Marcel Aymé devant l

Marcel Aymé devant l'Histoire

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236 pages

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Voici, enfin, une étude historique très documentée de l'évolution politique de Marcel Aymé tout au long de sa vie (1902-1967). Des hommes de lettres, à la fois juges et partie, des universitaires hâtifs ou des documentalistes mal informés en ont souvent fait un homme de droite, voire un collaborateur. Or, la vérité est autrement plus complexe. Cet essai, riche en informations et absolument passionnant, est un document indispensable aux hommes et aux femmes de bonne volonté qui ont le souci de l'honnêteté intellectuelle.


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Date de parution 05 janvier 2017
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EAN13 9782414005413
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Langue Français

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Cet ouvrage a été composér Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
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ISBN numérique : 978-2-414-00539-0
© Edilivre, 2017
Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire. Voltaire
Avant-propos
Quand on connaît bien l’œuvre d’un auteur et sa vie, on est toujours agacé, irrité ou révolté de lire certains jugements hâtifs de journalistes, de prétendus spécialistes d’histoire ou… des commémorations nationales. On s’indigne, on prend la plume pour envoyer aux intéressés des lettres caustiques, voire blessantes et puis, le temps passe. On finit par se dire que tous ces gens ne connaissent peut-être pas véritablement l’écrivain en question et qu’ils sont passés à côté de certains textes. On a eu beau les publier, ils ne sont peut-être pas parvenus jusqu’à eux. Même un Académicien français qui écrit un volume pour tenter de disculper son père, ce qui est louable, peut avoir quelques lacunes dans ses connaissances littéraires. On peut imaginer aussi qu’il a manqué de temps ou de curiosité intellectuelle pour savoir exactement quelle avait été l’attitude de Marcel Aymé, lorsqu’il l’a présenté parmi « les plus accommodants avec l’occupant » ou quand il le fait figurer dans une énumération 1 d’« auteurs collaborationnistes ou sympathisants », comme Brasillach, Drieu et Jouhandeau.
On se dit que le temps est peut-être venu de faire plus que ce que l’on a tenté jusqu’alors. On éprouve le besoin de reprendre les textes essentiels de l’écrivain en ce qui concerne ses liens avec la politique. On remonte même jusqu’à l’enfance, ignorée de beaucoup, et l’on essaie de faire comprendre son importance dans sa relation avec les responsables de la vie publique. On le suit pas à pas pour mettre en lumière ses réactions devant les différents événements historiques qu’il a vécus. On tente surtout d’expliquer en quoi il faut se méfier des apparences et des assimilations sans fondement. On réunit ainsi ce que l'on doit savoir sur l’œuvre et sur l’homme avant de les vouer aux gémonies et de les piétiner allègrement. On essaie d’être honnête en espérant que les détracteurs finiront par le devenir et trouveront leur chemin de Damas.
Bernard Frank a bien effectué ce trajet. On se dit que d’autres le suivront peut-être. Ainsi est né ce volume destiné à tous les hommes de bonne volonté, s’il en reste !
1.Ramon.Dominique Fernandez. Livre de poche, 2008, rééd. 2010.
ML
Chapitre 1 Un traumatisme de jeunesse
En 1929, Marcel Aymé, alors âgé de vingt-sept ans, devint célèbre grâce àLa table aux crevés, qui reçut le prix Renaudot. C’était un roman où l’on retrouvait les paysans que l’écrivain avait côtoyés durant son enfance à Villers-Robert, petit village au sud de Dole, dans le Jura. Le sens de l’observation des mœurs de la campagne et la qualité du style séduisirent les membres du jury qui voulurent récompenser un auteur plein d’avenir. On s’émerveilla devant une intrigue pittoresque et originale, sans voir qu’elle cachait une blessure profonde chez l’auteur. Il est vrai qu’il l’avait bien dissimulée car les querelles politico-religieuses qui l’avaient tant fait souffrir n’y apparaissaient pas au grand jour. « Il y avait les calotins et les républicains », apprend-on au début du chapitre V. « À Cantagrel, les gens avancés étaient tout simplement républicains. […] Les calotins avaient conservé le nom que les premiers républicains, sous l’Empire, donnaient à la grande majorité de Cantagrel attentive aux conseils du curé payé par l’Empereur. » […] Mais, en définitive, « les calotins étaient républicains sans l’avouer. Comme tout le monde, ils pensaient que deux hommes tout nus sont égaux. » Bref, les différences n’étaient pas si grandes. Marcel Aymé n’avait pas voulu trop en dire. Il s’était contenté d’effleurer le sujet.
