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Mort d'un Nietzschéen

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Description

Peter Erikson, fonctionnaire fonctionnant, tient le journal de bord de ses pérégrinations philosophiques. Disciple de Nietzsche, il croit dans sa volonté de puissance...qui lui permettrait de naviguer impunèment entre le désir, la folie et le réel.
Le roman que voici tente de comprendre les étranges circonvolutions du cerveau humain, lorsque la quête du pouvoir l'obsède.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2010
Nombre de lectures 251
EAN13 9782296250833
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mort d’un Nietzschéen
© L’Harmattan, 2010
5 - 7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http:// www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11348-0
EAN : 9782296113480

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
J acques S teiwer


Mort d’un Nietzschéen


roman


L’Harmattan
Ouvrages du même auteur :

Una Scuola per l’Europa, en collaboration avec Enrico Maria Tacchi, éd. Franco Angeli, 1998

De la Démocratie en Europe, L’Harmattan, 2008
Il serait beaucoup plus facile et délassant d’écrire, de continuer à écrire un roman, l’épisode suivant d’un roman, parce qu’on pourrait omettre ou rajouter sans problème, il dit ceci, elle fait cela, ils vont là, elle pense ceci, il répond cela, ils ne vont pas là, le ciel est gris ou pas gris, il fait vent ou soleil, à souhait, à volonté, tout compte et rien n’importe, l’aventure capote, la vie continue, la liaison se rompt ou se noue, le drame se calme ou éclate, la catastrophe reste en suspens, il dira ceci, elle dira cela, les nuages viennent, la nuit s’en va, et Cécile part en voyage quand je dis que Cécile part en voyage, pour six mois quand je dis pour six mois, aujourd’hui encore je n’ai pas écrit de roman.


18 02 90

Lambert Schlechter : Le Silence Inutile

Editions Phi 1991
V oici ce que Peter Erikson écrivait ce jour-là dans ce qu’il appelait, à travers son jargon franco-anglais, le « log book ». Certaines semaines, il rédigeait des notes quasi quotidiennes, puis il lui arrivait pendant des mois de ne plus rien produire. C’étaient les semaines où il lisait, affalé dans son lit, surtout en hiver, quand les journées étaient courtes et que la nuit tombait à quatre heures et demie…

Ou alors c’étaient les semaines où il s’activait en ville, traînant sa quête de quartier en quartier. En général, il élaborait peu sa pensée, il préférait la stabiliser à travers des expériences qu’il appelait « vitales », autant parce qu’elles tenaient du domaine de la vie que parce qu’elles lui permettaient de se tenir en vie.

Pour cerner le personnage, nous citerons quelques extraits de ses notes. Ce sont des méditations parfois décousues, parfois répétitives, mais nous vous les livrerons telles quelles, pour votre appréciation.

Vendredi (appelé) saint 2006 :

En finir avec les discours lénifiants : Tout est en lui. Toute philosophie, depuis la plus haute antiquité, tourne autour de lui… au sens passif et actif… autour du pouvoir, parce quelle lui est attachée, parce quelle en émane et se façonne sur lui, parce qu’elle veut le conquérir ou le flatter, l’analyser pour mieux le manier ou le transformer. Et le pouvoir tourne autour d’elle, parce qu’il en a besoin pour se justifier, parce qu’il veut la séduire et séduire grâce à elle, tenir les hommes en laisse, les hiérarchiser, construire ses structures de domination, graver ses lignes de force dans leur conscient et dans leur inconscient. Il est l’expression première et dernière de « la volonté de puissance », roc ultime sur lequel se construit toute action, toute soi-disant éthique. Le pouvoir suppose l’inégalité, la dialectique des dominateurs et des dominés, de ceux qui savent contre ceux qui ne savent pas, de ceux qui travaillent de leur tête contre ceux qui travaillent de leurs mains, des hommes et des femmes, de races contre d’autres races, d’ethnies contre d’autres ethnies.

Le vingtième siècle s’est révélé comme une terrible ironie de l’Histoire : traversé de part en part par un grand discours sur l’égalité, il n’a cessé de créer les plus grandes inégalités de tous les temps. Loin de rapprocher les hommes sur le plan planétaire, il a détruit les sociétés égalitaires traditionnelles – tristes tropiques – et il a, dans deux guerres mondiales, tué des centaines de millions d’êtres humains pour en arriver à une globalisation de la rivalité qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. Un faux discours sur le pouvoir purement racial s’est opposé à un faux discours sur l’égalité, et les deux n’ont engendré qu’hypocrisie et camps de concentration : Guantanamo relaie Vorkouta qui tend la main à Buchenwald.

Le « pouvoir », lui, s’en est plutôt bien tiré, indestructible, parce que lié à la nature même de la communication humaine.

« Hiérarchie » du grec « hieros », sacré : baissez le regard devant Zeus-Deus sanctifié au fond du temple, dans la pénombre inaccessible au non-initié, où le prêtre puise son autorité de vaticinateur. Depuis la nuit des temps, son discours fait partie intégrante des structures de domination. Il joue sur le registre de l’angoisse existentielle, d’un côté, sur celui de la peur réelle de l’inconnu et de l’incertitude devant l’avenir, de l’autre. Ce sont les sources sempiternelles du carburant de la foi : le messie, le rédempteur, la vie éternelle, le rééquilibrage des injustices après la mort, la consolation des affligés. Sur cette ligne, toutes les églises, toutes les mosquées, tous les temples ont toujours été corrects dans leur approche. Difficile de se tromper sur une structure aussi fondamentale. Mais sur une autre ils ne se sont pas non plus trompés : jamais aucune religion ne s’est laissé leurrer dans le discours de l’égalitarisme. Il fallait des « hierous archès », des pyramides de pouvoir.

Cela aurait-il à voir avec l’évolution de notre cerveau ? Du passé animal, il nous reste des pulsions. Peu importe leur nombre et leur classification : elles sont là, tapées au fond du bulbe rachidien, quelque part. Heureusement d’ailleurs, car sans elles nous n’aurions plus ni agressivité ni sexualité. L’espèce aurait disparu depuis longtemps. Mais nous n’avons plus d’instincts, ces schémas de comportement automatisés, qui fonctionnent si bien et si simplement chez l’animal. Le cerveau évolué a besoin de structures infiniment plus complexes.

Et pour qu’elles « deviennent » structures, fonctions intégrées, il faut un système de hiérarchisation. Mais comme celui-ci n’est jamais fermé, jamais achevé ni immuable, toujours en évolution et à réinventer, il garde son immense ouverture à l’angoisse. Ce n’est pas la mort qui provoque l’angoisse comme mélodie de fond de l’existence-, mais l’ouverture à la liberté.

Peter Erikson a achevé son doctorat en philosophie à l’Université d’Uppsala en 1986, année de Tchernobyl. Outre l’anglais, qui lui est familier depuis l’école primaire, il parle le français presque comme sa langue maternelle, avec la mélodie chantante des voyelles propre au suédois. Cela donne à son débit un charme exotique. Quand il posa sa candidature pour un poste d’administrateur au Parlement européen, après l’accession de son pays à l’Union, qu’il saluait et soutenait de toutes ses forces, il l’obtint à la première tentative.

