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Mademoiselle tout le monde

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98 pages
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Description

Mon mari et mon cadet s’approchent, sourire aux lèvres.
— Tu bayes aux corneilles ?
— Y a pas de corneilles.
Certes, il n’y a pas de corneilles, mais à sa décharge c’est un jardin fabuleux où il fait bon bâiller. Ils m’extirpent de mon passé dont je ressens encore la douleur. Et ils sont là. Tous les deux en face de moi, ils me sourient. Je leur souris. Ils ont la beauté de leur bonté. Et ils repartent, me laissant seule toute à ma réflexion.
Je m’appelle Lorraine et aujourd’hui c’est mon anniversaire. Je me présente à vous et j’ai peur.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 04 septembre 2014
EAN13 9782954985015
Langue Français
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Mademoiselle Tout Le Monde
AXELLELEMAGNY © 2015
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Table of Content
Prologue - En Terre de Lorraine
I - Sacha Tranche de Vie et Confiture
II - Lorraine Les Contours de mon Ombre
III - Sacha Le Cœur de la Réalité sur la Vérité
IV - Lorraine L’Âme de mon Ombre
V - Sacha L’Avenir de son Passé pour Aimer
VI - Lorraine La Lumière de mon Ombre
VII - Sacha Une Boule de Coton dans une Bulle de Savon
Épilogue - Un Arc-en-Ciel dans la Tête
Remerciements
Prologue -En Terre de Lorraine
Aujourd’hui est le jour de ma naissance. Et la vie bat son plein. Je me tiens assise, là, sur ce transat pointant au levant, un thé sur la table ma pipe à la main, doigts de pieds en éventail yeux mi-clos, laissant le Soleil déjà chaud, encore bloqué de ce côté-ci par la toiture, poursuivre son œuvre apaisante sur mes paupières trop lourdes et finir d’évaporer la rosée de la matinée. Le vent encore frais chatouille mes poils et fait carillonner les longues feuilles tombantes du saule pleureur de mes humeurs, berçant mon âme dans la quiétude des heures matinales. Les oiseaux louent la venue du Soleil en chantant et s’ébrouant. Et j’entends le houhou qui me fait penser à un hibou, mais dont on m’a dit que ce n’est pas un hibou et que j’appelle tout de même houhou ! Cette atmosphère paisible où tout encore est possible ; où les questions sur le dénouement de la journée sont encore permises. Plus tard, il y aura de l’effervescence, même ici ; du bruit, des cris, des rires peut-être ; et de l’action sans réflexion. Je peux les entendre, chacun affairé à sa tâche. Les enfants courant en tous sens, criant, bousculant, renversant un plateau et ses verres provoquant la fureur d’une mère. Des tables se dressent dans le jardin, couvertes de belles nappes blanches à dentelles brodées de fleurs rose pâle. Un peu baroque, un peu classique pour un banquet champêtre. Des bouquets sont posés en leur centre, attendant une main délicate, ou pas, pour les harmoniser. Les assiettes ne sont pas encore dressées, empilées en bout de table, et l’argenterie elle aussi attend patiemment d’être disposée. Il y en a pour 100, peut-être 120 couverts. Du monde est attendu. De là où je suis, je n’entends pas les conversations mais je devine le tumulte et le stress des grands préparatifs. D’aussi loin que je peux l’être, je suis étrangère à toute cette agitation. Rien qu’à les entendre s’activer, cela me fatigue. Qu’ont-ils donc tous à courir, c’est insensé. Que suis-je donc en train de penser ?! Qui suis-je devenue ? Plus jeune, je me suis pourtant jurée de continuer à jouer, courir, crier et non pas à rester là, au calme, sur une chaise longue à l’ombre d’un arbre, même si c’est mon saule, loin de la frénésie telle une vieille femme aigrie. Je m’en veux. J’ai honte pour la petite fille que je discerne à peine depuis les souvenirs de mon enfance. Le