Pascal Pia ou le droit au néant

Pascal Pia ou le droit au néant

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140 pages

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"J'ai écrit ces impressions sur Pascal Pia peu à peu, chaque fois que je m'interrogeais sur son personnage et sur ce qu'il représente pour moi. Je n'avais pas l'intention de les publier. D'ailleurs, j'ai conscience de n'avoir pas dit le dernier mot. Et comment trouver le dernier mot, avec Pia ? De son côté, il avait interdit que l'on parlât de lui après sa mort. Mais, aujourd'hui, plus d'un signe laisse à penser qu'un mythe est en train de se former. Si l'on ne veut pas que l'homme soit tout à fait enseveli sous la légende, ou qu'un industrieux de la biographie s'en empare, ceux qui l'ont connu doivent dire le peu qu'ils savent. Je ne l'ai pas fait sans un sentiment de culpabilité, ne pouvant m'empêcher de me demander si, comme il le pensait, à l'histrionisme de la parole et de l'écrit, il ne vaudrait pas mieux préférer le silence."
Roger Grenier.

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Ajouté le 13 décembre 2016
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EAN13 9782072213229
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
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Roger Grenier

 

 

PASCAL PIA

 

OU

 

LE DROIT

AU NÉANT

 

 
NRF

 

 

Gallimard

 

« ... nous autres païens, nous avons aussi des devoirs à remplir envers nos morts. »

Mérimée, H.B.

 

J'ai vu Pascal Pia tous les jours pendant des années. Des mois entiers, je suis resté assis à la même table que lui, au cours des heures nocturnes de Combat. Il n'était pas avare d'anecdotes, de confidences. Mais tout ce que je pouvais apprendre de lui, par lui-même, ne réussissait pas à m'empêcher d'avoir toujours présente à l'esprit sa légende. Car cet homme qui avait à peine dépassé la quarantaine avait déjà une légende. Il y avait Pia, et tout ce que l'on racontait sur lui. La vérité et le mythe n'étaient d'ailleurs pas tellement en contradiction.

D'abord l'homme du refus et du silence. Ce que Remy de Gourmont écrivait à propos de Félix Fénéon s'applique parfaitement à Pia :

« M. Fénéon a pris trop à cœur son état de fidèle de “l'église silencieuse” dont parle Goethe, et que, nous autres, nous fréquentons trop peu. »

Vers 1924, les éditions de la N.R.F. annoncent, dans la collection « Une œuvre, un portrait », des poèmes de Pascal Pia, Le Bouquet d'orties. Le livre ne parut jamais, retiré par son auteur au dernier moment. On parle encore, rue Sébastien-Bottin, de ce cas unique dans l'histoire de l'édition.

Pendant les trois années où il dirigea Combat, on ne lut de lui qu'un post-scriptum à une critique cinématographique sur Le Corbeau, de Clouzot, pour dire qu'il n'était pas d'accord avec le point de vue du critique. Nous ne pûmes rien lui faire écrire d'autre.

Après avoir donné, en 1952 et 1954, un Baudelaire et un Apollinaire à la collection « Écrivains de toujours », du Seuil, il se disait excédé par ces deux livres qu'il avait signés de son nom et il ajoutait qu'il n'écrirait plus qu'à l'abri d'un pseudonyme. Dans une lettre à Maurice Nadeau, il déclare :

« Ce que je fais ira au barathre avec moi et ce sera très bien ainsi. »

Devant une telle volonté de mutisme, alliée à une telle passion pour la littérature des autres, il nous restait à chercher, dans les œuvres de quelques-uns de ses amis, comme Malraux et Camus, ce qui avait pu y passer des idées de Pia. Parfois aussi, d'un personnage ou d'un fragment de personnage, on pouvait dire : « C'est lui. » Je n'avais pu lire encore, faute de traduction, Le Pays d'origine, du Hollandais Eddy Du Perron, où lui et Malraux jouent un rôle si important. Du Perron à qui est dédiée La Condition humaine.

