Naturisme et éducation corporelle
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Description

Tout en retraçant les grandes étapes traversées par le naturisme du XVIIIe siècle jusqu'en 1950, cet ouvrage étudie les pratiques corporelles présentes dans les diverses formes de ce phénomène complexe et les significations qui leur sont associées. La question de leur spécificité comme du rôle qui leur est confié dans les organisations naturistes est centrale. Cette réflexion permet de repérer les processus responsables des formes prises par le naturisme et d'apprécier dans quelle mesure les activités physiques et les sports ont contribué à l'essor de ces mouvements et à leur transformation.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2006
Nombre de lectures 437
EAN13 9782296420960
Langue Français
Poids de l'ouvrage 10 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Naturisme et éducation corporellesite: www.librairieha.rmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
e.mail: harmattan1@wanadoo.fr
lid L'Harmattan, 2005
ISBN: 2-7475-9615-x
EAN : 9782747596152Sylvain Villaret
Naturisme et éducation corporelle
Des projets réformistes aux prises en compte
politiques et éducatives (XIXe-milieu XXe siècles)
L'Harmattan
L'Harmattan
5-7, me de l'École-Polyteclmique; 75005 Paris
FRANCE
Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Bnrkina FasoL'Harmattan ItaliaL'Hannattml Hongrie
Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Via Degli Artisti, 15 1200 logements villa 96Konyvesbolt
; BP243, KIN XIAdm. 10124 Torino 12B2260
Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa RDC ITALIE Ouagadongou 12-1053 BudapestCollection "Espaces et Temps du Sport"
dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret
Le phénomène sportif a envahi la planète. Il
participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient
politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou
démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal
une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est
diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un
instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué
par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport
n'est pas éternel ni d'une essence trans-historique, il porte
la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien
ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet
dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un
nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.
Dernières parutions
Sylvain FEREZ, Mensonge et vérité des corps en mouvement.
L'oeuvre de Claude Pujade-Renaud, 2005.
P. GOIRAND, 1. JOURNET, J. MARSENACH, R. MOUSTARD, M.
PORTES, Les stages Maurice BAQUET 1965-1975, Genèse du sport
de l'enfant, 2004.
Michaël ATTALI, Le syndicalisme des enseignants d'éducation
physique, 1945 -1981,2004.
Louis THOMAS, Et si l'éducation physique n'était qu'un mythe!,
2004.
Albert BOURZAC, Les bataillons scolaires 1880-1890. L'éducation
militaire à l'école de la République, 2004.
Fabien GROENINGER, Sport, religion et nation, 2004.
Florence CARPENTIER, Le comité international olympique en
crises: La présidence de Henri Baillet-Latour, 1925-1940,2004.A la mémoire d'Aurélie et de
Pierre Olivier SeyratIndex des sigles utilisés
AKF Association Kneipp de France
ATSB Arbeiter Turn und Sportbund
Bulletin Administratif du Ministère de l'InstructionBAMIP
Publique
BOEN Bulletin Officiel de l'Education Nationale
BSP Brevet Sportif Populaire
CGEGS Commissariat Général à l'Education Générale et
Sportive
CIO Comité International Olympique National des Ecoles de Plein air et desCNEPACSP
Colonies Scolaires Permanentes
CNMA Collège National des Moniteurs et d'Athlètes
d'Antibes
CRIP Centre Régional d'Instruction Physique
EGS Education Générale et Sportive
ENEP Ecole Normale d'Education Physique
EPA Ecole de Plein Air
FFEP Fédération Française d'Education Physique
GH Groupement Hébertiste
lKA Institut Kneipp d'Auteuil
IKF de France
IREP Institut Régional d'Education Physique
JO Journal Officiel
JODPC Officiel, Débats Parlementaires, Chambre
LFEP Ligue Française d'Education Physique
LFEPA Ligue pour l'Education en Plein Air
LNEP Ligue Nationale de Physique
NSDAP National Sozialistische Deutsche Arbeit Partei
OSV Organisations Sociales Vivre
PSSP Parti Social de la Santé Publique
RFK Reichsverband fur Freikorperkultur
RJSHS Revue des Jeux Scolaires et d'Hygiène Sociale
SFIO Section Française de l'Internationale Ouvrière
SFRP Société de Rééducation PhysiqueSNF Société Naturiste Française
SPD Sozialdemokratische Partei Deutschlands
SPEP Société de Pédagogie de l'Education Physique
SPSCPM des Professeurs spécialistes de Culture
Physique Médicale
URPOPA Union Régionale Parisienne des Œuvres de Plein Air
USFSA Union des Sociétés Sportives Françaises de Sports
Athlétiques
8Introduction générale
Articles de presse, émissions radiodiffusées sur France Inter,
reportages au centre naturiste de Montalivet (Gironde) et au Cap d'Agde,
éloge de la nudité et histoire du naturisme en Allemagne sur la chaîne ArteI
indiquent depuis quelques années un regain d'intérêt pour un rapport
alternatif au corps et à la nature. La tendance actuelle est caractérisée par le
retour du "Naturisme" sur la scène médiatique, après avoir été mis à l'index
ou voué au silence.
Cette situation contraste cependant avec le peu de curiosité que
suscitait ce phénomène chez les historiens contemporains jusqu'il y a peu.
C'est avec l'avènement de l'archéologie du quotidien et la publication
d'ouvrages comme le Miasme et la jonquille, l'Histoire de la pudeu/ ou
encore l'Histoire du vioP que l'étude historique du naturisme se trouve
légitimée. Tout au long de son histoire, le naturisme a cristallisé autour de lui
des préjugés de toutes sortes. Longtemps perçu comme une médecine
charlatanesque, il est encore souvent assimilé à la nudité intégrale,
considérée comme une fin en soi. Il rime même avec des pratiques sexuelles
libres et débridées qui ne reflètent en rien la tendance générale en vigueur
dans les centres naturistes.
Les résistances qui l'ont maintenu par le passé dans les oubliettes de
l'histoire sont autant d'indicateurs de la nécessité de son investigation. Dans
ses travaux pionniers, Marc-Alain Descamps tentait déjà en 1970 de changer
le regard simpliste porté sur lui par le sens commun, au travers d'une
approche mêlant psychologie et sociologie4.
Par ailleurs, nombre de recherches portant sur l'éducation physique
et les sports laissaient entrevoir depuis une vingtaine d'années la complexité
du phénomène naturiste, bien qu'elles ne lui soient jamais entièrement
consacrées. Jacques Ulmann5 et Gilbert Andrieu6 s'y intéressèrent les
premiers à propos notamment de l'hébertisme ou du rôle de certains
médecins sportifs.
l "Monteveritas", Arte, 1998, 50 minutes, "Nu et libre: histoire du naturisme",
Theil, Gerhard, Arte, 1999,55 minutes.
