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Malheur et Poésie

De
414 pages

J’ai trente ans, et je suis né a Paris. Quelques mois après ma naissance, qui avait failli causer la mort de ma mère, je fus confié aux soins d’une marraine, et, par elle, emmené à Fontainebleau qu’elle habitait. Je passai là les sept premières années de ma vie, comblé de jouets, de caresses et de liberté : folles et douces choses d’enfance dont j’ai trop dû me souvenir !

Quelques personnes aisées, et du meilleur ton, composaient notre voisinage.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Hippolyte Raynal

Malheur et Poésie

PRÉFACE

Pliant sa tente, où le berçait l’orage,
Quand le Simoon 1 a dévasté les champs,
L’Arabe, au Caire, apporte son bagage
Et sur la place il l’expose aux marchands.
A son désert, pour un temps il renonce :
Ainsi que lui, moi jé fais, humble auteur !.
Je viens m’asseoir au bazar de l’Annonce,
Qui veut de moi ? Je cherche un éditeur.

 

J’ai peint ma vie : et Dieu, qui les sait toutes,
M’a mis sur terre, hélas ! pour y gémir.
Trente ans de pleurs, dont j’ai compté les gouttes,
Feront souvent soupirer et frémir.
Parfois aussi, de ma touchante prose,
Sort un parfum doux et consolateur :
Sur un tombeau c’est la feuille de rose.
Qui veut de moi ? Je cherche un éditeur.

 

Coupable, un jour, d’un horrible courage,
Je ne tais point ce que ma main osa.
Les Philistins me prodiguaient l’outrage,
Et j’ai brisé les portes de Gaza.
Conduit par eux au pilier de l’arène,
J’allais sur moi broyer le spectateur ;
Mais j’ai prié.... Dieu m’a ravi ma haine !
Qui veut de moi ? Je cherche un éditeur.

 

Quelques accords d’un abrupte génie,
Tous, d’innocence et de liberté chauds,
Diront, enfin, si dans l’ignominie
Je me vautrais à l’ombre des cachots.
Jamais captif, avili par ses chaînes,
Ne tint la lyre avec tant de hauteur.
On put tarir mais non souiller mes veines.
Qui veut de moi ? Je cherche un éditeur.

 

Qu’il vienne donc celui que ma voix touche,
Et puisse-t-on protéger ce début !
Depuis un an, j’encourage ma bouche
A rendre en miel l’absinthe qu’elle but.
Si mon espoir n’a pas le sort funeste
Du fruit précoce avorté dans sa fleur,
Je redirai : du miel encore me reste :
Qui veut de moi ? Je cherche un éditeur.

CHAPITRE I

J’ai trente ans, et je suis né a Paris. Quelques mois après ma naissance, qui avait failli causer la mort de ma mère, je fus confié aux soins d’une marraine, et, par elle, emmené à Fontainebleau qu’elle habitait. Je passai là les sept premières années de ma vie, comblé de jouets, de caresses et de liberté : folles et douces choses d’enfance dont j’ai trop dû me souvenir !

Quelques personnes aisées, et du meilleur ton, composaient notre voisinage. Tantôt chez l’une d’elles, tantôt chez l’autre, toujours chéri, partout fêté, jamais contraint. je pris sans doute à cette époque la funeste habitude de suivre ma fantaisie, quelle qu’elle fût, et celle plus pernicieuse encore de changer incessamment de volonté.

Il est vrai de dire que souvent je voulais le bien, mais parfois aussi je voulais le mal ; et c’est alors qu’il fallait me voir user de l’empire que j’exerçais sur la faiblesse de ceux qui auraient pu me contenir. J’obtenais ordinairement si bon parti de nos situations respectives, en faveur de ce que j’avais résolu, que le résultat de mes fautes ne différait guère de celui de mes belles actions. On finissait toujours par applaudir ce que l’on se plaisait à nommer ma gentillesse, et, selon que j’avais opéré, mon mérite était double ou mes torts étaient nuls.

