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Pereat !

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Salgas fermait la salle de lecture vers cinq heures du soir, lorsqu’un grand jeune homme lui tomba dans les bras, essoufflé et disant ces trois mots qui signifient l’assurance de l’avenir, la satisfaction à la famille et à l’opinion, la fin du devoir impérieux :

— « Je suis nommé ! »

— « Alleluia en Typhonia, » s’écria le bibliothécaire, en unisson immédiat avec la joie de son ami ; et, rouvrant la bibliothèque, il le poussa câlinement vers la table chargée de fiches et de périodiques à classer, l’assit dans son fauteuil, et enfourcha une chaise, s’accoudant au dossier, avec une attentivité favorable au plaisir de la confidence.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Joséphin Peladan

Pereat !

A PAUL ET A CALIXTE PLACIDE

 

 

Amis,

 

C’est avec Vous deux que je passe mes meilleures heures de province, lorsque je viens auprès de ma mère vénérée : c’est grâce à Vous que je ne cesse point les habitudes invétérées de la vie esthétique.

Vous êtes tous deux si attentifs — Vous, mon cher Paul, au mouvement musical — Vous, mon cher Calixte, à tout ce qui s’imprime de notable, que bien des fois, Vous m’avez mis au courant des hommes et des œuvres de l’Art contemporain.

Les provinciales, au dire de Balzac, sont les plus profondes amoureuses ; je prétends à mon tour que rien ne prouve la trempe des esprits comme la résistance à l’enlisement provincial.

Saturé des meilleures et des pires émanations, l’air de Paris charrie des idées et du vice, et une malice qui tient lieu de bel esprit.

A Paris, le plus sot ne sait plus qu’il est sot parce que monsieur Tout le Monde a plus d’esprit que Voltaire.

Pure peut-être, mais morne, l’atmosphère de province ne charrie rien ; il faut se substanter de soi-même ; on ne reçoit aucune excitation de l’ambiance et ceux, qui restent des pratiquants de l’intellectualité, ont un mérite singulier de saint Siméon Stylite.

C’est Votre noble cas, Amis.

Vous avez été les confidents de mon théâtre, la part de mon œuvre dont je suis le plus sûr et sur laquelle j’ose compter ; Vous avez assisté à l’exécution du prince de Byzance où j’ai commencé à unir mes deux cultes majeurs : les Primitifs italiens et Wagner.

Vous vous êtes plu à l’effort musical du FILS DES ÉTOILES conçu en regardant les bergers Kaldéens de Delacroix. Ensuite, Vous avez les premiers applaudi ma transposition du procédé wagnérien dans la tragédie. Page à page — Vous avez copié BABYLONE, à mesure que je l’écrivais, mon cher Calixte.

Enfin Vous avez été témoins de cette PROMOTHÉIDE qui résistera à l’oubli.

A ce moment, où la joie d’être délivré ôte toute critique, où on ne sait vraiment pas si on a enfanté un démon ou un monstre, Vous avez toujours formulé, et tout de suite, le jugement qui devait devenir le mien.

Rien n’est plus rare que cette promptitude et cette sûreté, en face d’une œuvre nouvelle.

Mon noble père, qui crut à la décentralisation et y épuisa de grands efforts, disait qu’on formerait vingt Paris avec les supériorités ignorées de la province : peut-être ! Mais la province n’apprécie rien et n’admire jamais, ni homme, ni œuvre.

La plus pathétique des Saintes Faces est au musée de Caen ; et le plus beau dessin du siècle, le massacre, des enfants d’Ochozias, au musée de Nîmes ? Qui s’en doute ?

Comme Lamartine l’écrivait à mon père :

« Paris n’est qu’un porte-voix, mais ce porte-voix porte au monde. »

Je pensais arrêter mon éthopée au quatorzième roman, à la VERTU SUPRÊME : et voilà que cette forme dont Balzac (Homère de Balzac comme disait Wagner, en un mot sublime de justesse) a fait l’égale de l’épopée, m’a reséduit. J’y reviens avec un nouveau dessein. On ne veut plus de héros, même dans le roman. J’ai été jusqu’ici le psychologue de l’exception. Le devoir de l’écrivain n’est-il pas de se renouveler ? Le PEREAT, c’est encore l’éthopée, mais ce ne sont plus les alchimistes de l’individualisme, les Mérodack, les Nebo, les Nergal : le PEREAT c’est.