2 Bologne, Jean-Claude, Histoire de la pudeur, Paris, Orban, 1986.
3 Vigarello, Georges, Histoire du viol (XVle-XXe siècles), Paris, Seuil, 1998.
4Descamps, Marc-Alain, Vivre nu, psycho-sociologie du naturisme, Paris,
Trismégiste, 1987.
5Ulmann, Jacques, De la gymnastique aux sports modernes, Paris, Vrin, 1971.
6 Andrieu, Gilbert, L'homme et la force. Des marchands de force au culte de la
forme, Joinville le Pont, Actio, 1988.Il faut attendre le tournant du XXe siècle pour voir enfin des travaux
d'envergure s'attacher à l'étude du naturisme en France d'une façon plus
spécifique. En 1998, la thèse de Michel Rainis1 sur l'histoire des clubs de
plage souligne ainsi l'apport des auteurs naturistes aux conceptions de la
santé. M. Rainis y présente de façon concise les réflexions naturistes portant
sur l'exercice physique et conclut sur la place essentielle détenue par la culture
physique dans le naturisme. Deux ans plus tard, s'attachant à l'étude de la
Méthode Naturelle d'éducation physique créée par Georges Hébert,
JeanMichel Delaplace observe les emprunts déterminants faits par ce dernier aux
. . . 2
conceptIOns et aux pratiques natunstes .
Néanmoins, ces contributions ne livrent qu'une vision parcellaire du
phénomène et de son influence dans le champ de l'éducation physique et des
sports. Si elles appréhendent de façon privilégiée les doctrines naturistes qui se
développent au début du XXe siècle, elles négligent les réalisations, les
pratiques et les organisations qui les sous-tendent, les portent. Elles échouent
également à livrer une définition précise du naturisme et ignorent, de fait, ses
différentes déclinaisons.
Pour répondre à ces zones d'ombres de l'histoire, nous avons soutenu
en 2001 une thèse intitulée L'évolution du naturisme et éducation physique:
les influences réciproques (XIXe - milieu du XXe siècles), dont est tiré cet
ouvrage3. Elle suit le travail de doctorat de Marc Cluet, consacré à
l'évolution de la pensée naturiste en Allemagne depuis la fin du XVIIIe
siècle4 et précède celui d'Arnaud Baubérot, consacré à l'histoire sociale et
culturelle du mythe du retour à la nature5.
Comme le titre le dévoile explicitement, il s'agit ici d'étudier les
relations entre deux systèmes complexes: le naturisme et les systèmes
d'éducation corporelle. Une des principales difficultés réside dans la
1 Rainis, Michel, Avènement et développement des loisirs du corps sur le littoral
ouest de la France. Les stades et les clubs de plage (XXe siècle), Thèse de doctorat
en STAPS, Université de Strasbourg II,1998.
2 Delaplace, Jean-Michel, Georges Hébert, la méthode naturelle et l'école
(19051957), Thèse de doctorat en STAPS, Université de Lyon I, 2000.
3 On pourra également se reporter à Villaret, Sylvain, Histoire du naturisme en
France depuis le siècle des Lumières, Paris, Vuibert, 2005.
4 Cluet, Marc, La libre-culture: le mouvement nudiste en Allemagne depuis les
origines Jusqu'à l'arrivée d'Hitler au pouvoir (1905-1933), Thèse pour le doctorat
d'histoire contemporaine, Université de Paris IV, 1999.
5
Baubérot, Arnaud, Le naturisme et la société française. Histoire sociale et
culturelle d'un mythe: le retour à la nature (fin X/Xe siècle - années trente),
doctorat d'histoire, Université de Paris XII, Val de Marne, 2002. On se reportera
également à l'ouvrage qui est issu de ce travail: Baubérot, Arnaud, Histoire du
naturisme. Le mythe du retour à la nature, Rennes, PUR, 2004.
10construction de l'objet qu'est le naturisme, comme n'ont pas manqué de le
signaler tous ceux qui s'y sont intéressés. Depuis l'apparition du concept à la
fin du XVIIIe siècle, il s'avère être une réalité en continuelle transformation
et complexification. Ce mécanisme entraîne la cohabitation, en particulier au
XXe siècle, de différentes approches. Ainsi, on ne devrait pas parler du
naturisme, mais des naturismes.
Comment saisir la portée d'un tel axe de réflexion pour l'histoire de
l'éducation physique sans entrer dans un travail d'identification des
caractéristiques qui constituent le naturisme à travers les âges? En raison de
son ancienneté et de son polymorphisme, il est donc pertinent de préciser dès
maintenant la définition du naturisme d'un point de vue historique et
dynamique, l'apparition du concept servant de point de départ.
Défini en premier lieu au XVIIIe siècle par le corps médical
français, il n'est autre qu'une philosophie, une doctrine néo-hippocratique de
soins. Celle-ci repose sur l'observation attentive de la nature à l'œuvre tant
dans la vie normale de l'individu que dans ses affections. La nature, en
raison de sa toute puissance, doit être prise comme guide et comme modèle.
Sur un plan pratique, le praticien naturiste joue essentiellement sur les
paramètres thermiques et diététiques pour aider l'organisme dans sa réaction
curatrice, pour solliciter la "natura medicatrix". Mais à la fin du XVIIIe
siècle, les défenseurs du naturisme sont en perte de vitesse face à la montée
des nouveaux paradigmes médicaux acquis à la science expérimentale.
Alors que le naturisme en France est en crise, cette approche
médicale connaît un renouveau outre-Rhin, grâce aux réalisations
d'empiristes dont les plus connus sont Vinzenz Priessnitz, Arnold Rikli,
Sebastian Kneipp. Ces créateurs renouvellent les représentations naturistes et
la façon d'utiliser les éléments naturels. Selon eux, l'homme puise son
énergie vitale dans les sources naturelles de vie qui l'entourent. Sous leur
influence, le naturisme français devient dans la seconde moitié du XIXe
siècle une thérapeutique basée sur l'utilisation privilégiée de la diététique et
des agents naturels que sont l'eau, l'air, le soleil. Elle s'inscrit en opposition
aux thérapeutiques médicamenteuses chimiques en plein essor. Ses
promoteurs refusent également la vision parcellaire des maladies développée
au sein de spécialités médicales toujours plus nombreuses. Le naturisme se
prolonge au tournant du siècle à travers une hygiène de vie, qui consiste
notamment dans une utilisation adoucie des pratiques thérapeutiques
naturistes et dans le respect de lois de la nature lors des actes de la vie
quotidienne.
