Ménage à trois. littérature, médecine, religion

Ménage à trois. littérature, médecine, religion

-

Livres
248 pages

Description

L'imaginaire médico-religieux : un chapitre méconnu de l'histoire de la littérature moderne. De Balzac à Guibert, de Michelet à Leiris, en passant par Zola, Huysmans, Artaud et tant d'autres, un tel imaginaire a configuré les conceptions les plus diverses de la littérature et de l'art. Portraits de l'écrivain en clinicien, en anatomiste de la société, en guérisseur, ou encore en patient, digne de compassion : dans leur variété, ces figures renvoient à une problématique inséparablement médicale et religieuse. On suit ainsi les avatars littéraires d'un très vieux ménage à trois : l'artiste, le médecin, le prêtre. Pacifique, dit-on, dans les temps anciens (celui des chamans par exemple), ce ménage est devenu problématique et conflictuel chez les modernes. Il est traversé de divergences, d'exclusions, d'alliances des uns aux dépens des autres, de neutralisations et de retrouvailles. La littérature moderne n'est certes pas identifiable au médical, ni au religieux, mais elle s'y confronte comme à autant de tenaces altérités. Toute son histoire en suscite et en défait les croyances. Ménage à trois, donc : mais avec scènes de ménage...


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 septembre 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782757418956
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
Couverture

Ménage à trois. littérature, médecine, religion

Vincent Kaufmann
  • DOI : 10.4000/books.septentrion.13859
  • Éditeur : Presses universitaires du Septentrion
  • Lieu d'édition : Villeneuve d'Ascq
  • Année d'édition : 2007
  • Date de mise en ligne : 7 septembre 2017
  • Collection : Perspectives
  • ISBN électronique : 9782757418956

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Édition imprimée
  • ISBN : 9782859399825
  • Nombre de pages : 248
 
Référence électronique

KAUFMANN, Vincent. Ménage à trois. littérature, médecine, religion. Nouvelle édition [en ligne]. Villeneuve d'Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2007 (généré le 11 septembre 2017). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/septentrion/13859>. ISBN : 9782757418956. DOI : 10.4000/books.septentrion.13859.

Ce document a été généré automatiquement le 11 septembre 2017.

© Presses universitaires du Septentrion, 2007

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

L'imaginaire médico-religieux : un chapitre méconnu de l'histoire de la littérature moderne. De Balzac à Guibert, de Michelet à Leiris, en passant par Zola, Huysmans, Artaud et tant d'autres, un tel imaginaire a configuré les conceptions les plus diverses de la littérature et de l'art.

Portraits de l'écrivain en clinicien, en anatomiste de la société, en guérisseur, ou encore en patient, digne de compassion : dans leur variété, ces figures renvoient à une problématique inséparablement médicale et religieuse. On suit ainsi les avatars littéraires d'un très vieux ménage à trois : l'artiste, le médecin, le prêtre. Pacifique, dit-on, dans les temps anciens (celui des chamans par exemple), ce ménage est devenu problématique et conflictuel chez les modernes. Il est traversé de divergences, d'exclusions, d'alliances des uns aux dépens des autres, de neutralisations et de retrouvailles.

La littérature moderne n'est certes pas identifiable au médical, ni au religieux, mais elle s'y confronte comme à autant de tenaces altérités. Toute son histoire en suscite et en défait les croyances. Ménage à trois, donc : mais avec scènes de ménage...

Vincent Kaufmann

Professeur à l’École des Hautes Études économiques, juridiques et sociales de St. Gall (Suisse). Il a publié notamment L’Équivoque épistolaire (Éditions de Minuit, 1990), Poétique des groupes littéraires. Avant-gardes 1920 - 1970 (PUF, 1997) et Guy Debord. La révolution au service de la poésie (Fayard, 2001).

