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Mayeux l'indépendant - Homme politique, diabolique, épigrammatique, drôlatique et prophétique, appelant les hommes du jour par leurs noms

De
132 pages

Dieu a voulu que, sur cette terre, je fusse tout à la fois laid et difforme ; il m’a fait bossu, et je dois avouer que cette disgracieuse protubérance m’a déjà valu bien des railleries. Heureusement, la nature n’a pas été complètement marâtre envers moi ; non ; elle m’a doté d’une assez belle intelligence, me donnant droit d’avoir quelques prétentions à l’esprit, avantage qui me rend capable de me venger des quolibets lancés contre moi, et même de renchérir sur les mauvais plaisants, qui trop souvent se les permettent.

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À propos deCollection XIX
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Auguste-Edmond-René Bastide
Mayeux l'indépendant
Homme politique, diabolique, épigrammatique, drôlatique et prophétique, appelant les hommes du jour par leurs noms
AVANT-PROPOS
Tout le monde sait que MAYEUX est un personnage fantastique, d’un naturel mordant et malin, qui depuis longtemps possède son brevet d ’originalité. Après la révolution de 1830, ce second Asmodée, armé du fouet de la satire , a joué un rôle tout à la fois spirituel et divertissant. Je conçois, avant qu’on me le dise, qu’il y a de ma part témérité à faire revivre ce type de l’esprit, esprit transform é en un langage, pour ne pas dire argot, qui a son expression particulière, devenue techniqu e, sa phrase originale et toujours épicée. Si dans ce genre je n’ai pas réussi au gré des exigeants, qu’ils me le pardonnent ; pour le sujet que j’avais à traiter, c e personnage, au franc parler, m’était absolument nécessaire. A lui seul il appartenait de stigmatiser les utopistes et les démagogues. Républicain modéré, Mayeux, comme homme politique, tient le langage le plus sérieux, le plus élevé ; comme philosophe, je crois lui avoir fait dire, sans cynisme, de bien bonnes choses, et proclamer d’excellents préceptes. Si, dans son rôle politique, il va jusqu’à devenir amoureux d’une jeune personne ap partenant à la haute aristocratie, c’est pour trouver occasion de raisonner sur les co nditions humaines, les distinctions sociales, et arriver au principe du nivellement com plet des hommes, que je ne distingue que par l’honneur et le mérite. Si, à la fin de mon sujet, j’abandonne MAYEUX au naturel qui le caractérise, j’ai cru cela nécessaire pour qu’il fût toujours lui.
Nous appelâmes la populace à délibérer au milieu des rues ; alors sortirent de leurs repaires, tous ces rois demi nus, sâlis et abrutis par l’indigence, enlaidis et mutilés par leurs travaux, n’ayant, pour toute vertu, que l’insolence de la misère et l’orgueil des haillons....
(Chateaubriand.)
PREMIÈRE PARTIE
Dieu a voulu que, sur cette terre, je fusse tout à la fois laid et difforme ; il m’a fait bossu, et je dois avouer que cette disgracieuse pro tubérance m’a déjà valu bien des railleries. Heureusement, la nature n’a pas été complètement marâtre envers moi ; non ; elle m’a doté d’une assez belle intelligence, me do nnant droit d’avoir quelques prétentions à l’esprit, avantage qui me rend capable de me venger des quolibets lancés contre moi, et même de renchérir sur les mauvais pl aisants, qui trop souvent se les permettent. J’ai d’ailleurs le caractère gai, entre prenant, quand il le faut, corbleu ! Je tranche du sérieux ; je ne suis pas non plus étranger au genre fashionable, et vais même jusqu’à me donner le mérite d’être un des plus aimables adorateurs du beau sexe. Dans certaines classes de la société, malgré mes grandes jambes en forme d’échalas, mon torse ridicule, mes longs bras, mon cou rentré dans mes volumineuses épaules, ma tête carrée, mon large front et ma figure à museau de singe ; malgré, dis-je, ce monstrueux assemblage, je n’en fais pas moins merveille auprès de quelques jeunes Hébés, plus ou moins équivoques, véritables sirènes qui vous entraînent, et auxquelles il est difficile de résister, surtout lorsqu’on est, comme moi, doué d’une nature ardente et colorée du reflet des passions ; passions qui disposent le cœur à s’a venturer dans le vaste champ de l’intrigue, Océan le plus tempétueux du monde ; enfin, je suis un coureur de boudoirs, de salons, de chambrettes et de frais bosquets, laissant partout des traces amoureuses. O femmes trop séduisantes ! femmes avides de conquêtes, qui ne vous lassez pas d’irriter nos désirs ; vous me faites l’effet de ces anges déchus, descendus sur cette terre pour la perdition de notre âme.... et pourtant, nom d’un no m ! comme un profond scélérat, je vous adore !... Lors de ma première jeunesse, des personnes ayant une propension à la contrariété, m’ont, par leurs incessantes agaceries, rendu si mé chant, qu’aujourd’hui je suis naturellement moqueur : aussi sur tout ce que l’on me fait, sur tout ce que l’on me dit, j’affecte un sourire ironique ; et puis, mon arc est toujours tendu, toujours prêt à lancer un trait, et quand j’atteins mon antagoniste, je me di s en sautillant et en me frottant les mains : Dieu de Dieu ! quel bonheur !... Et je m’applaudis en secret.