sentiment de la trahir est fort. Vraiment je le pensais. Je la voulais, l’effervescence. Et aujourd’hui, je ne supporte plus les vieux qui cultivent les espoirs de la jeunesse insouciante devenus illusoires à leurs âges, à nos âges ; les jeunes dits matures aussi résignés que de vieux grincheux. Je n’aime pas les Peter Pan qui refusent de grandir et préfèrent vivre dans l’ignorance en croyant en la victoire des batailles non combattues. Tous ceux qui prônent le « c’était mieux avant » sans même l’avoir connu, en oubliant qu’aujourd’hui c’est bien aussi. Alors, sans dramatiser et eu égard, mesuré, à cette petite fille, à chaque âge son sage. Alors c’est vrai, j’ai vécu et je me suis fait avoir par le temps. J’ai oublié de le surveiller. Bon signe ceci dit. J’ai vieilli et mes habitudes aussi. À y réfléchir à deux fois, cela ne me déplaît pas tant que cela. J’ai vécu et bien vécu. Et lorsque je
repense à ces moments, mon cœur se serre de nostalgie et de crainte, fébrile, me demandant si c’est bien moi qui les ai vécus. Posant un regard étranger sur le bout de vie de cette petite blonde un peu maladroite ou sur cette adolescente exaltée, je tressaute me demandant si j’invente. Si proche et si loin. C’est moi avant ou une autre moi d’avant. Avant les larmes, avant les miracles, avant la peur, avant l’envie, avant les déceptions, avant les drames, avant l’angoisse. Ou, moins loin mais non moins étrangère, cette jeune adulte dans la force de l’âge, dit-on, que j’ai été mais que je ne suis plus tout à fait, qui croyait pouvoir se servir de son expérience pour se construire une vie meilleure, croyant toujours en l’avenir mais, à qui elle se le jure, on ne l’y reprendrait plus. Étrangère à ma propre vie, elle suit son cours, plongée dans l’illusion du pouvoir de ma volonté. Ne m’arrêtant qu’un temps, de temps en temps, le temps de voir le beau moment ou l’émouvant, mesurant le mauvais que je vivais. Mais rien que les moments frappés par la peine. Rien dans leur ensemble. Et aujourd’hui, c’est « cette petite fille a aimé » « cette adolescente a aimé et pleuré » « cette femme a espéré ». J’ai l’impression de les trahir. Je suis le millefeuille trop sec de toutes ces existences dont j’ai gardé les essentiels mais perdu les subtilités. Bilan ? Je ne saurais dire si je suis heureuse ou malheureuse. Longtemps j’ai cru ma vie malheureuse. Je n’en suis plus à comparer cette année passée avec la précédente. C’est réservé aux jeunes ; j’ai honte. Mon temps est plus distendu. Bonheur d’un instant ou bonheur de tout temps. Il y a ces purs bonheurs qui viennent s’inscrire jusque dans nos souvenirs les plus enfouis. Ceux que l’on sait et que l’on cultive jalousement pour en préserver l’exclusivité. Ceux qui traversent les âges sans se ternir et vieillissent avec nous pour tenir compagnie à nos vieux jours. Tous n’y parviennent pas. Des instants s’évanouissent dans la masse pour toujours, faux vrais bonheurs ou vrais faux malheurs, pour réapparaître inopinément mais bienheureusement, au hasard d’une pensée égarée. Des bonheurs retrouvés, revécus à travers le prisme du temps qui les colore de tons ignorés hier encore. Le bonheur est bien vivant. Autant le malheur se fait sentir dès l’instant présent, la survenance du moment, et n’est supportable que par la seule certitude qu’avec le temps il se fane ; autant le bonheur ne prend toutes ses teintes qu’en résistant au temps. C’est celui qui reste qui importe. Étrange et tellement frustrante la distance nécessaire pour apprécier le bonheur. Il faut qu’il soit passé pour être plus vivant que jamais. Il faut qu’il soit trop tard pour pouvoir dire « c’était bien ». Résignation. Voilà pourquoi beaucoup se laissent aller à la religion du « c’était mieux avant ». Trop tard pour le vivre, toujours la nostalgie