Sommaire
  1. Introduction

  2. Prologue (Molière)

    1. De quoi souffre le malade imaginaire ?

    2. Hypocondrie, croyance, comédie

  3. Première partie : scènes de ménage

    1. Argument

    2. Approche par Boston (Hawthorne)

    1. Une de plus pour deux de moins (Michelet)

    2. Foi et hystérie (Zola, les Goncourt)

    3. Mais le médecin aussi… (Zola)

    4. De la foi qui guérit à celle qui rend malade (Zola, Huysmans)

    5. Dos à dos (Flaubert)

    6. Main dans la main, variations sur la charité (les Goncourt, Léon Daudet, Albert Camus)

      1. Sœur Philomène
      2. Les Morticoles
      3. La Peste
    7. Indécis, indécidable (Thomas Mann)

    8. Impressions du Gondar (Leiris)

  1. Interlude : notes sur le magnétisme

    1. La synthèse balzacienne

    2. Le magnétisme sans le médico-religieux (Maupassant)

  2. Deuxième partie : douleur et imagination

    1. Introduction : l’acupuncteur et l’hypocondriaque (Paulhan)

    2. Dolorisme (Duhamel, Teppe)

    1. Douleurs d’avant-garde

      1. Breton
      2. Artaud
      3. Living Theatre
      4. Actionnisme viennois
      5. Bataille
      6. Blanchot
    2. Dolorisme en direct (Hervé Guibert)

    3. Sous la peau

      1. Frobenius
      2. Tournier
    4. Épilogue : retour à la littérature (Proust)

Introduction

Littérature, médecine, religion : malgré les lourdes menaces d’érudition qu’un tel sujet laisse planer, le livre qu’on va lire n’a rien d’une somme. Il reste résolument à la surface des choses et laissera sur leur faim ceux qui se passionnent pour les sources médicales et théologiques des écrivains ou pour les références littéraires des médecins. Il ne traite guère que de médecins imaginaires, c’est-à-dire d’écrivains posant aux médecins, et plus généralement de l’imaginaire médical et thérapeutique – ou de ses remises en cause – qui traverse une part considérable de la littérature moderne (à peu près de Balzac à Hervé Guibert, en passant par Artaud, et avec Molière en hors-d’œuvre). Il n’est pas nécessaire d’avoir lu des traités de médecine pour se prendre pour un médecin, du moins lorsqu’on est écrivain. Et comme beaucoup d’entre eux n’ont pas manqué de profiter de conditions aussi libérales, je ne vois pas pourquoi je ne m’engouffrerais pas à mon tour dans cette brèche plutôt que de la colmater.

Et le religieux ? Il suit presque immédiatement, et immanquablement. Il semble inséparable de la dimension thérapeutique du littéraire, comme appelé par celle-ci, à moins que ce ne soit l’inverse, et c’est uniquement à ce titre que je m’y intéresse ici. On pourrait résumer l’argument ainsi : la littérature glisse d’autant plus facilement du médical au religieux que les écrivains posant aux médecins n’ont en général guère que des thérapies imaginaires à proposer. On n’a jamais réussi à prouver scientifiquement qu’un texte littéraire ou une œuvre d’art avaient une vertu thérapeutique, mais cela n’empêche pas que certains le croient, à commencer par les littérateurs ou les artistes eux-mêmes. Ou que certains y croient : lorsqu’on évolue dans le domaine des médecines imaginaires, tout devient très vite une question de croyance, dernier arrêt avant le religieux. Par conséquent, il n’est pas étonnant que dans le sillage du médecin imaginaire, on voie régulièrement se profiler l’ombre du prêtre et de ses dérivés plus exotiques qui, toutes catégories confondues, n’ont cessé de disputer au médecin le titre du plus ancien spécialiste des thérapies imaginaires (ou par l’imaginaire). Là où le discours littéraire s’attribue des vertus thérapeutiques, la croyance et le religieux ne sont jamais loin. Tel est le constat servant de point de départ à cet essai, qui lui donne son assise ainsi que sa dimension somme toute fort raisonnable : il ne s’agit après tout que de l’intersection entre littérature, médecine et religion.