Enfin, libéré d.u carcan médical, le naturisme se présente dans les
années 1920 comme un mode de vie alternatif, reposant sur l'idée d'un
épanouissement total de l'individu grâce à un retour raisonné à la nature et à
ses éléments, retour s'appuyant sur des pratiques telles que le dévêtissement,
11la culture morale et mentale, le végétarisme ou encore l'éducation physique
et les sports. Il renoue alors avec ses origines philosophiques en s'affirmant
non seulement comme une éthique, mais aussi comme un humanisme.
Victime de son succès, il se scinde en de multiples courants. Certains
valoriseront la nudité totale, d'autres le végétarisme ou encore une éducation
physique se voulant naturelle. Une dernière mutation s'opère à partir des
années 1950. La nudité intégrale s'impose alors dans les mouvements
naturistes.
Le naturisme prend donc bien sa source au carrefour des
philosophies de la nature et des philosophies naturelles. Il est étroitement lié
à l' "idée de nature" telle que l'envisage Jean Erhard:
"Dès le départ une notion de finalité est associée dans l'idée de nature à
celle de nécessité. Ainsi, en contraste avec lafaiblesse de l'art humain, la
puissance maternelle de la Nature est tout à lafois une menace, un guide et
un refuge. La Nature ne peut être que bonne, mais sa bonté ne va pas
jusqu'à permettre qu'on lui désobéisse. Dès l'origine toutes les morales
'naturelles' sont marquées de la même équivoque: hymne à la vie mais
aussi chant de résignation à la condition humaine"I.
Les rapports entre l'homme et son milieu de vie, entre l'homme et sa
nature intérieure n'ont cessé d'interroger les générations successives depuis
la nuit des temps. Des premiers hommes, vénérant la puissance de la foudre,
aux préceptes de Jean-Jacques Rousseau et de Montaigne sur la formation de
l'individu, en passant par la vision aristotélicienne du monde, chaque époque
est marquée par une réflexion philosophique portant sur l'importance à
accorder à la nature dans la vie de l'homme et dans son éducation.
Cependant, il ressort de ce panorama que l'idée d'une nature bénéfique
semble traverser le temps et fonder toute forme de naturisme.
Si l'on se risque à une définition synthétique du naturisme, il
convient en premier lieu de noter qu'il est avant tout une façon particulière
de percevoir la nature déterminant les rapports que l'homme entretient avec
elle. Les différentes formes qu'il prend reposent sur l'idée fondamentale que
le contact avec la nature et ses éléments (air, eau, soleil, terre, végétation) est
non seulement bénéfique pour la santé de l'individu mais aussi qu'il
conditionne son épanouissement à tout point de vue (affectif, physique,
moral, psychologique, sexuel). Cette perception se prolonge à travers la
croyance en l'existence de lois naturelles qui régissent la vie de tout un
chacun. Son corollaire réside dans le postulat que l'éloignement sans cesse
plus prononcé de l'être humain de son milieu naturel ou l'ignorance de ces
lois conduit inévitablement à sa déchéance. Le naturisme est fondé dès lors
1Erhard, Jean, L'idée de nature en France dans la première moitié du XVIIIe siècle,
Paris, Albin Michel, 1995, p. 12.
12sur la conviction qu'un retour à la nature, un retour "aux sources" en quelque
sorte, est nécessaire pour remédier à cette dégénération. En raison de ces
caractéristiques, il se concrétise directement par des projets d'éducation
intégrale et de réforme des modes de vie afin de les conformer à la nature.
Cette définition ne prétend pas à l'exhaustivité et reste en débat. Se
pose en effet la question des mythes - mythe du retour à la nature, mythes de
l'air, de l'eau, du soleil - qui traversent le naturisme et donc de l'origine des
comportements qui le fondent. Nous partageons la position défendue par
Alain Corbin dans son analyse des représentations et des sensibilités
concernant le bord de mer. Il ne s'agit pas ainsi d'adhérer de façon
inconditionnelle "à la croyance en des structures anthropologiques de
l'imaginaire, indifférentes à la durée") mais de juger plutôt "de quelle
manière et par quels mécanismes les hommes de chaque époque et, si
possible, de chaque catégorie sociale, ont interprété les schèmes anciens et
les ont réintégrés à un ensemble cohérent de représentations et de
pratiques,,2.
Fort de ces définitions, il est dès lors possible de préciser les enjeux
de cet ouvrage. Le premier objectif est de percer à jour les pratiques
corporelles présentes dans les diverses formes de naturisme et les
significations qui leurs sont associées. La question de la spécificité des
pratiques corporelles comme du rôle qui leur est confié dans les mouvements
et les structures naturistes est centrale. Enfin, cette première réflexion a pour
but de repérer les processus responsables des formes prises par le naturisme
et d'apprécier dans quelle mesure les activités physiques et les sports ont
contribué à l'essor de ces mouvements et à leur transformation.
Le deuxième axe de travail relève de la mise en lumière du rôle joué
par le naturisme dans l'évolution des propositions d'éducation physique dans
les secteurs privé et public, tant sur le plan des conceptions et des
représentations que des pratiques ou des conditions entourant les pratiques.
L'étude des processus de diffusion et d'appropriation des thèmes naturistes
dans le champ de l'éducation physique et des sports est ainsi privilégiée.
S'il s'inscrit inévitablement dans une histoire sociale et culturelle3, le
cadre théorique retenu s'appuie sur plusieurs approches utilisées pour varier
"les échelles,,4 dont parle Jacques Revel. On passera ainsi du champ social à
I Corbin, Alain, Le territoire du vide. L'occident et le désir du rivage 1750-1840,
Paris, Flammarion, 1988, p. 321.
2
Idem.
3
"Toute histoire est à la fois indissociablement sociale et culturelle". Antoine Prost,
"Sociale et culturelle, indissociablement", in Rioux, Jean-Pierre, Sirinelli,
JeanFrançois (sous la diL), Pour une histoire culturelle, Paris, Seuil, 1997, p. 146.
4 Revel, Jacques, Un vent d'Italie. L'émergence de la micro-histoire, in Sciences
Humaines, n018, sept.-oct. 1997, p. 275.
13l'acteur, de l'organisation qui rassemble à l'itinéraire individuel, des
représentations collectives et sociales aux enjeux personnels. De fait, chaque
échelle révèle une configuration particulière du social et a également pour
avantage de rendre compte de la complexité du réel en général et de l'action
humaine en particulier.
Concernant la périodisation retenue, l'étude commence
véritablement au XVIIIe siècle, date de l'invention du terme de naturisme. La
période précédente est néanmoins évoquée pour faciliter l'analyse des
facteurs qui ont conduit à la naissance de ce phénomène. La borne
temporelle supérieure est fixée aux années 1950. A cette date, le naturisme a
atteint sa forme sociale actuelle et se structure autour de la Fédération
Française de Naturisme, créée en 19501.
