Res publica

Res publica

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Français
480 pages

Description

Qu’est-ce qu’une république ? Pour répondre à cette question d’actualité, il faut plonger au cœurde la Rome antique.
Ce livre est le premier à étudier la notion de res publica, à questionner son incomplétude – peut-être même son vide occasionnel – et ses processus de formalisation ; à l’étudier dans toute son extension problématique et chronologique : il explore les questions et les enjeux conflictuels qui ont donné à ces deux mots, et par extension à celui de république, une épaisseur remarquable au point de les rendre intraduisibles.
Une telle démarche, nécessairement historique et philosophique, se déprend de l’approche classique qui, à la recherche de quelque essence originelle, postule un « républicanisme » antique déduit des concepts modernes.
Il s’agit tout au contraire d’une vaste enquête sur la façon dont les Romains appréhendèrent et utilisèrent la res publica à différents moments de leur histoire. On comprend alors pourquoi l’expérience romaine, fondamentalement inégalitaire, garde jusqu’ici une telle force d’attraction pour qui tente de penser la chose publique.

Claudia Moatti est professeure d’histoire romaine à l’Université de Paris 8 et à l’University of Southern California. Ses recherches portent, principalement, sur l’histoire politique et les transformations intellectuelles de la Rome antique et sur la capacité des États méditerranéens à contrôler leurs territoires et le mouvement des hommes.

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Date de parution 25 avril 2018
Nombre de lectures 4
EAN13 9782213708041
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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DU MÊME AUTEUR
La raison de Rome. Naissance de l’esprit critique à la fin de la République e er (II-I s. av. J.-C.), Paris, Seuil, 1997 (tr. ang.Birth of Critical Thinking in The Republican Rome, Cambridge, Cambridge University Press, 2015)
Roma, Arles, Actes Sud, 1997
I Tempi di Roma, Paris, Éditions Adam Biro, 2000 Archives et partage de la terre dans le monde romai n, Rome, Collection de l’École française de Rome, 173, 1993 À la recherche de la Rome antiquet, Paris, Gallimard, coll. Découvertes, 1989, tradui en Allemagne (Ravensburger) ; Espagne (Santillana/A guilar) ; Pays-Bas (Unieboek) ; Japon (Soghensa/Motovun) ; Italie (Einaudi) ; États Unis (Abrams) ; Grande-Bretagne (Thames) ; Chine (China Times + Shanghai Bertelsman n + Shanghai Bookstore) ; Corée du Sud (Sigong) ; Slovénie (DZS) ; Taïwan (Ch ina Times/Bardon) ; Russie (Ast publishing group)
Direction d’ouvrages
Pourquoi se référer au passé ? (codirigé avec M. Riot-Sarcey), Paris, Éditions de l’Atelier, 2018 Statuts personnels et espaces sociaux. Questions gr ecques et romaines (codirigé avec Ch. Müller), Éditions de la MAE, Paris, 2018
Histoire des guerres puniquesrd,(avec la collaboration de M. Humm), Paris, Gallima coll. Folio classique, 2009
La République dans tous ses états (codirigé avec M. Riot-Sarcey), Paris, Payot-Rivages, 2009 Le monde de l’itinérance en Méditerranée, de l’Anti quité à l’époque moderne. Procédures de contrôle et d’identificationavec W. Kaiser, Chr. Pébarthe), (codirigé Bordeaux, Ausonius, 2009 Gens de passage dans les villes méditerranéennes, d e l’Antiquité à l’époque moderne. Procédures de contrôle et d’identificationavec W. Kaiser), Paris, (codirigé Maisonneuve et Larose, 2007
La mobilité des personnes en Méditerranée, de l’Ant iquité à l’époque moderne. Procédures de contrôle et documents d’identificatio n, Rome, Collection de l’École française de Rome, 341, 2004 La mémoire perdue. À la recherche des archives oubl iées de l’administration romaine3, 1998, Rome, Collection de l’École française de Rome, 24
Audiovisuel
Rome, naissance d’un empire, CD, Paris, Éditions De vive voix, 2002
Introduction
De l’altéronomie ou de la pluralité en histoire
« Même les générations qui naîtront un jour
doivent être l’objet de nos soins. » Cicéron, Sur les termes extrêmes des biens et des maux 3.20.65.