On a souligné récemment les difficultés liées au terme de religion et je suis conscient d’introduire de possibles ambiguïtés en y recourant à mon tour, mais il n’est pas sûr qu’elles soient évitables. Parfois – plutôt dans la première partie de cet ouvrage – le religieux renverra effectivement au clérical, ou plus exactement au positionnement de l’écrivain par rapport au pouvoir spirituel du prêtre, et parfois – plutôt dans une seconde partie – il se rapporte à ce que Debray a proposé de reconsidérer en termes de « communion humaine »1, soit aussi à la fonction communielle ou communautaire de la littérature lorsque celle-ci fait d’une douleur à partager son fonds de commerce, c’est-à-dire beaucoup plus souvent qu’on ne le croit en général. Entre les deux sens donnés au terme, les frontières sont cependant loin d’être étanches – on s’en apercevra notamment avec des exemples comme ceux de Huysmans ou d’Artaud. Quoi qu’il en soit, il ne s’agira pas ici de la religion considérée comme expérience spirituelle et de son éventuel réinvestissement littéraire2, mais bien du médico-religieux, qui pour les uns tient d’une stratégie littéraire, pour les autres d’une expérience, voire d’une croyance, et pour d’autres encore d’un peu tout cela à la fois.

Souvent la littérature aura lié son destin au médico-religieux. Il lui arrive de penser le médical et le thérapeutique, de les situer par rapport au religieux et de se situer ainsi elle-même. C’est cette pensée, cet effort de positionnement que j’ai tenté de suivre. Ou plus exactement, je me suis proposé d’examiner les variantes – quelques-unes – dans lesquelles ce questionnement se déploie, car la littérature nous met toujours en présence d’objets singuliers. Ceux-ci ont l’air d’avoir été bricolés avec les moyens du bord, ils n’ont pas le sérieux d’un traité de médecine ou de théologie, mais ils n’en pensent pas moins, parfois sans doute malgré eux, et parfois de manière d’autant plus fulgurante. Encore faut-il en saisir les articulations spécifiques, les laisser respirer et vivre leur vie plutôt que de les corseter avec un savoir qui souvent n’est qu’accessoirement le leur. Il n’est certes pas sans intérêt de connaître les sources médicales d’un Zola (encore qu’elles soient la plupart du temps de seconde main), mais du point de vue qui sera ici le mien, le semblant de savoir médical du naturaliste n’est pas plus pertinent que l’ignorance d’Artaud en matière de peste, étalée, pour ne pas dire revendiquée, dans son fameux Théâtre et la peste. C’est pourquoi, et même si je n’ai pas eu à forcer mon naturel, il fallait que ce livre manquât en quelque sorte d’érudition.

Comme il fallait qu’il manquât de profondeur dans le traitement des textes. J’ai délaissé les charmes des analyses trop fastidieuses au profit d’une critique résolument superficielle – au sens où Deleuze faisait l’éloge des surfaces : spots ou flashes sur des œuvres parfois très connues et parfois pas du tout. C’est peut-être une entorse aux usages, mais c’est la seule méthode que j’ai trouvée pour couvrir, au sens journalistique du terme, le domaine de réflexion que je me suis assigné. La couverture tient du patchwork, elle comporte des pièces assez inégales, de longueur et de célébrité très diverses, et les coutures ne sont pas toujours à toute épreuve. On aurait pu faire plus solide, moins rapiécé, mais sans doute alors au prix d’une couverture plus restreinte, et c’eût été dommage, car c’est en confrontant, en comparant un nombre relativement élevé de scénarios singuliers entre eux que la configuration médico-religieuse prend véritablement forme3, qu’il est possible de voir à quel point elle imprègne la littérature moderne.

 

Au-delà d’un prologue consacré au Molière du Malade imaginaire dont tout part ou repart, et d’un interlude consacré au magnétisme, ma réflexion s’est organisée autour de deux fils conducteurs. Dans une première partie, on suivra les aventures d’un ménage à trois – l’écrivain, le médecin, le prêtre – dont l’importance est considérable, notamment au XIXe siècle. C’est une histoire faite de rivalités, d’alliances, d’exclusions, de neutralisations et de réconciliations à travers lesquelles s’accomplit tout un travail « stratégique », un positionnement de l’écrivain par rapport aux rivaux ou aux complices que sont, en matière de direction de conscience ou de dissection d’âme, les médecins et les prêtres. Ses pages les plus riches s’écrivent du côté de Michelet, des Goncourt, de Zola et de Huysmans, avec quelques prolongements au XXe siècle, en particulier chez les avant-gardes (Leiris, Artaud).