Un de mes fréquents écarts, par exemple, consistait à me détourner du chemin de l’école, pour prendre celui de la forêt au milieu de laquelle la petite ville de Fontainebleau est bâtie. Muni de mes provisions du jour, j’aimais à m’enfoncer dans le bois, seul, sans importun, sans contrôleur de mes caprices. J’allais pour aller ; remuant à grand bruit les feuilles sèches, ou marchant paisible dans les sentiers sableux. Je rêvais. A quoi ? Je l’ignore ; mais je rêvais et me trouvais bien. Quelquefois je courais ainsi toute une journée, gravant mon nom sur tous les troncs d’arbres, des hêtres surtout dont l’écorce mince et blanche est d’une facile incrustation ; puis je cueillais des mûres ; je cherchais des oiseaux, des mousseroles : que sais-je ! ou bien je faisais un arc avec une branche et la ficelle de mes livres de classe ; j’armais mes flèches d’une épine ; et, chasseur belliqueux, j’appelais fièrement une bande de loups. Il me semblait qu’un seul de ces animaux n’aurait pu suffire à mon courage.

La nuit venue, il fallait rentrer. J’arrivais au logis, pourvu d’une fable ou d’assez d’assurance pour avouer mon escapade ; et le lendemain, suivant mon humeur, j’étais, de nouveau, studieux ou vagabond.

Un soir, soir fatal ! comme par pressentiment, j’étais triste en revenant de l’école. Je trouve ma bonne marraine qui venait à ma rencontre : elle paraissait avoir beaucoup pleuré. Dès qu’elle m’aperçut :

  •  — Nous allons nous quitter, mon ami, me dit-elle la voix pleine de sanglots ; ta mère te redemande ; dans deux jours nous partons pour Paris.

A Paris ! oh tant mieux ! tant mieux ! m’écriai-je en sautant de joie ; à Paris ! quel bonheur !

  •  — Tu ne m’aimes donc pas Hippolyte ?
  •  — Oh ! sir, ma marraine, je t’aime on ne peut plus !
  •  — Mais je te répète que nous allons nous quitter.
  •  — Je t’écrirai tous les jours.
  •  — Est-ce donc la même chose pour toi ?
  •  — Non ; mais c’est égal.
  •  — Ingrat ! reprit ma marraine, en repoussant ma main qu’elle avait saisie, je craignais de te rendre malade à la nouvelle de notre séparation ; je te croyais un bon cœur, ajouta-t-elle, tu m’as bien cruellement trompée !

Pauvre femme ! pour donner le change à sa douleur de me perdre, elle interprétait bien plus faussement encore mes éclatantes démonstrations de plaisir. Certes je la chérissais de toute la puissance de mon âme d’enfant ; mais, c’est qu’à la nouvelle d’un long voyage de quinze lieues, je m’en étais rappelé d’autres plus courts, et pendant lesquels ma marraine me donnait d’un excellent gâteau qu’elle feignait de trouver dans les poches de la voiture. C’était l’espoir de manger de ce gâteau qui me tenait, et non l’ingratitude. C’était là le secret de mes malencontreux transports ; et cependant leur motif était si strictement puéril, qu’alors même j’aurais eu honte de l’avouer.

J’appuie sur ce fait pour prémunir les parents, auxquels mon histoire peut n’être point inutile, contre les jugements qu’ils accueillent ou portent eux-mêmes, d’après les dispositions apparentes du jeune âge. L’enfance, plus riche, en général, de moyens physiques que de combinaisons de sentiments, abonde en mouvements imprévus, louables ou vicieux, mais toujours irréfléchis, qu’il faut bien se garder de prendre à la lettre, les inductions qu’on en tire ayant nécessairement pour base une expérience que l’enfant n’a pas.

Cette observation acquerra plus de gravité quand on saura qu’à propos de la friandise dont, par parenthèse, je fus privé pendant le voyage, la première confidence de ma marraine à ma mère fut que je n’aurais jamais d’attachement pour personne ni pour rien.

Arrêt étrange, incroyable de légèreté, conçu par dépit, prononcé de même, et qui, néanmoins, attendu la solennité de la circonstance et de l’accusation, contribua beaucoup à m’aliéner le coeur de ma mère, aux yeux de laquelle je passai trop long-temps pour être inaccessible aux tendres émotions de la reconnaissance et de l’amitié.

D’autant plus qu’une fois ma marraine partie, me trouvant, en quelque sorte, isolé au sein d’une famille que je n’avais jamais connue, je ne cessais de regretter amèrement mes intimités de Fontainebleau.