Luxembourg ne lui parut pas au départ une bonne destination pour s’expatrier, lui qui avait vécu presque toute sa vie d’adulte à Stockholm, qu’il considérait comme une sorte de métropole de la liberté. C’est la ville où, soi-disant, les femmes ont pris le pouvoir, et le maintiennent avec dextérité. Tant mieux pour elles, disait-il, lui-même n’ayant aucune velléité politique. Aussi s’est-il toujours mû à l’écart des partis, bien que nombre de ses amis lui conseillassent de s’« engager » pour « faire carrière ». Il estime que son pouvoir à lui se distille dans la vaste sphère qui lie la politique au sexe, dans le macrocosme des rencontres contingentes. A travers l’histoire mondiale, il aime côtoyer quelques figures qu’il considère comme marquantes. On ne peut pas dire qu’il les admire, car il récuse ce mot qui implique, à son avis, déférence et adulation. Il les estime exemplaires, parce qu’ingénues dans leur quête sauvage du pouvoir : César, Attila, Borgia, Sade, Raspoutine, Mao parmi d’autres…

Du jour de Pâques date la note qui suit. Nous la citons dans son entièreté, malgré sa texture un peu filandreuse, pour mieux entrer dans les méandres du cerveau que vous observez :

Les religions, tout en fondant les structures de pouvoir dans leur sens de la hiérarchie, ont essayé, d’un autre côté, d’en atténuer la portée. Merveilleuse ambiguïté qui prêche la charité, la bonté et le pardon, tout en s’identifiant aux « ordres » voulus par Dieu, qu’ils soient féodaux, aristocratiques, bourgeois ou simplement autoritaires. Ainsi elle se coule dans les interstices du pouvoir et dans ses ambivalences de soumission et de domination. Là où l’athéisme a voulu s’imposer, non seulement il n’a pas réussi à éradiquer les croyances, mais il s’est servi lui-même de nouvelles dominations pour survivre.

La religion se projette comme contrepoint à l’angoisse. Elle en tire une force incroyable, infiniment renouvelée, transformée d’âge en âge, polymorphe et adaptative.

Ceci en est une explication, mais pas une justification.

Tout désir réel d’une émancipation de l’homme – que ce soit au plan social ou au plan psychologique – devrait passer par une éradication des projections religieuses. C’est à peu près le seul terrain ou Marx et Nietzsche pourraient se rejoindre, et plus tard s’allier à Freud. Lui explique les religions comme une sorte de névrose à basse intensité, où Dieu, le Père castrateur, provoque une résonance d’angoisse permanente à laquelle on n’échapperait qu’au bout d’un élan libérateur. Sartre, Marcuse, Deleuze, d’autres, y sont allés de leurs explications de l’illusion religieuse. Puis voilà qu’au vingt-et-unième siècle, triomphalement, George W. Bush se fait élire président des Etats-Unis sur un programme d’intégrisme catholique, et simultanément le monde musulman bouillonne d’ardeur djihadiste. Les sectes, au niveau mondial, collectent des milliards pour les consacrer à leurs visées saugrenues. Les gouvernements abandonnent, comme au Moyen-Âge, la gestion de la misère aux églises et aux organisations « non gouvernementales » (qui souvent ne sont que des églises cachées ou des paravents d’églises), soi-disant pour plus d’efficacité ; en réalité par abdication, sous la pression des possédants qui se calfeutrent, et qui veulent bien faire la charité, mais pas la nuit du 4 août.

Plus on est dans le pointillisme, mieux ça vaut pour eux. Que chacun travaille son lopin, sans élever l’échine, sans voir où il se trouve, où trime le voisin… Surtout ne pas regarder l’horizon où pourraient se profiler des tentations de dépassement.

Le dépassement est réservé à la religion : c’est elle qui relie, par vocation et étymologie… à un au-delà indéfinissable, débordant, flou, mais rendu abordable à tous et donc sécurisant dans son imagerie.

Le pouvoir se réjouit de cette évolution. Il reste intouchable dans la pénombre de l’autel : drapé dans une pseudo transparence – toute démocratique – il n’est pas à l’abri des regards, mais il est à l’abri de la vision. Il est juché sur le même socle intouchable que les experts des savoirs institutionnalisés. Les journalistes ont beau dire qu’il est nul, corrompu, incompétent, alcoolique, égrotant, cynique, fou, ubuesque, kafkaïen. Il fonctionne et se couple sur le corps des citoyens qui semblent jouir de la raclée.

C’est parce qu’il beigne dans le halo du sacro-saint hiérar-schizé.

Et deux jours plus tard, cette excursion soudaine dans le domaine de la sexualité :

« Le pouvoir a toujours une connotation sexuelle, et la sexualité a toujours une connotation de pouvoir. Les rapports de dominateurs (trices) à dominé(e) s jouent le contrepoint de chaque mélodie sexuelle. Une fois pour toutes, le divin marquis a dévoilé cette sournoise harmonie. Pour lui, la musique se conjuguait dans la gamme de l’aristocratie du dix-huitième siècle. On peut la transposer sans trop de mal à la bourgeoisie du vingtième. Les tonalités deviennent plus grinçantes : Egon Schiele, Georges Bataille, Antonin Artaud,] ean Genêt se meuvent au bord de la folie. Mais leur œuvre témoigne de la même réalité : réprimer est jouissif ; être réprimé est banal, dans la mesure où presque tout le monde l’accepte. Se révolter est coûteux. Ceux qui se rebiffent ont le choix entre la prison ou l’asile, la pauvreté ou le rejet. Quelquefois ils cassent l’ordre, ils gagnent, et alors ils deviennent dominateurs à leur tour, avec l’inversion des signes de la jouissance.

Phallus et matraque se complètent.

Les explications qui s’en réfèrent à l’animalité, à l’instinct – lion qui mord la lionne, mante religieuse qui bouffe le mâle et autres âneries du même genre – ne touchent pas le phénomène dans ses tréfonds. Celui-ci est ancré dans la rencontre de deux libertés, dont l’une se subordonne à l’autre, et en tant que telle, il a une dimension propre. Le pouvoir se substitue à la sexualité comme quelque chose de plus fort, de plus essentiel qu’elle. Il implique la découverte jubilatoire de disposer du corps et de l’esprit d’un, de cent, de milliers d’autres êtres humains. Sartre croyait que l’oppresseur s’opprime lui-même dans l’acte de l’oppression. Il n’en est rien : l’oppresseur atteint le stade suprême de la jouissance dans la certitude de « posséder » un ob-jet qu’il prive de sa qualité de sujet. Il construit volontiers sa liberté sur la ruine d’une multitude d’autres libertés. Tant que celles-ci l’acceptent et ne contre-attaquent pas, il les manipulera avec délectation. Ce qui est étonnant, c’est la passivité gouleyante avec laquelle des masses d’hommes se laissent envahir par de puissants dominateurs. Leur acceptation est un réceptacle dévoué, une corolle qui s’ouvre au pistil, une vulve qui cherche le phallus.

