Robert Walser : danser dans les marges

Robert Walser : danser dans les marges

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Livres
567 pages

Description

Robert Walser, promeneur solitaire, écrivain en marge dans la retraite de ses mansardes : telle est l'image que nous renvoie une légende littéraire opiniâtre. C'est un autre aspect de Walser, encore mal connu, que ce livre veut mettre en évidence à travers l'ensemble de l'œuvre, y compris les "microgrammes" récemment décryptés : un Walser qui réagit en sismographe aux secousses et aux frémissements de son temps, en hume l'air, en partage les engouements et les angoisses, en ausculte le langage, pour tout de suite reprendre ses distances et transformer les impulsions reçues en énergie cinétique pour sa plume dansante. C'est d'abord Cendrillon, figure marginale mais centrale à l'époque, qui conduit le bal. Puis le mouvement dansant entraîne le lecteur à travers une maladie du temps, la "nervosité", rabote au passage le massif alpin et les mythes qui l'exaltent, gambade autour des monuments de Nietzsche et de Kleist. Partout Walser tend l'oreille à son temps, sans jamais s'en faire l'écho. Sa souveraineté littéraire et ludique prend ses aises dans le "feuilleton", ce genre marginal relégué en "bas de page", méprisé de la "grande littérature" mais très prisé des lecteurs. Il peut s'y jouer des contraintes, comme le danseur s'y joue de la pesanteur. Il peut s'y égarer dans des discours labyrinthiques qui le rapprochent de Kafka ou de Benjamin, y exécuter, en dansant avec les mots, des enchaînements hardis et inattendus. Toujours en mouvement, Walser a échappé à son époque ; toujours en mouvement, il séduit la nôtre : ce danseur ne vous lâche jamais, car jamais on n'arrive à le saisir.