La démarche retenue, d'ordre chronothématique, se décline sur
quatre parties. La première est consacrée à l'apparition du naturisme en
France au XVIIIe siècle, phénomène circonscrit au milieu médical. Elle
envisage la crise que le naturisme médical français traverse au cours du
XIXe siècle alors qu'il prend au même moment sa forme sociale moderne
outre-Rhin. Elle a ainsi pour objet de mettre en exergue la façon dont
l'exercice corporel est conçu, réalisé dans les naturismes français et
allemand.
La deuxième partie porte sur la diffusion des pratiques et des
conceptions du naturisme allemand tant dans le champ médical français que
dans celui de l'éducation physique et des sports. Elle s'étend de la fin du
XIXe siècle, date à laquelle le processus de propagation des thèses naturistes
allemandes prend une acuité nouvelle, jusqu'à l'arrêt de la Grande Guerre,
qui va déterminer l'engagement des principaux protagonistes du naturisme
dans l'entre-deux-guerres.
La période 1919-1944 fait l'objet d'un traitement particulier. La fin
de la Grande Guerre inaugure en effet l'émergence des premières grandes
organisations naturistes. Temps de rupture et d'évolution accélérée, cette
période voit le naturisme atteindre sa forme moderne, se constituer en
secteur autonome et concerner un nombre d'individus jamais atteint
jusquelà.
Le choix s'est donc imposé de consacrer la troisième partie à l'étude
de ces différents mouvements qui développent de leur propre système
d'éducation physique. La quatrième partie traite enfin de l'influence exercée
par les naturistes et leurs conceptions dans le champ de l'éducation physique.
Il s'agit notamment d'observer les réactions des hommes politiques, des
pédagogues ou des responsables de l'éducation physique scolaire, face à
1 Pour un aperçu général de l'évolution du naturisme, voir Villaret, Sylvain, Histoire
du naturisme en France depuis le siècle des Lumières, Paris, Vuibert, 2005.
14l'essor du naturisme dans la société française. Les concrétisations
institutionnelles sont ainsi répertoriées et étudiées.
15ère1 partie
Genèse des éducations physiques
naturistes (fin XVIIIe - début
XIXe siècles)Introduction de la première partie
Si le naturisme naissant au XVIIIe siècle est un phénomène original,
l,inédit, comme le sera le sport moderne un siècle plus tard il n'en demeure
pas moins influencé par des usages et des représentations parfois mythiques
de la nature qui ont marqué la culture occidentale et traversé les âges. L'idée
du caractère bénéfique de la nature pour la santé de l'homme est présente
aussi bien dans les cosmogonies primitives2, la religion chrétienne, que dans
le concept de "natura medicatrix" développé par Hippocrate et ses disciples
au Ve siècle avant Jésus Christ. De même, les valeurs régénératrices prêtées
au XIXe siècle à l'air, l'eau ou le soleil par les créateurs allemands de cures
naturelles sont imprégnées de représentations magico-religieuses héritées de
la culture occidentale qui parlent à notre inconscient. Roland Barthes a
montré notamment la préexistence des grands mythes purificateurs dans les
publicités actuelles3. Cet héritage permet de comprendre les formes prises
par le naturisme, son succès ou au contraire les résistances marquant la
diffusion de ses thèses auprès de certaines catégories de la population, plus
ou moins sensibles à ces représentations et ces croyances.
La naissance du naturisme au XVIIIe siècle ne peut se comprendre
qu'au regard d'un contexte particulier qui détermine la façon d'appréhender
cet héritage en France. La première partie de l'ouvrage tend ainsi à saisir
précisément les facteurs qui conduisent à cette apparition et déterminer les
bases d'une éducation physique naturiste en France. Cette première réflexion
est prolongée par l'étude de l'émergence outre-Rhin des formes modernes du
naturisme. Le naturisme allemand se singularise de son voisin français en
s'affranchissant de l'emprise médicale pour prendre une forme que l'on peut
qualifier de moderne en regard de ce qui est en vigueur actuellement. Grâce
à la création de cures naturelles par des "personnes étrangères" au corps
médical, de nouvelles représentations et de nouvelles pratiques le composent
désormais. Outre la question du rôle joué par l'éducation physique dans le
I
On se réfèrera à ce sujet au travail de Chartier, Roger, Vigarello, Georges, Les
trajectoires du sport: pratiques et spectacle, in Clément, Jean-Paul, Herr, Michel
(sous la die), L'identité de l'éducation physique scolaire au XXe siècle,
ClermontFerrand, AFRAPS, 1993, pp. 29-49.
2 On se reportera utilement aux ouvrages suivant: Eliade, Mircéa, Aspects du mythe,
Paris, Gallimard, 1963 ; Traité d'histoire des religions, Paris, Payot, 1996 ; Le sacré
et le profane, Paris, Gallimard, 1996 ; Durand, Gilbert, Les structures
anthropologiques de l'imaginaire, Paris, Dunod, 1992.
3Barthes, Roland, Système de la mode, Paris, Seuil, 1983; Mythologies, Paris, Seuil,
1992.
19passage d'un naturisme médical à un naturisme populaire, il convient de
s'interroger sur les caractéristiques de l'éducation physique telle qu'elle est
comprise et pratiquée par les naturistes allemands. L'éducation physique
naturiste a-t-elle une originalité par rapport aux systèmes d'éducation
corporelle non naturistes? Exerce-t-elle une influence sur ces derniers?
Enfin, comment les thèses et les pratiques naturistes sont-elles perçues et
utilisées dans le champ de l'éducation physique allemande?
20Chapitre 1
La naissance du naturisme médical
(XVIIIe siècle - fin XIXe siècle)
1. L'héritage religieux et hippocratique
1-1. La tradition médicale hippocratique: la natura medicatrix
Avant d'évoquer l'invention du naturisme à proprement parler, il
nous semble utile de rappeler certaines idées, croyances et pratiques relatives
à la nature et pour la plupart élaborées lors de la Grèce antique. Celles-ci
traversent le temps et arrivent au XVIIIe siècle, certes plus ou moins
déformées, où elles vont se constituer cependant en référence. Il revient en
effet à Hippocrate et ses disciplines de Cos d'avoir formalisé l'idée d'une
nature médicatrice et jeté les bases de la médecine occidentale:
"Les natures sont les médecins des maladies. La nature trouve par
ellemême les voies, non par la réflexion: ainsi le fait de cligner (de l'œil),
l'aide apportée par la langue et toutes les autres actions du même genre. La
nature bien instruite, d'elle-même, sans avoir appris, fait ce qu'il
convient"l.