du souvenir, jamais en phase. C’est ballot. Mais heureusement que ce n’est pas Lui qui s’évanouit en premier ; le temps serait difficile à porter. Il persiste, s’invite à votre table et dans vos lits, vous rappelle combien vous êtes aveugle et vous laisse ce goût amer de la frustration de n’avoir pas su le voir avant, tout en vous délectant de la certitude que vous l’avez connu. Et si la quête du bonheur est une constante, comment savoir ce qui restera ? J’ai essayé d’être heureuse, vraiment, sans compromission, juste du quotidien des rêves de cette petite fille que je fus, espérant que pour le moins, ses rêves à elle ne sont pas corrompus. Mes rêves. Il est aisé de rêver de tout et n’importe quoi mais le rendre réalité, quelle calamité ! Sans parler des faux rêves. Ceux que je croyais être miens, ceux qui
devaient me rendre heureuse. Erreur de rêve. Tromperie de rêverie. L’évidence me frappe. Le bonheur est bien la finalité et non pas toujours le rêve rêvé quand bien même il serait réalisé. Banalité? Et puis, il faut que je me rende à l’évidence. Je n’ai jamais su vouloir ; alors, comment espérer être heureuse si je ne veux pas ? Je n’ai jamais su ce que je voudrais être plus tard. Je n’ai jamais su ce que je voudrais ce soir. Je ne connaissais pas même mes petits plaisirs. De ces petites choses qui remplissent une vie et son quotidien au grand projet qui donnerait un sens à mon existence ; et l’existence, c’est long. Parfois... Remplir le quotidien par des petits plaisirs. Lire un livre ? Mais lequel ? Préparer un bon petit plat ? Mais lequel ? Encore que, manger seule restera toujours d’un ennui ! Et l’ennui fait vieillir ! Alors, aller à la piscine ou jouer au tennis ? Partir en voyage ou acheter une voiture ? S’acheter un pull ou des chaussures ? Indécision est mon nom ? Non ! dit la mauvaise foi...! En fait, très longtemps j’étais une inconnue à ma personne. Comme un œil suspendu qui observerait à distance cette petite personne se débattre contre... rien. Pitoyable ! Je préférais m’ignorer car je ne me comprenais pas moi-même. Avec le temps, j’ai pu établir que boire un verre de lait chaud avec du miel me fait sourire ; quelques épisodes de Friends pour saisir une occasion de rire. Écouter Brahms en plein orage, un vrai délice ; des manches retroussées sur les bras d’un homme, c’est trop sexy. Nager dans l’océan, nue bien entendue, sans jamais songer au retour ; lire au coin du feu avec une tarte au four. Boire de la caïpirinha et faire pipi dans le jardin ; rester sale du soir au matin. C’est la douche d’après qui me fait fantasmer ! Voilà quelques-uns de mes petits plaisirs que j’ai découverts avec acharnement et surtout stupéfaction. Vous le croirez ou non, mais il a fallu beaucoup d’investigations. J’ai dû me poser la question, la tourner et la retourner dans tous les sens ; faire des tests pour y trouver les réponses. À croire que j’avais été absente de ma tête tout ce temps durant. Il y a eu des échecs. Non je n’aime pas le beurre de cacahuète (même après un pot entier et encore moins après la crise de foie), ni les piscines, les toboggans ou les balançoires (je ne sais pas pourquoi. Peut-être la frustration de voir que, aussi loin que je veuille aller, je serais toujours bridée par la longueur de la corde). Je n’aime pas les feux d’artifice ni les chemises à manches courtes. Je déteste les hôtels 4 étoiles et les plages de palmiers, trop monotones et monochromes. Et ne criez pas au scandale, mais je n’aime pas non plus les Simpsons ou les clowns. Et encore moins les magiciens. Ces gens qui vous disent « oui bien sûr tout est possible... cool ! Mais il y a un truc... merde ! » Je déteste cette idée. En rompant l’absurde, ils brisent le rêve et donc mon bonheur potentiel. Malotrus ! Trop cruel et tellement raisonnablement mesuré. Le bonheur même potentiel doit être excentrique, fantastique, exorbitant, et avant tout indécent ! Sinon à quoi bon ? Et il ne peut souffrir de trucage, demi-mesure ou faux-semblant. Au vent, je réclame la tempête ! Définir et concrétiser mes projets pour ne pas rester dans ce vide abrutissant revenait à savoir qui je suis réellement, dans ma vie, ma vraie vie ; dans son unité, de l’enfance au présent, pour l’avenir. Tout faire pour ne pas ressentir l’ennui qui fait vieillir ni la culpabilité de l’inutilité. Et surtout savoir ce qui me rendrait