Les Romains ne savaient pas qu’ils vivaient dans un e « république ». Si l’on désigne 1 par ce terme la « cité-État » comme corps politique , il faut ajouter que le système civique naquit durant la période royale et que la « cité » romaine se transforma en une sorte d’État péninsulaire après la concession de la citoyenneté à tous les Italiens entre 90 et 42. Si l’on se réfère à un régime politique p articulier, aucun mot latin n’en rend compte ; et surtout paspublica res , qui ne désignait pas un régime opposé à la monarchie, comme on le croit depuis les humanistes. Pour les Anciens, ni l’expulsion des rois en 509 avant notre ère ni l’attribution à Octavien du titre d’Auguste en 27 n’avaient mis un terme à leurpublica res , même s’ils reconnaissaient que ces événements avaient changé quelque chose à leur orga nisation politique.
Philosophes et historiens du « républicanisme » ont pourtant cherché dans l’Antiquité l’origine fondatrice. De Leonardo Bruni à Machiavel ou Bodin, de Rousseau, Babeuf, Condorcet aux fédéralistes américains, le modèle ro main dit « républicain » a été diversement interprété et a donné naissance à une m ultitude de conceptions. Sans 2 doute, à examiner l’importance de ce passé dans la pensée politique , peut-on poser qu’il y avait de quoi justifier sa réception chez l es médiévaux puis chez les modernes, que l’accent ait été mis sur la participation polit ique ou l’aspiration au bien commun, sur l’absence de domination ou le rôle des lois, su r la propriété ou la conscription. Cette réception-création, qui nous a rendus, bien q u’indirectement, héritiers de l’Antiquité, fait donc partie intégrante de notre h istoire, justifiant, pour une part au moins, que l’on se penche à nouveau sur celle de Ro me. On ne peut pour autant oublier la distance qui sépare ce passé et notre pr ésent, la différence, par exemple, entre notre notion de pouvoir et la notion d’imperium, dotée d’une valeur civile, militaire mais aussi sacrée ; entre nos chefs de parti qui se disent tribuns et les sacro-saints tribuns de la plèbe ; ou entre nos défilés militair es et le triomphe romain, au cours duquel le général vainqueur était, tel Jupiter, por té sur un char tiré par quatre chevaux blancs, vêtu d’un manteau de pourpre, son visage pe int en rouge… Aussi, tout en sachant bien que les usages du passé romain ont rép ondu à chaque moment à des enjeux différents (penser une alternative à la tyra nnie à la fin du Moyen Âge, plus tard au régime monarchique en général, ou de nos jours a u discours libéral), nous devons nous demander pourquoi une ancienne société fondame ntalement inégalitaire et ses idéaux aristocratiques gardent jusqu’à aujourd’hui encore une telle force d’attraction 3 pour ceux qui tentent de penser la liberté républic aine . Pourquoi donc le détour par l’antique s’impose-t-il de manière aussi insistante ?
Le philosophe Diogène d’Œnoanda, au deuxième siècle de notre ère, fit graver une inscription dans laquelle il avait exposé le meille ur de la philosophie épicurienne et il justifiait ainsi cette inscription : « Vu qu’il est juste de venir au secours de ceux qui vivront après nous, car eux aussi ils sont des nôtr es, même s’ils ne sont pas encore
nés, et vu que le propre d’un philanthrope est de v enir en aide aux étrangers qui vivent chez nous […], j’ai voulu en utilisant ce portique publier les remèdes du salut que nous 4 avons mis à l’épreuve . » Ainsi, Diogène traitait le s hommes du futur comme des étrangers, qui pour lui étaient ses semblables. C’é tait aussi ce que pensaient les Stoïciens selon Cicéron : « Il est incontestable qu e même les générations qui doivent 5 nous succéder méritent que nous nous intéressions à elles, et pour elles-mêmes . » Pour les uns comme pour les autres, l’humanité engl obait le futur comme le passé, car elle était une et inchangeable. Cette conception ou verte et généreuse, peu commune dans l’histoire de l’humanité, explique