Il est peu de livres de cet écrivain où Pia n'apparaisse. Il est Férat dans Ean Voorbereiding, Daniel dans Des aventuriers et dans Nutteloos Verzet, Vincent dans Het Drama van Huize-aan-Zee. Et jusqu'à un sonnet, au titre éloquent et qu'il n'est pas besoin de traduire, De Katastrofe, est inspiré par la vie de Pia. Mais le plus étrange est ce Pays d'origine, qui oscille sans cesse entre le roman et le souvenir, et que Du Perron a complété par des notes pour dire ce qui est vrai ou du domaine de la fiction, quelle partie du dialogue a vraiment été prononcée par Malraux et par Pia, qui s'appelle ici Viala.

Dans Le Pays d'origine, Viala « dit avoir deux certitudes : qu'il n'écrira jamais, et qu'à la prochaine guerre il désertera ou se fera fusiller comme réfractaire ».

Quelles étaient ses raisons ?

« Le talent châtre un homme avant qu'il s'en aperçoive. Si tes livres sont assez beaux pour que l'adversaire se mette à les admirer à son tour, ou à te décerner des prix, c'est fini : te voilà ramené à la respectabilité des belles-lettres, tu ne travailles plus désormais qu'à la plus grande gloire des arts nationaux. »

Pia écrit, en 1930, à l'éloge du peintre André Masson, que « ... l'accueil favorable qu'obtinrent ses débuts ne fut pas le dernier des motifs qui le poussèrent bientôt à rompre toute relation d'ordre objectif avec le public ».

Ces opinions pourraient expliquer la distance qu'il finit par prendre avec Malraux ou Camus, par exemple. Et pourtant, je ne crois pas me tromper en témoignant l'avoir vu heureux quand ses amis écrivaient. Il semblait que mettre dans un livre ce qu'il pensait et avait lui-même refusé d'écrire, c'était lui faire plaisir. Camus lui a dédié Le Mythe de Sisyphe, Malraux son essai sur Goya, Saturne, et moi, à mon rang infiniment plus modeste, quand j'écrivis mon premier livre, Le Rôle d'accusé, je n'aurais pas pu imaginer d'autre dédicataire.

 

Le passé vertigineux dont il livrait des bribes, on s'épuisait – je m'épuise encore – à y trouver un ordre, une cohérence, une vraisemblance. On prétendait qu'il avait été reçu à Normale Supérieure, mais qu'il avait refusé d'y entrer. C'est faux et il s'agit sans doute d'un enrichissement de l'histoire du livre retiré à la N.R.F. Mais il racontait lui-même qu'il avait écrit onze thèses de doctorat pour des étudiants paresseux et argentés, ce qui paraît beaucoup.

Son père, employé de commerce, avait été tué à la guerre, en 1915. Il avait d'abord été porté disparu et sa famille avait connu l'attente, l'incertitude, l'angoisse, les faux bruits, les démarches vaines. Pia pensait sans doute à sa propre expérience quand il écrivait, à propos de Radiguet :

« Tous les hommes en âge et en état de porter les armes ayant été mobilisés, quantité d'adolescents se sont trouvés alors émancipés du jour au lendemain, ce qui a permis à ceux d'entre eux qui se sentaient une vocation de s'y abandonner beaucoup plus tôt qu'ils n'eussent pu le faire si leur père eût été là. »

Fils d'un tué de 1914-1918 et, prétendait-il aussi, arrière-petit-neveu d'un communard.

Le souvenir d'une scène de la Grande Guerre lui est resté :

« Je me rappelle avoir vu, en gare de Noisy-le-Sec, des permissionnaires arrivant du front déchirer La Victoire de Gustave Hervé et L'Écho de Paris, où écrivait Barrès, puis mettre le feu à ces deux quotidiens regardés alors, à tort ou à raison, comme les principaux instruments du “bourrage de crânes”. »

A la même époque, l'utilisation patriotique d'une certaine poésie le détourne de Hugo :

« Entendre des professeurs que leur âge mettait à l'abri commenter à la façon de Doumic ou de Lavedan “Ceux qui pieusement...” ne pouvait aller sans impatience. On murmurait : “Les vieux ont soif”, englobant dans la même réprobation l'éloquence désormais officielle du poète, la propagande qui utilisait ses vers et le haut commandement responsable de la désastreuse offensive de septembre 1915 en Champagne, où quelque deux cent mille Français venaient de mourir, non pas pieusement, mais avec l'amertume de se sentir inutilement sacrifiés. Pour ma part, il m'a fallu des années pour surmonter la répulsion que m'avait inspirée le Hugo scolaire. »

 

Mais, plus tard, Pia citera un poème de La Légende des siècles :

 

Ma vie ayant été dure et funèbre, en somme,

 

Et il avouera :

« Ce simple vers, presque prosaïque, est de ceux que je ne saurais lire sans éprouver un petit pincement. »

Tant il est vrai que nous touche surtout ce en quoi l'on se reconnaît.