On assiste à l’anecdote sans cesse renouvelée de l’homme qui cherche le pouvoir comme supplément ou substitut à une sexualité soit défaillante soit débordante ; pas nécessairement « mûre » d’ailleurs, ses tentations séduisant même des jeunes quand l’occasion leur est offerte. Mais en général le pouvoir n’échoit aux hommes qu’à partir d’un certain âge, les jeunes devant se soumettre au « cursus hono-rum » qui, éventuellement, les mettra sur l’aiguillage correct. Pourquoi moins les femmes ? Parce que génétiquement elles seraient davantage portées à la passivité et à la soumission ? Je sais que ceci les fait, à juste titre, sursauter et crier de colère. Il leur faut des contingents électoraux ? Il leur faut une discrimination positive ? Bien sûr : on la leur donnera. Ainsi, elles aussi arriveront en position de force, de parti pris, de lubie. Elles ne jouiront pas moins, j’en suis sûr, de leurs prérogatives que leurs homologues masculins. Madame Mao, Madame Thatcher, Madame Clinton, nous vous saluons dans le monde des mâles dominateurs ! »

Peter Erikson n’est pas un drogué du travail. Dans son boulot quotidien, il preste peut-être quatre heures réelles, dédiant le reste du temps au rituel café (dont il boit au moins quatre petites tasses par jour), aux pérégrinations de couloirs avec arrêts fréquents dans les bureaux de femmes, aux soins du corps, aux pauses repas, à la lecture de la presse internationale, exercice qu’il considère comme faisant partie de son devoir professionnel et qu’il situe donc à l’intérieur de son horaire ouvrable. Beaucoup de collègues croient faire impression en gardant savamment la lumière allumée tard le soir, feignant de quitter leur bureau vers les neuf heures, laissant aux femmes de ménage le soin d’éteindre, et visant ainsi la piètre gloire du bosseur infatigable. Très peu pour Peter. Il encaisse, avec nonchalance et ironie, les augmentations annuelles de salaire obtenues par les syndicats de fonctionnaires ; il vit décemment de la somme rondelette qu’il empoche tous les mois et qui lui permet de satisfaire ses besoins banals et peu excentriques.

La société m entretient par ses prébendes, et moi je l’entretiens par mes facéties. C’est un juste échange de procédés… et quand je peux être plus malin quelle et la mener en bateau, je n’hésite pas à le faire. C’est si rare que l’individu puisse en remontrer au monstre.

Il lui arrive de jeter ce genre de réflexions sur un bout de papier, pendant un moment creux de la journée, à sa table de travail, quitte à les reprendre le soir et à les élaborer dans le ‘ log book’. Souvent aussi il les laisse sous forme d’aphorismes ou de fragments, dans leur nudité abrupte. Il aime les philosophes des aphorismes, Schopen-hauer, Nietzsche, Cioran, parce qu’ils laissent au lecteur le soin d’approfondir leur pensée. Il se délecte des poètes de la latinité ancienne, comme Ennius, ou des présocratiques, comme Héraclite, dont on n’a gardé que des passages incomplets, et à propos desquels tout le monde se perd en conjectures et interprétations.

Notes du 20 janvier 2007 :

Hier j’ai rencontré la femme qui me fascine : svelte, frêle, délicate, blanche, nue sous sa lingerie et sous sa peau… Elle a un sourire de novice, consacrée aux saintes œuvres. Ses articulations sont fines et souples. Elle est diaphane, nocturne. J’ai envie de la dévorer. Mais avant, je veux la chasser, l’apercevoir courant dans les sous-bois, voir sa robe se lacérer dans les broussailles, la sentir haletante sous ma lance. Elle ne sait pas encore l’aventure qui l’attend…

Il faut l’amener à une mise en scène, une théâtralisation, une orchestration subtiles. Cela prendra du temps, un temps délectable, puisqu’il s’agira de goûter à ses angoisses, de savourer ses doutes, de palper ses jouissances, avant la mise à mort. Je me régale à l’imaginer prononçant des mots qui lui sont maintenant insoutenables : bestial, enculade, pisser, chier, biter et d’autres que je lui ferai inventer…

Dix centimètres de poudreuse donnent à la vallée de la Pétrusse l’aspect d’un château de la Belle au Bois dormant. Un énorme bonnet d’ouate emmitoufle le vacarme habituel de la circulation urbaine. Peter Erikson aime ce temps. Il se sent transposé dans sa Laponie natale, mis à part que les jours sont encore trop lumineux et trop francs. La nuit polaire de Lulea ne lui a jamais pesé. Il aime vivre la nuit. Depuis son « implantation » à Luxembourg, il se plaît à divaguer en voiture ou à pied dans les artères désertes de la cité nocturne. « Les pleutres sont couchés » dit-il, évoquant avec délice le commentaire du portrait de Goya : « Le sommeil de la raison engendre des monstres ». La nuit est plage d’ouverture, bordure de gouffre. Tout devient possible sous le calfeutrage de l’obscurité.

La neige ajoute au jour son altérité. Elle le rend moins évident, plus chaotique aussi. Contrairement à ce qui se passe dans le grand nord, ici plus rien ne va de soi, dès que quelques pouces de cristaux enveloppent mollement les parcs et les artères. Les autobus se mettent à patiner au travers de la chaussée. Les voitures ne montent plus la petite pente du garage en sous-sol. Les gens chaussent des moon-boots et avancent comme des robots dont les piles s’épuisent. On arrive en retard au bureau, on se confond en excuses… Les rythmes consensuels sont brusquement cassés, et les secrétaires se font tancer par leurs chefs, les petits chefs s’esbroufent, les sous-chefs s’affairent. Les compagnies d’assurances voient s’accumuler les rapports d’accidents, les garagistes se réjouissent des tôles froissées. Un peu d’anarchie s’installe dans la ville symbole d’ordre.

Note dans le log book, à la date du 3 février 2007 :

« Un rien peut briser la machine ».

Le Golf stream se réchauffe d’un dixième de degré, et la salinité de la Mer du Nord diminue. L’Europe du Nord, avec sa belle civilisation, se fige en palais de glace. Quelle vision superbe que la cathédrale de Cologne sous une immense calotte azur, un vent de moins quarante s’amusant à faire tourbillonner les dernières giboulées de grêlons autour de la croix au sommet. La vallée du Rhin transformée en glacier jusqu’aux Alpes où les sommets recouvrent enfin la solitude qui leur est due. Plus de petits nains qui se cramponnent aux parois pour jeter des canettes de Coca à 4000 mètres d’altitude. Magnifiquement, le glacier migre vers les plaines de Hollande comblant enfin les canaux d’Amsterdam ; il rabote dans sa moraine les débris de Francfort et de Zurich, roulant devant lui les colonnes des bourses. Un glacier, ça ratisse large, ça ne fait pas de détails. Plus de problèmes pour le repeuplement des ours et des loups. Ils sont sortis génétiquement renforcés des siècles qui ont vu la disparition lente des hominidés, car leur nourriture était abondante, et pendant les millénaires où ils étaient pourchassés par l’homme, ils ont dû développer une intelligence et une capacité d’adaptation supérieures.