Est ainsi évoquée la faculté du corps humain à se rebeller contre la
maladie, à résister aux influences externes déséquilibrantes, à veiller au bon
fonctionnement de l'organisme grâce aux réflexes innés.
Le médecin hippocratique compte sur la réaction naturelle de
l'organisme dans la lutte contre les affections. Il connaît l'existence d'une
force vitale assimilée à un souffle: le "pneuma". Il a également la conviction
que l'homme se doit de respecter les lois de la nature, les "nécessités de la
nature" comme on les nomme alors. Et ce, d'autant plus que l'analogie entre
le microcosme (l'individu) et le macrocosme (le monde) est une des bases de
la médecine hippocratique. La santé dépend ainsi de l'équilibre entre quatre
humeurs: le sang, le phlegme, la bile jaune et la bile noire, qui
correspondent à des éléments constitutifs du macrocosme à savoir le feu,
l'air, l'eau et la terre
1 Hippocrate, Epidémies VI, 5, 1, cité dans Jouanna, Jacques, Hippocrate, Paris,
Fayard, 1992, p. 487.
21La médecine hippocratique nous livre également un usage rationnel
des éléments naturels comme de l'exercice, principalement pour leur
conséquence thermique salutaire. Le traité Airs, eaux, lieux constitue ainsi le
premier pas vers la climatologie et par extension la climatothérapie. Elle
demeure cependant pour l'essentiel une diététique, c'est-à-dire une science
des régimes, et une gymnastique ou science de l'efficacité des exercices.
Il faut noter à ce propos que les éléments naturels étaient utilisés de
façon déterminante dans les pratiques physiques antiques I. Dans son
Anarchasis ou les gymnases, le rhétoricien Lucien de Samosate (125
env.192 env.) révèle que l'un des buts recherchés est d'endurcir les corps, de les
accoutumer "à l'air, de les familiariser avec toutes les saisons, de manière à
n'être ni incommodés par la chaleur ni sensibles aux atteintes dufroid,2. Les
bains chauds, froids, la nudité étaient ainsi des composantes essentielles de
l'éducation physique hellène.
Malgré certaines modifications, la médecine grecque en général et la
médecine hippocratique en particulier traversent les siècles sans être remises
en cause de façon significative. Mirko Grmek rapporte que depuis le texte
hippocratique Nature de l'homme et ce "pendant plus de deux millénaires, la
très grande majorité des médecins occidentaux étaient fermement
convaincus que, quand il ne s'agit pas de traumatismes, la maladie est une
perturbation générale ou locale des rapports entre les quatre humeurs,,3.
La natura medicatrix reste un principe guidant l'action des médecins
du Moyen Age. Dans la littérature savante, le concept de maladie repose
encore sur les textes de Galien (131-201) qui se rattache aux idées
d'Hippocrate. Evacuations, cautérisations et saignées sont des pratiques
toujours couramment utilisées par le corps médical. L'analogie
microcosmemacrocosme demeure une des représentations véhiculées par les hommes de
l'art.
Après l'effondrement de l'empire romain d'Occident, seule une partie
minime des théories hippocratiques est utilisée par les médecins "français".
Ceci explique pour une part l'usage minimaliste des exercices du corps dans
la médecine médiévale. Au Moyen Age, les médecins et les érudits
appréhendent généralement la médecine grecque grâce à des abrégés qui
ignorent la subtilité des thèses issues de différentes écoles médicales.
L'Eglise est alors le conservateur et le véhicule d'une certaine tradition
hippocratique. Seuls ses fidèles disposent de la connaissance du latin et
parfois du grec mais aussi des ouvrages médicaux et philosophiques. Les
I
Concernant l'éducation corporelle dans l'antiquité voir Marrou, Henri-Irénée,
Histoire de dans l'Antiquité, Paris, Seuil, 1955.
2 Lucien, Anacharsis, XLIX, 24, Paris, Les Belles Lettres, 1903.
3 Grmek, Mirko, Le concept de maladie, in Grmek, Mirko (sous la dir.), Histoire de
la pensée médicale en Occident. Antiquité et Moyen Âge, Tome l, 1995, p. 219.
22grandes universités de médecine qui apparaissent au début du XIIIe siècle,
telles celles de Montpellier ou de Paris, ne connaissent que l'hippocratisme
galéno-arabe. Une nouvelle dynamique dans le processus de traduction des
œuvres hippocratiques et galéniques voit cependant le jour à la fin du XIIIe
siècle.
1-2. Une divine nature
Il convient de bien distinguer la médecine des savants fondant leurs
pratiques sur les textes gréco-latins, d'une médecine quotidienne, fort
éloignée du niveau de maturité atteint par l'art médical dans l'Antiquité mais
dont les croyances vont nourrir le naturisme. Les Pères de l'Eglise ont une
responsabilité dans cette séparation. La religion chrétienne réhabilite les
représentations archaïques, primitives des actes de guérison. Malgré la
connaissance des traités hippocratiques et galéniques dont certains de ses
membres disposent, l'Eglise ne sépare pas dans ses enseignements les
évènements corporels des causes divines. Les maladies sacrées ou maladies
de l'âme, dont les disciples de Cos avaient remis en cause l'existence, sont de
nouveau "au goût du jour".
Se renouvelle une médecine religieuse, destinée à guérir des
maladies qui trouvent leurs origines dans une vie trop éloignée du sacré,
autrement dit, dans le péché. Spécialiste de l'histoire de la santé, Georges
Vigarello abonde dans ce sens lorsqu'il écrit: "L'église elle-même légitime
,,1.l'existence de ces forces invisibles et 'naturelles' Il n'est pas rare en effet
de voir recommander à des fins médicales l'application de pierres et de
métaux précieux sur le corps. On fait un usage similaire des fragments des
prétendues dépouilles de saints. Témoignage du succès rencontré par ce type
d'objets, les découvertes et la fabrication de reliques aux propriétés magiques
ne cessent de se développer.
De telles croyances ne s'arrêtent pas aux pouvoirs prêtés aux pierres
et aux reliques. Comme dans le cas des épices, la saveur des plantes est
associée à l'action surnaturelle de végétaux sacrés. Au Moyen Age, les
épices sont connues pour leurs effets protecteurs face à la décomposition.
La diffusion par les ecclésiastiques du contenu de l'Ancien
Testament perpétue les représentations sacralisées de la nature et de ses
éléments. On retrouve les principales idées véhiculées par les cosmogonies
primitives. La nostalgie d'un paradis perdu, de l'existence d'un temps sacré
où l'homme vivait en symbiose avec la nature hante encore les esprits. La
recherche quasi constante d'un paradis terrestre par les explorateurs tel
Christophe Colomb en est la preuve.
I Vigarello, Georges, Le sain et le malsain. Santé et mieux-être au Moyen Age, Paris,
Seuil, 1993, p. 21.