Mais il aurait été artificiel de loger l’ensemble de mon enquête sur le médico-religieux à l’enseigne de ce ménage à trois. C’est pourquoi j’ai préféré privilégier dans la seconde partie un autre fil conducteur, plus adapté à la mobilité générique et médiatique du XXe siècle : celui des liens complexes et mouvants tissés entre douleur et imagination, avec lesquels se constitue la dimension fondamentalement doloriste d’une partie non négligeable de la littérature et de l’art modernes. Au XIXe siècle, la laïcité est, du moins en France, un combat qui tient parfois lieu d’Évangile (Zola). Le XXe siècle a tendance à faire comme s’il avait réglé une fois pour toutes leur compte aux curés. Mais il s’empresse de reprendre à la tradition chrétienne sa veine doloriste. Souvent au cours du dernier siècle le salut de la littérature et de l’art aura passé par cette très ancienne chaîne qui relie douleur, imagination, identification, communion et communauté, dont il faut alors se demander si elle peut être laïque ou si elle ne reconduit pas la littérature et l’art apparemment les plus impies au religieux. Sort-on de la religion par des moyens de religion ? Rien n’est moins sûr. Progrès en laïcité assez lents.

 

Le religieux est redevenu d’actualité, de manière parfois fracassante. Je peux cependant invoquer ici ma lenteur à terminer ce livre pour récuser les éventuels soupçons d’opportunisme. J’ai commencé à publier des articles sur ce sujet il y a bientôt dix ans et je ne l’ai pas fait parce que Le Malade imaginaire me semblait particulièrement actuel ou sur le point de le (re) devenir. D’ailleurs je m’occupe du médico-religieux et non du religieux tout court. En même temps, je ne pourrais pas dire que mon thème n’est pas actuel. Peut-être est-ce surtout le « retour » du religieux qui est une apparence, peut-être celui-ci n’a-t-il jamais disparu. Dans ce sens, je crains fort que mon livre, loin d’être seulement une contribution à l’étude de la littérature et de son imaginaire médico-religieux, soit toujours d’actualité. Plût au Ciel qu’il n’en fût pas ainsi. Mais entend-t-on aujourd’hui un seul débat sur l'« éthique » médicale qui n’implique au fond les plus anciennes croyances religieuses ? Je dis euthanasie, clonage, avortement, je m’en prends d’une manière ou d’une autre au cours naturel (divin selon certains) de la vie, et aussitôt les intégristes rappliquent, toutes tendances confondues, pour un remake de scènes et d’arguments qu’on trouve déjà chez Zola ou Léon Daudet. Les médecins sont restés diaboliques pour les uns et les prêtres pour les autres, comme ils l’étaient déjà il y a une centaine d’années. Les Églises pullulent, et les hommes en robe sont toujours là, quoique en général plus barbus, pour priver les virils éducateurs républicains des femmes en les vouant au voile : n’est-il pas temps alors de relire le Jules Michelet moraliste et ses traités de catéchisme républicain ? Comme avec le temps il s’est bonifié et qu’il est même devenu irrésistiblement comique, certains débats y gagneraient en tout cas en légèreté.

Mais plutôt que de ratisser large du côté de l’actualité, il faut souligner que c’est la littérature elle-même qui, tout au long du laïque XXe siècle, n’a cessé de rejouer la carte du médico-religieux héritée du XIXe siècle. Il arrive parfois que sous les blasphèmes les mieux assénés et l’impiété la plus résolue – qui figurent en bonne place au cahier des charges des avant-gardes -, le religieux « revienne », à supposer qu’il soit jamais parti ; et qu’il revienne sous des apparences médicales, transmué ici en désir thérapeutique cathartique (voir Artaud et ses nombreux héritiers autoproclamés des sixties), là en « protocole compassionnel » (Guibert, Blanchot). Il arrive aussi, et ce ne sont pas les cas les moins intéressants, que des œuvres débattent véritablement avec le médico-religieux, qu’elles cherchent à en prendre la mesure si ce n’est à en sortir : par la porte de la perversion, par celle, voisine, de la toxicomanie (chez le Flaubert de Madame Bovary), ou encore par celle de l’ironie d’un Leiris, si incapable d’être dans le coup, d’y croire. Le lecteur de ce livre n’aura pas trop de peine à se rendre compte que je souffre à mon modeste niveau de la même incapacité. À lui de voir si cette souffrance mérite elle aussi un peu de compassion.