Il s'entendait assez mal avec sa mère et, dès 1916, donc à treize ou quatorze ans, il gagna sa vie : employé dans une compagnie de navigation, dans les assurances, chez des agents de change, barman (on a dit groom d'hôtel). Il a déclaré lui-même :

« J'ai été aussi un peu au service de trafiquants de coco, après le vote de la loi qui élevait les peines et qui a permis aux trafiquants de faire fortune, car, du jour au lendemain, la coco était devenue très chère. »

Avec Malraux pour partenaire, il a chanté dans les cours. Il aurait même composé des goualantes.

 

Vers 1918 (n'oublions pas qu'il est né le 15 août 1903), il fait des recherches sur les origines de l'athéisme en France. Recherches qui le passionnent, mais ne sont pas entièrement désintéressées, puisqu'elles vont avec un travail de nègre pour Frédéric Lachèvre. Cet ancien boursier qui avait gagné beaucoup d'argent, éditait à ses frais des travaux d'érudition sur des points d'histoire littéraire des XVIe et XVIIe siècles, et plus spécialement sur le libertinage. Il a notamment exhumé les pièces du procès fait au libre penseur Claude Le Petit par la justice de Louis XIV.

En 1918, Fernand Fleuret lui fait rencontrer Apollinaire. Mais le poète, dont tous ses amis ont dit qu'il était un charmeur, était déjà mal en point et son humeur s'en ressentait. Il relevait d'une pleurésie. Bientôt la grippe espagnole n'aurait pas de mal à l'emporter. Cette rencontre un peu décevante n'empêchera pas Pascal Pia de se déclarer, tout au long de sa vie, apollinariste, « intoxiqué au dernier degré ».

Baudelaire, Apollinaire et, bien sûr, Cendrars, plus Toulet, tels ont été ses goûts les plus constants en poésie.

Dès son plus jeune âge, il connaît la librairie d'Adrienne Monnier, rue de l'Odéon. Vers la fin de la guerre, il y voit, dans la vitrine, un livre d'Alfred Jarry : Les Jours et les Nuits, roman d'un déserteur. Lui qui était mêlé à des milieux anarchistes, voire défaitistes, ne put qu'être intrigué et ce fut le point de départ de son admiration pour Jarry.

Dès 1920, il fréquente la Bibliothèque Nationale. Il n'a que dix-sept ans. A cette époque, il va à Montmartre, chez le graveur Galanis, pour travailler avec Marcel Arland et Dubuffet. Il fréquente avec Malraux le cabinet de lecture de « La Connaissance », ouvert passage de la Madeleine par le pittoresque René-Louis Doyon, le « Mandarin ». Lui et Malraux participent aux dîners de la revue Action, dirigée par Marcel Sauvage et Florent Fels et où figurent André Suarès, Cendrars, Cocteau, Radiguet, Aragon, Eluard, Tzara, Péret, Ribemont-Dessaignes, Cassou, Artaud, Louis de Gonzague Frick, Gabory, Arland et les peintres Derain, Braque, Chagall, Juan Gris, Gromaire, André Lhote, Picasso, Dufy, Léger, Galanis.

Vers 1922, tous les dimanches matin, il rend une visite amicale à l'érudit Pierre Dufay, qui habitait avenue Trudaine. Dufay avait des milliers de fiches sur les auteurs de la seconde moitié du XIXe siècle, les journalistes, les chansonniers. Il prêtait volontiers au jeune homme quelque livre ou revue confidentielle des années 80 ou 90. Comment s'étonner qu'à vingt ans, Pia passât pour un érudit ? Elémir Bourges le rencontre à la Nationale, en compagnie de Fleuret. Cela se situe en 1923 ou 1924. Fleuret avait chargé Pascal Pia de revoir les épreuves de son édition critique du Cabinet satirique, ce recueil du début du XVIIe siècle célèbre par la verdeur de certains de ses poèmes. Et Bourges lance à ce si jeune garçon :

– Cherchez-lui ses puces, mon ami, cherchez-lui ses puces.