Il y revint malgré tout, en 1933, avecLa jument verte.haines qui dressaient les Les villageois de Claquebue les uns contre les autres en raison de leurs conceptions différentes de la religion et de la vie publique y occupèrent une place plus grande, mais furent en partie masquées par celle de la sexualité. D’ailleurs, on a peine à croire aujourd’hui qu’elle pût autant indigner certains lecteurs. Et pourtant, ce fut tout à fait le cas, car un critique comme l’abbé Bethléem, dans saRevue des lectures, très influente dans les milieux catholiques, rangea l’ouvrage dans la catégorie des « romans mauvais, dangereux ou inutiles pour la généralité des lecteurs » en s’insurgeant contre ceux qui en conseillaient la lecture. La conclusion était sans appel puisqu’elle déclarait : « La vérité, c’est que ce roman constitue bien un outrage aux bonnes mœurs, dans toute l’acception du mot. La critique littéraire n’a rien à y voir. Ce serait au Parquet d’intervenir » (15 août 1933). Cet homme d’église était peut-être un peu prude, mais son jugement reflétait bien celui du public de l’époque. On fut surtout sensible aux propos de la Jument sur les mœurs assez libres de la famille où elle avait vécu et l’on oublia le reste. On acheta le livre, on le lut et on s’empressa de le ranger à l’abri des regards indiscrets des adolescents dont il fallait protéger la pureté. Il y resta une bonne trentaine d’années, jusqu’à ce que les mœurs évoluent singulièrement. Marcel Aymé lui-même pensa un temps que ses gauloiseries avaient pu indisposer certains de ses amis. Sans nouvelles de Pierre Varillon, directeur des pages littéraires deL'Actionfrançaise, avec lequel il avait sympathisé, il crut que la verdeur de ses propos était en cause. Il lui écrivit : « Ma femme avait promis à Mme Varillon de lui amener Colette [fille d’un premier mariage de Mme Marie-Antoinette Aymé] dès son arrivée à Paris, mais j’étais si peu à l’aise dans ma réputation de pornographe que je lui ai demandé d’attendre. »
Il faut dire que, dansLa jument verte, la sexualité l’emportait sur tout et qu’elle constituait le critère essentiel. Ainsi, « […] tous les républicains soupçonnaient leurs adversaires non pas d’être impuissants, puisqu’ils se reproduisaient, mais de fonctionner à un régime diminué, avare. De leur côté, les réactionnaires les considéraient comme des dévorants, des frénétiques de la bagatelle, des imprévoyants de l’au-delà, et ils éprouvaient un sentiment de jalousie, comparable à celui d’une femme honnête pour une fille qui prodigue son ventre. » Somme toute, « à Claquebue, les convictions sincères, religieuses ou politiques, naissaient dans le bas du ventre. » De tels propos ne pouvaient que faire diversion. On s’arrêta à la grivoiserie et l’on oublia de considérer ce quelle dissimulait. L’apparence l’emporta sur la
réalité d’une blessure profonde, celle de la haine due aux divergences d’opinions politiques et religieuses, celle de la guerre permanente engendrée par l’intolérance. Marcel Aymé en a considérablement souffert durant son enfance et jamais il ne s’en est guéri. Les traumatismes de la jeunesse sont indélébiles.