Mais laissons là ma ridicule image, Mon esprit et mes travers, Qu’ils soient voilés d’un nuage ; Ne songeons qu’à nos revers. La politique, en ces temps nous déborde, Sa marche, hélas ! fait frémir, Car plus d’une vile borde Dans l’ombre trame et veut tout envahir....
En effet, les évènemens sont graves, ils méritent d ’être suivis avec une attention sérieuse. Nom d’un tonnerre ! ce que c’est que le m onde..... il est d’une mobilité, d’une inconstance à ne pouvoir compter sur rien. La stabilité des choses humaines a fait son temps, elle n’est plus de ce siècle ; et moi, qui parle en véritable Aristarque, je n’en suis pas moins un misérable, aussi fautif qu’un autre. Sous le gouvernement paternel de l’illustre Louis-Philippe, par esprit de controverse, je me suis fait homme politique ; je me trouvais envahi par toutes sortes d’idées grandes et généreuses ; j’étais, nom de Dieu ! un enragé libér al ; je voulais, pour le bien de l’humanité, beaucoup plus que je n’aurais dû raisonnablement exiger ; nom d’une pipe ! je tenais surtout avec insistance à la réforme électorale ; c’était mon cheval de bataille ; mes convictions me persuadaient qu’en conférant aux capacités le droit d’élire, nos
institutions en général y auraient beaucoup gagné ; cela nous aurait amenés à voir nos libertés publiques s’agrandir, au point de briser j usqu’aux invisibles réseaux dont nous sommes mystérieusement enlacés ; maudits liens, nou s tenant dans une sujétion abusive et souvent tracassière. Enfin, j’aime, dans le monde moral comme dans le monde politique, d’avoir mon large : oui, nom d’un nom ! il me faut les coudées franches.
AIR :Agenoux, etc. Quoiqu’avorton de la nature, Je n’en ai pas moins un grand cœur ; Je dis que le joug fait injure, Atteint l’àme et froisse l’honneur. Pourquoi nous enlacer d’entraves ? Nous sommes lous bons citoyens, La France est la terre des braves : Aux braves, point d’impurs liens.
Aussi, ventrebleu ! lorsqu’il s’est agi de conspire r et surtout, bachiquement parlant, d’organiser des banquets monstres, pour faire de chaleureuses manifestations, chacun, mille bombes ! trouvait en l’illustre Mayeux, l’hom me capable ! l’homme qui, dans les fumées d’un repas, à un franc par tête, était un vrai diable ! Oui, nom d’un tonnerre ! je ne me possédais plus ! j’y allais avec toute l’énergie de mon âme et la force de mes poumons ; j’agitais ! j’agitais ! je hurlais enfin pour volcaniser toutes les têtes, et provoquer une explosion qui forçât nos puissantes E xcellences, très-raides alors, de céder aux clameurs de la multitude. Faisant trêve d ’amour-propre, j’avoue que j’étais content de moi-même ; je me supposais un homme impo rtant ! pyramidal ! et me redressais comme un tambour major ; non cependant s ans rougir de mes deux monstrueuses bosses, que j’aurais bien voulu voir s’aplatir pour ajouter quelques pieds à ma taille de Pygmée. En ce moment de crise, le gouvernement, de plus en plus rétrograde, tint ferme ; il prit même des mesures sévères pour empêcher les patriote s de s’assembler, et poussa la rudesse jusqu’à employer les moyens coërcitifs, afin de comprimer l’élan révolutionnaire. De ces rigueurs inquisitoriales résulta l’émeute, qui prit un tel développement et devint si menaçante, que soudain le cratère vomit ses brûlantes laves, au point qu’en un instant, tonnerre de Dieu ! toutes nos institutions furent renversées, le trône croula : puis le lion populaire, fier de sa conquête, se proclama souverain et déploya l’étendard de la liberté, au cri retentissant de vive la République ! En ce moment, nom d’un nom ! comme j’avais poussé à la roue plus que personne, je pensais qu’e n récompense on aurait au moins donné mon nom à quelques étoiles, pour faire de moi une constellation ; mais non, ventre-saint-gris ! je fus considéré comme le commu n des citoyens ; tandis que des intrigants, des hommes de tribune, qui s’étaient te nus à l’écart de la moindre éclaboussure, reçurent des couronnes civiques : En voilà-t’il de la générosité !... Dans cette spontanéité de sentimens, chacun fut saisi, frappé de stupeur, et crut devoir prudemment se ranger sous la nouvelle bannière, non cependant sans craindre quelques ferments de guerre civile que faisaient redouter les factions orléanistes, henriquinquistes et bonapartistes, travaillant, disait-on, dans l’om bre. Lors de cette révolution naissante, commencèrent les saturnales d’un peuple malheureux et remuant, espérant beaucoup dans les reviremens de fortune. En effet, chacun conçoit qu’il n’y a pas de tempête sans ravages plus ou moins attristants ; les privilégiés monarchiques, dans une panique complète, gémissaient en secret, tandis que les dis graciés, ceux de cette époque qui espéraient des avantages dans le désordre des convu lsions politiques, se réjouissaient de leur affranchissement, et criaient à tue-tête : Vive la Liberté !...