parfaitement heureuse. Non, pas « parfaitement » d’ailleurs. Quelle horreur. Juste heureuse. Pleinement et entièrement heureuse. Naïvement et foncièrement. Je le conçois, cela n’a d’intérêt que pour moi ! Alors il y a cette question. La question. La toute première fois qu’on me l’a posée, c’était sous cette forme. « Que voulez-vous faire plus tard dans l’existence ? » Je restais interloquée. Plus tard...? Il y a déjà maintenant ne pensez-vous pas ? Posée à 9 ans à peine, cette question m’a juste demandé d’envisager le double, je serais déjà vieille, le triple de ma vie, je serais décrépite ! À cet âge, elle ne veut rien dire en soi. Ayant une conception toute personnelle et relativement précoce de ce qu’est l’existence, la mort n’en est qu’une étape même ultime. La vie, la mort. La mort après la vie. Alors tout naturellement, j’ai répondu « mourir ». Cela ne l’a que moyennement fait rire. Ils m’ont crue dépressive alors que je me voulais expressive ; certes teintée d’un soupçon d’impertinence ! Il me restait à répondre à la question « Que voulez-vous faire plus tard ? », « Comment voyez-vous votre avenir ? » À question d’une absurdité absolue, réponse facile d’une logique toute relative. L’avenir je veux le conjuguer au présent. « Je ne veux pas le voir, je ne veux pas le faire ! Je veux le vivre ! » Là, j’étais insolente mais tellement sincère ! Voilà ma question cornélienne, dit le Normand. Il faudra que je songe à le remercier celui-là !Taff question, dirait son voisin le Grand-Breton. Mais c’est vrai, cette question n’a pour seul but que de faire travailler l’imagination. Et de l’imagination, j’en ai. Alors soit ! Qui n’a jamais cru être « à part », non pas comme la vinaigrette à sa salade, tels deux Mondes si éloignés l’un de l’autre qu’ils ne se rencontreraient jamais, mais comme le menu spécial d’un jour de fête ; voué à un destin d’exception ? La sœur de Jésus peut-être ? Prétention, certes, mais universelle, rassurez-moi ! En tout état de cause, j’espère ne pas être la seule à faire preuve d’une arrogance extrême. Oserais-je dire que c’est de leur faute avec leurs questions stupides ? Alors je m’excuse d’avance. Tour à tour je m’imaginais chanteuse, peintre, médecin, secrétaire, grand reporter, cuisinière, éboueur, photographe... peut-être ? Mais, j’en conviens, tout le monde n’est pas fait pour être reporter de guerre, chirurgien ou artiste peintre. Il a bien fallu faire un tri, même si, le plus souvent, c’est la vie qui s’en est chargée. Parfois, dans ma grande bonté, je répondais sauver des enfants ou marcher sur la Lune. Encore une fois, ma réponse était accueillie avec désapprobation. Au mieux j’obtenais des ricanements moqueurs, au pire des réprimandes d’adultes raisonnables, encore, empressés de me ramener à leurs côtés si bienveillants et de briser mes espoirs en pointant du doigt le caractère stupide et incongru, voire impossible de ma réponse. Et sa question alors ? Pourquoi poser cette question si ça n’est pas pour permettre aux enfants de croire en tout, même l’improbable mais non moins possible ? Ceux qui posent cette question jouent au magicien « Oui bien sûr, tout est possible, crois-le si tu veux, mais c’est un leurre ! ». Marchands de désillusions ou marchands de cailloux, c’est selon ! C’est la plus belle claque que j’aie prise dans toute ma vie. Pourtant j’en ai reçues ! Il y en a bien eu un au moins sur Terre qui a fait chacune de ces choses. Gandhi, ou l’abbé Pierre ont bien sauvé des enfants (et combien d’autres ?) et Armstrong a bien marché sur la Lune que je sache. Alors, pourquoi pas moi ! Oh et puis zut ! En désespoir de cause, autant répondre par l’absurde mais le plus pertinemment possible « Quand je serais grande, je voudrais être moi »... Je