Constamment occupés d’entreprises commerciales, mon père et ma mère ne m’excluaient pourtant pas plus que trois frères qu’ils m’avaient donnés, des témoignages de leur affection ; mais le partage et la rareté de ces témoignages mêmes me les rendaient insuffisants.

Qu’était-elle devenue, ma bonne marraine, avec sa profusion de baisers de toutes les heures, ses milles soins pour ma toilette, nos joyeux repas du soir, et ces lentes promenades où, quand elle était lasse, elle s’appuyait sur moi ? Et le vieux père Sornet, et sa merveilleuse lanterne magique composée exprès pour mes récréations du dimanche et du jeudi ? La veille de sa fête je ne lui réciterais, plus de compliment, au pauvre homme ! Et madame Piquot, ses souliers pointus, sa canne d’ébène, ses dragées et le manchon dont elle se plaisait à me couvrir les yeux ? Et le bon M. Dufour, le preneur de fretin et d’anguilles : il pécherait tranquille désormais ; je n’éboulerais plus la terre sous sa ligne et je ne ferais plus de ronds dans l’eau ; mais il ne m’aurait plus pour porter sa calebasse et son panier ! Et mon Adèle, sa nièce, ma jolie fiancée, ma bonne amie de cœur, comme elle devait être triste de ne me plus voir !. Déjà, de même que nos espérances enfantines, les fleurs de notre jardin avaient dû mourir ! Et mon immense forêt, mes hêtres signés de mon nom, ma mousse, ma bruyère, mes genêts, mes cailloux de la montagne pierreuse, mes pins du carrefour de Saint-Harem, mes arcs, mes flèches, mes rochers, mes loups, tout mon Fontainebleau enfin, qu’étaient-ils devenus !

Plus rien, absolument rien de tout cela, rue Cléry, dans la grande ville : ordre, sécheresse, stérilité. Classe le matin, classe à midi, classe le soir ; des livres partout, des. chiffres auprès ; des tapes quelquefois : du pain sec souvent et du chagrin toujours !

C’est que je n’étais point né pour vivre sous l’insupportable tyrannie de devoirs à remplir sans compensation pour la peine qu’ils ont coûtée ; c’est que j’étais du nombre des enfants que l’esclavage absorbe et que la rigueur tue.

Mon naturel était assez heureux pour que l’on ne dût point désespérer des penchants auxquels il m’entraînerait si l’on me laissait libre. Il en fut autrement. Une juste et complaisante appréciation de mon caractère m’eût sauvé ; trop de sévérité me perdit.

Aussi bientôt la vie me parut insupportable autant que je me l’étais rendu moi-même aux autres ; puis je tombai malade et risquai de mourir.

C’eût été finir à point. Lorsque la fièvre chaude me prit, je pouvais avoir dix ans ; je n’avais fait de mal à personne ; mon ciel se couvrait : la tombe m’eût mis à couvert des affreuses tempêtes qui m’assaillirent plus tard !

J’ai souvent médité sur cette permission de Dieu qui me conserva le jour.

Il me souvient que c’est dans l’intervalle des paroxysmes de ma maladie, que je retrouvai ma marraine. Elle était accourue en apprenant mon danger. Sa présence influa considérablement sur ma guérison. Elle ne me quittait pas un instant, se disputait avec ma mère pour me veiller la nuit, et l’emportait souvent dans ces débats de tendresse qu’elle poussait jusqu’à l’opiniâtreté. Pendant nos conversations et nos épanchements nocturnes, elle put voir si je l’aimais.

Quand je fus entièrement rétabli, on éleva la question de savoir ce que l’on ferait de moi. Ma marraine opina pour que je fusse mis en pension hors de la capitale. Elle avait touché du doigt ma plaie : elle voulut la fermer. Prenant en considération le fâcheux état des affaires de ma famille, elle offrit de payer mes frais annuels de subsistance et d’instruction : ma mère se réserva ceux de mon entretien.

Un mois après ces arrangements j’entrai au pensionnat de M. Humbert à Vincennes.

J’y restai deux ans.

Les désastres de 1815 arrivèrent. On sait combien de maisons furent écrasées par la chute du colosse Impérial : celle de mon père fut du nombre. Il avait possédé 200,000 fr. de fortune : tout lui fut enlevé. Ma bonne marraine perdit aussi beaucoup.

Je revins à Paris.

Comme on le voit mon éducation ne pouvait pas être fort avancée.