Toutefois, même quand ils sont conscients, ils ne s’avouent pas facilement. On les refoule au plus profond de soi, surtout quand on est pudique comme Marcel Aymé. On connaît la difficulté qu’il a toujours eue à se confier aux journalistes et cette réputation n’est pas surfaite. Marcel Aymé n’avait rien d’un cabotin qui livre ses pensées et ses sentiments intimes aux foules. Il préférait la discrétion et la dérobade à l’exhibitionnisme. Aussi devra-t-on attendre longtemps avant de comprendre ce qui s’est réellement passé à Villers-Robert et qui a été si déterminant dans sa sensibilité et dans son attitude fondamentale. Il s’est pourtant intéressé à plusieurs reprises aux enfants, mais il s’est bien gardé d’évoquer la blessure qui était la sienne. Le 26 septembre 1934, il publia dansMarianne un article consacré aux écoliers, en évitant toutefois de parler de lui. Il en fut également ainsi dansVu, le 26 octobre 1935 et le 18 décembre 1935, à nouveau dansMarianne.Même, en 1936, quand il préfaça le recueil de photos d’Ergy Landau intituléEnfants, il ne fit aucune confidence sur ses premières années. L’occasion était pourtant belle, cependant il n’en fit rien. Il se contenta de vanter les mérites et le talent de la photographe, sans évoquer quoi que ce soit de sa propre jeunesse.
Il faudra attendre 1958 pour apprendre quelque chose et commencer à comprendre. L’âge venu, l’écrivain a mûri et il peut désormais se dévoiler. Il a aussi beaucoup souffert et cherche à se libérer. Les premières confidences apparaissent dans la préface au livre de Paul Sérant :Où va la droite ? (Plon, 1958). La politique l’a meurtri, mais elle lui sert alors de catharsis. « J’étais âgé de deux ans lorsque mourut ma mère, explique-t-il, et mes grands-parents maternels qui m’avaient recueilli étaient des républicains fervents et militants. Mon grand-père l’était déjà sous l’Empire et, après avoir été maire de son village pendant trente ans, avait passé la mairie à son fils qui devait la garder pendant plus de quarante ans. Dès l’âge le plus tendre, j’ai entendu sonner contre la réaction, j’ai appris qu’il fallait être vigilant par-devers les cléricaux, être prêt à déjouer leurs complots et craindre le retour offensif des curés. » Marcel Aymé était né à Joigny, dans l’Yonne, en 1902, et après le décès de sa mère, il fut effectivement confié à ses grands-parents de Villers-Robert, dans le Jura, qui lui apportèrent beaucoup de tendresse, tout en lui causant aussi beaucoup de difficultés avec certaines familles du village. On était alors à l’époque où les Républicains cherchaient à soustraire l’État à la tutelle de l’Église. Cette lutte devait se solder par leur victoire en 1905, lorsque furent votées les lois instituant la séparation des deux entités. Il s’ensuivit des excès dans les deux camps et des villes et des villages coupés en deux, selon une tradition bien française, qui a toujours accordé une large place au manichéisme. Il va de soi que les enfants épousèrent la cause de leurs parents et menèrent la vie dure à ceux du clan opposé. Le jeune Marcel en pâtit particulièrement parce que la maison de ses grands-parents, la Tuilerie, était isolée à une extrémité du village et qu’il lui fallait traverser, pour aller à l’école, toute une partie de celui-ci, peuplée de cléricaux. Il en souffrit beaucoup car ceux de ses camarades qui faisaient souvent le chemin de l’aller et du retour, lui faisaient payer cher d’être le petit-fils d’un républicain. « On me reprochait hargneusement d’appartenir au clan abhorré qu’on assimilait à une tribu de sauvages, à une bande de malfaiteurs. On tournait en dérision tout ce que je disais quand on ne m’empêchait pas de parler en couvrant ma voix. On se moquait de mes bérets et de mes bretons que je détestais pourtant, mon rêve étant de porter comme mes condisciples des casquettes et des canotiers. Il y avait aussi la quarantaine et c’était le plus dur. Pendant un jour ou deux, parfois davantage, on ne me parlait pas, on conversait entre cléricaux en ignorant ma présence. »
Toutefois, les relations étaient variables et il y avait même des jours heureux pendant lesquels les écoliers jouaient entre eux comme si de rien n’était. Ils oubliaient alors l’idéologie
