Parti pour Croatan
242 pages
Français

Parti pour Croatan

-

Description

Croatan, c’est cette île légendaire où les pirates prétendaient aller, l’endroit où l’on disparaît. De nombreux capitaines de marines royales, croyant les débusquer, se seraient ainsi retrouvés dans des baraquements vides, devant un écriteau « Gone to Croatan ». Il ne fallait pas chercher l’endroit sur une carte, mais comprendre plutôt qu’on ne les retrouverait pas. Michel Vézina a fait de Croatan sa destination préférée et il en a souvent parlé à demi-mot comme d’un vieux secret. Ce livre nous fait enfin visiter les lieux.
L’auteur a été chroniqueur pendant quinze ans. Ses textes mêlaient commentaire politique, critique littéraire, récit de vie, coups de gueule. Aujourd’hui, Vézina se permet de ne plus jouer le jeu médiatique, il prend le temps, remplace les chroniques par le carnet, en format livre plutôt qu’en blogue. Et c’est tout son rapport à la culture, à la société, qui change. Car partir pour Croatan, ce n’est pas que fuir, c’est résister, espérer. Les textes qui composent ce livre sont ainsi plus libres, à la fois plus éclatés et plus exigeants. Ils recherchent beauté et humanité en dehors des normes; ils racontent, avec ce mélange d’amour et de colère, la vie au fond des bois et la démarche d’écriture comme des voyages en diagonale.
Une lecture pour poètes-écolos wanna be pirates.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 25 mars 2014
Nombre de lectures 566
EAN13 9782924283370
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