Notes

1 Régis Debray, Les Communions humaines. Pour en finir avec « la religion », Paris, Fayard, 2005.

2 C’est pourquoi les grands écrivains catholiques (Claudel, Péguy, Bernanos, etc.) manquent ici plus ou moins à l’appel : la « vraie » foi semble dispenser du médical.

3 Elle prend forme, mais pas tout à fait ex nihilo. De nombreuses études ont guidé ma réflexion et accompagné ponctuellement mes lectures. Quant à l’orientation générale de cet ouvrage, elle prend acte, comme certains de mes travaux antérieurs, des appels d’un Pierre Bourdieu en faveur d’une histoire littéraire conçue en termes de croyance, mais en compliquant quelque peu le dispositif, c’est-à-dire en repliant la question de la croyance sur celle du religieux – si la croyance est le dernier arrêt avant le religieux, ne nous arrêtons pas en si bon chemin. Parmi les travaux plus particuliers qui ont influencé ou inspiré les miens, il faut mentionner ceux du regretté Daniel Oster, de Jean Borie et dans un autre registre, ceux de Jean Ellenberger et d’Elisabeth Roudinesco.

Prologue (Molière)

De quoi souffre le malade imaginaire ?

Les pages qui suivent, consacrées au Malade imaginaire, ont été à l’origine de ce livre, même si celui-ci a fini par s’en détacher, du moins en partie. On ne saute pas impunément du XVIIe siècle au XIXe ou au XXe siècle, mais le lecteur sautera d’autant plus impunément par-dessus le prologue s’il est pressé. Il ne s’agit pas tout à fait de la même chose, et pourtant tout y est. Molière, moins classique et moins raisonnable qu’on ne le prétend parfois, programme l’essentiel de la réflexion menée ici. Les scènes entre médecins, prêtres et artistes, il en a fait son affaire, bien avant les Goncourt ou Huysmans. Les subtils rapports entre douleur et imagination, explorés par Proust ou Artaud, il connaît. Et même une question comme celle de la paternité, qui traîne chez un Michelet comme chez un Zola, est déjà là, déjà pensée. Au risque de l’anachronisme, il fallait donc commencer, me semble-t-il, par rendre à Molière ce qui revient à Argan.

Sait-on ce qu’est un hypocondriaque (ou, dans un autre registre, d’ailleurs un avare, une précieuse) ? Sait-on ce que c’est que souffrir ? A-t-on pris au sérieux ce qui pourtant crève les yeux : qu’Argan ne va pas bien du tout, que pour être un malade imaginaire, il n’en est pas moins malade, et même très malade, incurable, à en croire le dénouement de la pièce qui le verra devenir lui-même médecin, fou si l’on préfère ? « Oui, vous êtes fort malade, j’en demeure d’accord, et même plus que vous ne pensez », lui dit Toinette, sa servante, dès leur première confrontation1. Pour se moquer de lui, sans doute, mais comment ne pas voir que son ironie lui permet aussi de dire la vérité ? Comment et pourquoi une douleur que le bon sens identifie dans un premier temps comme imaginaire devient-elle réelle ?

D’emblée Argan est là, et il sera presque toujours là, il n’en rate pas une, ou presque, pour la ramener. Il est présent dans vingt-sept des trente et une scènes que compte Le Malade imaginaire. C’est sans doute un record, et en tout cas un rôle crevant : de quoi tomber malade ou crever, comme cela arrivera justement à Molière jouant le rôle d’Argan, après trois ou quatre représentations. Argan, littéralement, n’en peut plus d’être là. Jouer le malade imaginaire, jouer au malade imaginaire est une entreprise dangereuse, ou du moins beaucoup plus fatigante que de jouer par exemple l’avare, qui l’est surtout de son image, qui n’aime pas trop se montrer, préférant rôder dans les coulisses à la recherche de sa cassette perdue. Argan, c’est le moins qu’on puisse dire, n’est pas avare de son image. Il ne demande qu’à se faire voir, il aime la comédie, il lui faut sans cesse un public qu’il puisse contraindre à assister au spectacle de sa maladie. Il est malade de son besoin d’être vu (comme Harpagon l’est sans doute de son besoin d’échapper au regard d’autrui).