de leur clan et se comportaient aimablement. « Ces jours-là, je sentais mieux encore qu’à l’ordinaire à quel point le parti radical pesait sur ma vie d’enfant et combien le monde aurait été doux, débarrassé des curés et des anti curés. ». Mais ces trêves ne duraient jamais bien longtemps et le moindre événement était prétexte à une reprise des hostilités. Il suffisait que l’instituteur de l’école sans dieu ait tapé avec sa règle sur les doigts d’un enfant du parti clérical ou que le prêtre soit venu dîner dans une famille bien-pensante pour que la guerre reprît. Un jour, on voulut « s’emparer de moi, raconte Marcel Aymé, et me mettre le nez non pas dans une bouse de vache, non pas dans le crottin de cheval, mais bien dans la merde. Je me débattis et réussis à prendre la fuite avec sur les talons la meute cléricale qui criait : “Dans la merde !” ». Il ne faudrait pas taxer ces situations d’enfantillages car l’écrivain ne manque pas d’insister sur « la solitude d’un petit garçon faisant face à une hostilité toujours vigilante ». Quand il fut mis ensuite, à l’âge de huit ans, en pension au Collège de l’Arc, à Dole, il en fut très heureux, malgré l’atmosphère un peu sinistre qui y régnait. En effet, « on ne connaissait là ni républicains, ni radicaux, ni réactionnaires, ni calotins. » Comme toujours, lorsqu’il se laisse aller à quelques confidences, Marcel Aymé s’arrête bien vite pour constater qu’il a été un bien mauvais préfacier en parlant surtout de lui. Il ajoute pourtant, dans cette préface de 1958, que s’il n’a jamais nourri de tendresse pour un parti de droite, il a aussi beaucoup de reproches à adresser à la gauche où il a souvent retrouvé « le climat de sacristie » qui a empoisonné son enfance. Il en profite aussi pour évoquer en termes durs, qui soulignent bien la profondeur de sa blessure, le parasitisme qu’il a pu observer. « Je pense à mon oncle qui était un pur, qui payait de sa personne pour faire avancer la cause et je revois aussi le député entrer chez lui, s’asseyant dans la cuisine en face d’un verre d’eau-de-vie et disant “mon cher ami” avec une sale voix et un sale sourire de faux derche qui me serraient l’estomac. Et mon oncle ne lui crachait pas dans la gueule. Il croyait en ce polichinelle. »
On méconnaît trop souvent ce texte si révélateur de la pensée profonde de l’écrivain à l’égard de la politique en général. On en possède aussi un autre, plus connu, sous le titre « Les jours ». Il est paru deux ans après la préface au livre de Paul Sérant dans le volume que Pol Vandromme a consacré à Marcel Aymé, chez Gallimard, pour la collection de la Bibliothèque idéale. Il s’agit d’une autobiographie de l’écrivain, malheureusement restée fragmentaire. Elle est fort intéressante à lire et vient confirmer les propos tenus dans la préface àOù va la droite ?Elle confirme en particulier le dégoût inspiré au jeune enfant par la malhonnêteté des Républicains. Jules Grévy, par exemple, originaire d’un village voisin et appartenant au même parti que son grand-père, était respecté, voire adulé. « J’ai beaucoup entendu parler de Grévy, note Marcel Aymé, toujours avec piété, dans le style : « Il venait à la maison. Il était si simple. » Et jamais un mot sur le scandale des décorations qui avait déshonoré l’Élysée sous son septennat. » La force de cette remarque traduit bien l’indignation de son auteur.
Dans « Les jours », on apprend aussi que, le dimanche venu, il voyait passer les gens de Séligney, village voisin, qui se rendaient à l’église de Villers-Robert, faute d’en avoir une près de chez eux. « […] Les gens valides des deux sexes faisaient chaque dimanche quatre ou cinq kilomètres à pied pour aller entendre la messe et autant pour le retour. Sauf empêchement d’ordre majeur, ils refaisaient un trajet identique l’après-midi pour aller à vêpres. Comme la Tuilerie bordait la route qui reliait les deux villages, je pouvais les voir passer, les uns la tête raide, affectant de nous ignorer, les autres ricanant. Pour eux, c’était un peu une maison maudite que celle de mes grands-parents où on était anticlérical et radical. » C’est ainsi que Marcel Aymé découvrit l’opprobre et le mépris dont on souffre lorsque l’on prend des positions différentes de celles des autres. Sa vie d’adulte devait les lui faire retrouver quelques années plus tard.