23L'eau, le feu, l'air, la terre sont autant de moyens utilisés par le
"Seigneur tout puissant" pour se faire connaître de ses fidèles (théophanie)
mais aussi pour punir les profanes et les païens. La terre et l'eau sont sources
de vie et de fécondité pour les croyants mais elles peuvent aussi engloutir les
ennemis de la croix. Le feu du ciel éclaire les âmes mais brûle aussi les
hérétiques. Dans les textes sacrés, les saints ne sont pas affectés par les eaux
bouillantes où ils sont plongés.
Ces pratiques archaïques ont pour conséquence de conforter les
médications païennes héritées des croyances gauloises. Les bains pris dans
des sources aux vertus magiques du fait d'une théophanie ou de leur
caractère mythique sont alors couramment utilisés. Etudiant l'évolution du
concept de la maladie, M. Grmek relève que la doctrine chrétienne s'inspire
de "deux sources contradictoires: elle veut concilier la conception sémitique
du rôle pathogène du péché et la conception naturaliste gréco-romaine"l.
Mais c'est bien la représentation sémitique qui est dominante dans l'esprit de
la population et dans le corps ecclésiastique.
Les représentations diffusées par l'Eglise ont également des
répercussions importantes sur les comportements corporels. La
subordination stricte du corps à l'âme, la suspicion portée sur les pratiques
corporelles, se font sentir jusque dans l'hygiène des populations. La
disparition de la gymnastique antique est concomitante à l'essor du
Christianisme. La nudité corporelle, symbole d'une innocence perdue, est
condamnée par la morale chrétienne. Dès lors, le spectacle offert par les
athlètes dénudés devient immoral. Le concept de pudeur évolue pour
désigner un comportement particulier concernant les choses de nature
sexuelle2. La mixité qui prévalait dans les thermes scandalisait déj à les
premiers chrétiens du temps de l'empire romain.
La gymnastique antique n'est plus qu'un souvenir au Moyen Age
comme à la Renaissance. Aux jeux souvent guerriers réservés à la noblesse
(joute, tournoi, quintaine, paume) répondent des pratiques populaires telles
que la soule, la crosse ou choule3, On ne peut pas parler d'éducation
physique ou de gymnastique éducative comme celle que pratiquaient les
Grecs au sein même de leurs institutions. Dans les rares collèges
universitaires existant alors, aucune place n'est faite aux exercices du corps,
ni d'ailleurs aux temps récréatifs. Le jeu est perçu comme l'antinomie d'une
éducation demeurant profondément intellectuelle, livresque.
I Grmek, Mirko, Le concept de maladie..., op. cit., p. 226.
2 Bologne, Jean-Claude, Histoire..., op. cit., pp. 11-27.
3 Ulmann, Jacques, De la gymnastique ..., op. cit..
242. J-J. Rousseau et l'avènement d'un nouveau
regard
2-1. L'Emile ou l'éducation naturelle
Le XVIe siècle introduit une lecture de l'Antiquité sous les traits du
naturalisme. On redécouvre les vertus d'une nature dont la finalité ne peut
être que bénéfique. Même des penseurs chrétiens comme Erasme s'entendent
pour louer une nature faisant partie du message du Christ, une nature qui est
l'œuvre de Dieu.
Le XVIIe siècle voit se poursuivre ce processus de réhabilitation.
Alors que la nature humaine stigmatisait durant le Moyen Age ce qu'il fallait
combattre, dominer, en dissociant la part corporelle de la part de l'âme, il
faut désormais réaliser l'essence humaine dans son intégralité. La plupart des
pédagogues chrétiens envisagent le rôle déterminant de la nature dans
l'équilibre moral et le développement intellectuel mais aussi dans la santé de
l'âme. Une attention nouvelle est portée aux jeux corporels et aux récréations
dans les collèges jésuites ou jansénistesl.
Le XVIIIe siècle accentue ces tendances. Il correspond à une période
de rupture dans l'histoire intellectuelle française. Des auteurs comme
Voltaire, Montaigne, Montesquieu mais surtout J.-J. Rousseau marquent par
leurs écrits un renversement dans les valeurs humaines2. L'humanisme vient
remettre en cause la doctrine chrétienne. La redécouverte des auteurs grecs
participe à ce processus de rénovation des valeurs morales.
Une des conséquences de cette fermentation intellectuelle à l'ombre
des classiques, de cette soif inextinguible de connaissances propres aux
penseurs du XVIIIe siècle, se manifeste dans l'idée de nature3. Annoncée par
le XVIe et le XVIIe, le passage d'une représentation négative et méfiante de
tout ce qui touche à la nature à une positive se produit lors du
siècle des Lumières. Les éléments naturels tels que la mer ou la montagne
cessent d'être systématiquement assimilés aux dangers et à la laideur.
L'esthétique classique fait de la nature une source de beauté. Le romantisme
achève de réhabiliter le milieu marin et la haute montagne. La représentation
de la nature renoue avec ses bases philosophiques antiques et le rapport de
l'homme à la nature est revisité notamment à travers le thème de l'éducation.
Les écrits de J.-J. Rousseau sont d'une importance majeure car ils
montrent l'exacerbation du sentiment d'éloignement de la nature, sentiment
1U1mann, Jacques, op. cit., 1971.
2 Cottret, Monique et Bernard, Jean-Jacques Rousseau en son temps, Paris, Perrin,
2005.
3 Ehrard, Jean, L'idée de nature ..., op. cit., 1994.
25qui fonde toute approche naturiste. Ils témoignent d'une sensibilité nouvelle
face à l'évolution de la société et à son urbanisation. L'homme n'est plus
capable de retrouver au sein de la société humaine une vie en accord avec la
nature, seule condition pour rendre possible le bonheur individuel et social.
De plus, si la philosophie développée par J.-I. Rousseau n'est pas qualifiée
par son auteur de naturiste, on y retrouve tous les grands thèmes, les grandes
idées et principes qui feront les beaux jours des mouvements naturistes au
XIXe siècle. Les doctrines naturistes modernes développées dans toute
l'Europe s'y enracinent profondément.
Ces différents points incitent à l'étude d'un des textes majeurs de I.-I.
Rousseau: Emile ou de l'éducation (1762). Cette publication s'inscrit dans
l'essor d'une littérature pédagogique consacrée au corps. Publiés dans les
années 1760, les ouvrages de Jacques Ballexserd et de Jean-Charles
Desessartz sur l'éducation physique des enfants, sont les repères de cette
tendance!. L'influence exercée par l'Emile en France et dans toute l'Europe
explique l'intérêt que nous lui portons.