Mais une dédicace n’est pas une préface.

Le PEREAT, c’est le témoignage de mon amitié pour Vous, Paul et Calixte Placide, qui avez beaucoup aimé mon œuvre.

 

SAR PÉLADAN.

Paris 1901.

LIVRE PREMIER

FIANÇAILLES

Les baisers sont des prières sur certaines bouches.

FINIS LATINORUM.

Oh ! être deux ! deux cœurs et le même battement, deux esprits et la même pensée, deux corps et le même désir ! Deux ! La voix et l’écho !

LE VICE SUPRÊME.

Qu’est-ce qu’une héroïne, sinon un dire à aimer ? Qu’est-ce qu’un héros, sinon un être qui aime ?

FINIS LATINORUM.

L’homme n’est pas un Saint-Pierre de Rome où plusieurs discours se prononcent simultanément sans se gêner. Des voix de l’âme, l’une l’emporte toujours et réduit les autres au silence.

A CŒUR PERDU.

I

LA CONFIDENCE

Salgas fermait la salle de lecture vers cinq heures du soir, lorsqu’un grand jeune homme lui tomba dans les bras, essoufflé et disant ces trois mots qui signifient l’assurance de l’avenir, la satisfaction à la famille et à l’opinion, la fin du devoir impérieux :

  •  — « Je suis nommé ! »
  •  — « Alleluia en Typhonia, » s’écria le bibliothécaire, en unisson immédiat avec la joie de son ami ; et, rouvrant la bibliothèque, il le poussa câlinement vers la table chargée de fiches et de périodiques à classer, l’assit dans son fauteuil, et enfourcha une chaise, s’accoudant au dossier, avec une attentivité favorable au plaisir de la confidence. Ils se regardèrent un moment avec une vive complaisance. La vaste salle, aux longues et larges tables couvertes d’un tapis vert semé d’encriers lourds symétriquement espacés, aux murs lambrissés de vieux livres augustes et précieux en basane sombre, en parchemin aux reflets de vieil ivoire, dégageait une paix grave et profondément réfléchie.

Le silence des bibliothèques a son mystère comme celui des églises : ici et là reposent, dans l’attente du prédestiné évocateur, les deux voix du ciel en terre, l’œuvre et le miracle !

Salgas, maigre, le geste large et brusque, exhalait un relent d’ancienne bohème littéraire ; ses longs cheveux gris rejetés en arrière découvraient un beau front droit d’imaginatif ; ses yeux clairs et agressifs exprimaient un individualisme, gros de rancunes sociales, mais développé dans cette clé hautaine où le mépris l’emporte sur la colère. Il paraissait supérieur, sans qu’on pût dire la nature du mérite.

L’autre, robuste et sanguin, semblait relever de maladie. Son visage aux traits réguliers et forts, malgré la coloration brune, reflétait la lividité des préparations d’examen, l’anémiant surmenage des concours. Il avait le dos rond des forts en thème, et une myopie précoce éteignait l’éclat de ses yeux noirs. La contenance réservée et un peu lasse évoquait à la fois le collège et le séminaire ; mais le timbre de la voix, la pureté du front rayonnaient de la sympathie. Sa supériorité était l’honnêteté. Si différents d’âge, d’âme, de culture, le bon soldat et le réfractaire, l’obéissant et l’insoumis, le jeune homme modèle et l’individualiste s’aimaient, depuis le jour, où l’un frais bachelier était venu demander un renseignement d’étude au bibliothécaire subitement sympathique, et bientôt devenu l’ami.