Son père, franc-maçon du Grand Orient de France, avait cédé à sa femme et laissé baptiser les aînés de Marcel. Toutefois, pour celui-ci, il temporisa et interdit tout baptême
après le décès de son épouse, ce qui chagrinait sa grand-mère de Villers-Robert. Aussi l’envoya-t-elle à la messe, de temps à autre. « La première fois, j’avais moins de quatre ans, et comme l’église était éloignée de la maison de plus d’un kilomètre, j’étais arrivé non pas en retard, mais alors que l’assistance était déjà au complet. Ignorant les usages, j’étais entré par la grande porte au lieu de prendre la petite porte de côté et très intimidé par la présence nombreuse de tous ces ennemis de ma tribu, j’avais enfilé la grande allée pour rejoindre le banc des enfants dans le chœur. » À la sortie, on forma un cercle autour de lui, en riant et en criant en patois : « Il est entré par la grande porte ! Vous avez vu comme il se redressait ! » Et Marcel Aymé de nous confier : « Ils étaient intarissables et moi, je trouvais que la religion, ça se présentait mal. »
D’ailleurs les choses ne s’arrangèrent pas. À chaque fois qu’il y retourna, il eut maille à partir avec les garçons, presque tous de Séligney, qui se moquaient de lui. « Il y eut d’abord mes cheveux longs que je portai ainsi jusqu’à plus de quatre ans, ensuite certaines particularités vestimentaires qui me distinguaient fâcheusement des autres garçons du pays. Ceux-ci portaient de vrais complets avec pantalons arrêtés aux mollets, faux-cols de celluloïd, cravates et, selon la saison, casquettes ou canotiers, alors que j’étais vêtu d’un costume marin, de culottes courtes et coiffé de bérets marins ou de petits bretons en paille. » Marcel Aymé ne se plaignit jamais auprès de sa grand-mère, mais ce qui devait arriver arriva. Lorsque son grand-père fut décédé, elle l’emmena à Dole et le fit baptiser. Âgé alors de sept ans, il s’attendait à entendre un discours édifiant. Il n’en fut rien. La cérémonie dura trois minutes et l’enfant en ressentit une grosse déception.
Il eut de bons résultats à l’école du village car dans son milieu familial on parlait français, alors que tant d’autres enfants étaient élevés en patois. Les unités de mesure étaient fort bien comprises de petits paysans, familiers avec l’hectare et le quintal. Quant à l’histoire de France et aux guerres de religion, « j’en avais, écrit-il, une expérience personnelle et presque quotidienne. Né radical, un hasard supplémentaire voulait qu’il me fallait faire le chemin de l’école avec les plus enragés des cléricaux et j’ai vivement souffert de leur hostilité déclarée. »
Après la mort du grand-père, en 1908, les tensions devinrent plus fortes. Au retour de la messe ou des vêpres, les enfants de Séligney se risquaient jusque sous les bâtiments de la Tuilerie pour y piétiner les briques mises à sécher. Son oncle, meunier à Villers-Robert, intervint auprès du curé et du maire de Séligney. « De tels procédés ne pouvaient que durcir notre radicalisme et notre méfiance à l’égard de ce que mon oncle appelait la clique réactionnaire. J’étais moi-même à fond contre la clique et pourtant, il m’arriva une fois de trahir les républicains. » De quoi s’agit-il ? Le curé organisait à l’église une séance de lanterne magique consacrée à Jeanne d’Arc. Or, le jeune Marcel, passionné par cette figure de l’histoire de France, raconta à sa grand-mère que c’était le maître d’école qui organisait la projection. Il s’en fut donc à l’église où, d’ailleurs, il ne rencontra personne d’autre du clan républicain. Le lendemain, a-t-il raconté, mon oncle passait à la Tuilerie et j’entends encore sa voix toute vibrante d’une indignation que le respect contenait à peine : « Voyons, maman, je ne vous comprends pas, vous envoyez Marcel à l’église voir leur Jeanne d’Arc ? Ma grand-mère tombait des nues et il s’avéra que j’avais surpris sa bonne foi. Je fus tancé d’importance et mon oncle me représenta sévèrement qu’un grand garçon de six ans passés n’avait pas à faire le jeu de l’église, laquelle glorifiait hypocritement Jeanne d’Arc après l’avoir brûlée. »
ChapitreII Un écrivain de gauche
Marcel Aymé ne s’est pas plus étendu sur les querelles qui ont empoisonné son enfance. Mais ses quelques confidences en disent long sur ses souffrances et permettent de comprendre les distances qu’il a souvent prises avec la politique. Étranger à l’idéologie de droite par les influences subies durant ses premières années, il était malgré tout réservé à l’égard des hommes politiques de gauche car il savait combien certains d’entre eux pouvaient être hypocrites. Néanmoins, ses premiers romans et articles en firent un écrivain classé à gauche.