Dans son ouvrage, I.-J. Rousseau part du constat que l'homme vit de
plus en plus à l'écart de la nature. Cet éloignement se situe à plusieurs
niveaux. D'une part, la société pousse tout individu à rompre avec sa propre
nature, autrement dit ses inclinations immédiates, ses réflexes, ses
sentiments premiers. D'autre part, l'homme réside dans un milieu artificiel, la
ville, source de tous les maux et de tous les vices. L'homme y perd sa liberté,
pour y gagner la faiblesse physique:
"Les villes sont les gouffres de l'espèce humaine. Au bout de quelques
générations les races périssent ou dégénèrent,' il faut les renouveler, et
c'est toujours la campagne quifournit à ce renouvellement,,2.
La ville est le lieu où l'être humain apprend à ne plus respecter les
"règles de la nature,,3 qui conditionnent son bonheur.
Comme il n'est ni possible ni souhaitable de retrouver l'état primitif
salutaire que l'on observe dans les tribus sauvages du nouveau monde, I.-I.
Rousseau propose une éducation intégrale prenant la nature pour guide et
modèle. Celle-ci commence dès la naissance d'Emile car l'enfant n'est guidé
que par des besoins et des inclinations naturelles. Jusqu'à l'âge dit de raison,
l'art de l'élever est donc de le soustraire aux influences extérieures néfastes
(institutions, camarades aux mœurs dépravées, ...), afin de laisser la nature
1Ballexserd, Jacques, Dissertation sur l'éducation physique des enfants, Paris, 1762.
Desessartz, Jean-Charles, Traité d'éducation corporelle des enfants en bas âge,
Paris, 1760.
2 (1èreRousseau, Jean-Jacques, Emile ou de l'éducation, Paris, Flammarion, 1966 éd.
1762), p. 66.
3Ibid., p. 49.
26faire son œuvre sur les plans moral, intellectuel et physique. Le milieu
physique et social étant épuré, contrôlé, "rendu plus naturel", J.-J. Rousseau
recommande de laisser à l'enfant toute liberté de mouvements afin qu'il
trouve à ses actions des limites naturelles. L'élève en déduit une morale aussi
naturelle que la manière dont elle s'est élaborée..
Par son comportement, le maître s'efforce de renforcer la part
naturelle de chacun de manière à la rendre insensible à l'action de
dénaturation opérée par les institutions ou les conventions sociales.
L'instruction lente de la nature est opposée à la précocité néfaste de
l'éducation humaine. Même les sciences sont enseignées d'une façon
naturelle. L'enfant les manipule inconsciemment lors de ses travaux
pratiques. Pour ces raisons, I.-J. Rousseau éduque Emile à la campagne. Là
moins qu'ailleurs l'enfant n'est affecté par les valets et par les conduites
dépravées régnant dans les villes ou encore l'attention exagérée des parents
et des amis. Par ailleurs, la campagne n'est-elle pas le lieu idéal pour
entreprendre une "éducation domestique", autrement dit pratique et par
conséquent naturelle? Les travaux de la terre, du bois, du fer comme toute
autre activité artisanale sont des sources privilégiées d'enseignement. Le
milieu campagnard exerce un intérêt non seulement pour la formation de
l'esprit et des vraies valeurs mais aussi pour celle du corps.
La formation morale et intellectuelle est capitale chez J.-I. Rousseau
mais elle ne doit pas oblitérer l'attention portée par l'auteur sur tout ce qui est
du domaine du corps. On trouve chez le célèbre philosophe des lumières un
effort persistant pour réhabiliter une éducation intellectuelle s'appuyant sur
l'action corporelle. Quoi en effet de plus naturel que des enseignements tirés
d'une situation physique imposant l'usage des sens comme des muscles?
Le vécu corporel et sensitif joue un rôle majeur dans la pédagogie
naturelle rousseauiste. Ce rapport particulier au corps tient de l'affirmation
de l'incidence naturelle des mouvements sur les fonctions supérieures. La
nature de l'homme est ainsi faite qu'il existe un lien étroit entre le
développement corporel et intellectuel. Ainsi, "plus son corps s'exerce (celui
de l'homme naturel, le sauvage), plus son esprit s'éclaire, sa force et sa
I
raison croissent à la fois et s'étendent l'une par l'autre" .
Dès la naissance et durant tout le long de la vie, l'exercice physique
naturel est favorisé. Au premier âge, l'emmaillotement est définitivement
proscrit. Il faut au contraire donner à l'enfant une totale liberté de
mouvement. On usera pour cela d'un "berceau rembourré" permettant au
nouveau-né de se mouvoir sans risque.
Ces propositions concernant la liberté corporelle accordée à l'enfant
ne sont pas avant-gardistes. Elles illustrent le renouvellement des
1 Ibid, p. 149.
27représentations de l'enfant amorcé notamment par l'orthopédie de Nicolas
Andry de Boisregard 1. Le corps de l'enfant cesse d'être systématiquement
assimilé à une pâte molle qu'il convient de modeler, de redresser et de
renforcer au moyen d'une intervention extérieure. Au contraire, on lui
reconnaît une autonomie, nécessaire à sa consolidation2.
Dès que l'enfant sait correctement marcher, il est mené chaque jour
au milieu d'un pré. Là, il convient de le laisser courir, sauter, jouer, lancer
des pierres, crier..., en un mot s'ébattre naturellement, été comme hiver. Le
jeune Emile participe également à des courses l'opposant à d'autres enfants.
A l'instar des "anciens", J.-J. Rousseau identifie des exercices plus naturels
que d'autres. La natation fait l'objet d'une attention particulière. Ainsi "Emile
sera dans l'eau comme sur la terre,,3. Pour le philosophe de la nature, savoir
nager est nécessaire pour prévenir toute noyade mais c'est également une
éducation au danger. Le jeune nageur apprend à "s'apprivoiser au risque,,4.
Après l'adolescence, les longues marches à pied et les rudes travaux
agricoles ou de menuiserie achèvent naturellement de former le corps
d'Emile. J.-J. Rousseau insiste également sur l'éducation sensitive qui doit
accompagner celle des forces musculaires. C'est dans ce dessein qu'il
préconise la pratique des jeux de nuit.
2-2. Hygiène et endurcissement
L'originalité de J.-1. Rousseau est d'inscrire ses propositions
d'éducation dans un projet hygiénique ambitieux visant à utiliser la nature
pour endurcir l'individu et le soigner. A l'instar de Platon, il ne peut
concevoir une éducation naturelle qui soustrairait son élève à la rudesse de
tout ce que peut réserver la nature.