Le fonctionnaire en lui n’aime pas que ça fonctionne. Luxembourg fonctionne trop bien. Voici ce qu’il en pense :

Tout y est réglé pour le bonheur du citoyen. Des parkings qui fonctionnent, des transports en commun qui fonctionnent, des trains qui arrivent à l’heure, des bureaux bien chauffés pour que les administrateurs s’y sentent à l’aise, afin de régler vos payements d’impôts, vos notes de cadastre, vos frais de maladie. Aucune catastrophe naturelle ne vient jamais perturber le chuchotis du moteur, un ronron de BM. Et pourtant on sent qu’il s’en faudrait de peu pour que, sous cette surface, le grand glissement n’advienne. Un jeune homme se fait rosser de coups à la sortie d’un lycée, on vous perfore les quatre pneus de votre voiture, une nuit, comme ça, sans raison apparente. Elle est féconde, la bête. Mais on la tient enchaînée dans le cirque. De temps en temps on lui fait faire un tour à la télévision du soir, juste pour montrer qu’elle existe et pour donner le frisson aux gens de bien. Des tôles horriblement froissées, de préférence avec des traces de sang, des volcans qui déversent des torrents de lave ou de boue, engloutissant des villages, des ouragans qui emportent tout sur leur passage, la mer avalant des morceaux de côte. C’est donc quelle existe bel et bien, mais la rencontrer devient rare et excitant. On peut évidemment la chercher au fin fond de soi-même. Elle provoquerait par exemple le déraillement d’un train, parce qu’on a dévissé un rail ou bloqué un aiguillage ; elle ferait tomber un 747, parce qu’on a, exprès, mal boulonné la commande hydraulique des clapets ascensionnels ; elle induirait un crash boursier à la suite d’une campagne de dénigrement et de désinformation ; elle ferait s’écrouler une mine en Allemagne, précisément dans la région où elles sont le mieux sécurisées ; elle gâcherait toutes les huîtres d’Arcachon et de Bretagne pour le réveillon ; elle rendrait inopérants les médicaments contre le virus du SIDA… La voilà, la bête qui rode autour des villes, pénètre le tissu subtil des villages, s’insinue dans les couples et les amitiés. De temps en temps une pustule éclate à même la peau, on la voit, rougeâtre et purulente, elle pointe une tête de venin.

Peter Erikson est un bel homme… Enfin, les femmes s’accordent à le trouver tel. Grand un mètre quatre-vingts, svelte, musclé, même sur le ventre, sans une trace de graisse, un beau visage régulier, les traits anguleux, sans agressivité cependant, les cheveux blonds, abondants, tantôt ondoyants, tantôt coupés en brosse, la dentition un peu prognathe, un tantinet cannibale ou, si vous préférez, Néandertal. Elles raffolent de son accent rocailleux. Sa voix émerge de la toundra lapone, écho d’une nuit interminable, d’une éclipse où les aurores boréales se sont pendues à l’horizon, oripeaux de galaxies insondables. Le Luxembourg n’aime pas les voix nocturnes. C’est un pays où on préfère le roulement de la sidérurgie, grincements plutôt que cris, vacarme plutôt que murmure. C’est rassurant et productif… on sait où on en est. C’est a ou b, mais pas a intégrale de x, ni ab multiplié racine carrée de moins un. Ces choses-là ne sont pas transparentes, il faut les décanter, comme le vin qui a une lie, séparer la graine de l’ivraie, semer sur la bonne terre et non sur les rochers, donner à César ce qui est à César.

Au travail, on s’accorde à lui trouver du style. Allez savoir ce qu’ils ou elles veulent dire par là. Est-ce le style de sa démarche dégingandée dans les couloirs, quand il va de bureau en bureau pour commenter les nouvelles du matin ? Est-ce le style de ses costumes taillés Burberrie’s et de ses chemises Pink ? Est-ce l’arc arrondi de sa main quand il tient sa tasse d’expresso ou la manière à la fois goulue et raillarde dont il l’approche de ses lèvres ? Serait-ce sa façon de s’effacer complètement, comme l’homme sans qualités, pour entrer dans les limbes de la non-existence, du néant sartrien, quand il dit ne pas savoir ? Il est si difficile de définir le style ou son opposé dans la rapide évolution des goûts que la globalisation impose.

Note dans le log book du 21 avril 2007 :

Anniversaire de la naissance d’Hitler. Ce n’était pas un homme de pouvoir, mais un homme d’angoisse. C’est pour cela d’ailleurs qu’il n’a rien accompli. Des gesticulations et des envolées de voix, des stridences, rien d’autre… Un impuissant sexuel certainement. Pauvre Eva Braun qui aurait tellement aimé se faire enculer par lui. Mais c’étaient des tentatives infiniment faillies, malgré le bon air de l’Obersalzberg, malgré l’atmosphère glauque du Bunker. Pour la vraie puissance, il lui manquait le rire franc, celui du cynisme heureux. Je suis sûr que Staline l’avait, ce rire-là, quand il forçait Beria et Khrouchtchev à boire de la vodka jusqu’à l’hébétude, puis à chanter avec lui en se tapant sur les cuisses. Des chansons sentimentales, à ce moment-là, pour prouver que les émotions ne sont pas étrangères aux potentats, que ce sont des hommes comme les autres, et surtout que les autres sont comme eux, bien que le sort ne leur ait pas donné la chance de se réaliser pleinement.

Quelle image révélatrice que celle de Staline à Yalta, relax dans son fauteuil, à côté d’un Roosevelt moribond, d’un Churchill engoncé dans son manteau d’hiver, contemplant la fin prochaine de l’empire britannique, et d’un de Gaulle absent, pleurnichant à l’horizon la perte de grandeur. Le cigare de Sir Winston était sans doute un symbole phallique dont Staline se privait aisément. N’avait-il pas sa pipe, son tabac et sa tabatière qui lui suffisaient pour souffler des volutes et faire sonner creuses les têtes de porcelaine ?

Les Grands de ce monde : vessie journalistique, vespasienne où je me sens mal. Je les vois en sinistre compagnie avec les Grands d’Espagne, le grand siècle, les grands prêtres disant les grand-messes, en chœur avec les grand-mères pour bénir les réunion des Grands, G-7, G-8, G-20, risibles Grandgousier et nouveaux Grands Guignols !