en partie l e caractère général des discours des Anciens, leur capacité d’inclusion dont parle Ginzb urg à propos de la tradition 6 figurative . Pressentaient-ils qu’une œuvre écrite, musicale ou peinte, une expérience politique n’étaient jamais limitées à leur temps ni à leur lieu de production ? En tout cas cette posture a peut-être conditionné les siècles u ltérieurs jusqu’à aujourd’hui, et ce va-et-vient entre ce passé projeté dans le futur et no tre présent qui se réfère au passé explique pour une part l’impression de proximité in tellectuelle, esthétique ou politique avec les anciens. Qui, en effet, n’a éprouvé un sen timent de familiarité en lisant Aristote ou Cicéron, ou en contemplant le Panthéon à Rome ? Ce sentiment, dû en partie à l’incessant travail de lecture critique depuis les humanistes, s’est renforcé d’une longue tradition d ’éducation fondée sur l’étude de Plutarque, Appien, Cicéron, Sénèque, d’un usage intense de la rhétorique qui, jusqu’au début du vingtième siècle, a informé l’art, la pens ée, la politique ; mais, plus que tout, c’est dans la langue qu’il faut en trouver l’origin e. Notre vocabulaire politique est antique : république, liberté, dictature, majesté, citoyen… Quels mots avons-nous inventés ? Les Romains, qui empruntèrent tant de choses à la G rèce, lui laissèrent ses catégories politiques : tout en connaissant les rég imes que leurs prédécesseurs en philosophie politique avaient tenté de dégager, les trois formes pures (aristocratie, monarchie et démocratie/politeia) et leurs formes dégénérées, ils choisirent de gar der leurs propres termes,civitas,populuset res publica, plus aptes à dire leur conception du public et de la communauté politique – toutes co nceptions que les Grecs ne 7 réussirent jamais à traduire précisément . Les Moder nes, au contraire, ont simplement adopté la langue politique des Grecs et des Romains . Par là, ils ont hérité des questions et des réponses que portent les mots, ain si que de leurs ambiguïtés, alors même que leur sens évoluait. De fait, les mots et p arfois les concepts résistent et masquent les différences. Il faut donc prendre acte de cet héritage mais aussi se 8 rendre conscients de ses pièges, de l’importance « dogmatique » de la terminologie . Par cette expression, nous n’entendons pas seulemen t le rôle des définitions dans la transmission des principes, mais le rôle de la cont inuité lexicale dans la transmission d’implicites.
C’est pour cette raison qu’au-delà de la valeur heu ristique du passé, de son apport pour nourrir l’imagination politique, il est indisp ensable, à l’heure où les mots semblent avoir perdu leur signification, de revenir de maniè re nouvelle vers la langue romaine du politique. Ne pouvant nous départir de cette langue dont nous avons hérité, nous devons l’objectiver, analyser ses effets de sens ma is aussi de réel, pour mieux en comprendre les implications, appréhender ce qui se transmet malgré nous et éclairer notre propre présent. D’aucuns diront que ce détour n’est pas de l’histoi re ; c’est qu’ils considèrent la langue comme un simple instrument de communication, non comme un objet
historique qui porte un imaginaire, une anthropolog ie même. De quelle façon le langage est-il en effet relié à la réalité ? De faç on différente d’une langue à l’autre, puisque chaque langue est unique dans toutes les ab stractions et dans ses représentations collectives, produisant une vision du monde particulière – et sans doute une forme différente de réalité. Et l’histori en méconnaît gravement son objet s’il présuppose la conception plate, internationale et t ranshistorique de la langue, s’il sépare la pensée du langage, s’il n’interroge, s’il n’écoute la langue pour connaître les actes de langage, selon la fameuse hypothèse de Sap ir-Whorf, aussi évidente que profonde : la langue façonne notre réalité, tout au tant qu’elle est façonnée par elle.
POURQUOI LARES PUBLICA?