  •  — « Ainsi, Maurice, te voilà quitte envers le Minotaure social et familial ; tu vas devenir toi-même et tu m’as élu pour témoin de ta métamorphose, parce que je suis le contempteur, non de tes mérites, mais des règles qui les produisent. A l’abrutissement régimentaire des programmes, tu as résisté ; ton esprit se redresse comme une belle épée, puisque tu comprends, à vingt-quatre ans, qu’à une certaine heure, c’est la liberté qui devient le devoir. »
  •  — « Jusqu’ici, » dit le jeune homme, « j’ai obéi à mon père, à ma mère, à mon confesseur, à l’opinion. Cette part de la vie, rayée comme un cahier de classe, est accomplie. Maintenant, c’est presque à toi que je veux obéir : de nouveau, j’ai besoin de leçons et de modèles pour m’affranchir. Depuis quelques heures seulement j’ai mon congé, et déjà je me désoriente. La comtesse d’Eu a tué le Brésil en libérant les esclaves d’un coup ; j’ai peur de la transition entre l’obéissance et ma volonté toute nouvelle. »
  •  — « Si j’avais la conscience lâche et paresseuse, je te prierais d’aller au guichet de l’abbé Boussagol ; car elle est lourde, la tâche de te guider, cher ingénu.

A ton âge, la vérité n’a qu’un nom, l’amour. Tu viens à moi, comme Faust à Méphistophélès, pour retrouver ta jeunesse abolie dans l’effort ; et ta jeunesse se complique d’une incroyable pureté qui m’intimide, moi, le prétendu pervers, alors qu’un abbé Boussagol y toucherait sans scrupulé, de ses gros doigts lourds. Je ne suis pas une partie de cette force qui veut toujours le mal et fait toujours le bien ; je veux le bien, non pas ce bien abstrait, sorte de Raison du Ciel qu’on invoque pour écraser l’homme, je veux ton bien et je ne suis pas sûr de le concevoir. La confidence que tu m’apportes, ô pur ingénu, est une histoire d’amour conçue dans la retraite, la continence : et pour toi, vrai fidèle de l’Église, authentique catholique, amour et mariage sont synonymes, et cette synonymie est terrible, mon cher Trainel ! »

  •  — « Le mariage n’est-il pas la seule forme sociale de l’amour ? »
  •  — « Certes, mais il est aussi la forme religieuse de l’amour : le contrat devient sacrement. Or, je parle à un catholique et je l’avertis que l’indissolubilité du mariage renferme plus d’effroi que les vœux du trappiste. »
  •  — « La religion intervient à l’union des êtres dont elle a béni la naissance et dont elle bénira la mort. »
  •  — « La religion devrait confirmer le mariage et non le baptiser : car la plupart arrivent à la messe nuptiale aussi inconscients que, jadis ils arrivèrent aux fonts baptismaux. »
  •  — « Tu oses toucher aux sacrements ? »
  •  — « Non ! Il y en a six où on ne cherche que Dieu et ils sont légitimes ; mais le mariage n’est qu’un penchant ou un intérêt qui se combine avec un autre. »
  •  — « Il y a la grâce ! »
  •  — « Réponse de catéchisme. La grâce est possible et rien de plus ; c’est un peut-être, pas davantage ; une chance au jeu de la vie ; un espoir permis de numéro gagnant à la loterie du Destin.

Quand le prêtre enseigne que Dieu bénit les nombreuses familles, il répète à des gens agglomérés par millions, dans un Paris ou un Londres, des conseils de bédouins, qu’on donna jadis à des nomades pasteurs, à peine agriculteurs. Aujourd’hui encore le paysan peut souhaiter des fils, car ce sont des bras à la campagne ; à la ville, ces bras seraient des bouches. Le Saint-Esprit ne ratifie pas la paresse des prêtres qui mâchent encore, au temps de l’électricité et de l’usine, le vieux cumin de Benè-Israël.

Sur une double bonne volonté, la vertu du sacrement opère, je le crois. Mais sans bon vouloir, il n’y a point de paix en ce monde : les anges eux-mêmes l’ont dit à Bethléem.