Note dans le log book, à la date du 25 avril :

Cette femme me nargue. J’effleure des rencontres avec elle, les matins blêmes, la voyant toujours habillée de matières chères et raffinées : soie, cachemire, cuir d’agneau, molleton de mérinos, velours, percales. Il lui manque la Bentley pour l’envelopper décemment. Elle a l’air effrayée d’être au monde. Un regard d’antilope avant la fuite. Sait-elle quelle est destinée à jouer le rôle de l’esclave dans un film pornographique ? Serait-ce la femme objet d’un ministre ou d’un banquier, la libellule scintillante d’un producteur de cinéma, l’arme secrète et mortelle d’un espion, d’un mafieux ? Elle est sûrement produit de puissance et en tant que tel m’intéresse. Je suivrai avec quelque vénération l’empreinte de ses hauts talons sur le trottoir, traces éphémères des empires fétiches.

Les observateurs extérieurs (et objectifs, bien sûr) qui fixeraient un regard contingent sur les pérégrinations de Peter Erikson ne remarqueraient rien d’anormal dans ses déplacements diurnes ou nocturnes. Il se rend quotidiennement à son travail, prend souvent son petit déjeuner dans le restaurant d’un grand hôtel adjacent à son domicile, rue de la Grande Corvée, à Belair. Il fait ses courses au Centre commercial Auchan, ou les caissières le connaissent et lui adressent une parole polie, avec un sourire peut-être un peu dragueur. Cela ne déplairait pas à l’une ou à l’autre de le taquiner pour le faire rire et lui extorquer un rapide rendez-vous en fin d’horaire. Pour la précision du rapport, il convient de noter qu’aucune – et pourtant il y en a quelques-unes de très attrayantes – n’y a jamais réussi. Jusqu’à présent, pas trace de ce genre d’interférences dans le journal : on dirait que les jeux de mines et la fantaisie érotique du quotidien glissent inaperçus à la surface de Peter Erikson, comme si les accrochages de l’iris, les mouvements de coquetterie à peine esquissés, la moue de deux lèvres protubérantes, la remise en ordre de cheveux savamment ébouriffés n’entraient pas dans le cercle intérieur de ses sensations.

Derrière l’écran gris des yeux fermés, j’aime lire sur l’immense rotonde de ma cervelle. Ce que j’y vois est infiniment plus passionnant et plus poignant que le minable monde des ‘ sensations’ qui s’étale comme un étal de boucher : du rouge et de la chair partout, du trituré et du moulu, du compact et du poreux, du cru et du cuit. Tandis que dans le cinémascope de mon imaginaire les choses se mettent à leurs vraies places, celles que le désir et le pouvoir leur y assignent. Les philosophes ont parlé d’un moi transcendantal. Mais oui, il est là, je le touche de mon œil intérieur et je le promène en souverain, coupant les flux selon mon bon vouloir. Quelle immense puissance nous donne ce cerveau hypertrophié dont l’évolution nous a fait le cadeau empoisonné ! Il est capable de réordonner le monde chaque jour autrement. Je change de langue, je change de monde. Même à l’intérieur de la même langue, je change totalement la perception des choses, selon l’intonation de ma voix : Harpagon parle à travers Michel Bouquet, puis à travers Michel Serrault. Exactement les mêmes mots, mais deux univers. Potentialités de créations infinies…

D’où sans doute l’innommable stupidité des bureaucrates et administrateurs de tout crin quand ils croient qu’ils ont ordonné le monde une fois pour toutes. Dates de naissance, numéros de dossiers, chiffres d’immatriculation, codes barres. L’ordinateur coule dans le bronze. C’est pour cela que dans l’argot français, à bon escient, « couler un bronze » a pris une signification plus concrète et olfactive. Même le bronze est matière périssable et objet de sculptures bien fantaisistes.

Je déteste les passeports qui m’enferment dans une identité que je peux sans cesse transcender.

Singulier personnage que nous découvrons à travers les pages de ce « log book » ! Le moment est venu, chers lecteurs, de vous rendre compte que dans cet amalgame vous êtes plus que des témoins innocents qui peuvent se réfugier derrière l’anonymat de variables algébriques x, y, z. Le témoin est toujours partie prenante et complice, parce que son œil interprète. Pourquoi vient-il fourrer son regard inopportun dans les choses des autres ? Pourquoi est-il là, à un endroit précis en un moment précis, alors qu’il aurait pu au même instant jouer à cache-cache avec ses petits-enfants ou acheter des carottes au marché du mercredi ? Pouvez-vous, en l’occurrence, justifier votre jugement sur les démenées et les démarches d’un ratiocineur qui vous côtoie ? Non, à moins de vous précipiter dans un jugement hâtif, ce qui serait fâcheux. Nous sommes tous deux obligés au regard scrutateur, mon cas étant encore moins enviable que le vôtre, puisque, metteur en scène, je vois, je prévois, je mets en relation, mais je ne peux rien éviter de ce qui se concocte dans les synapses de l’autre. Vous êtes témoins, je suis interprète, incapable cependant de modifier la substance du libretto Humain, trop humain, ni à plus forte raison d’en détourner les aléas. Nous jouons dans un orchestre où je tiens une bien frêle baguette et vous des instruments parfois mal accordés.

A des témoins engagés comme vous l’êtes, le moment est venu de livrer quelques informations indispensables pour la bonne compréhension et du personnage qui nous préoccupe et des événements futurs dont il nous réserve la surprise.

Peter Erikson a trois, non, si je compte bien, quatre documents d’identité qui le modulent : un permis de conduire suédois, vieux, avec une photo de lui à dix-neuf ans, hirsute de cheveux, hagard des yeux, jeune dans toutes ses incertitudes. Taille d’adulte cependant, déjà un mètre soixante-dix-neuf. Il n’a jamais essayé de faire transcrire ce permis en un document du pays de résidence, bien qu’une directive de l’Union européenne le lui recommande. Tracasseries administratives totalement superflues et indues, pense-t-il.

Il a aussi un passeport suédois, qui date de 1986. Né le 14 août 1960, il avait 26 ans à la confection de ce document, et il y mesure un mètre quatre-vingts. A-t-il grandi d’un centimètre depuis son dix-neuvième anniversaire ? En tout cas ses cheveux sont restés blonds, et son regard a pris de l’assurance, tout en perdant de la gentillesse. Il a eu besoin de ce passeport pour voyager aux Etats-Unis, cette année-là. Pas encore d’empreintes digitales, ni de saisie sur puce des données personnelles.

Au moment de son inscription à la commune de Luxembourg, on lui a confectionné une carte d’identité de résident étranger, avec, cette fois-ci, une belle cache électronique confiant à la lecture de quelque œil optique des détails, sans doute inutiles, sur sa vie privée. Officiellement, et mystérieusement, il y mesure un mètre « septante-neuf », peut-être parce que la lecture électronique de sa taille est plus précise que les lectures mécaniques antérieures. Ses cheveux sont devenus gris blonds, sous le regard sagace de l’employée de la mairie, qui aime bien les hommes poivre et sel.