Son premier roman,Brûlebois(1926),d’abord publié par les Cahiers de France à Poitiers, puis repris ensuite chez Gallimard, met en scène des personnages qui laissent supposer une vive sympathie de l’auteur pour les défavorisés. L’un de ses personnages, Hector Reboudin, était riche d’un demi-million et parfaitement superficiel. « Au Café du Lion, où il jouait le bridge à l’heure de l’apéritif, on l’admirait beaucoup pour le sang-froid avec lequel il savait perdre cent sous et pour la grâce qu’il avait à parler des plus menues choses. Il citait Horace et Lucrèce avec un à-propos qui ne se démentait jamais, car les habitués du café n’entendaient pas le latin. » Quant à son épouse, Julie Reboudin, Marcel Aymé ne l’a guère avantagée car il la présente comme « une petite femme à peau bistre qui disposait d’un dos étriqué comme un lévrier et de deux petits seins mous qui n’avaient jamais insulté. Le reste consistait en un peu de peau et d’os. Elle se mouvait sans grâce dans une robe noire qu’aggravaient des entrelacs de soutache noire et un galon noir. » En revanche, l’écrivain présente avec sympathie celui qui donne son nom au roman, Brûlebois. « Ses yeux ne brillaient point pour la haine ou les concupiscences mauvaises. Ses convoitises n’allaient pas au-delà d’un litre de vin, ou, à la rigueur, d’un tonneau qui lui paraissaient être la fin raisonnable de toute activité humaine. À l’âge de cinquante-sept ans, il avait gardé intacte la faculté de s’étonner des choses les plus simples, dispersant son intelligence mobile et curieuse sur tout ce qui l’entourait. » Son compère, la Lune, autre déclassé, est également dépeint avec beaucoup de bienveillance. « Du cœur noueux de la Lune, une source vive avait jailli d’affection maternelle pour l’être de douceur qu’était Brûlebois. Tendresse inquiète, admirative, agressive aussi, qui s’irritait de la fantaisie de Brûlebois, dont l’humeur instable se dérobait inconsciemment à ses velléités d’accaparement jaloux. Il l’entourait de soins vigilants et le morigénait comme un enfant, un vieil enfant alcoolique, mais il lui échappait sans cesse. » Dès son premier roman, Marcel Aymé entraîne donc son lecteur dans un monde inattendu où les valeurs ne sont plus pratiquées par les riches, mais par les plus démunis. Ainsi se caractérise l’irrespect fondamental de l’auteur qui réfute les structures même du monde des bien-pensants. D’emblée, Marcel Aymé se présentait comme un novateur, au regard décapant, plein de compassion pour les petites gens. L’affaire était entendue. Il était à classer à gauche.
L’impression se confirma avec les romans suivants.Aller-retourmit en scène des (1927) gratte-papier exploités par la société. Le personnage principal, Justin Galuchey, « qui vivait tête basse sa vie d’employé famélique, avait une grande habitude du mépris de ses frères humains et, sous les rebuffades que lui valait sa déplorable bonne volonté, son regard avait appris le bout de ses souliers. » Or, Justin va tenter de sortir de sa condition, mais il échouera lamentablement. Le déterminisme social pèse tellement sur chacun de nous, semble nous dire le romancier, qu’il est vain de vouloir lui échapper. Le jeune écrivain paraît bien pessimiste. D’ailleurs, il n’échappe pas au lecteur qu’il se place aux côtés des « damnés de la terre », de ceux qui n’ont que leur force de travail à vendre pour survivre. L’œuvre de Zola n’est pas alors éloignée de l’esprit de Marcel Aymé, mais son style plutôt classique et plein d’humour l’en différencie totalement.