En frappant d’indissolubilité, un désir sexuel ou une association d’intérêt, l’Église n’a suivi ni la raison, ni la charité, mais le sens haineux et despotique du célibataire contre l’humanité. Terrasser la concupiscence sur autrui, de tout temps, a été le train clérical. Aux choses humaines, l’expérience vaut mieux que la mysticité. On envoie les artistes à Rome ; on devrait envoyer les psychologues étudier en province, si on leur faisait l’honneur de les compter parmi les savants autorisés. Paris produit les cas bizarres et excentriques ; mais on n’y voit que des crises et des dénouements. La province présente à l’observation, l’intérêt même de l’hôpital ; on suit l’évolution d’un caractère sans qu’il échappe un instant. La famille, l’ascendance, l’ambiance, tout est connu. Ainsi, il est à Typhonia, une jeune fille, et tu la connais, qui réunit les trois qualités majeures de la femme : la plus chrétienne vertu, l’éducabilité indéfinie, et un tempérament d’amante qui s’ignore : mademoiselle Diélette ! »

  •  — « Isabelle ! » s’écria Maurice. Ce nom heurtant ce prénom fut un coup de théâtre si vif, que les deux interlocuteurs se turent, palpitants chacun sous un flot de pensées.

C’était inestimable pour un amoureux de recevoir une telle confirmation de celui-là même qu’il venait consulter. En admirant ce que nous aimons, on nous fait la plus vive flatterie ; et nos plaisirs augmentent de l’envie inspirée.

Quand un homme à grande prétention de supériorité se complaît à tresser une couronne, il conçoit vivement son opinion. Et Salgas, qui avait suivi, avec un regret de son âge et de son caractère d’impossibilité, mademoiselle Diélette, se sentit débordant de zèle pour cet amour.

  •  — « Ami, » dit-il ; « ton cœur a fait le plus beau choix et s’il est vrai que le confident apporte quelque joie à l’amour, les tragédies n’en contiennent pas de plus attentif que ton vieux Salgas. »
  •  — « Que j’ai de joie à entendre la louange d’Isabelle, de ta bouche. »
  •  — « Tu l’aurais entendue plus tôt, si tu ne m’avais pas si longtemps caché cet amour qui doit être ancien, déjà ? »

Marcel se recueillit, comme s’il rassemblait ses impressions pour les livrer à l’amitié, et Salgas s’appuya de son bras étendu sur la longue table de lecture au tapis vert.

Un soleil d’automne, d’une grande douceur de ton, barrait le haut des vitres et dorait, par endroits, les platanes du boulevard. En dehors, il ne montait que la trompe d’un tramway ou le sifflement d’un gamin.

Le jeune homme ainsi se confessa :

  •  — « Si la poésie est l’écho d’une indépendance totale où on écoute les battements de son cœur et de son artère, sans choix et sans règle, je suis un bourgeois : mais si la poésie entre dans le moule du devoir ; si on ne renonce pas aux ailes en gardant des moeurs ; s’il y a un idéal même pour l’obéissant et le discipliné, je fus et je suis une âme poétique. Les poètes ne chantent pas des fiancées : leur muse c’est presque toujours la femme d’autrui, et en cela, je ne les comprends pas. Effet d’éducation ou conséquence de nature, mon imagination n’a jamais franchi les commandements religieux : j’ai rêvé vertueusement, et heureux de ma chasteté, je me prépare au mariage chrétien, sans regretter d’ignorer la sale initiation de mes condisciples, et sans penser que j’aurai moins de joie à aimer une jeune fille pure devenue mon épouse, qu’à me. glisser dangereusement au lit d’autrui. Ce préambule, inutile peut-être, m’est inspiré par les romans que j’ai lus, et qui ne ressemblaient point au roman de ma vie.

Ma plus ancienne impression de sentimentalité fut le regret de n’avoir pas de sœur, une sœur plus jeune que moi, qui eût été ma poupée vénérée. En voyant la grossièreté des petits garçons envers leur sœurette, leur insensibilité aux joliesses de formes et de manières, je me figurais le charmant frère que j’eusse été.

J’avais quatorze ans lorsque Diélette acheta à Caraman un chalet mitoyen du nôtre, et malgré les réticences de mon père, tu le sais implacable sur les degrés de la considération, un voisinage s’établit avec ses suites de familiarité et de pénétration d’un foyer à l’autre.