Argan est un comédien, un des plus grands de l’univers de Molière. Mais cela ne l’empêche pas d’être malade, au contraire. Sa maladie, c’est la comédie qu’il se joue et qu’il ne cesse d’imposer aux autres. Comme quoi il suffit parfois de s’imaginer, de se croire malade pour le devenir vraiment. Car du point de vue de Molière en tout cas, il est clair qu’être aussi déphasé socialement, aussi incapable de communication que l’est Argan, revient à rejoindre la cohorte de caractériels et de maniaques si indispensables à la bonne marche d’une comédie (d’Arnolphe à Orgon en passant par Harpagon, Alceste et bien d’autres encore). On peut même dire que dans le registre des troubles de la communication, Argan fait plus fort encore que tous ses prédécesseurs, et que Molière termine dans cette perspective en beauté : l’intermède final est un éloge clair et éblouissant de la comédie comme folie, et inversement. Argan ne sait ni parler ni se faire écouter, et c’est pourquoi il se réfugie dans la comédie, puis dans la folie, à moins qu’il y soit d’emblée. Son mode d’existence n’est-il pas, dès la première scène, le soliloque, si contraire à l’art de la conversation que le siècle impose comme le devoir social le plus sacré, et plutôt atypique par rapport aux règles d’exposition du théâtre classique ? Il apparaît sur scène en faisant les questions et les réponses, il est à lui seul tout un théâtre, il commente ses potions, ses clystères et leur prix, il prend à partie son pharmacien absent, et lorsqu’il s’aperçoit qu’il est seul, il ne lui reste qu’à faire du bruit, plus de bruit encore, pour qu’on vienne : « Il n’y a personne ? j’ai beau dire, on me laisse toujours seul ; il n’y a pas moyen de les arrêter ici. (Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens) Ils n’entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin, point d’affaire. Drelin, drelin, drelin, ils sont sourds. Toinette. Drelin, drelin, drelin. Tout comme si je ne sonnais point. Chienne, coquine, drelin, drelin, drelin ; j’enrage. (Il ne sonne plus, mais il crie) Drelin, drelin, drelin. Carogne, à tous les diables Est-il possible qu’on laisse comme cela un pauvre malade tout seul ! Drelin, drelin, drelin, voilà qui est pitoyable ! Drelin, drelin, drelin. Ah ! mon Dieu, ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin. »2 Faire du bruit pour qu’on vienne : est-ce vraiment un signe de santé ?

Et lorsqu’on vient, les choses empirent. Toinette n’écoute pas son maître, répond à sa comédie par une autre comédie, fait autant de bruit que lui, l’interrompt sans cesse : cacophonie, cascade de poses et d ‘ insultes. Argan n’arrive toujours pas à se faire entendre, il n’arrivera jamais à se faire entendre. Il est l’homme fait comédie plutôt que parole, et c’est pourquoi personne ne prendra jamais la sienne au sérieux. C’est cela qu’il faut reconnaître comme la vraie maladie qui traverse la pièce de Molière, ne serait-ce que parce qu’elle est contagieuse et qu’elle contamine à peu près tous les personnages, momentanément ou pour de bon. Le Malade imaginaire est la mise en scène de l’absence ou de la faillite de la communication, l’interruption y triomphe. Argan rompt les conversations avant même de les commencer, il ne tient pas en place, toujours à courir après un lavement ou un clystère. Parler le fait littéralement chier. Toinette ne cesse d’interrompre son maître, et l’arrivée des Diafoirus au deuxième acte tient de la cacophonie, tout le monde se mettant à parler en même temps. Quant à Thomas Diafoirus, promis ou plus exactement imposé comme époux à Angélique, la fille d’Argan, il n’est si bon débatteur en Sorbonne que parce que la parole lui manque. Il ne fait que du bruit académique, comme le dit son père : « Il n’y a point de candidat qui ai fait plus de bruit que lui dans les disputes de notre école. »3 Il manque totalement de présence d’esprit, il se trompe d’adresse pour ses compliments (confondant sa future épouse et sa future belle-mère), il parle comme un livre, autant dire comme les morts. Son père ne manque d’ailleurs pas de préciser qu’il s’attache aveuglément aux opinions des anciens. Et même Angélique, la fille d’Argan, est prise dans le mouvement. Elle n ‘ entre en scène que pour prendre en face de Toinette sa pose quotidienne d’amoureuse transie et inquiète, et pour obliger la servante à l’approuver rituellement. Si l’on est toujours convaincu de la bonne santé d’Argan, il faut en tout cas admettre qu’il est au centre d’un système relativement dysfonctionnel.