Puis voilà : Peter Erikson possède en outre un passeport britannique, arborant fièrement en filigrane un tracé de sa gracieuse Majesté Elisabeth II, reine du Commonwealth. Il n’y mesure plus que cinq pieds et dix pouces, peut-être parce que les Anglais ont du mal à transposer les excentriques mesures européennes. Ses cheveux sont devenus banalement ‘ fair’, le regard s’est assombri, la pupille se resserre, interrogatrice, inquiète, pour qui s’y plongerait à fond. Sa date de naissance est restée la même, le 14 août 1960, mais son identité a complètement changé : il s’appelle maintenant Raymond Alexander McNaught, et il est né dans le comté écossais de Norwitch, village de Wolverton.

En fait, l’inquisiteur que je suis obligé d’être vous révélera, à ce point de notre enquête, que Peter a usurpé l’identité d’un pauvre hère, né à la même date que lui, mais qui a passé les trente dernières années de sa vie dans un hôpital psychiatrique, où on lui a confisqué son passeport. Confié au constable de la police locale, il fut vendu par un agent peu consciencieux et légèrement corrompu à un mafieux londonien, lequel à son tour l’a revendu avec un profit considérable sur le marché florissant des fausses identités de la City. C’est donc un vrai passeport, avec une vraie identité et une fausse photo, indétectable aux contrôles habituels, sans doute encore longtemps après la mort du relégué psychiatrique. Ray McNaught l’a testé à plusieurs reprises sur l’Eurostar. En vacances à Dubaï un jour, il s’est fait délivrer une carte de crédit American Express au nom dudit sujet de sa Majesté, après avoir ouvert un compte à la Banque Saudia, au même endroit. Avec son excellent anglais, jouant entre les accents d’Oxford et de Glasgow, il n’a aucun mal à se faire passer pour un authentique Britannique.

Avoir l’identité d’un fou plaît beaucoup à Peter Erikson.

Log book du 2 mai 2007 :

Quelle singulière chose que cette identité dans laquelle tout nous emprisonne. Je ne suis jamais le même, et on veut me forcer à jouer un rôle sans cesse renouvelé. Où est ma liberté d’acteur, car agir je veux ? ! Je comprends que le système ait besoin de repères inaltérables. Que d’autres s’y prêtent… pas moi ! Vive le délire des grandes cités du carnaval : Rio, Venise, Nice, Cologne. Regarde-moi, je suis un autre, je suis d’un autre sexe, d’une autre classe sociale, d’une autre étoile. Je suis le Petit Prince et le Grand Turc, la dame aux seins de bronze, le macaque à la bite énorme. Drague-moi et je fuirai, fuis-moi et je te draguerai.

C’est par l’identité que le monstre nous tient… Dans ce corps ce contenu : tel diplôme, telle profession, tel domicile, telle maladie, telle partenaire sexuelle, de préférence liée à vie. Déjà ça déborde de partout : la mémoire électronique se goinfre de détails ! Elle nous code à l’arbitraire, elle s’insinue dans les allées et venues, elle enregistre les coups de téléphone. C’est une toile d’araignée. Je suis la mouche qui se débat sans espoir. L’arachnide me regarde de ses yeux à mille facettes et sourit de ma panique. Il n’a même pas besoin de son injection paralysante pour me bouffer. Mais en attendant de voir s’approcher ses appendices céphaliques, je garde ma cervelle intacte. Elle continue à fonctionner, et il se pourrait bien qu’elle me tirera de ce mauvais pas. Que de moi il ne reste qu’une coquille vide dans les griffes du monstre, alors qu’avec mes organes essentiels je suis ailleurs, je me suis faufilé dans un monde parallèle !

Avec son passeport britannique Peter Erikson s’est loué un petit studio à Arlon, vingt kilomètres à peine de Luxembourg, mais de l’autre côté de la frontière, encore une notion, selon lui, construite, comme en témoigne ce passage de son log book, en date du 23 mai 2007 :

Ni les oiseaux, ni les sangliers ne connaissent de frontière, ni les escrocs d’ailleurs ni les détenteurs de capitaux. Territoire déterritorialisé. Revenir au libre vagabondage des chasseurs-cueilleurs. Vérité de ce côté-ci des Pyrénées, erreur au-delà. Le pauvre Pascal n’avait pas compris qu’il fallait couper le territoire pour catégoriser les propriétés. Ceci est à moi, cela est à toi. Ici on taxe d’autant, là on taxe de deux pour cent en moins. Ici je possède, étymologiquement, je suis assis puissant, là tu possèdes, avec ton clan, ton peuple, ta nation. Les peuples du grand nord, Samoyèdes, lakoutes, Lapons, n’ont jamais connu, ou en tout cas, reconnu de frontières à leurs migrations. L’horizon des terres était infini comme celui de la mer. Peut-être est-ce une âme laponne qui occupe le siège conducteur de ma centrale électronique et guide mes synapses. La pire insulte des bourgeois aux prolétaires : Vous êtes des apatrides ! Jusqu’au jour où les frontières deviennent un obstacle aux libres investissements et à la circulation des capitaux. Alors on les maintient pour les travailleurs et les immigrés inopportuns, mais on les supprime pour les banques et les corporations. Voilà l’Union européenne qui me paye grassement pour que j’œuvre dans ce sens ! Mes synapses ne sont pas d’accord, mais mon compte en banque les contrebalance. Suis-je un lâche ? un salaud ? un opportuniste ? un parasite ? un pique-assiette ?… Rien de tout cela : je suis un joueur, un baladin, le farfadet de la maison, le poltergeist qui casse les verres dans le buffet, le monstre qui habite le cauchemar du bourgeois et qui lui gâche ses vacances Neckermann. Quel délice de jouer ce rôle, alors que personne autour de moi ne s’en est encore aperçu.
V ous trouvez le gars loufoque ? ou peut-être fou ? Je partage vos inquiétudes, mais je ne vois pas ce que nous pourrions faire pour l’arrêter. Désormais il est lancé, et la liberté humaine ne connaît de limites que matérielles. Il faudrait peut-être enfermer l’énergumène entre quatre murs, mais dans ses actes rien ne nous y autorise, pour l’instant Nous n’avons pas de dossier à charge, aucun fait solide à soumettre au juge d’instruction. Ce que nous faisons, blottis dans le noir, c’est suivre les avatars du Suédois avec une pincée de curiosité amusée, sarcastique, perverse peut-être. Nous achoppons contre la certitude que les destinées humaines coulent comme l’eau de la montagne : impossible à arrêter ! On peut la retenir brièvement dans un réservoir, derrière un barrage en béton armé, on peut la canaliser dans des tubes en acier, la domestiquer au service de nos besoins en énergie, mais quelque part elle resurgira bouillonnante, écumante, lâchant des vapeurs arc-en-ciel, balayant tout sur son passage.