Lorsqu’au quinzième siècle Leonardo Bruni, chanceli er de Florence, traduisit pour la première fois parres publica la notion depoliteia qui, chez Aristote, désignait l’un des trois bons gouvernements (un mélange de démocratie et d’oligarchie) et qui servait jusque-là à désigner la cité romaine, il faisait un choix politique lourd de conséquences, bien qu’ancré dans le débat spécifiquement florenti n. Après lui, en effet, la notion latine (res publica) puis sa traduction en langue moderne (république, repubblica, etc.) servirent non seulement à qualifier la période de l ’histoire de Rome qui sépare l’expulsion des rois de la naissance du principat, mais aussi, plus généralement, à 9 désigner un régime politique particulier non monarc hique . Cette petite locution res publicannu une longévité telledonc responsable de grands malentendus et a co  est qu’on ne peut la recevoir comme une simple évidence , sans comprendre les présupposés que porte son contenu romain. Aussi, au lieu de chercher à dégager les formes d’un « républicanisme » antique, ce qui impl iquerait de partir de concepts modernes, nous analyserons la façon dont les Romain s dans leur diversité ont appréhendé et utilisé la notion et la chose (res publicales deux), et ce confondant qu’elles ont déterminé pour eux à différents moments de leur histoire.
Les théoriciens du politique se sont beaucoup inter rogés sur les grands concepts (liberté, peuple, loi, souveraineté), mais très peu sur cette idée de « chose » dont l’indétermination est au cœur de notre questionneme nt. Enquêter sur la « chose publique », et non sur la « république », et l’abor der de manière historique, c’est-à-dire en la replaçant dans le mouvement de l’histoire, no us a permis de ne prédéterminer ni les résultats de notre recherche ni son étendue, pu isque ce sont les usages de la notion par les acteurs de l’Antiquité qui nous ont imposé nos limites. Ainsi, pour reprendre la distinction de Deleuze, avons-nous déc ouvert un problème et plusieurs questions.
Problème, la référence à une « chose », ni objet ni concept, mais un « quelque chose », parfois un « rien » – ce mot du vieux fran çais qui vient du latin res à l’accusatif (rem) et qui intrigue. Ce problème, qui touche à l’impe nsé ou à l’effacé des sociétés, accessible seulement par la langue, soulè ve aussi une série de questions historiquement situées : Qu’est-ce qui se dit, s’en tend, se produit dans ce choix (non su) d’une indétermination fondamentale et que signi fient les tentatives de conceptualisation ? Quelles obligations, quels rapp orts entre le peuple et la chose suggère l’idée de chose du peuple, et de quel peupl e parle-t-on ? Qu’est-ce qu’avoir en commun et qu’est-ce qui distingue le commun du publ ic ?
Le sujet est immense car, si la « chose » n’est pas immédiatement visible, elle n’en a pas moins une grande extension, concernant non se ulement la cité, mais aussi le
monde. Se demande-t-on ce qui, de l’affiliation civ ique ou de l’appartenance culturelle, constitue le lien social ou avec qui partager l’esp ace, et qui en décide ; s’inquiète-t-on de l’appropriation des biens communs par un petit n ombre au détriment de tous les autres ; ou doit-on décider du sort de ceux qui ont combattu leur patrie : dans tous les cas c’est de la chose publique que l’on parle et c’ est le cas hier comme aujourd’hui. Est-ce à dire que les questions sont toujours les m êmes ? Il faut admettre à la fois qu’elles dépendent des enjeux du moment, comme les réponses, et qu’elles varient aussi selon que l’on privilégie le point de vue des citoyens (le peuple) ou celui de la puissance publique (la « chose » essentialisée), c’ est-à-dire selon le projet de société qui sous-tend l’action politique. C’est la tension entre ces deux visions que raconte cettehistoire romaine de la chose publique, une histoire conflictuelle de la République et de l’Empire romains, qui peut éclairer sinon nos choix, du moins notre conscience.
L’INCERTITUDE DE LA « CHOSE »
« Si personne ne me pose la question, je sais ;
Si je veux l’expliquer à quelqu’un, je ne sais pas. » Augustin, Confessions 9.14.
« Un dieu n’est qu’un nom sans chose, il est craint en vain
Et il trouble les peuples d’une sotte crédulité
(Aut sine re nomen deus est frustraque timetur
Et stulta populos credulitate movet). » Ovide, Amours 3.3.23-26.