Le contact avec l'air doit être ainsi privilégié dans les premières
années de la vie. L'impression qu'il laisse en pénétrant la peau de l'enfant ne
s'efface pas et détermine le degré de résistance de l'adulte. C'est pour cette
raison que la vie de tout enfant doit se dérouler loin de "l'air usé"s et malsain
des villes. J.-1. Rousseau recommande d'habiller le nourrisson avec des
langes flottants et larges qui ne soient pas "assez chauds pour empêcher qu'il
sente les impressions de l'air,,6. Les vêtements portés par l'enfant comme par
l'adulte respectent cette règle. De même, le port d'une coiffe est déconseillé.
1Andry de Boisregard, Nicolas, L'orthopédie ou l'art de prévenir et de corriger dans
les enfants les difformités du corps, Paris, La veuve Alix, Lambert et Durand, 1741.
2 Vigarello, Georges, Le corps redressé, Paris, Delarge, 1978, p. 84.
3
Rousseau, Jean-Jacques, op. cit., p. 167.
4Ibid., p. 166.
5Ibid., p. 91.
6
Ibid., p. 67.
28Non seulement Emile va tête nue, été comme hiver, mais il porte en hiver ses
vêtements d'été. Il s'endurcit dès lors au grand froid.
L'utilisation de l'eau respecte des principes identiques à ceux de l'air.
Elle est justifiée, une fois de plus, par "l'amollissement" des populations,
déjà évoqué en 1754 dans le Discours sur l'origine et les fondements de
l'inégalité parmi les hommes1. L'enfant à sa naissance devrait être lavé à
l'eau froide. Cependant, la mollesse qu'il a héritée de ses parents nécessite
une gradation dans l'abaissement de la température des bains. Le bain froid
doit devenir par la suite une habitude inaltérable.
De façon générale, la rusticité est de règle dans tout ce qui touche à
l'apprentissage de la vie du jeune Emile. Il en va de même pour
l'alimentation. Là encore, tout raffinement, tout assaisonnement par exemple,
est banni. Non seulement, ils sont superflus, mais ils rendent les aliments
malsains, ils les dénaturent. Un régime de type "végétal,,2 est par ailleurs
recommandé.
S'appuyant sur les écrits de John Locke mais aussi des "anciens",
J.J. Rousseau est le porte-parole des détracteurs de l'approche médicale
allopathique alors en plein essor. Le philosophe de la nature ne conçoit
l'existence que d'une médecine préventive qui consiste en une hygiène de vie
basée sur l'endurcissement, la tempérance et le travail physique régulier. Il
précise ainsi que "n'appelant jamais de médecins pour moi, je n'en
appellerai jamais pour mon Emile, à moins que sa vie ne soit dans un
danger évident; car alors il ne peut pas lui faire pis que de le tuer,,3. Et il
n'a pas de mots assez durs pour critiquer ceux qui veulent suppléer à "l'art de
la nature". L'enfant doit apprendre à être malade, faute de savoir se guérir.
J.J. Rousseau indique de ce fait son rattachement à l'idée d'une natura
medicatrix.
Les pensées rousseauistes sont le terreau fertile sur lequel se
développe le naturisme moderne. Les grands principes énoncés, les grandes
critiques sociétales émises sont les "chevaux de bataille" des naturistes du
XIXe comme du début du XXe siècle. Alors que la médecine occulte de plus
en plus ses rapports avec la philosophie, le célèbre philosophe des Lumières
réinsère "l'art médical", tout comme l'éducation physique, dans une optique
éducative plus large. L'auteur de l'Emile ouvre de nouvelles perspectives, de
nouvelles applications sociales au naturisme naissant. Il vulgarise et diffuse
les vertus et les valeurs positives de la nature, donne une importance
1
M. Cluet en fait la remarque: "En effet son diagnostic d'amollissement dans le
Discours sur l'origine de l'inégalité (1754) débouche sur un programme
d'aguerrissement au froid, par le biais surtout de l'eau froide, dans Emile (1762)".
Cluet, Marc, op. cit., p. 57.
2 Rousseau, Jean-Jacques, op. cit., p. 65.
3Ibid., p. 60.
29nouvelle au corps. La pensée rousseauiste traverse le Rhin pour faire des
émules. M. Cluet observe en effet que "Rousseau a été le principal agent de
diffusion en Europe de l'idéal du vêtement ample inspiré de l'antique, au
I.nom de la santé et de la beauté" Les courants artistiques s'approprient ces
idées que ce soit dans le cas du romantisme ou du naturalisme.
3. Le néo-hippocratisme
3-1. Les premières tentatives: de l'iatro-mécanisme au vitalisme
Avec le livre imprimé, la Renaissance témoigne, d'un regain d'intérêt
pour la médecine hippocratique apparue depuis vingt siècles. C'est à cette
époque que la collection hippocratique est enfin connue dans son intégralité.
On observe une quête pour retrouver la médecine du célèbre praticien de
Cos.
Thomas Sydenham, "l'Hippocrate anglais", selon la formule passée à
la postérité, devient le porte-drapeau de ceux qui prônent le "retour à
Hippocrate". La médecine hippocratique a atteint, à son sens, une perfection
inégalable qu'il faut retrouver en se basant sur les écrits du grand maître. Les
traitements utilisés par "l'Hippocrate anglais" caractérisent son attachement
à une thérapeutique naturelle. T. Sydenham n'hésite pas ainsi à exposer les
malades atteints de la variole au grand air. Outre l'emploi privilégié dans ses
médications des eaux minérales, il recommande l'exercice au grand air, à la
campagne.
D'autres médecins s'engagent plus audacieusement sur la voie d'une
adaptation de l'hippocratisme aux temps nouveaux. Face à ce phénomène, un
terme est même créé au XVIIe siècle pour qualifier ce que certains désignent
déjà comme une hérésie: le "néo-hippocratisme"z. Les tenants de cette
évolution sont influencés par la réflexion épistémologique entamée par René
Descartes sur les savoirs scientifiques. Plusieurs systèmes médicaux
nouveaux se font jour. Leur création témoigne d'une tentative de synthèse à
l'œuvre à l'échelon européen entre les écrits hippocratiques et les
connaissances nouvelles. Apparaissent successivement l'iatro-mécanisme
d 'Hermann Boerhaave (1668-1738), le mécano-dynamisme de Friedrich
Hoffman (1660-1742), l'organo-physiologisme de Théophile de Bordeu
(1722-1776) et l'animisme de Georg Ernst Stahl (1734-1806).
Le vitalisme développé au début du XVIIIe siècle se situe dans la
lignée des rénovateurs d'Hippocrate. Le Pr Paul-Joseph Barthez (1734-1806)
1Cluet, Marc, op. cil., p. 52.
ZCawadias (Dr), Les étapes historiques du néo-hippocratisme, in Martiny, M. (sous
la dir.), 1er congrès de médecine néo-hippocratique. Les actes, Paris, imprimerie
Vacherat, 1937, p. 18.
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