sais... c’est facile ! Mais ils n’ont jamais rien trouvé à rétorquer et ont laissé tomber tout en se disant que j’étais un cas désespéré voué à un échec certain. Aujourd’hui, je crains qu’ils n’aient eu raison et je leur cède du terrain. J’avoue j’ai peur... Et je dois bien reconnaître qu’à l’usure, ils ont gagné, tous ces mécréants qui ne rêvent plus de rien. Je n’ai jamais rien fait de mes rêves. Je ne les ai jamais approchés, ni de près ni de loin. Je les ai juste oubliés ou troqués pour des rêves de seconde zone. « Oh ! Je rêverais d’avoir cette robe ! » … Pathétique, je sais. Alors, très longtemps, je me suis crue capable de rien. Est-il vraiment possible de n’être bon à rien, bon à personne ? Je ne sais pas vouloir, je ne sais qu’hésiter. Je ne sais pas penser, je ne sais qu’espérer. Je ne sais pas agir, je ne sais que gémir. Je ne sais pas parler, je ne sais que rêver. Non, même ça je ne sais pas ! Et me voilà fatiguée sans même avoir tenté. Et voyager. Parcourir le Monde. Trop compliqués, mes projets faisaient face aux réprobateurs (espèce particulièrement répandue), la mine déconfite, qui m’observaient en se demandant quelle mouche m’avait encore piquée. « Quelle étrangeté ! Et puis c’est compliqué... comment vas-tu faire ? Quel transport ? Mais tu veux aller où ? C’est compliqué, non ? Et puis... pourquoi ? » Pourquoi ? … Vraiment !? Pourquoi ?! Alors celle-là, je ne m’y attendais pas. Partir pour goûter, partir pour toucher, partir pour vibrer, partir pour m’échapper, partir pour partager, partir pour découvrir, partir pour sentir, partir pour vivre, partir pour revenir, partir pour... partir ! Il y en a tellement ! Pourriez-vous répéter ? Je ne comprends pas bien le sens de votre question... Je vous ai dit que je suis blonde ? Vénitienne, mais blonde tout de même ! La réponse s’impose d’elle-même, me semble-t-il... Partir. Puis revenir. C’est si simple. Suis-je donc vraiment la seule à avoir ce genre d’envie ? Mais je réalisai une chose importante par la suite. Voyager est affaire de solitaire. Les marins n’ont pas de marine, ou bien plusieurs, devant supporter la préférence et l’omniprésence de la belle bleue. Et au retour du voyageur, plus personne n’a de temps pour lui. Plus le temps d’appeler, plus le temps d’écrire, jusqu’à ne plus avoir le temps d’écouter. Le monde n’attend pas. Que je déteste cette excuse ! « Oh désolé je n’ai pas le temps ». C’est qui tous ces gens en mal d’organisation ?! Si tu n’as pas le temps, c’est que tu ne veux pas. Le temps, ça se prend. Ce n’est qu’une question de choix ! Bref ! De toute façon, ce sont les mêmes qui posent les questions susmentionnées. Mais quoi qu’il en soit, le Monde continue et se passe de lui. Au risque de ne plus exister pour lui. Tout ce qu’il est disparaît de la face de ce Monde. De son Ancien Monde. Celui de l’immobilisme et de la sécurité. Ce ne sont pas seulement des mots, c’est un trait tiré sur le voyageur qui a renié un Monde auquel il n’a jamais appartenu. Le Monde a réellement continué de tourner sans lui. Et en reviendrais-je vraiment plus heureuse si je suis seule ? Avec toutes ces images, tous ces nouveaux regards, finalement éphémères, me sentirai-je mieux sur Terre ? Mieux intégrée ou simplement totalement et irrémédiablement isolée ?
