheur et prospérité... Fleurissez-vous pour un sou ! répétaient les petites marchandes en offrant avec empressement leurs bouqu ets. En même temps, de l’autre côté, venaient aussi, dan s des canots, des vendeurs de chansons dont le Pont Neuf était la terre classique , et qui ont légué leurs refrains à la postérité. Mademoiselle de Loupiac achetait tout, payait sans compter, en puisant dans la jolie bourse suspendue à sa ceinture, puis reprenait son attitude de réserve silencieuse. Le vieux chevalier venait de jeter les yeux sur l’u ne des chansons que tenait sa fille.  — Monsieur de Nangis, dit-il, ces feuilles volante s du Pont Neuf parlent de vos exploits en Flandre, comme les marbres érigés sur l es places Vendôme et des Victoires.  — Cette gloire est celle de toute l’armée, Monsieu r, s’empressa de répondre le jeune capitaine. — Oui, dit Marcel de Gerfort ; mais parmi ceux qui y ont pris la plus grande part on citera toujours le capitaine de Nangis.  — Vous ne pouvez empêcher, ajouta M. de la Reynie, que votre nom soit attaché aux prises de Charleroy, de Mons, de Tournay, monsi eur Gaston, c’est de l’histoire.  — Prenez garde de me donner de l’orgueil, dit le j eune officier en souriant, j’y suis déjà trop enclin. — Vraiment ! je ne l’aurais pas cru, dit le lieute nant-général. Votre front me semble modeste, quoique paré d’une glorieuse cicatrice. — C’est précisément de cette cicatrice que je suis souvent prêt à tirer avantage. — Une honorable blessure... reçue sans doute sur la brèche.  — Mon Dieu, non, au camp, et dans une nuit qui ne fut marquée d’aucune action éclatante. Une poignée de Flamands s’étaient approc hés, dans l’obscurité, de la tente avancée du général de Turenne, pour le tuer pendant le sommeil de l’armée. Ils avaient pénétré jusqu’à lui, et la hache était levé e. J’eus le bonheur, en me jetant en avant, de recevoir le premier coup qu’on portait au général, et de le préserver des autres. Ensuite, en une minute, il se réunit assez de lances autour de nous pour mettre en fuite les meurtriers. — Ah ! très bien ! s’écria tout le monde. — Vivent ces jeunes et généreux courages ! ajouta M. de la Reynie.  — Eh bien ! poursuivit Gaston, en reprenant son ai r calme et pensif, ce que j’ai pu tuer d’ennemis ne me flatte guère, je vous le jure. C’est là une vilaine tâche qu’on pare de palmes et de rubans pour cacher combien elle est laide... Mais sauver la vie à un général... seulement à un homme... Ah ! c’est bien mieux ! Sauver la vie, c’est se
rapprocher de Dieu qui la donne.  — Le roi vous tient compte de l’un et de l’autre, mon cher Gaston, dit le jeune lieutenant des gardes. — Et votre pays vous est reconnaissant de contribu er à sa grandeur, dit aussi M. de la Reynie. — Recevoir les louanges de mon pays, répondit Gaston, m’est une obligation de les mériter, et je n’y manquerai pas. Puis, après une minute de silence : — Votre charmante fille est bien absorbée et silen cieuse, fit observer le lieutenant-général en s’adressant à M. de Loupiac.  — Moi ?... non, du tout... dit Suzanne. Et presque en même temps, elle reprit son attitude presque penchée au bord du bateau.  — Mademoiselle Suzanne doit être naturaliste, repr it la Reynie. Elle ne quitte pas son bouquet de roses de sa main. et ses yeux semble nt observer le mouvement brisé des rayons de soleil dans l’eau. — Ma fille a d’autres sujets de réflexion, dit M. de Loupiac. La voilà sur le point de se marier ; et il est bien naturel qu’elle songe à son avenir. Suzanne, en effet, demeurait immobile dans une pose penchée... plus penchée encore par le mouvement du bateau, qui s’inclinait légèrement de ce côté... et elle laissait pendre au dehors sa main qui tenait le bou quet, dont les roses effleuraient la surface de la rivière. Pourtant si on eût pu suivre exactement la directio n de son regard, on eût vu qu’elle ne contemplait point les rayons du soleil dans l’ea u, et encore moins sonavenir ; ce qu’elle regardait dans la rivière, c’était la belle figure du capitaine, qui se reflétait nettement dans ce miroir. — Oui, répondit M. de la Reynie, j’ai ouï dire qu’ il se préparait de belles noces chez le gouverneur de la Samaritaine, en son hôtel de la place des Trois-Maries. — Sandis ! nous ferons les choses pour le mieux ! dit le chevalier. Ma fille épouse 1 son cousin Armand de Bergerac, petit cousin du gran d Cyrano de Bergerac , qui était en relation directe avec les astres, seigneur du ci el comme de ses domaines... Nous attendons le comte de Bergerac d’une minute à l’autre pour ce mariage. — Et votre neveu joint sans doute les qualités personnelles...  — Nous n’avons pas l’avantage de le connaître, int errompit M. de Loupiac ; mais, puisqu’il est né dans notre province du Périgord, e t de si haute lignée, ce ne peut être qu’un homme accompli.  — Alors, reprit le lieutenant-général, je conçois que mademoiselle de Loupiac, ne connaissant pas son futur, soit profondément absorb ée dans sa pensée, afin d’imaginer tous les avantages dont il peut être pou rvu.  — Mon Dieu, non, dit Suzanne ; mon cousin est un p rovincial qui sera toujours gauche et mal accoutré ; qu’il le soit un peu plus ou moins, cela n’importe pas absolument.  — Il a de la fortune, de la naissance, un nom touj ours fort bien porté, dit le chevalier.  — Vous m’avez dit cela vingt fois, mon père, inter rompit Suzanne, et je ne l’ai jamais nié... Vous me le répétiez ce matin encore e n attendant votre barbier, et je n’ai nullement discuté votre volonté : on sait bien qu’e n se mariant il faut prendre un rang convenable dans le monde, et le mari n’occupe pas a utrement... ce n’est pas la chose la plus importante. Suzanne, ayant dit, se remit à promener ses roses d ans la rivière.
M. de la Reynie, souriant, revint au jeune capitain e. — Et vous, monsieur le duc de Nangis, dit-il, oserait-on vous demander... — Quoi, Monsieur ? dit Gaston.  — Mais... si ce serait aussi quelque doux projet d ’union qui vous amènerait dans notre grande ville ? — En aucune manière. — A votre âge et dans votre position, vous pourrie z porter haut vos espérances. — Votre bienveillance exagère... — Rien assurément. Où trouverait-on un homme plus favorisé du sort : la jeunesse, la naissance, une grande fortune, et déjà une brill ante renommée.  — Il n’est personne de parfaitement favorisé ni he ureux, Monsieur. Et n’ayant rien fait pour mériter mieux que les autres, je ne me pl ains certes pas de partager le sort commun. — Vraiment ! où pourriez-vous trouver un sujet de peine, je vous prie ? — Ce sujet de peine.. vous l’avez peut-être nommé. — Comment ! j’ai nommé la jeunesse, la fortune, la gloire !... Est-cela ? — Oui, monsieur, la fortune. — Dont vous vous plaignez, cadédis ! exclama M. de Loupiac. — L’or a deux attributs, dit Gaston : il brille et il est pesant. Tandis que la plupart de ceux qui le possèdent n’ont qu’à jouir de son éclat , il peut s’en trouver qui soient accablés de son fardeau. — Je ne comprends guère, dit le chevalier. Si vous daigniez nous expliquer... — Oh ! non, Messieurs, dit Gaston en s’inclinant, je serais désolé de vous occuper trop longtemps de moi-même. — Bien, dit M. de la Reynie. Je ne songeais pas d’ ailleurs que vous retourniez sans doute prochainement à l’armée. — Mes blessures m’ont forcé à revenir quelque temp s dans mes terres... — Dans ce beau duché de Nangis... dont, après la p erte de vos parents, vous êtes, je crois, le seul héritier.  — Et j’ai pris quelques semaines sur le temps que nécessitait ma convalescence pour venir à Paris terminer, s’il se peut, une affa ire importante... mais, quel qu’en soit le résultat, je ne retarderai pas l’instant fixé po ur mon retour sous les drapeaux. En ce moment, un cri de surprise et d’effroi retent it dans l’espace, répété par tous ceux qui sillonnaient en barque la rivière, ou qui, du parapet du pont, se penchaient sur le cours de l’eau. Les personnes réunies dans le bateau de passage reg ardèrent vivement autour d’elles, d’abord sans rien apercevoir. — Ici ! ici ! dit Suzanne en indiquant un point de la rivière du bout de son éventail. Un homme qui était dans cette barque vient de tombe r dans l’eau... on l’aperçoit encore qui se débat... mais non... plus rien... mon Dieu ! mon Dieu ! — Oui... le malheureux vient de disparaître sous l’eau ! s’écria le chevalier. — Ne craignez rien ! dit M. de la Reynie en posant une main sur le genou du vieux gouverneur, et, de l’autre, retenant d’un geste les deux jeunes officiers, qui s’étaient instinctivement levés pour porter secours ; ne crai gnez rien, répéta-t-il tranquillement, je sais ce que c’est. — C’est un homme qui se noie, s’écria M. de Loupia c. — Du tout, du tout, on va le repêcher, dit le lieu tenant de police, Tenez, que disais-je ?...  — Oui, dit Suzanne ; un marinier s’est jeté à la n age... l’autre lui aide de l’intérieur