De Fernand Fleuret, Pia écrira plus tard :

« Aucun commerce n'a été plus agréable ni plus fructueux que la fréquentation de Fleuret et de ses livres. J'aurais dû le dire plus tôt et montrer comment par une rencontre extraordinaire, l'érudition, l'humour et la poésie faisaient de Fleuret un personnage comme il ne s'en trouve que de loin en loin, et comme, peut-être, il n'y en avait pas eu depuis Nerval. »

Auteur d'un faux particulièrement réussi, Le Carquois du sieur Louvigné du Désert, qui passa pour l'œuvre d'un contemporain de Mathurin Régnier, et que Pia savait par cœur, le malheureux Fleuret finit à Sainte-Anne. Des démons entraient en lui par les pieds et l'empêchaient de se lever.

A la même époque, Pia a travaillé pour Pierre Louÿs, ou tout au moins l'a assez fréquenté pour être au courant des hiéroglyphes de Legrand. « Je connais l'histoire de ces manuscrits depuis 1920 », m'écrivait-il en mai 1979, quelques mois avant sa mort, quand ils furent publiés par Michel Foucault.

Sans les prendre tout à fait à son compte, mais quand même un peu, il aimait à répéter les démonstrations de Pierre Louÿs sur Corneille. S'il ne les tenait pas de Louÿs en personne, il en avait peut-être eu connaissance par Frédéric Lachèvre à qui Louÿs, en 1921, avait montré « un énorme dossier consacré au grand tragique ». Et aussi par un ancien secrétaire de l'auteur d'Aphrodite, le romancier Thierry Sandre, de son vrai nom Charles Moulié. Pierre Louÿs soutenait que l'œuvre de Molière avait été écrite en grande partie par Corneille. Que le même Corneille et non Charles Sorel avait commis en outre l'Histoire comique de Francion. Et que, d'ailleurs, Corneille était athée.

Pia disait cela de sa voix un peu sourde, sur un ton imperceptiblement didactique, comme s'il déroulait un long fil ou comme s'il suivait une lente spirale qui, partie de très loin, finirait bien par l'amener jusqu'au centre, son propos essentiel, un ruban ininterrompu, marqué seulement par la respiration, le léger essoufflement d'un grand fumeur.

– Pour Psyché, c'est même avoué.

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard

 

LE RÔLE D'ACCUSÉ, essai.

LES MONSTRES, roman.

LIMELIGHT (Les feux de la rampe), roman.

LES EMBUSCADES, roman.

LA VOIE ROMAINE, roman.

LE SILENCE, nouvelles.

LE PALAIS D'HIVER, roman.

AVANT UNE GUERRE, roman.

UNE MAISON PLACE DES FÊTES, nouvelles.

CINÉ-ROMAN, roman.

LE MIROIR DES EAUX, nouvelles.

LA SALLE DE RÉDACTION, nouvelles.

UN AIR DE FAMILLE, récit.

LA FOLLIA, roman.

LA FIANCÉE DE FRAGONARD, nouvelles.

LE SILENCE, nouvelle édition, nouvelles.

IL TE FAUDRA QUITTER FLORENCE, roman.

LE PIERROT NOIR, roman.

ALBERT CAMUS. SOLEIL ET OMBRE, essai.

LA MARE D'AUTEUIL, quatre histoires.

 

Aux Éditions Pierre Horay

ISCAN

 

Aux Éditions Seghers

CLAUDE ROY

 

Aux Éditions Autrement

PRAGUE

Cette édition électronique du livre Pascal Pia ou le droit au néant de Roger Grenier a été réalisée le 21 octobre 2016 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070715824 - Numéro d'édition : 45667).

Code Sodis : N21398 - ISBN : 9782072213229 - Numéro d'édition : 196015

 

 

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako www.isako.com à partir de l'édition papier du même ouvrage.