Isabelle avait dix ans, un an de moins que Béatrice Portinari : c’était déjà l’être attentif, réfléchi, silencieux, ne parlant que par éclats et surprenante alors ; poursuivant au-dedans d’elle-même je ne sais quel rêve qui projetait son regard au loin. Au lieu de jouer à Robinson Crusoë, aux jeunes naufragés, aux Peaux-Rouges et aux Jules Verne, ma petite camarade inventait des jeux bibliques et sâcrés. C’était un bâton portant une pomme et je faisait le serpent, je persuadais de désobéir ; je devenais ensuite le Père Éternel et je chassais la petite Eve du rond tracé sur le sable qui figurait le paradis : mais je la rejoignais bientôt en qualité d’Adam et je la consolais, car elle versait de vraies larmes.

Un peu de varech séché sur un cône de sable figurait le sacrifice d’Abel : le plus souvent, deux flammes montaient simultanément et nous restions étrangement impressionnés de la bénédiction d’en haut. Nous figurions la tour de Babel et la confusion des langues ; elle en disant de l’allemand et moi, du grec et du latin. Rébecca à la fontaine, la fille de Pharaon au bord du Nil, Dalila, et Esther, ces thèmes familiers à la piété servaient à l’invention de véritables petits mystères.

L’inspiration édifiante de ces récréations plaisait à nos familles et j’y apportais la même innocence qu’Isabelle.

Quand elle eut quinze ans, j’en avais dix-neuf ; une réserve croissante succéda, de vacance en vacance, à notre enfantine intimité.

Août et septembre seulement nous réunissaient. Donnant sa démission de procureur, mon père m’avertit de changer de voie, d’abandonner la carrière juridique, qu’il jugeait désormais impossible, et d’entrer dans l’industrie. Ce moment fut grave, lion pour le déplacement d’application, — je n’étais pas né assez magistrat pour souffrir dé m’évertuer aux sciences. Remarquable privilège de la discipline, je passai, sans effort, des Pandectes aux X. Mais déjà l’idée d’épouser Isabelle était le pivot de mes rêveries ; et ces fameux décrets, en ruinant la situation paternelle, me rendaient presque impossible comme gendre des Diélette, vaniteux autant qu’intéressés. Je dis à Isabelle ceci, au moment de quitter Typhonia, pour obéir à mes parents et garantir leur vieillesse :

Quand j’aurai accompli mon devoir filial, je ne penserai plus qu’à un seul être en ce monde, à toi, Isabelle, à toi, comme à ma femme. » Elle répondit : « Quand j’aurai la permission paternelle, Maurice, je ne penserai plus qu’à un seul être en ce monde, à toi Maurice, comme à mon époux. »

« Cette permission nous ne la demandâmes pas et cela nous parut à tous deux une bien grande audace, un vrai péché.

N’oublie jamais, Salgas, si tu veux me comprendre et me conseiller, que nous sommes, Isabelle et moi, modelés selon là conception d’un abbé Boussagol, ton épouvantail, littéralement des enfants de l’Église, qui ne passeraient pas outre ses préceptes, même si on leur faisait entrevoir les royaumes de ce monde.

Aux périodes de vacances, je revis Isabelle ; et chaque fois nous échangeâmes de nouvelles et secrètes expressions de fiançailles, sous l’hypocrisie d’une grande réserve extérieure.

Ma nomination d’ingénieur du département m’assure, au moins, trente mille francs annuels ; avec d’autres travaux que j’obtiendrai, car la conscience est rare aujourd’hui et partant appréciée, j’arriverai bientôt à quarante mille francs de rente : je suis donc un parti que nul père à Typhonia ne peut repousser : et cependant, je suis inquiet ! Quand on touche au but, on tremble davantage qu’au départ ; plus la coupe monte vers les lèvres et plus la main s’énerve. Aussi n’est-ce pas ta complaisance d’ami à mes exultations d’amant que je requiers mais ta complicité d’information, d’intervention, d’intrigue !... »