Troubles (sérieux) de la communication : on devine que pour en guérir, mieux vaut ne pas trop compter sur les médecins. Pour eux, l’absence de communication tient en effet tout à la fois de la rente de situation et de la vocation. Peu présents dans la première partie de l’œuvre de Molière, ils y font une entrée fracassante à partir du Don Juan, immédiatement suivi de L’Amour médecin, puis du Médecin malgré lui, et un peu plus tard de Monsieur de Pourceaugnac. Et aucun d’eux n’est capable de parler, tous se contentent de faire du bruit. Ceux de L’Amour médecin se contredisent, bégayent ou parlent trop lentement. D’autres divaguent en latin ou chantent en italien et se soucient des malades comme de l’an quarante. D’ailleurs il n’y a pas en général de malade. Monsieur de Pourceaugnac ne l’est que contraint, et en fait de maladie, la Lucinde du Médecin malgré lui fait tout simplement (mais significativement) la grève de la parole. Chez Molière, la médecine a une valeur de symptôme, elle suggère que quelque chose ne (se) passe pas, n’arrive pas à destination, n’arrive pas à se dire : panne du désir, panne de la parole. Il n’en faut pas plus pour virer à la comédie.

Maladie de la parole, mais aussi maladie de l’autorité : Argan n’arrive pas à se faire entendre, ni par conséquent à se faire obéir. Il manque d’autorité et oscille comme tant d’autres personnages de Molière entre gesticulations impuissantes et décisions tyranniques. Presque toutes les comédies de Molière sont faites avec un tyran ridicule. C’est même essentiellement de cela qu’on rit : d’une mauvais autorité bafouée, subvertie, qui cède malgré elle au désir (dans une comédie classique, les lettres finissent toujours par arriver à destination). Mais aucune, me semble-t-il, ne surexpose à ce point la question de l’autorité, aucun personnage ne se réduit autant que le malade imaginaire à une faillite du principe d’autorité. Argan est malade de ne pas se faire entendre, malade de son manque d’autorité, que sa servante ne cesse de contester, et dont d’autres (Purgon, son médecin, mais aussi Béline, sa seconde épouse) profitent et abusent. En d’autres termes, il est malade de ne pas tenir son rôle de père, ou de ne pas (se) tenir (à) un tel rôle. L’envers de sa tyrannie, c’est l’impuissance de sa parole, qu’il engage à perte : « On dira ce qu’on voudra, mais je vous dis que je veux qu’elle exécute la parole que j’ai donnée », crie-t-il, sans arriver à imposer sa tyrannique décision de donner sa fille en mariage à Thomas Diafoirus4. Contestant cette décision, Toinette en appelle justement à ses sentiments paternels : « La tendresse paternelle vous prendra […]. Une petite larme, ou deux, des bras jetés au cou, un mon petit papa mignon, prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher. »5 Et elle conclura son plaidoyer en faveur d’Angélique par un défi comique au père dont elle prend littéralement la place : « Et moi, je la déshériterai si elle vous obéit. » Réponse d’Argan : « Ah ! ah ! je n’en puis plus. Voilà pour me faire mourir. »6 Dans Le Malade imaginaire, la place du père est sinon vacante, du moins extrêmement fragile.