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Informations

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Date de parution 30 octobre 2015
Nombre de lectures 8
EAN13 9782889273065
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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ROBERT WALSER : DANSER DANS LES MARGES
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PETER UTZ
ROBERT WALSER : DANSER DANS LES MARGES
traduit de l’allemand par Colette Kowalski
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Nous remercions vivement de leur aide à la traduction et à la publication de ce livre : La Fondation Pro Helvetia e La Fondation du 450 Anniversaire, la Commission des publications et la Fondation Chuard-Schmid de l’Université de Lausanne Les Affaires culturelles du Canton de Berne et de la Ville de Bienne La Fédération des Coopératives Migros La Fondation Oertli
Titre original:Tanz auf den Rändern. Robert Walsers «Jetztzeitstil» © Suhrkamp Verlag, Francfort-sur-le-Main, 1998© pour la version française: Editions Zoé, 11 rue des Moraines, CH-1227 Carouge-GenèveMaquette de couverture: Evelyne DecrouxIllustration: Robert Walser, 1899 © Carl Seelig-Stiftung, Zurich ISBN: 2-88182-426-9 ISBN PDF web:9782889273072 ISBN EPUB: 978-2-88927-306-5
1. Roger van der Weyden
: Piétà (vers 1400)
Remarque : dans l’ensemble de cet ouvrage, seuls les titres des œuvres de Robert Walser sont en italiques.
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1. INTRODUCTION
Sous le regard de Robert Walser le marginal commence à danser. Dans un texte de feuilleton qui paraît en août 1926 dans la « Prager Presse » sous le titreBelgische Kunstausstellung(Expo-sition de l’art belge), une Pietà de Roger van der Weyden attire son attention. Le critique d’art du « Bund » de Berne qui rend compte de la même exposition voit dans le tableau, comme on peut s’y attendre, l’attitude compatissante des personnages pen-1 chés sur le corps brisé du Christ. Walser, lui, ignore ce qui se passe au centre et dirige son regard vers l’extrême bord du tableau où un petit arbre sans feuilles se détache sur l’horizon – c’est la seule chose dont il fait part à son lecteur pragois :
« Dans une Pietà j’ai été frappé par un petit arbre déchiqueté, dépouillé, dont les branches dansent figées comme sous l’effet d’un charme, sont immobiles et, chose étrange, paraissent en même temps 2 très mouvementées. » (GW VIII, 266)
Dans la description de Walser le petit arbre devient une figure emblématique. Mais elle ne se rapporte pas au Christ mort, véri-table sujet du tableau, dont, selon l’iconographie chrétienne, même l’arbre sans feuilles porterait le deuil. Dans la transposi-tion de Walser le petit arbre se lit plutôt comme l’emblème de sa
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Le tableau est reproduit dans : Exposition de l’art belge, ancien et moderne. Catalogue des œuvres exposées. Berne 1926, planche 7. Pour les sigles qui renvoient dans le texte à l’œuvre de Walser, se reporter à la bibliographie.
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propre écriture. Car seuls son regard et son langage ont le pou-voir de rompre le charme qui, dans le tableau, paralyse le mouve-ment, eux seuls sont capables de découvrir la danse des branches apparemment immobiles. Ainsi ôte-t-il au paysage peint sa rigi-dité cadavérique. Par le langage il le rend à la vie – miraculeuse résurrection aux confins de la mort, opérée par la littérature, qui n’annonce que secrètement la résurrection du Christ. Une phrase détachée, aussi isolée que le petit arbre, est ainsi capable de révéler l’animation cachée et la vitalité de tout le tableau ; en même temps que le regard, la phrase transforme l’image sur laquelle celui-ci se pose. Walser se détourne de la douleur exposée au centre : son regard s’attache au petit arbre au bord du tableau qui a l’audace de dépasser la ligne nettement tracée de l’horizon et de danser dans l’ouvert. À cet égard aussi la phrase qui passe facilement inaperçue dans le long article sur l’Exposition de l’art belgedevient une figure où se reflète la propre écriture de Walser : comme l’arbre elle se situe au bord des champs où se jouent les grandes actions spectaculaires. Mais à cette place elle trouve la liberté de mouvement qui lui permet de sauter par-dessus ces bords et de dépasser les limites qui lui sont fixées. Parce qu’elle se sait au bord, elle peut se risquer dans l’ouvert, dans le mouvement : ce n’est qu’au marginal, à l’habitué des franges, que la danse est permise. Vite, trop vite, on pourrait inférer de cette note marginale dans l’article sur l’Exposition de l’art belgeque Walser fut lui-même un marginal dans la société. De là on déboucherait tout droit sur l’image légendaire du poète à l’écart de son temps, solitaire dans sa mansarde, image à laquelle Walser a lui-même contribué et devant laquelle, aujourd’hui encore, se rassemble un public fer-vent. Il est certain que l’attention que porte Walser à ce qui est marginal et périphérique s’enracine dans sa biographie. Pourtant elle n’est pas simplement le miroir où se reflète sa propre marginalité. Elle est plutôt le résultat d’une transforma-tion esthétique qui suppose que l’auteur soit proche de tous les centres nerveux de la société et du temps où il vit. C’est juste-ment parce que ces centres nerveux ne lui sont pas étrangers que
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Walser peut délibérément prendre ses distances. Celui qui regarde les bords, sait qu’en réalité il est au centre, mais ce centre, il veut le comprendre à partir des bords. Et qui sait les lire voit croître sur ces bords la vie qui manque à la rigidité cada-vérique du centre. Ainsi, du bord, le central peut devenir visible. Là il peut échapper à l’attraction du centre, là il peut commen-cer à danser. C’est dans cette tension dialectique par rapport à la force gravitationnelle de son temps que j’aimerais lire Walser : en montrant comment il prend ses distances quand l’époque tente de le rattraper et comment il s’expose à elle quand il s’en détache. Cette proximité dialectique de Walser à son temps a été jusqu’ici trop peu étudiée. Fixée sur la légende du marginal, la recherche s’est en général limitée à considérer de manière plus ou moins intensive l’œuvre en elle-même, bien que dans les dernières années, les renvois au contexte littéraire, à la moder-nité de Walser, se fassent plus fréquents. Et, inversement, Walser 3 a été dans une large mesure exclu de la discussion autour des tendances littéraires au tournant du siècle – le schéma du margi-nal, de l’inclusion et de l’exclusion, s’est reproduit dans la cri-tique littéraire. Il serait temps de modifier cette optique eupho-rique, mais isolante, qui a assuré la survie littéraire de Walser, et de l’élargir en considérant les rapports de Walser avec son temps. Son œuvre n’a rien à y perdre. Au contraire : dans le plai-sir esthétique et l’acuité critique avec lesquels il se réfère à son époque, on pourra lui découvrir une nouvelle actualité. En même temps Walser ouvre des accès à son temps qui jusqu’ici n’ont guère été exploités. Dans ses figures de la danse, en marge de son temps, on peut relever, esthétiquement transformées, d’importantes traces de ce temps, et ces traces conduisent jus-qu’au présent.
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Cf.en particulier l’étude de Tamara S. Evans : Robert Walsers Moderne. Berne/Stuttgart 1989. Elle montre la direction à suivre dans ce livre parce qu’elle met Walser en rapport avec la modernité esthétique. Et en même temps elle met en évidence la problématique de la notion de « moder-nité », notion vaste, mais peu délimitée, ce pourquoi j’éviterai ici de l’em-ployer systématiquement.
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