  •  — « Toutes les complicités, Maurice, d’un homme sans scrupule, mais non pas sans idéal, tu les auras. Par les cercles, je te donnerai ce que j’appelle les renseignements masculins, inconnus à ton monde pieux et gourmé, qui se forment de toutes les indiscrétions, depuis celle du médecin et du notaire, jusqu’à celle de la fille et du banquier. Mais que crains-tu ? »
  •  — « Diélette lui-même, avide de distinction et qui donnerait, pour le ruban rouge où pour quelque gros avantage comme la vente de ses terrains où il veut entraîner le département, sa fille, à un moins digne que moi. »
  •  — « N’es-tu donc pas sûr d’Isabelle ? »
  •  — « Si ses parents le permettent ! Crois-tu que je ferais une sommation respectueuse ? je préférerais mille morts ! »
  •  — « Étrange façon d’aimer, » fit Salgas.
  •  — « Façon profonde et même ardente. Je sens, je sais, que lorsque le prêtre nous aura bénis, je trouverai une Isabelle nouvelle et qui réalisera les rêves de la poésie ; comme moi, bon fils, bon élève, je me prévois amant passionné autant qu’un héros de drame.

Je regardais une fois les pendentifs de la Sixtine quelle gêne pour Michel-Ange de contenir, de replier sa fougue dans les cadres bizarres et rigoureux des lignes architectoniques !

Par la pensée délivre ce peuple de géants ; que ces membres repliés s’étalent sur un champ illimité ; tu n’auras plus de Titans.

Il en est ainsi pour l’âme : elle ne perd rien de sa puissance pour obéir aux exigences morales ; et la contrainte la fortifie, la concentre et la bande, comme un arc pour l’effort ! »

  •  — « Tu défends bien ton idéal, mais s’il entre en conflit avec ton amour ? »
  •  — « Je suis encore assez ingénu pour croire à la puissance de la prière et aux décrets de la Providence. »
  •  — « Elle se plaît souvent à la persécution du juste, pour augmenter ses mérites. »
  •  — « Je la désarmerai mieux par la soumission qu’en vains efforts. »
  •  — « Le Fatalisme du Devoir ! »
  •  — « Il vaut bien celui du péché ! »
  •  — « Quel prêtre tu aurais fait, Maurice ! »
  •  — « Non, je ne te dis rien que d’usuel, de paroissial, mais tu m’écoutes avec amitié tandis que tu observes le prêtre en critique malveillant. Je suis aussi laïc qu’il est possible : Isabelle me serait refusée : ou je mourrais ou je m’efforcerais d’en aimer une autre ; car, je ne veux pas de la débauche et je ne peux pas me cloîtrer. En repoussant les grossières invites que la chair fait à tout jeune homme, j’ai rêvé, et plus qu’un qui les aurait tentées, aux douceurs de l’amour. Rien de la réalité n’a compromis mon poème intérieur : homme de vingt-quatre ans, je suis pur comme une vierge et moins ignorant. J’ai choisi la vertu consciemment ; ma délibération a confirmé l’impulsion familiale. Je n’ai jamais pensé à la femme ou à deux femmes ; et l’amour pour moi s’appelle Isabelle. »
  •  — « Tant de perfection m’alarme, » fit Salgas, « le bonheur quand il est mérité, la justice quand elle est due, le succès légitime, ces harmonies-là ne vibrent guère en ce monde d’antinomies et de rapports faussés. La Religion nous dit que nous savons mal désirer et qu’en refusant de nous exaucer, la Providence nous sauve. N’invoquons pas, pour flatter notre espoir, une normalité si obscure que les verdicts ne révèlent pas la loi ; et épuisons du moins l’humaine prudence ! aidons le Ciel, enfin ! »
  •  — « J’ai commencé une neuvaine à saint Joseph, le patron du mariage chrétien. »
  •  — « Je crois à la vertu de la prière ; l’homme, par elle, se place dans le courant divin ; la prière c’est l’âme s’ouvrant vers le soleil, de l’inconnu et s’y échauffant : elle ne peut être vaine, mais elle obtient souvent tout autre chose que sa demande et dans un temps si éloigné du présent ! Entre notre naissance et la parabole de notre devenir, s’étend une periode inappréciable : nous implorons pour la minute terrestre et nous obtenons pour le siècle des siècles. La mort finit, le prologue de la vie : et ceux qui ne voient que le prologue ignorent tout le drame humain et n’y trouvent en effet ni justice, ni harmonie. Œdipe serait la plus grande immoralité de l’art, sans sa mort d’apothéose qui équilibre par un mystère d’élection le mystère de son malheur. La piété de Thèbes ne rencontre la justice divine qu’à Colonne. Elle est vraie l’ananké, mais elle ne s’incarne ni dans l’injure du convive au fils de Polybe, ni dans la divination de Tirésias ; elle vit entière dans le tempérament, irascible du héros. Cherche donc ta dominante morale, découvre ton point d’honneur et tu connaîtras d’où le malheur viendrait. Je vais t’y aider : ta conscience, scrupuleuse observatrice des règles, peut te pousser aussi loin que la colère emporte le fils de Laïus : ton honnêteté idéale dans les mœurs d’une décadence constitue un péril ; comme le comte de Chambord tu peux avoir ta question du drapeau blanc et t’y embarrasser jusqu’à périr.