Je trouvai tout cruellement changé dans la maison paternelle. Plus rien de l’ancienne aisance ne s’y faisait reconnaître. Plus de ces larges tableaux de Tancrède et d’Armide, d’Herminie et les bergers. Plus de lourde pendule au cylindre en cristal, plus d’argenterie, plus de, bijoux. Ma mère était sérieusement occupée à coudre quand je me précipitai dans ses bras. Elle me reçut d’abord avec effusion ; mais, bientôt, réfléchissant ou que j’allais devenir un fardeau de plus pour elle ou qu’elle ne pouvait plus rien pour moi, je la vis pleurer en m’examinant. Sans pénétrer le motif de ses larmes, elles me tombaient toutes dans le coeur : je pleurai aussi. Ma sensibilité parut lui faire du bien.

Mon infortunée mère ! Maintenant que je sais ce que la vertu coûte, je ne saurais trop admirer le sublime courage qu’elle avait déployé lors de sa transition subite de l’opulence à la misère. Seule pour sa famille, mon père n’ayant point d’emploi, depuis près d’une année elle travaillait à des ouvrages de mode nécessitant les plus coquettes opérations de l’esprit, et nourrissait, avec son bénéfice elle, mon père et quatre enfants. Jeune et fort belle encore, elle avait dit un éternel adieu aux agréments de la vie et du monde. Austère comme sa destinée, le sourire s’était fané sur sa bouche pour n’y jamais refleurir. Et elle ne murmurait pas ; et elle souffrait noblement, elle qui jusque-là n’avait connu que les beaux jours ! Je dirai plus : avant les leçons de l’adversité, peut-être n’était-elle mère qu’en qualité de femme ; le malheur grandit son âme de femme de toute la qualité de mère. Il vint des jours terribles où, chez nous, le pain dut se peser à l’once : le plus fort poids ne fut jamais pour elle qui tenait et remplissait la balance.

A ce propos il me revient un trait qui nous a sans doute valu bien des grâces devant Dieu. Que l’on m’en permette le court récit : c’est le premier acte de mon existence qui m’ait fait honneur !

C’était un soir : j’arrivais de je ne sais où ; bref je mourais de faim. Je frappe ; ma mère vient m’ouvrir.

Nous étions en position de nous comprendre.

Sans plus de paroles :

  •  — Tiens, là, vite, me dit-elle en m’indiquant le buffet.

Je m’élance.

J’aperçois mon second et si nécessaire repas de la journée : un morceau de pain sec, petit, isolé ; tranché net comme avec un rasoir ; pas une miette autour. J’allais le saisir : je regarde ma mère. Elle s’était remise à sa lampe ; mais dans une attitude autre que celle qu’elle prenait ordinairement. On aurait dit qu’elle cherchait à ne me voir ni m’entendre manger. Le ciel m’inspira : je devinai tout. Aussitôt, recueillant mes forces , plaçant pour ainsi dire mon cœur dans mes entrailles, et m’étourdissant comme pour un suicide : — Je sors de dîner avec mon oncle que j’ai rencontré près d’ici, m’écriai, je en me sauvant dans la chambre où je couchais ; bonsoir, maman ; dors bien !

Et, regardant alors par l’entre-baillement de la porte, je vis ma mère, étincelante de vivacité, s’emparer du morceau de pain qu’elle me réservait, et le dévorer en y mêlant des larmes !

Elle n’avait pris aucune nourriture depuis la veille.

Je suspends ici cette narration ; car si j’ai vieilli rapidement, mon récit ne peut aller de même.

Intus et in cute fut l’épigraphe que Jean-Jacques Rousseau prit en publiant ses Confessions : en dedans et au dehors doit être la mienne.

Or, pour remplir les conditions qu’elle m’impose, ne pouvant compter sur les incidents d’une vie toute d’intérieur, je vais essayer d’y suppléer en copiant le texte sacré de ma nature d’homme. D’ailleurs, plus j’avance, plus mon histoire m’afflige et m’effraie. Le torrent de mes jours, souvent taché de vase à la surface, ne laissera bientôt plus visibles les sources pures qu’il contient encore et que rien n’a pu jamais altérer : j’ai besoin de m’y retremper avant ; de poursuivre.

Les pénibles aveux sont rares ; on leur doit un dédommagement.