La jeune femme dont il est question dans la note du 25 avril est une Italienne de trente-cinq ans, mariée à un entrepreneur de travaux publics de Luxembourg. C’est vrai qu’elle est belle, racée, subtile, toute en nuances, comme seules les Méditerranéennes peuvent l’être. Elle s’habille selon le goût exquis des Florentines riches, sans ostentation, mais avec le raffinement des coloris du Caravage. Elle est heureuse dans son mariage, car son mari lui apporte tout ce à quoi elle aspire : sécurité, aisance, voyages, sexe, sorties, opéras, soirées, réceptions… Elle a deux enfants mâles, l’un de dix, l’autre de treize ans, qui vont à l’Ecole européenne de Luxembourg, section italienne, où ils ont des maîtres de la Péninsule qui les instruisent avec le ménagement délicat dû aux enfants des riches. De la grossesse et de l’enfantement elle n’a pas gardé une gerçure, pas la moindre trace de cellulite sur une paire de fesses harmonieusement courbées, épousant la cambrure des reins, où deux fossettes adorables font le bonheur du mari, chaque fois qu’elle lui présente son derrière pour une saillie en levrette.

Je vous révèle tout ceci, d’abord parce que mon regard scrutateur me permet de pénétrer dans le secret des vêtements féminins et des alcôves maritaux, ensuite parce que j’estime que la connaissance de certains détails vous sera indispensable pour la future compréhension des personnages que nous suivons du regard. Le mien est contemplatif, le vôtre interprète. Rappelez-vous cependant cette inéluctable certitude : chacun à chaque unité infinitésimale est libre de ses options ; sauter dans la folie, se suicider, s’immoler pour la patrie, aller boire le pastis ou… ou… ou… C’est une alternative ouverte à l’infini, avec la terrible perspective que les choix, une fois faits et exécutés, se coagulent dans l’immuable passé. Là vous serez piégés, à moins que, comme Peter Erikson, vous vous ménagiez plusieurs identités, dans les limbes du réel, en quelque sorte, y promenant des ombres multiples, malléables, fuyantes, impalpables.

Log book du 10 mai 2007 :

Surtout ne pas entrer dans la blogosphère. Mieux vaudrait dire la blogosphère. On s’y étale, on s’y écrase le nez par terre, au ras des pâquerettes. Mon secret est mon château. Je m’y retire tantôt dans un boudoir, tantôt dans les oubliettes, tantôt dans une pièce d’apparat pour me pavaner en face d’une galerie de glaces. La voûte de ma boîte crânienne est plus vaste que la voûte céleste. Tiens, quatre accents circonflexes dans cette phrase : cela ne m’étonne pas. Ces signes qui ne servent à rien tendent toujours une flèche vers l’infini !

… Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée…

Les accents circonflexes passent à la trappe dans la blogosphère. Keske sa peu nou fout ?

En effet, rien à vous, les blogueurs, mais beaucoup à moi… Je tiens à mon intimosphère, avec ses accents crochus et ses subjonctifs tout ce qu’il y a de plus imparfaits, se faufilant dans les broussailles d’une prose apocryphe. « Tenue secrète » me dit le grand Robert, « dont l’autorité est douteuse », d’où « hérétique ». Je revendique fièrement ces définitions à l’antipode de l’apophtegme. Ne tenez surtout rien de ce que je dis pour certain et jouez avec moi à tout travestir, à commencer par moi-même. J’aime le verbe qui fuit, la langue qui se dissout sur ma langue comme un mets délicieux fond dans la bouche. Les choses se triturent sous ma prise, elles se dissipent en sable fin, se soustrayant à la coupure définitive. Ceci n’est ni une pipe, ni un chef-d’œuvre de Magritte, ceci est une toile d’atomes qui un jour retourneront dans le cycle éternel de la matière cosmique. Pourquoi insister tant à vouloir fixer le flux ?

Aujourd’hui Raymond Alexander McNaught sort à Paris où il s’est rendu avec le TGV Est. Il est descendu à l’Hôtel Chambord, Rue de Berri, aux Champs Elysées, parce qu’il aime les hôtels capitonnés de bois et de cuir, à la manière anglaise, avec un service discrètement intentionné, sans ostentation. Tout le monde à la réception lui parle anglais. Il est Anglais, pur style, jusqu’au parapluie sous le bras. Il ne lui manque que la moustache pour être le sosie de Sir Anthony Eden, au temps où l’empire colonial existait. Les dragueuses professionnelles du Fouquet’s lui font de l’œil, parce qu’elles subodorent la bonne affaire, le client qui les emmènera au Georges V pour dîner, puis au Crazy pour la goguette, puis au lit pour au moins 2000 euros. Mais Ray n’est pas dans cette mouvance ce soir. Il préfère flâner tout seul à la recherche du Paris qu’il aime : celui des secrets nocturnes, celui des ruelles et des impasses, le canal Saint-Martin plutôt que la Seine, le Marais plutôt que les Grands Boulevards, l’île Saint-Louis plutôt que le Forum des Halles. Le voilà qui s’engage sous un porche qui mène à un tout petit hôtel du côté de la rue Joachim du Bellay, au hasard de sa promenade. Il a envie de boire son Whisky quinze ans d’âge, Glenmorangie, au bar de cet endroit sans doute fréquenté par d’excentriques Américaines ou des Russes lourdes de dollars. Du trottoir il a vu un sous-sol illuminé, couleurs chaudes sur sièges molletonnés, il a entendu quelques mesures de jazz, rythmes cassés de Thelonious Monk.

Ray Alexander McNaught, tu nous surprendras toujours par tes décisions imprévisibles ! Quel âne de Buridan t’a amené ce soir à descendre cet escalier tordu dans un sous-sol voûté où, apparemment, à en juger d’après les volutes de cigare qui pendent aux parois, il est encore permis de fumer la nuit, à l’abri du regard des sbires ? Tu te juches sur un tabouret de bar et tu commandes ton highlander malt avec l’accent anglais le plus impeccable et le plus indétectable, même à une oreille exercée. A l’autre bout du comptoir, une femme seule, la trentaine, en pantalons de cuir seyants, pas vulgaires, pas tape à l’œil. Un corsage bien rempli, des lèvres pulpeuses naturelles, sans botox, cela se voit. Rouge à lèvres gloss, une pure provocation. Tu décides de ne pas la remarquer. Cela la vexe, elle détourne son attention, elle te méprise.

Un vrai délice, ce Glenmorangie, gouleyant, soyeux et râpeux à la fois. « Goule, dont la lèvre Jamais ne se sèvre… » Elle est seule, elle rumine. Qu’est-ce que tu attends pour l’aborder, lui offrir un verre, parler du dernier film de Woody Allen, « aboli bibelot d’inanités sonores » ? Elle s’ennuie, elle regarde ses ongles ; le garçon derrière le bar est gêné du silence. Au-delà des quelques mots de circonstances qu’il lui adresse, il ne peut pas la draguer, son patron et le statut de la maison le lui interdisent. Un simple sourire suffirait pour dégeler l’atmosphère, mais Ray contemple inlassablement l’unique glaçon au fond de son verre. C’est un homo, a décidé la femme à l’autre bout… Cependant, reste le champ magnétique, le crépitement électrique de l’arc qui se tend sous les pierres poreuses des catacombes ayant servi à étayer cette voûte. Je suis Ray Alexander McNaught, se dit Peter Erikson, et un gentleman anglais ne commettra jamais l’impair de parler à une femme seule dans un lieu public, sans lui avoir été présenté au préalable.