Il est des mots qui conviennent à tous sans qu’il s oit possible de les définir et de les référer à quelque chose de précis, alors même que l eur usage suscite de grands conflits. Oserons-nous dire qu’ils sont vides, tels des tambours ? Dieu est de ceux-là. Res publicaues de l’Antiquité,Utilisée par les Romains de toutes les époq  aussi. revendiquée au Moyen Âge comme modèle par les parti sans de l’empereur mais aussi par le mouvement communal ; servant à qualifier la communauté chrétienne ou au contraire les pouvoirs publics locaux autonomes et laïcs, le lien qui unit dieux et hommes ou celui qui unit les hommes entre eux,res publicasemble donc intraduisible dans aucune langue, littéralement et dans tous les sens insaisissable. Et sa polysémie est intrinsèquement liée à l’indétermination fondam entale de la chose.
On dira que les mots de la politique sont toujours incertains : démocratie, liberté, peuple demandent constamment à être précisés et c’e st en effet là que se fait en partie le jeu politique. Mais pour res publica ce n’est pas le seul problème. Sur un plan linguistique, resen effet un statut particulier : alors que pour les autres mots a (chaussure, table) le référent est, s’il est concev able, extérieur au signe, dans le cas de res, ne désignant rien de précis, le signe se réfère à lui-même, ou plutôt le signe inclut la chose. Les équivalents grecs de res publicaréussissent pas à saisir cette ne 10 particularité : politeiala cité, présuppose  polis, même s’il sert à en désigner différents aspects (le régime politique ou, chez Aristote, la meilleur régime politique, ou encore la citoyenneté) ;dèmosia pragmata ta , le plus fréquent, possède aussi un référent extérieur : les affaires concrètes du peup le, notamment judiciaires ou
financières ;ta koinaette fois sansdésigne la pluralité des biens communs concrets, c référence explicite au peuple. En revanche, les lan gues modernes ont pour une bonne part gardé dans les termes république,repubblica,republicl’incertitude de la chose, et la tentative continuelle d’y remédier a peut-être c onditionné l’histoire de la politique en Occident. Seul commonwealthun choix, tout aussi vague cependant : la indique richesse ou l’utilité commune, dont, dans les autre s langues, la « république » est censée tacitement porter l’idéal. Mais la « chose » n’est ni l’utilité ni le bien. On pourrait dire comme les Stoïciens que dansres publicaseul semble accessible le signifiant (laphonè, ce qu’on fait entendre), mais non le signifié (la chose référée dans notre représentation, lelektonoupragma, incorporel) ni même le référent (lesoma, ou corpus) : qui peut en effet direa prioriquel est son contenu ? Mais ce ne serait pas tout à fait exact non plus, car si la chose publique sem ble sans objet précis, elle est capable d’extension, de respiration, tantôt vide, t antôt pleine de sens – notamment quand elle devient unnoment, un concept, une norme même, au nom de quoi on peu tuer, et se fait terrifiante.
Plutôt que de faire tomber le mystère ou de trouver enfin la traduction parfaite, ce livre se propose d’abord d’aller chercher les forme s et surtout les avatars de cette indétermination. Qu’est-ce que l’imprécision de la « chose » révèle de la société 11 romaine ? Quelles significations ce » pour les Anciens etstatut « médiatisait-il conférait-il aux signifiants et signifiés qui lui é taient associées ? Quel imaginaire sous-tendait les discours et les pratiques qui leur étai ent liés ? Mais aussi : comment à différents moments de l’histoire romaine les acteurs s’en saisirent-ils pour lui donner un sens précis et avec quels enjeux ? Enfin, quelle in fluence ces changements eurent-ils sur la façon de penser et d’agir politiquement ou s ur la façon de définir la spécificité romaine ? Dans L’Institution imaginaire de la société, Cornelius Castoriadis posait la question suivante : « Qu’est-ce que dieu, non pas comme concept de théo logien ni comme idée de philosophe ? Porté, indiqué par des symboles (un no m, des images), il est ce qui fait de ces symboles des symboles religieux, une si gnification centrale, organisation en système de signifiants et de signif iés, ce qui soutient l’unité croisée des uns et des autres, ce qui en permet l’extension , la multiplication, la modification. Et cette signification, ni d’un perçu (réel), ni d’un pensé (rationnel), est une signification imaginaire. Comment saisir cette réalité ? Elle ne se donne, d’une certaine façon, comme les “choses en soi”, qu’à par tir de ses conséquences, de ses résultats, de ses dérivés. Comment saisir Dieu en tant que signification imaginaire, autrement qu’à partir des ombres projet ées sur l’agir social effectif des 12 peuples ? »
Contre toute approche essentialisante ou objectivan te, Castoriadis invitait donc à une double saisie de l’objet : saisie à rebours des effets vers la chose pour mieux en comprendre les enjeux ; et saisie des signification s imaginaires contenues dans les usages et les énoncés. Il invitait ainsi à chercher l’efficience de la chose, ou, comme le dit Michel de Certeau, ses « formalités », c’est-à- dire ce qui se réfère non au sens même, insaisissable, intraduisible, mais au rôle jo ué par la notion, sous ses multiples 13 formes et dans ses multiples articulations . Une tel le approche, qui met les discours à l’épreuve des pratiques, fait voir les conflits de significations et d’enjeux, cachés sous un langage apparemment consensuel et masqués par le fait que les acteurs eux-mêmes n’en sont pas conscients ou n’en font pas éta t de manière explicite.