Vraiment, ce serait trop simple, si la vertu emportait le succès, et qu’il n’y eût qu’à bien faire pour réussir ; le mal alors, ne serait que le cas des malades.

Mais, je le répète, les fruits de la vertu sont toujours futurs, jamais immédiats ; les saints se promettent l’éternité seulement et ce ne sont pas les saints qui ont fait l’histoire. Enfin Dieu même n’apparaît Dieu qu’après son supplice ; il a fallu sa défaite terrestre pour fonder sa victoire infinie. Ce monde, opprimé par un réseau de lois basses mais impérieuses, ce monde de naissance et de mort, doublement transitoire, résiste à la vertu, comme le corps résiste à l’âme : ce monde où Homère fut aveugle, où Beethoven fut sourd, où Raphaël et Mozart meurent prématurément ; ce monde où toute créature gémit et où la vie ne se fait qu’avec de la mort ; ce monde que l’Inde religieuse a jugé un mauvais rêve et que le Christianisme a sauvé par son principe d’activité quand même ; ce monde défie l’harmonie supérieure et refuse la justice parce qu’il y a antinomie entre l’esprit et la matière, et que malgré la hiérarchie des causes secondes, chacune règne dans sa sphère : la chair du Sauveur a saigné, malgré qu’il fût le Sauveur. Il ne reste à l’homme que le Fatalisme et l’expérience : l’un produit des derviches, l’autre génère les sciences et les arts. Que l’entendement donc s’applique aux résultats de l’observation, il ne peut que cela ; et comme ces résultats sont des fragments de la norme divine, incomplets ils guident encore, uniques phares de l’humain péril. »

Tandis que Salgas philosophait ainsi, Maurice Trainel, l’oreille distraite, l’œil absent, évoquait la grâce d’Isabelle, sa pure fiancée.

La vesprée d’automne amenait sa grisaille mélancolique au vitrage devenu terne. Les vieux livres détenteurs des secrets semblaient s’enfoncer dans les murs. L’ombre des bibliothèques ressemble à celle des basiliques : ici, c’est la synthétique ténèbre d’une Tour de Bel abandonnée ; là, le haut lieu où flotte encore l’encens des rites célébrés.

II

LES TRAINEL ET LES DIÉLETTE

La considération est un genre d’honneur propre à la province et qu’elle décerne seule.

A Paris, on peut être connu, coté, recherché, célébre, illustre : on n’est considéré qu’en province. La mésestisme mutuelle qu’échange Paris avec le reste de la France ne s’explique que par ce point d’idéalité morale, qui n’a pas encore obtenu sa défini - tion.

Paris, quand il salue, croit à un mérite, fût-il de malice ou de grande filouterie ; son suffrage ne se hasarde jamais sur le terrain mythique de l’honnêteté, convention aussi loin du réel que la vignette du papier timbré diffère d’un receveur.

Il y a trois sortes de héros pour le Parisien : les meurtriers nationaux ou privés, les voleurs impunis et les amuseurs, catégorie dans laquelle rentrent Balzac et Bobèche ; ce dernier l’emportant de beaucoup sur l’autre et avec justice, car la grimace de Bobèche exprime l’intime réalité de l’électeur et la caricature d’âme qui habite son corps.

On est de sang, d’or ou de pitrerie, ou bien on n’est pas ; comme on fut autrefois de robe pu d’épée ou rien.