Je demande que celui qui me sera dû se convertisse en indulgence pour la gêne que fait éprouver un parleur qui nous entretient de soi.

Et puis ma situation est neuve ; je ne suis pas d’un commun exemple. Qui sait si les déductions auxquelles mes confidences peuvent donner lieu ne deviendront point profitables aux intérêts de la justice et de la vérité ? Par exemple, je demande que l’on croie à mes discours ! On ne me le refusera pas, je l’espère, si l’on veut considérer que ce que j’ai à dire n’est point obligatoire, et qu’en définitive j’ai plus de mal que de bien à trouver en ma personne et mes actions.

CHAPITRE II

Il me semble que j’étais né bon : les temps m’ont perverti. J’ai l’âme fière toujours ; orgueilleuse quelquefois. Toute espèce de joug me révolte et me pousse à m’insurger. Je ne conçois pas de plus ardent vouloir que le mien, dès le moment de son premier feu ; mais je ne suppose pas non plus qu’il en puisse être de moins durable. Mon énergie, excitée par l’expectative d’un grand obstacle à vaincre, acquiert tout à coup le développement de ses forces, et se pose hostilement dans l’arène ; mais, abusant trop tôt de ses facultés, elle se précipite sur l’ennemi, le renverse, ou cède immédiatement la place, satisfaite qu’elle est de n’avoir pas manqué de cœur. Même fougue pour une autre lutte, même issue. Une défense d’inertie triomphe toujours de mon emportement. Cette faiblesse, cette versatilité de mon caractère, viennent sans doute des chocs douloureux que sa raideur m’a fait d’abord encourir. Menacé jeune par de rudes événements, et ne voulant point rompre à leur brusque approche, tout en continuant de les attendre ou de marcher sur eux, j’ai fini par prendre sur moi de me retirer après une secousse, si la résistance devait être longue et périlleuse. C’est ce mode insidieux d’attaque et de retraite qui, joint à ma morgue originelle, me rend propre à un coup de collier comme impuissant à soutenir un combat.

Ainsi de toutes mes actions, soit en bien, soit en mal.

On ne peut guère être moins ambitieux que je ne le suis. N’ayant jamais rien possédé, je ne désire posséder rien. Aussi suis-je d’une incurie au-delà de toute expression. Insoucieux et sombre, grave et fantasque, capricieux et sévère, égoïste et généreux, les contrastes se heurtent en moi. C’est seulement près d’un extrême qu’on me trouve. Ceux qui ont le bien pour perspective me complaisent surtout. J’ai le cœur ouvert aux émotions vives, rapides et profondes. Rarement je suis ému de peu et je pleure : les ruines ne suintent plus ;

Je ne me sens pas capable et digne d’être un excellent ami. Pour croire à la vertu des autres il faut croire à la sienne ; et point d’amitié sans vertu : car les liaisons des méchants et l’amitié des hommes de bien n’ont que la vertu pour différence. Je vaux mieux pour l’amour ; passion de tous ; complément de tous les souhaits ; enthousiaste sentiment plein de désordre, d’élévation, de vigueur, de plaisirs et de larmes. Entre le soupir qui commence la vie et celui qui la termine, je ne verrais rien qui en valût un autre si ce n’était l’amour.

La reconnaissance est un mérite que je ne sache ni pouvoir m’attribuer ni ne point avoir. Je ne perds jamais le souvenir d’un bienfait de quelque part qu’il me vienne ; mais par une bizarrerie inconcevable, je sépare ordinairement le bienfait du bienfaiteur, et j’honore l’acte aux dépens de l’homme.

Serait-ce à cause d’un méprisable orgueil que je ne m’avoue point, et qui m’empêcherait de me reconnaître l’obligé d’autrui ?

Je ne le pensé pas.

C’est plutôt pour jouir pleinement d’une vertu dont j’ai été l’objet et que j’admirerais moins en la conservant associée à l’être qui l’a produite ; car ma perversité personnelle ou ma funeste défiance du cœur humain me fait regarder les hommes, en général, comme incapables de quoi que ce soit de parfait. A défaut de l’action je soupçonne les motifs. Et pourtant, l’aspect d’un ingrat me blesse, et j’ai fait l’expérience de la bonté sentie et désintéressée de plusieurs personnes !