Je suis une Parisienne, se dit la femme à l’autre bout du bar, et ce malotru verra de quel bois nous nous chauffons. Ils nous ont brûlé Jeanne d’Arc, mais on a de quoi se revancher…

Je suis un Lord anglais particulièrement vicelard, un sadique de l’âme, un de ces aristocrates dégénérés au sourire tordu, se dit-il, qui se plaît à séduire des jeunes femmes romantiques pour ensuite torturer leur esprit sensible de mille refus.

Je serai une catin libérée, se dit-elle, qui le rendrai fou de mon corps, qui le capterai de mille voluptés raffinées et inédites, d’attouchements et de pénétrations inouïes, pour ensuite le priver abruptement de tout, y compris de ma présence, prétextant une rupture irrémédiable, pour des raisons futiles et saugrenues.

Je serais un magnat de l’industrie, lourd de plusieurs milliards d’euros, qui la gâterais de fourrures roses et de robes Chanel, qui la vêtirais de foulards Hermès autour de fuseaux en cuir Jean-Claude J3, qui la sortirais en Rolls décapotable sur la Croisette, pour lui signifier le lendemain que tout cela est fini, parce que j’ai rencontré un mannequin russe aux jambes fuselées et aux yeux couleur des lacs de Sibérie.

Je me moquerais de lui avec mes copines, parce qu’il a les oreilles légèrement décollées et que cela lui donne un air d’épagneul en perdition qui boitille de tronc d’arbre en tronc d’arbre pour marquer son territoire, alors qu’il n’a plus rien à prétendre, sa vieille bite ne tenant plus le coup devant les jeunes bâtards en chaleur.

Je lui ferais des remarques occasionnelles sur ses seins qui s’alourdissent et commencent à tomber, qui nécessiteraient une petite chirurgie esthétique pour éviter le pli tenant le crayon à l’horizontale sous la chair qui s’affale. Je lui ferais remarquer les rides impalpables qui plissent le pourtour de ses yeux, comme une brise d’automne sur un lac, au coucher du soleil.

Aura-t-il remarqué que son pantalon est mal repassé et forme un double pli au genou ? Ce n’est pas convenable pour un gentleman…

Sait-elle que je l’immolerai comme une bête expiatoire dans un club à partouzes sur un autel où elle se fera prendre par une vingtaine de mecs pas toujours beaux ; voire, quelques-uns bedonnants, velus, malodorants à travers leurs bouffées de testostérone à l’andropause ?

Sait-il que je le rendrai cocu de la manière la plus humiliante, avec ses copains, en prenant bien soin qu’il l’apprenne par des voies détournées, subreptices, celles qui obstrueront sa carrière, ruinant son aura d’homme à succès ?

Je lui empoisonnerai la vie, lui faisant envoyer des lettres anonymes par des amis à moi qui connaîtront des secrets inavouables de sa vie et qui menaceront de la faire chanter, sans qu’elle puisse se confier à personne, même pas à ses meilleures amies, de peur de révéler sa vulnérabilité…

Je donnerai les secrets de sa fortune à ses pires ennemis, peut-être aux sbires du fisc, pour qu’ils viennent éplucher ses comptes en banque et mettre le grappin sur ses stocks options et ses magots dissimulés… Je livrerai à la presse des détails sur son alcoolisme caché et sa propension pour les anxiolytiques, ses voyages occasionnels à Amsterdam en quête de haschisch et de cocaïne…

La femme s’est levée et va d’un pas assuré vers les toilettes. Veut-elle qu’il la suive pour lui refiler une carte de visite avec son numéro de téléphone et son adresse courriel ? Le barman garde son air de sphinx en bakélite, vaquant parmi les reflets multicolores de ses bouteilles. Pas de sourire, pas un clin d’œil, pas de geste suggestif, du genre sous-entendus lubriques entre mâles. Nulle esquisse de communication, cette nuit-là, dans les caves de l’île Saint-Louis.

Ray McNaught se sent très british : il a semé la terreur autour de lui. Personne n’ose faire un pas de peur de passer pour le mal poli absolu, le grossier aux chaussures inadéquates, celui qui prononcerait la syllabe qu’il ne faut pas, celui qui ferait basculer les îles Shetland dans la criaillerie des îles grecques au milieu d’un été Club Med.

Il réglera la note par son American Express, domicilié dans la Banque saoudienne, sur un compte libellé en Livres Sterling. Le chemin de l’île Saint-Louis jusqu’aux Champs-Elysées il le fera à pied à travers un Paris humide, les grilles du métro dégageant des effluves brumeuses.

Note dans le log book, en date du 25 mai 2007 :

De bout en bout, je vois qu’être un autre n’est pas difficile. Il suffit d’y tendre sa volonté et de marquer la coupure dans le réel. Celui-ci se plie à toutes sortes de fractures ; il est inerte, en somme, et les gens ne s’en rendent pas compte, à part peut-être les grands escrocs et les grands fous. Je trace une ligne ici, dans ma boîte crânienne, et je décide qu’au-delà de cette limite habite le milliardaire Ray Alexander McNaught. Il se projette dans le halo des autres, juste un halo suffit, il n’a même pas besoin de pénétrer dans le cercle intérieur de leur conscience. Il construit son jeu comme s’il avançait des pièces sur un échiquier : on observe les règles, et la partie progresse. Il a une carte de crédit, le bougre, et elle est garantie par une banque saoudienne. Le voilà consacré créditeur fiable : il peut s’acheter une voiture chère et la revendre demain au-dessus du prix à un mafieux polonais qui la règle en dollars blanchis qui alimenteront le compte à Dubaï avant même que le débit n’arrive. Ou il peut disparaître avec sa voiture après avoir, par un simple coup de téléphone, annulé son American Express prétextant un vol et une opération frauduleuse. Mais pourquoi aller si loin et escroquer les gens ? Ce sera plus drôle et à la longue moins embêtant de les mener par le bout du nez et de profiter de leur bonne foi ou de leur bêtise… Et ce sera encore plus jouissif de construire une petite pyramide de pouvoir et de manipuler les esprits faibles du haut de celle-ci ! Suis-je immoral en agissant ainsi ? A mes yeux nullement : je ne fais que m’approprier les rôles que tant de minables usurpent en politique ou ailleurs… Je les vois se pavaner dans leurs Mercedes noires aux vitres teintées, y emporter leurs valises diplomatiques remplies de secrets inavouables… J’ai connu un juge allemand qui portait haut et fier la toque noire et la robe rouge tout au long de sa carrière : il avait acheté son doctorat en droit à une faculté notoirement corrompue, sans que pour autant ses jugements fussent plus injustes ni plus mal rédigés que ceux de ses collègues. Dans le théâtre du forum il suffit en général d’agiter les manches pour impressionner la foule et emporter le morceau. Même tuer et mentir, dès lors qu’ils sont institutionnalisés, n’y ont rien de choquant.

Vous me dites, cher lecteur complice, que ce personnage tombe en dehors des catégories que vous et moi avons l’habitude de fréquenter.