La province recevant les révolutions et la cote de Paris, et ne s’amusant jamais, a conçu un civisme très particulier et qui mémérite l’attention : car il ne s’enquiert pas du mérite, ni de la fortune, et couronne la médiocrité sous toutes ses formes, pourvu qu’elle reproduise certains traits.

Un homme considéré est celui qui, fidèle au parti de sa famille, modéré cependant aux expressions, conserve les us, coutumes et bienséances.

Le joueur, le noceur, l’agioteur, le politicien sont éliminés de fait !

Les Pharisiens étaient les meilleurs des Israélites, et ceux que la Province, cette multiple synagogue, désigne à la considération, sont ses meilleurs membres.

Il est rare que le maire aux tripotages connus, l’évêque aux platitudes dévoilées soient considérés : la Province se méfie de l’homme de loi et le noble a depuis beau temps épuisé son prestige. L’opinion décerne donc ses distinctions avec une grande équité ; et quand on dit à Lyon, à Lille, à Bordeaux, de quelqu’un « qu’il est considéré ! »cela signifie qu’on lui prêterait sur parole, qu’il est le commensal possible des plus hautains et que sa vie et celle de sa famille a résisté à l’inquisition locale. Car, la Province, judaïque-ment implacable, poursuit sur les descendants l’indignité de l’ancêtre : elle n’oublie jamais ; les tares y sont ineffaçables.

Les trente dernières années ont plus détruit les mœurs que la Révolution : et en voyant les fonctions tenues aussi dignement à Marseille qu’à Paris : l’incompétence et la malhonnêteté paranymphes des carrières, l’observateur croira, sur les spécimens vraiment cliniques du Parlement, que l’abomination habite les sous-préfectures au même titre que la capitale, et, injuste, il refusera à la Province son dernier titre à l’estime, un entêtement persistant vers l’idéalité morale.

Certes, l’étroitesse impérieuse et le formalisme pointilleux sont ses moindres défauts : la conception dérive du fanatisme puritain ou janséniste ; mais enfin, la morale a encore des amateurs, parmi ces Pharisiens ; et Paris joli, instruit, vivant, Paris est la ville chaude qui n’a point de tolérance pour la vertu. De l’affiche qui sème les murs de figures de débauche à l’enseignement qui se tait sur Dieu, chacun travaille à l’extinction du sens moral.

La province conserve : elle reçoit de Paris ses modes, ses pièces, ses livres, c’est-à-dire ses jouets, mais elle garde sa routine, sa méfiance et ses vieux us, et n’estime que les siens, ceux qu’elle a surveillés de père en fils et dont la tenue résiste à son instruction. Chose remarquable, celui qui est considéré ne quitte jamais sa ville ; il abandonnerait de vraies jouissances presque féodales, plus que nobiliaires. Car il peut oublier son porte-monnaie, il n’a pas même à dire son nom au marchand. Les chapeaux se lèvent, les mains se tendent à son approche : il est connu de tous et tenu pour honorable : tout accès lui est ouvert, toute démarche facilitée, c’est le dernier des privilégiés.

A Typhonia, les Trainel étaient considérés.

Procureur général lors de cette fameuse exécution des décrets qui a désorienté les mœurs latines, Trainel donna sa démission et du coup se ruina, perdant ses droits à la retraite, réduit à quelques milliers de francs d’une terre que sa femme avait apportés en dot.

Dans le vieil hôtel aux plafonds démesurés, ils ne gardèrent qu’une petite bonne : ils cessèrent le thé de cinq heures, sans perdre une relation. Il fut aussi difficile qu’avant, pour la femme la plus élégante, de franchir ce seuil où parfois la maîtresse de maison ouvrait la porte elle-même ; et le chapeau de soie terne et hérissé de l’ancien procureur resta aussi significatif, et sa poignée de main ne se fit pas plus familière, malgré que les doigts sortissent des gants de filoselle.

On disait encore : « Madame une telle n’est pas reçue » dans ce salon, sans feu et pavé de briques rouges.

Ils avaient toujours été l’un marguillier, et l’autre dame d’œuvres. La ruine, en les désœuvrant, les tourna entièrement vers la dévotion.

Leur austère vertu obtint du moins une évidente récompense en leur fils, nature consciencieuse et appliquée.