Comment expliquer cette contradiction ? Ma haine de mes propres vices peuplerait-elle pour moi le monde de vicieux ? Voudrais-je la reconnaissance trop sublime ? ou ma coutume d’apprécier les hommes moins en raison du bien qu’ils font que du mal qu’ils peuvent faire me tromperait-elle ?

Peut - être.

J’y réfléchirai. Quant aux femmes, je ne voudrais point changer d’avis à leur égard. Je les prétends meilleures que nous. Malheureusement elles sont de notre fragile nature ; mais elles sont douces, bonnes, consolantes, faibles. Il n’est pas une de leurs qualités que je n’exalte, pas une de leurs erreurs que je n’excuse en la déplorant. Toujours pour elles estime, penchant, sympathie. Dans toutes mes catastrophes, dans toutes mes douleurs, je n’ai jamais rencontré de femmes qui se plussent à me tourmenter. Ma constante sensibilité pour elles ne pouvait pas s’amoindrir.

Ensuite je les ai tant rêvées que je les ai divinisées eu quelque sorte.

Je crois avoir plus d’intelligence que d’esprit et plus d’imagination que d’intelligence.

Ma pensée, chaleureuse et féconde, peut tout embrasser, tout concevoir ; mais l’immense foule d’écarts auxquels elle se livre en montant, la fait redescendre tellement déguisée qu’en cet état je ne la reconnais plus. Alors je la nie et la rejette jusqu’à ce que le temps l’ayant dépouillée et me la restituant nue, je la ressaisis et lui impose une destination.

Il se pourrait que j’eusse le jugement faux. Ma manière d’envisager les choses ne ressemble guère à aucune autre, et le sens général passe, d’habitude, pour être le sens commun. Les grandes combinaisons me sont familières ; mais comme la ténacité qu’elles exigent me rebute, le crayon me tombe volontiers de la main quand l’esquisse est à peine figurée.

Ayant plus étudié les hommes séparément qu’en masse, je suis peut-être savant sur le compte des uns, tandis que je ne sais presque rien de l’autre. Qu’un individu s’offre en ma présence, je m’insinuerai jusque dans ses moindres fibres ; mon œil inévitable pénétrera tous les mystères de sa double organisation, et rarement il me quittera sans être irrévocablement jugé ; mais qu’une nation, qu’un peuple soit soumis à mon examen, je me repose sur trop de têtes, ma vue s’embrouille ; je m’y perds.

Pouvant braver l’opinion, je la redoute. Je me suis créé des sphères vastes, inconnues et merveilleuses où les éclats de sa voix ne m’atteindraient certainement pas : cependant j’aime mieux son sourire que sa colère. C’est une maîtresse avec laquelle je me suis brouillé et qui m’a fui. Je la cherche et la redemande à tous.

  •  — L’avez-vous vue passer ?

M’aime-t-elle encore ?

Vous a-t-elle parlé de moi ?

C’est en ces mots que je m’en informe : non pas en me prosternant toutefois ! mais le visage inquiet, languissant, passionné.

Il est facile de voir qu’une de ses caresses me rendrait la vie ; mais mon regard brillant ajoute que je ne l’accepterais point au prix d’une humiliation.

Ceci est le dernier trait de mon caractère et celui par lequel je devais finir.

Fidèle à ma promesse, maintenant que je viens de me montrer, sinon ce que je suis, du moins ce que je crois être, si l’on veut joindre aux indications morales que j’ai tracées une complexion haute et robuste, une voix forte, un front pâle, une physionomie correcte, des nerfs extrêmement irritables et un asservissement prodigieux aux influences climatériques, je n’ai plus qu’à reprendre mon récit au point où je l’ai laissé, L’homme est à peu près connu.

Retournons donc sur nos pas. Je continuerai de marcher en racontant. Parfois sans doute je me baisserai sur le chemin ; mais que l’on me. le pardonne : en revoyant l’empreinte de mes petits pieds nus, je ne puis m’empêcher de m’attendrir en songeant que ce n’était point au mal qu’ils allaient, et que c’est là qu’ils ont été contraints d’arriver !

CHAPITRE III

J’avais douze ans, on me mit en apprentissage. Le besoin de se débarrasser de moi ne permettant pas à mes parents d’attendre ou de consulter mon goût, je fus tour à tour et sans fruit, tailleur, ébéniste, fabricant de peignes, tire-soufflet, gantier, forgeron et clerc d’avoué.