MICHELVÉZINA Parti pour Croatan
MICHEL VÉZINA Parti pour Croatan
[…] et le peintre arraché à ses songes comme une dent se retrouve tout seul devant sa toile inachevée avec au beau milieu de sa vaisselle brisée les terrifiants pépins de la réalité. Jacques Prévert,La promenade de Picasso, in Paroles
Are we who live in the present doomed never to experience autonomy, never to stand for one moment on a bit of land ruled only by freedom ? Hakim Bey,Temporary Autonomous Zone
CROATAN
Une caravane dans les bois, une source à proximité avec une petite pompe plongée sous la surface pour apporter l’eau au robinet, un panneau solaire et quelques batteries qui fournissent le minimum pour s’éclairer et nourrir les ordis, un boucan pour cuire les viandes, les nuits éclairées à la paraffine ou au kérosène, et une chiotte sèche sous les arbres, pour l’aisance.
Thoreau etWalden ou la vie dans les bois. Sans ici tenter de prouver que ce soit possible (il l’a fait il y a un siècle et demi), c''est la volonté de changer, de sortir du monde qui me séduit.
Je poursuis cette tentation de l’éphémère, cette volonté du déplacement incessant, « l’option de l’étendue sauvage […], la tentation de laisser tomber […] tous les fardeaux de la civilisation et de “partir pour Croatan” d’une manière où 1 d’une autre ».
Je pars pour Croatan.
1  Hakim BEY,TAZ – Zone Autonome Temporaire, Paris, Première édition française, Éditions de l'éclat, mai 1997, p.43.
7
8
PÉPINS
Depuis que j’ai commencé à écrire, mon cœur balance entre la fiction et le documentaire (le reportage, la chro-nique). J’aime raconter des histoires, mais je n’ai jamais su hors de tout doute sous quelle forme je devais le faire : inventer à partir de cet irréel invisible et fugace que nous prenons pour vérité ? Tenter de consigner le présent, de le figer dans un récit de réalité ?
Je me suis gavé toute ma vie des deux formes.
Quand j’ai appris qu’Arthur Buies n’était pas que le nom d’un boulevard à Rimouski, quand j’ai su qu’il avait été un des chroniqueurs les plus acerbes de son temps, j’ai tenu à le lire. J’ai pu alors constater de la démesure de sa dissi-dence. Imaginez : un Québécois qui se joint aux armées de Garibaldi pour libérer les Italiens du joug de l’Autriche, du pontificat et des Bourbons ! Imaginez l’accueil qu’il reçoit à son retour, imaginez le courage qu’il lui a fallu pour écrire, pour dire le Québec de son temps.
J’ai été fan de Federico Fellini au point de revoir tous ses films au moins trois fois chacun, de Tolkien et de son Seigneur des anneauxaussi, de Frank Herbert et deDune, d’André Forcier et d’Au clair de la lune.
J’ai admiré Blaise Cendrars, parce qu’il pouvait naviguer avec élégance entre la chronique, le carnet, la poésie et le roman, et ce, sans jamais trébucher, sans s’accrocher les pieds dans les fleurs de ses voyages et de ses lubies. Je le jalouse encore.
J’ai aimé William S. Burroughs pour sa manière de penser son époque à bride abattue sur tous les temps et les pos-tulats possibles : du passé nostalgique au futur immonde, en passant par le présent cruel, oscillant entre regards ludiques, lucides, nets et hallucinés… Et pour finir par cette ultime ligne, si belle : «Love ? What is it ? Most natural 2 painkiller that there is. »
J’ai adoré Jacques Roumain, qui écrivait souvent depuis une cellule de prison, posant son regard sur l’extérieur, s’obligeant à réfléchir à la construction d’un monde meilleur.
Ces dernières années, leslodyanshaïtiennes, forme d’abord orale puis écrite, que Georges Anglade a nommées les « créations collectives haïtiennes les plus significatives », m’ont grandement allumé et interpelé.
Petites histoires à cheval entre le réel et l’inventé, inspi-rées de l’un et de l’autre, faits divers portés au rang delittérature, anecdotes devenues matériau de l’invention. Ces constructions précieuses de l’imaginaire collectif me font réfléchir à mon rapport à l’écriture autant qu’à celui que j’entretiens avec la parole.
Du moment où j’ai décidé que l’écriture ne m’était pasdonnée, tout en cherchant ce point de vue que je devrais adopter, j’ai voulu me forger un style. Au fil des ans et des pages noircies, j’ai nourri le doute : je cherche et jequestionne à m’en donner mal au crâne.
Pendant une quinzaine d’années – de 23 à 38 ans –, je me suis construit en me livrant à l’exercice des carnets.
2  [Traduction] L’amour ? Qu’est-ce ? Le plus naturel des analgésiques qui soit.
9
10
Je les ai ensuite laissés de côté pour me consacrer à lafiction et à la chronique, et ce, pendant une autre quinzained’années. Depuis 1997, j’ai nourri de belles relations avec les lecteurs duMouton Noir, duICI Montréal, duLibraire, de montrealexpress.ca et ceux deL’Express d’Outremontet duJournal du Plateau, tout en publiant deux recueils de nouvelles, six romans et deux essais.