Trois ans plus tard,La rue sans nomrappelle à nouveau les romans de Zola, au point que Robert Kemp écrivit dansLa Libertédu 7 juillet 1930, que ce livre [était] « à la rue ouvrière ce quePot-bouilleà la maison bourgeoise ». Tout y est. La rue sordide où cohabitent les était couples les plus démunis, les plus violents, les plus pitoyables. On s’y ravitaille aussi chez un épicier qui, à l’instar de celui deGerminalfait éventuellement payer en nature par les se ménagères impécunieuses, seulement soucieuses de nourrir leurs enfants. Autres ingrédients du roman populaire : Marcel Aymé y place une jeune et belle femme, ainsi qu’un repris de justice louche et inquiétant. Les talents du jeune auteur sont donc multiples. Il est capable d’évoluer dans des registres divers et de plaire à beaucoup de lecteurs. Le metteur en scène Pierre Chenal en prend totalement conscience et porte à l’écranLa ruesans nom, qu’il tourne en septembre et octobre 1933. La parenté avecLa rue sans joie de Pabst est d’ailleurs évidente et situe bien l’adaptation du roman de Marcel Aymé dans le cinéma populiste.
À cette époque, personne ne remet en cause son étiquette d’écrivain de gauche si bien qu’on sollicite naturellement son avis dans une enquête sur le « Roman paysan et la littérature prolétarienne » dansLes Nouvelles littérairesdu 9 août 1930. On a trop souvent négligé à tort cette prise de position car elle est déjà révélatrice de toute sa pensée future et des attitudes qu’il adoptera plus tard. Avec cette lucidité et cette indépendance d’esprit qui le caractériseront tout au long de son existence, il répond que le peuple ne peut comprendre, faute de culture, les artifices de la littérature. En conséquence, si on se fixe comme objectif d’écrire pour lui, on lui adressera une sous-littérature, indigne de son destinataire, à moins, poursuit-il avec sa malice coutumière, que la littérature prolétarienne ne soit pas vraiment destinée au peuple… Ce ne serait qu’un prétexte à faire œuvre d’art… Avec la liberté de jugement qui lui sera coutumière, il déclare aussi : « On peut encore supposer que [la littérature prolétarienne] a sa vraie raison en-dehors de la littérature, dans une certaine religion politique ou sociale. Les ironistes pourront même y voir une allusion aux écrivains particulièrement menacés par la crise de la librairie, hélas !… Pour moi, j’aime autant croire que la littérature prolétarienne n’est rien autre chose qu’un bruit qui court, une plaisanterie agréable dont il convient pourtant de se méfier ; car, en littérature, il arrive que les bateaux tiennent la mer contre toutes les tempêtes. Pour le moment, elle n’est encore qu’une étiquette sans destination précise. On s’en passerait bien. »
On retrouve cette inaptitude à hurler avec les loups lorsqueLa Revue du Cinéma publie, en septembre 1930, son opinion sur trois films soviétiques. S’il loue les mérites duCuirassé Potemkine, il n’en regrette pas moins que les officiers, au début, aient été présentés comme des brutes insignes. Il aurait souhaité les voir « comme des gens normaux menés par les disciplines tsaristes. Du point de vue de la propagande révolutionnaire, le but était ainsi mieux atteint. On a péché par trop de zèle révolutionnaire. » DansLa Ligne générale, il avoue sa gêne devant les scènes de paysans stupides et abrutis que, seule, la préoccupation de la production collective vient épanouir. En outre, d’après Marcel Aymé, « ce qui est bien plus fâcheux, c’est l’obsession qu’il nous propose du travail en série, avec ses volants, ses soupapes, ses bielles frénétiques, et dont il faut convenir, après dix années de vaines tentatives pour l’accommoder en mystique et en esthétique, qu’elle ne présente, sur le plan de la sensibilité et de l’art, nulle valeur sinon accidentelle. » Enfin, dansTurksib, il regrette également l’abondance de bielles et autres mécaniques qui nuisent à la beauté des images. Néanmoins, la conclusion est favorable à la production cinématographique soviétique puisqu’il convient avant tout d’en retenir « la simplicité des sujets et des moyens, éminemment créatrice, qui nous repose des films franco-américains aux intrigues souvent faisandées. » Voilà qui dut plaire du côté deL’Humanité.
Bien qu’il soit catalogué à gauche, Marcel Aymé voit s’ouvrir devant lui les colonnes de Gringoire, hebdomadaire politico-littéraire de droite. On lui propose, en effet, une série er d’articles de critique littéraire qui, commencée le 1 juillet 1932, durera jusqu’au 3 mars 1933.