Cette dernière profession était, comme on le pense bien, la seule qui eût quelque rapport avec mon tour d’esprit et le commencement d’instruction que j’avais reçue ; aussi m’y livrais-je de tous mes moyens, quand l’insuffisance. de mes gages et le dénûment de hardes pour me vêtir convenablement, me firent remercier de mes services, et de nouveau retomber à la charge de ma mère.

Ce ne fut pas pour long-temps.

Un beau matin, à la pointe du jour, par un gai soleil de-mai, je me lève tout inspiré.

J’avais rêvé de Fontainebleau.

J’accours dans la chambre à coucher de mes parents. Ils dormaient : je les éveille.

  •  — Je pars, leur dis-je.
  •  — Où vas-tu ?
  •  — Je n’en sais rien ; mais je pars. Je né puis plus demeurer ici. Nous sommes malheureux ensemble, vous le serez moins quand je n’y serai plus. Je trouverai bien à vivre. Embrassez-moi ; ne vous tourmentez pas, et adieu !
  •  — Enfin que veux-tu devenir ? Explique-toi.
  •  — Je veux quitter Paris, chercher une place et en trouver une. Je me ferai domestique ou j’enseignerai la lecture aux fils des paysans.
  •  — Et si personne ne t’accueille ?
  •  — Je mourrai : bon débarras ! Au surplus, grondez-moi, battez-moi, attachez-moi ; à moins de me briser les membres vous ne pourrez pas me retenir. Mon parti est pris, ajoutai-je en frappant du pied et versant une larme de satisfaction héroïque.

Comment agir en pareille circonstance quoique l’on soit mère ? J’étais là, les bras croisés, la mine résolue.

J’étais là, mes autres frères aussi. Eux, couchés, dormant, près de s’éveiller pour demander du pain. Je n’en demanderais plus moi ; et tout donnait à croire que je n’en manquerais pas : il en faut si peu pour vivre ! D’ailleurs, j’avais une figure intéressante, du babil et quelques petits airs vaniteux qui ne me déparaient point : que pourrait-il m’arriver de mal. Jeune, honnête, inoffensif ?

Hélas ! que de considérations étouffe la misère ! Sans plus réfléchir on détourna les yeux après m’avoir pressé sur le cœur.

Je partis, pourvu d’une chemise de rechange et d’une pièce de trente sous : somme égale à celle qui restait à la maison pour la consommation du jour.

O liberté ! Douce et terrible enchanteresse, toi qui, punissant des faveurs que tu prodigues, par l’excès de ces faveurs mêmes, énerves et assassines de baisers ceux que ta beauté fière à séduits ; pour me prostituer tes chaudes étreintes, ne pouvais-tu pas attendre que ma virilité te valût des prémices d’homme ? Mais non : elle me prit fol enfant, m’enleva sur ses ailes, me jeta sa chevelure à caresser, me parfuma de ses soupirs, m’inonda de ses délices ; et quand je sommeillais, épuisé d’énergie, elle s’éclipsa : je ne la revis, plus.

J’ouvrais les yeux dans une prison !

Trois jours après mon départ de Paris j’arrivai à Fontainebleau. Depuis quelques mois ma bonne marraine ne l’habitait plus. Je savais qu’elle s’était fixée à Sezanne et je m’étais bien promis de m’y rendre dans le cours de mes voyages ; mais, avant tout, j’avais voulu revoir ma ville nourrice où de grands arbres m’avaient servi de hochets. En y entrant la tête me tourna. Je me mis à courir par les rues, haletant de joie et de fatigue, chargé de sueur et de poussière, l’âme éperdue de bonheur et d’espoir. Adèle, Adèle ! Père Dufour ! Père Sornet ! Mère Piquot ! m’écriai-je, me voici ! votre bon ami vous revient ! Ouvrez-moi tous vos bras ! Je suis grand garçon aujourd’hui : vous me trouverez lourd ; n’importe ! Prenez-moi ! Portez-moi !

Pauvre enfant ! Je m’arrête rue Saint-Méry. D’abord je flotte incertain sur le choix de la maison qui me verra la première. Enfin je me décide pour celle du père Sornet. Je frappe : personne ! Je passe à une autre, c’était chez madame Piquot. Une étrangère vient m’ouvrir.