L’ALTÉRONOMIE
Tous les acteurs d’un moment historique peuvent en effet parler le même langage, sans l’investir de la même façon ; ils se trouvent ainsi à la fois côte à côte, en inter-action, et en décalage les uns par rapport aux autr es. Restituer ce décalage, c’est rendre au passé sa profondeur, ou plutôt son volume , à la façon des peintres cubistes : comme sur la surface plane du tableau les fragments juxtaposés donnent l’illusion du relief, de même l’analyse des écarts entre les acte urs permet de restaurer la pluri-dimensionnalité du passé, c’est-à-dire le mouvement de l’histoire.
Cette approche n’est pas sans poser de problèmes mé thodologiques. Comment retrouver cette historicité, alors précisément que les acteurs de l’histoire utilisent les mêmes expressions sans chercher à définir, manifest ent une passion pour la citation ou l’intertextualité, et que les historiens anciens ne voient pas d’inconvénient à 14 ramener le passé dans le langage du présent ? Comme nt dépasser les stéréotypes, qui, derrière ces deux mots reset publica, drainent immédiatement un cortège de qualificatifs, toujours identiques :restituta,vindicata,conservata, etc. ?
Un constat s’impose : s’il y a là indéniablement un mode de penser par formules, métaphores et allégories toutes prêtes, et si la co ntinuité s’explique en partie par les potentialités que porte la catégorie elle-même, sa matrice n’est pas unique. Il y a différents groupes d’autorité, différents producteu rs de sens qui se forment selon l’événement, tandis que le peuple ne présente pas l ui-même une masse homogène ni 15 cohérente dans ses choix politiques . Dès lors, loin de constituer un langage figé, la continuité lexicale nous révèle plutôt le véritable enjeu du moment. Le fait, par exemple, que tous les partis en présence dans les c onflits du premier siècle avant notre ère se présentent comme « libérateurs » du pe uple ou de la chose publique ne désigne pas nécessairement une manipulation, mais f ait voir, avant tout, le surinvestissement conflictuel dont lares publicaet le peuple font l’objet à cette époque.
Pour restituer les significations qui sont attachée s aux mots, il ne suffit donc pas de les inscrire dans un contexte comme s’il était exté rieur, ni de leur trouver une traduction moderne ; il convient de déchiffrer tout le dispositif qui participe à leur production : acteurs, espaces, événements, mais aus si textes. Les sources textuelles en effet ne décrivent pas le réel, elles le constru isent, procédant par sélection, oubli, recouvrement, conscient ou inconscient, de ce qui e st considéré comme 16 « intraitable », et imposant un sens commun : les t extes sont « générateurs de 17 sens » et « acteurs de l’histoire » , et c’est à l’h istorien de retrouver, en quelque sorte en amont de cette construction, les sens et les exp ériences qu’ils occultent.