Il est à remarquer que, dans le fort de cette orage use révolution, les hommes d’ordre ont tout fait pour rétablir le calme. Du reste, moi, tout en regrettant le passé, qui m’avait semblé prospère, entraîné par le torrent, nom de Di eu ! je devins soudainement un républicain déterminé ; je me parai avec un certain orgueil de la cocarde d’ordonnance et de tout ce qui constitue la buffleterie nécessaire au garde national ; enfin, sous le harnais, sacré nom d’un nom ! j’avais l’air d’un ch at botté, d’un méchant singe, mais d’une fierté crâne ! je me supposais, comme Pallas, sorti tout armé du cerveau de Jupiter. Quoiqu’il en fût, ce système de gouvernement me souriait : par l’optique de l’espoir, je le voyais comme un prestige, un mirage des plus fan tastiques ; aussi déclamai-je avec un certain bonheur, la stance d’une ode ayant pour titre : Trinité Républicaine, sortie de la plume d’un nouveau poète, auteur de laMosaïque Poétique,définissait on ne peut qui mieux les trois vertus qui constituent et sont l’essence de notre République. Les voici en substance :
La Liberté, grandit, élève l’âme ! Sous son drapeau, brille un essaim de preux ; L’Égalité, nous flatte et nous enflamme, Nivèle tout, sous le dôme des cieux ; Fraternité ! c’est la vertu suprême, Qui prouve à tous, même à l’homme puissant, Que la houlette et le fier diadême, Sont enfants d’Ève, et nés du même sang.
Cette idée d’égalité entre tous me flattait beaucoup : il est vrai que mon cœur palpitant, toujours dans la saison des amours, y était quelque peu intéressé. L’amour, dit un aphorisme, ne se commande pas : chez moi, naturellement fougueux et sensible, il était arrivé à son paroxisme ; oui, nom de Dieu ! j’avais un penchant irrésistible pour une jeune beauté appartenant à la haute aristocratie, s i dédaigneuse et si difficilement abordable ; bel ange ! que j’avais eu occasion de v oir quelquefois dans une société où j’étais accueilli. Soit, malédiction ! que je fusse pour elle un objet de curiosité, ou que par un de ses caprices j’eusse le bonheur de lui plaire , toujours est-il que je fixais souvent ses regards, regards si doux, si magnétiques, qu’il s allumaient en moi des feux dévorants : j’étais en combustion ! je sentais mon cœur comme prêt à s’incendier ; enfin la sainte Égalité faisait naître en moi l’espoir d’élever mes prétentions jusqu’à elle ; je me berçais de cette chatouilleuse illusion, au risque, dans ma première démarche, d’avoir à subir une désespérante défaite dont je n’aurais pu me consoler, nature ingrate ! qu’en l’attribuant à mon originale conformation, qui, tou te ridicule qu’elle est, n’a cependant jamais empêché les sentimens. Maintenant que nous sommes en république, système q ui prescrit rigoureusement l’Égalité pour tous, sous le saint niveau de la loi ; puisse ce charmant régime, par le dieu Cupidon, favoriser le succès de mon amour !... Enfi n aujourd’hui, sous le ciel de notre belle France, il n’est plus de ligne de démarcation parmi l’espèce humaine ; non, il n’est plus de vilain ; nous sommes tous enfants d’Êve, et religieusement parlant, frères en Jésus-Christ ; c’est chose proclamée dans les saint es Écritures ; j’ajoute encore que, suivant notre constitution, nous sommes tous peuple, égaux en droit, et il y aurait crime de lèse-République, si par le temps qui court on se permettait des distinctions : avis, Dieu de Dieu ! à mon futur beau-père, contre lequel je v ais démoniaquement intriguer pour que l’autorité supérieure l’oblige à lacérer ses poudreux parchemins.