Carsijesuis«àpart»,suis-jesûredenepasvouloirenfairepartie?
Carsijesuis«àpart»,suis-jesûredenepasvouloirenfairepartie? Le sentiment que je tentais l’impossible. La poule ne prendra jamais le thé avec le perroquet. Moi et eux. Mais comment leur en vouloir ? Parce que je veux leur en vouloir ! Suis quand même exclue ! Si je veux partir, c’est bien parce que je ne me sens pas des leurs. Leurs angoisses sur le prix de l’essence, le choix impossible entre les forfaits de téléphonie mobile, les interrogations sans fin sur les avantages et inconvénients du bouquet satellite ou de la TNT, avec ou sans internet, mini forfait et maxi frais, iPod, iPhone, iPad et autres aïe me font ouille aux oreilles. Le temps d’y penser et je suis déjà périmée. Quelle voiture acheter avec un Tom Tom qui aura l’insolence de me couper la parole et avec qui je suis susceptible de m’engueuler à chaque instant ? Toutes ces questions qui, de toute façon ne m’intéressent pas le moins du monde, et me voilà en train d’argumenter avec ma propre voiture. Ni snobisme ni arrogance juste du désintérêt. Ce n’est pas plus compliqué. J’ai un vélo qui marche à la force de mes mollets et non seulement il n’a pas l’insolence de m’interrompre dans mes pensées pour me donner un ordre que de toute façon je ne suivrai pas, mais en plus il me donne bonne conscience et des fesses en béton ; du moins j’espère ! Un téléphone carte prépayée qui ne me facture pas des minutes non consommées, 10 chaînes de télévision qui m’arrivent de je ne sais où, et le seul bouquet que je connaisse est celui que j’ai mis dans mon vase ! N’ayant pas besoin de plus, je n’en veux pas plus. Inadaptée très certainement. Et je préfère. Il y a des décalages plus vastes encore que les océans. Personne ne veut de ce Monde aux dimensions démesurées, où la vodka est plus vitale à la santé mentale que l’eau à la vitalité de l’âme. Où l’on abandonne la craie pour les pistolets, où l’on se bat pour l’or noir et l’or jaune dans une mare rouge sang négligeant l’or vert et souillant l’or bleu. Où l’on s’extasie des prouesses technologiques et génétiques, où l’homme préfère jouer à Dieu apportant des modifications significatives aux humains déficients échappant à la sélection naturelle tout en pleurant l’époque où la nature faisait son tri du plus fort, offrant un Monde nouveau à deux vitesses et deux espèces, où l’on n’est plus à rechercher les OGM dans les légumes, mais distinguer l’humain modifié du 100 % bio. Préparez-vous ! Nous allons tous passer à la caisse, car le jour où les poules auront des dents est arrivé ! Vais-je trop loin ? L’homme bionique ne l’est plus. Trop vite ; ceux-là mêmes qui prônent l’indispensable preuve scientifique pour s’opposer aux intuitions et à la perception qui les encombrent sans pour autant attendre les conséquences de leur manipulation, trop pressés de faire la part belle au nouveau prix Nobel. Criminels des temps modernes, victimes de leur suffisance, seule avec mes idéaux dans un Monde que je ne connais pas et qui ne me reconnaît pas. Le vrai problème n’est pas de partir mais de revenir avant qu’il ne soit trop tard, avant que le décalage ne se creuse en un abîme sans fond pour un voyage qui ne se ferait qu’en aller simple. Il n’y a que la SNCF pour brader des allers-retours. Dans la vie, il n’existe que des allers simples. Voilà pourquoi, une fois partie, je savais ne plus pouvoir revenir et finirais seule. Finir seule... À partir seule, je craignais de vivre seule et mourir seule. Je ne veux pas partir pour fuir. Ni pour m’isoler. Et au final être ce que je refuse, prisonnière d’un monde solitaire et étrangère au monde. Je ne le sais que trop bien. Mon cœur angoissé ne le sait que trop bien. Alors j’ai abandonné. J’ai préféré lui donner une chance de me reconnaître et de le connaître. Qu’à cela ne tienne ! Seule peut-être,