Aujourd’hui, je pourrais – et devrais, peut-être – me retirer dans mes terres et chercher à devenir utile : écrire des lettres pour des gens qui n’ont pas la plume facile, les aider à engueuler leurs voisins ou leurs propriétaires, des gara-gistes ou des entrepreneurs en construction, des médecins ou des épiciers, des officiels ou des notables.
Et je pourrais aussi les aider à écrire de belles lettres d’amour pour les faire rêver au bonheur, oui, au bonheur, au bonheur.
Je pense que le métier d’écrivain public m’irait bien. Mais je reviens aux carnets.
J’aurais beau vouloir écrire pour le cinéma ou la télévision, mais le cinéma et la télévision ne m’aiment pas beaucoup.
Je pourrais écrire des chansons, mais j’en suis incapable. Je ne comprends pas cette forme, je ne la saisis pas.
Du théâtre, oui, j’y suis. Encore que : du cirque, plutôt.
Et des romans, des histoires, des bouts de pièces et des scé-narios.
Pourquoi des carnets ? Pour désapprendre à écrire, peut-être. Pour désapprendre à penser, surtout, à partir du moule qu’on nous impose. Pour désapprendre à poser le regard dans la direction où tout le monde regarde. Pour désapprendre à vivre comme on voudrait nous faire croire qu’il faut vivre.
J’ai envie de Croatan. J’ai envie de pouvoir me retirer du monde. Je voudrais (re)devenir ermite, ou vivre sur la route, ou dans de petites cabanes ici et là dans le monde, en dépensant le moins possible, en faisant du troc, enchassant, cueillant, pêchant ou volant : ne faire qu’enfonction de mes besoins, rien d’autre. Refuser de continuer de sombrer dans la consommation.
Donner raison à ma mère qui, chaque fois que nous vou-lions faire comme les autres, nous disait : « Si tout le monde va se jeter au bout du quai, vas-tu y aller toi aussi ? »
La réponse est toujours aussi évidente que lorsqu’elle la posait.
Non.
Et ce n’est pas une raison pour être impoli.
11
12
DE
Ogre. Pirate. Monstre. Troll. Thug. Un peu méchant et in-juste, même, quelquefois. J’avoue, je ne livre une image ni très tendre ni très sensible de moi.
Je suis capable d’être ignoble avec ceux que je déteste, mais je sais être affectueux avec ceux que j’aime. Je suis un angoissé de la cinquième cervicale, un attendri compas-sionnel et empathique de l’aorte, un pleurnichard roman-tique de la clavicule.
Preuve : je ne suis même pas fâché contre mes anciens patrons. Ils m’avaient averti il y a quelques années, alors que je venais de recevoir une énième mise en demeure où l’on m’accusait d’atteinte à la réputation, de diffamation et même d’incitation à la violence : il ne fallait pas que je m’inquiète, non seulement on me protégeait, mais j’aurais un job tant et aussi longtemps qu’il y aurait de la pub à côté de ma grosse face.
Ça avait le mérite d’être clair.
Je n’ai pas eu le temps de voir les pubs disparaître, mais on a quand même argué que c’était pour des raisons finan-cières que j’étais jeté. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Ni la dernière, certes. Et je ne suis malheur-eusement pas un cas isolé. Nous vivons une époque qui considère les créateurs de contenu comme une marchan-dise renouvelable.
Aveuglés par leur logique marchande, mes anciens patrons – et tous ceux qui exercent le même métier qu’eux – sont incapables de voir qu’ils tarissent eux-mêmes la source de leur propre fontaine décatie – fontaine qui d’ailleurs fuit plus vite que leurs efforts de colmatages infructueux – en essayant de sauver le navire, ils ne pensent qu’à jeter l’équi-page par-dessus bord.
Rien à voir avec leur présumée fonction d’information : un vice-président de chez Quebecor m’a déjà dit, il y a longtemps, qu’un journal, c’était d’abord un espace pour vendre de la publicité, et que la rédaction n’était qu’unmal nécessaire.
Le secret de la réussite, en ces temps de concentration de la presse, de nouveaux médias et de crise économique, réside dans la capacité d’acquérir des contenus gratuits pour rem-plir les espaces dédiés à ce mal considéré comme nécessaire.
Dans ma dernière chronique auMontréal Express, j’ai écrit que je ne savais pas trop comment je continuerais d’expri-mer ma dissidence, ma dissonance, ma discordance. J’ai été viré des deux grands groupes de presse – Quebecor en 2008 et Transcontinental en 2013 –, que me reste-t-il aujourd’hui comme espace médiatique possible ?
Un blogue, me direz-vous ? D’abord, ça ne paie pas. Ensuite, je ne voudrais surtout pas, par une sorte de ricochet pervers, servir leurs desseins et devenir le commentateur d’une société du spectacle où la parole pseudo-citoyenne prend le pas d’une information documentée et vérifiée. Pas envie de créer du contenu pour créer du contenu. Du contenu gratuit, en plus. Et du contenu qui sert à alimenter – à être récupéré par – n’importe quelle plateforme pour devenir le plus rapidement possible cemal nécessaire.
13