Il importe ainsi, dans l’analyse des sociétés, d’in terroger leur part dynamique, que j’appellerais « altéronomie » – l’aptitude à l’imag ination politique, à l’altérité comme à l’altération, aux clivages dans les conceptions et les pratiques. Si former société, c’est toujours constituer une unité, la nature de cette u nité varie selon les époques, comme ses potentialités de segmentation et surtout la pla ce qui y est reconnue à l’altéronomie. En ce qui concerne la cité romaine, on peut décrire non seulement les multiples résistances à l’adhésion, les formes variées de la dissension civique, de la discordia porteuse de projets parfois révolutionnaires, mais aussi la reconnaissance de leur rôle dans l’histoire. Au deuxième siècle avant notre ère , selon une vision historicisante, Caton le Censeur affirmait que Rome, à la différenc e des cités grecques dont un législateur avait une bonne fois pour toutes fixé l es règles, s’était construite au fil du temps, « non par l’intelligence d’une seule vie d’h omme, mais par des générations
18 pendant plusieurs siècles » ; quelques décennies pl us tard, l’orateur Antoine évoquait les nombreux conflits qui depuis le début de la République avaient contribué à 19 la construction de la cité ; au début du principat, encore, Tite-Live décrivait l’influence des rapports politiques conflictuels su r la formation des catégories de droit, les multiples ruptures sociales et institutionnelle s qui affectèrent la cité romaine, d’abord lors du conflit entre patriciens et plébéie ns, puis, à partir du quatrième siècle avant notre ère, à travers les discordes entre les membres de la nouvelle classe 20 dirigeante patricio-plébéienne . De Caton à Tite-Liv e, tous donnaient ainsi raison, en quelque sorte par anticipation, à Machiavel, selon lequel le génie de Rome fut de produire, par ses institutions mêmes et notamment p ar le rôle des tribuns de la plèbe, une forme positive de contestation, voire de divisi on.
À Rome, l’altéronomie ne fut pas en effet un épiphé nomène : elle fut structurante dans une société qui, en raison de l’ouverture de s on corps civique, connaissait une grande hétérogénéité sociale et qui, en l’absence d e constitution écrite, donna à l’expérience politique, aux pratiques et aux rappor ts de force un rôle fondamental dans l’interprétation et même la construction des instit utions : c’est ce principe d’altéronomie qui est en échec au dernier siècle de la République . L’idée de consensus, qui s’impose alors dans le discours dominant romain comme le fon dement nécessaire de la cité, et qui est reprise comme une réalité consubstantielle à la cité antique dans les travaux d’historiens aujourd’hui, apparaît donc bien comme une idée tardive, une opération de pensée renvoyant à un passé idéalisé. Renversons do nc la perspective et prenons en compte la co-existence dans la cité de valeurs et d e représentations sociales et 21 politiques divergentes, qui fit de Rome une cité vr aiment politique . Cette part d’altéronomie et d’ouverture, qui se dit notamment dans le terme même deres publica, nous le verrons, a sans doute pris des formes diffé rentes au cours des siècles, mais elle constitue une donnée indéniable de l’histoire romaine qui permet de mieux appréhender la nature de la crise tardo-républicain e.
LA RÉFÉRENCE AU PASSÉ
L’altéronomie se révèle aussi dans les conflits de mémoire – les références historiques contrastées que les Anciens utilisaient , soit pour protester contre leur temps soit pour justifier leur action présente. L’a ction politique associe en effet deux temporalités : l’une de co-présencesens en tension, nous le disions, l’autre de de référence au passé. Si certains acteurs trouvent dans le passé des mo dèles à appliquer (lesexemplaapable d’être, anecdotes portant une leçon morale ou politique c imitée, voire répétée), ce que les historiens d’auj ourd’hui étudient comme la mémoire 22 collective ou culturelle de la cité , d’autres y che rchent des « germes » pouvant, 23 comme des étincelles, revivifier le présent : cette notion de « germe » , proposée par Cornelius Castoriadis, ne pose pas le passé comme p orteur d’un sens accompli et achevé qu’il suffirait de répéter ou de célébrer, m ais comme la remémoration d’une expérience, dont les potentialités peuvent être réactivées.
Les Romains n’ont en effet pas toujours pensé le pa ssé comme un modèle ou une réserve d’exempla vers laquelle tourner constamment le regard et l’e sprit ; ils ont, à certains moments, conçu l’idée de progrès par rappo rt aux époques archaïques, et même fondé sur cette attitude critique une nouvelle science, celle des antiquaires, une 24 nouvelle interprétation juridique et même une réfle xion critique ; bien plus, ils ont mobilisé, réactivé par des gestes (le fait d’inclin er les faisceaux devant le peuple), par