du bateau... Ils ramènent le passager. — Ah ! vous voyez bien, reprit M. de la Reynie. Ma intenant voici ce qui s’est passé : nos mariniers ont le coup d’œil fin ; lorsqu’ils se trouvent avoir affaire à quelque passager à l’air un peu novice, ils s’arrangent de manière à le faire choir dans la rivière, puis, pour le sauver, ils le saisissent pa r l’épaule, et les aiguillettes d’or fin qu’il portait leur restent dans la main. — Sandis, les satanés voleurs ! s’écria le chevali er. — Pas tout à fait, dit le lieutenant de police ; c e sont des pirates de la Seine. — Et le pauvre diable qu’ils ont dépouillé, reprit M. de Loupiac, est trop troublé pour s’en apercevoir.  — Ainsi, reprit M. de la Reynie, votre noyé en ser a quitte pour son plongeon dans l’eau... et ses aiguillettes. — Et ce n’est pas grand dommage, dit Suzanne en re gardant de ce côté, car il est bien laid. — Naturellement, dit son père, le pauvre garçon do it être tout bouleversé.  — Non, répondit la jeune fille ; c’est sa figure n aturelle.. Et puis, regardez son justaucorps suranné et toute sa personne affublée à l’antique. C’est un vieux conseiller du temps de Louis XIII qui a pris une tê te de jeune homme. Le bateau glissa, laissa derrière lui toute l’étend ue de la rivière, et toucha le quai Conti. Les passagers mirent pied à terre. Le lieutenant-gé néral, le gouverneur de la Samaritaine et sa fille, montèrent dans le carrosse qui les conduisit à l’église de Saint-Germain des Prés, où sonnait la grand’messe. Les deux jeunes officiers, qui préféraient se rendr e à pied à l’église, avant d’en prendre le chemin, s’arrêtèrent un moment à considé rer le mouvement tumultueux du Pont Neuf. Et Marcel de Gerfort, prenant subitement un ton sérieux et concentré qui ne semblait pas devoir s’attacher à ses paroles, dit au duc de Nangis :  — Eh bien, Gaston, tu auras ce matin l’aspect des diverses sphères de Paris... C’est ce que tu cherches sans cesse... Là-bas, à la cérémonie de Saint-Germain, tu verras la cour et toutes les grandeurs de la ville, et, à notre retour, tu traverseras ce tourbillon de masses populaires. — Il le faut bien, dit le capitaine de Nangis, pui sque dans une entreprise aussi folle qu’obstinée, je me livre à des recherches que je ne sais même où porter ni dans quel monde poursuivre.  — Aussi, ne sachant où est ton chemin, tu t’engage s dans tous ceux qui se présentent. — Et toi, excellent ami, tu m’accompagnes dans tou tes ces démarches insensées.  — Oh ! le sacrifice n’est pas grand ! dit avec tri stesse le jeune lieutenant des gardes de la reine. N’ayant plus de destinée à moi, que puis-je faire que de m’attacher à la tienne ! — Par un tendre dévouement.  — Non... En vivant en toi, je puis encore m’attach er à quelque chose ; car, malgré la presque impossibilité de réussir dans ton projet , tu peux encore le tenter ; il te reste l’espérance... Tandis que moi, j’ai perdu tout ce q ue j’aimais, tout ce qui m’attachait à l’existence. — C’est vrai... on n’est pas moins mort dans le cloître que dans la tombe.  — Je ne peux qu’aller regarder sans cesse les murs du couvent des carmélites, dans lequel est enfermée Louise... Et, chaque fois, il me semble voir plus hauts, plus
formidables, les murs de ce tombeau.  — Viens donc avec moi, Marcel, et continuons à err er à l’aventure... Ah ! nous en avons, sans doute, encore pour longtemps !  — Ce qui me désespère, c’est que faible, souffrant encore de tes blessures, tu emploies les jours de ton congé, qui seraient si né cessaires pour te remettre, à poursuivre cette fatale entreprise. — Oui ; car j’y tiens plus qu’à ma vie. — C’est une faute ; ta vie appartient à ton pays, tu n’as pas le droit de la sacrifier en vain. — Oh ! c’est vrai, répondit Gaston d’un accent pro fond, je le reconnais, et pourtant, en dépit de la vérité, de la raison, de l’honneur m ême peut-être, je me sens toujours possédé de la même pensée : je possède une fortune que je ne devrais pas avoir ; un grand crime de famille a été commis ; je veux le ré parer, et périsse tout le reste !
1Auteur duVoyage dans la luneet de l’Histoire des Empires du soleil.