Saint-Loup
191 pages
Français

Description

Philippe Berthier

Saint-Loup

Robert de Saint-Loup est l’un des membres les plus attachants de la tribu Guermantes dans À la recherche du temps perdu.

Avec Saint-Loup, Proust a rêvé une figure dont, au fil de la vie, l’incomparable charisme peu à peu se nuance et se creuse d’ombres, pour plus d’humanité, sans jamais perdre un chic sans pareil et, malgré ses faiblesses, un irrésistible pouvoir de séduction. Philippe Berthier a choisi d’en parler comme d’un homme qu’on aurait eu le privilège de connaître et d’aimer.

Avec huit pages illustrations des "modèles" de Saint-Loup.

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Date de parution 20 juin 2017
Nombre de lectures 4
EAN13 9791032100547
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Couverture : Philippe Berthier Saint-Loup Éditions de Fallois Paris
Page de titre : Philippe Berthier Saint-Loup Éditions de Fallois Paris

 

Pour Diane de Margerie,

en amicale complicité

 

Présent des dieux, doux charme des humains,

Ô divine amitié, viens pénétrer nos âmes :

Les cœurs, éclairés de tes flammes,

Avec des plaisirs purs, n’ont que des jours sereins.

C’est dans tes nœuds charmants que tout est jouissance ;

Le temps ajoute encore un lustre à ta beauté ;

L’amour te laisse la constance ;

Et tu serais la volupté

Si l’homme avait son innocence.

Pierre-Joseph Gentil-Bernard, Castor et Pollux,

Musique de Jean-Philippe Rameau (1754)

 

Éditions de référence

Jean Santeuil, Pierre Clarac, Yves Sandre et Jean-Yves Tadié, éd., Gallimard, « Quarto », 2001.

Les Plaisirs et les Jours, Thierry Laget, éd., Gallimard, « Folio Classique », 1993.

À la recherche du temps perdu, sous la direction de Jean-Yves Tadié, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 4 vol., 1987-1989 (en chiffres romains, le tome ; en chiffres arabes, la page).

Contre Sainte-Beuve, Pierre Clarac et Yves Sandre, éd., Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1971.

Correspondance, Philip Kolb, éd., Plon, 21 vol., 1970-1993.

 

Loup, y es-tu ?

Il n’y est pas.

J’ai d’abord cru avoir la berlue. Mais il a bien fallu me rendre à l’évidence : dans un Dictionnaire amoureux de Proust 1, on s’était mis à deux, sinon pour oublier tout à fait Robert de Saint-Loup, mais pour ne l’évoquer que par la bande, sans lui consacrer une entrée spécifique. Si par impossible j’avais été chargé de rédiger pareil ouvrage, c’est évidemment une des toutes premières auxquelles j’aurais songé. Peut-être même n’aurais-je accepté l’entreprise que pour le plaisir de l’écrire. Qu’on ait pu passer au peigne supposé fin les milliers de pages de la Recherche sans juger Saint-Loup digne d’un traitement à part confond mon entendement. Cela ne signifie aucunement, bien entendu, que les deux auteurs ne connaissent pas leur Proust, mais confirme une vérité d’expérience : lire, c’est élire. Il ne s’agit pas d’enregistrer d’un regard neutre des caractères impartialement alignés dans l’horizontalité de la page, mais d’être aimanté par des zones érogènes, sur lesquelles se focalise l’intensité d’un désir. Comme le désir est la chose du monde la moins partageable, on ne doit pas s’étonner que ce qui enfièvre Pierre laisse Paul de marbre : « vous êtes un chat, je suis un rat », disait Stendhal. Même si j’en suis navré, je dois donc prendre acte de ce fait lamentable : il est des gens qui ne sont pas amoureux de Robert de Saint-Loup. Je les plains de tout mon cœur. Après avoir lu La Chartreuse de Parme, Gobineau confessait n’avoir plus qu’un vœu : être présenté à la duchesse Sanseverina. Cette (fausse) naïveté tire déjà toutes les conséquences d’un des axiomes proustiens fondamentaux, à savoir que « la vraie vie, c’est la littérature ».

Saisissons d’emblée l’occasion de dissiper un malentendu. Proustophile assurément, mais non proustolâtre, et proustologue moins encore, même si je les considère avec perplexité je n’ignore rien des débats exquisément byzantins qui agitent les spécialistes, ni des saines distinctions qu’il convient d’établir entre Proust et le narrateur, bien que, comme chacun sait, il soit explicitement nommé « Marcel » à trois reprises 2. Même si ce parti doit horrifier les talmudistes de la Recherche, je décide d’entrée de jeu d’identifier celui qui raconte à celui qui écrit, et de l’envisager moins comme une figure littéraire appartenant à un univers fictionnel que comme un être réel m’invitant à partager son existence. Je me place volontiers dans le sillage de l’étonnant Une lecture de Roland Cailleux 3, qui met en scène un fabricant de vaisselle que des problèmes de santé condamnent à un long repos, consacré à la découverte de Proust. Peu à peu les acteurs du monde proustien envahissent l’existence de Bruno, et cette fréquentation endurante ne tarde pas à influer sur ses comportements, ses idées, sa personnalité, modifiés par ces créatures de papier autant qu’ils auraient pu l’être (et sans doute beaucoup plus qu’ils ne l’auraient été) par des personnes dites « réelles ». Devenus ses familiers, les personnages du roman le font réagir avec la spontanéité que nous inspirent les attitudes concrètes de notre entourage et, là encore, se dissout la poreuse frontière entre le vécu et le lu. C’est exactement ainsi que, depuis que j’ai eu le bonheur de faire sa connaissance, je fréquente Robert de Saint-Loup.

La « scène primitive » de mon lien avec lui s’impose avec l’indiscutable évidence du coup de foudre. Nous en possédons deux versions. Dans une esquisse du Côté de Guermantes (II, 1223-1224), Charles de Montargis (alias Saint-Loup) enlève Marcel pour aller dîner au restaurant. Le trajet en automobile remplit le passager d’un sentiment presque suffocant de plénitude et de puissance, à la Morand (chevaux-vapeur lancés à plein régime : le thème équestre est déjà là). Entré le premier, Marcel se voir snobé par le maître d’hôtel, de qui il n’est pas connu, et installé à une mauvaise place, en plein courant d’air. Survenu, Montargis indigné intime au butor de fermer immédiatement toutes les fenêtres, et

« … grimpant debout pour aller plus vite sur les banquettes de velours rouge qui entouraient la salle, il courut légèrement vers moi. Elles étaient coupées de fils électriques qui passaient très haut et j’avais peur à tout moment qu’il ne tombât et ne se blessât. Mais il était si agile que c’était un jeu pour lui de sauter tous ces obstacles, et même quand il put couper droit sur moi, de sauter légèrement jusqu’à moi par-dessus deux tables, où des jeunes gens du Jockey qui donnaient un dîner applaudirent à sa légèreté ».

Dans la version définitive, Saint-Loup se livre à cette éblouissante acrobatie pour apporter au frileux Marcel le grand manteau de vigogne du prince de Foix, son ami, qui dîne à proximité :

« Dès qu’il entra dans la grande salle, il monta légèrement sur les banquettes de velours rouge qui en faisaient le tour en longeant le mur et où en dehors de moi n’étaient assis que trois ou quatre jeunes gens du Jockey, connaissances à lui qui n’avaient pu trouver place dans la petite salle. Entre les tables, des fils électriques étaient tendus à une certaine hauteur ; sans s’y embarrasser, Saint-Loup les sauta adroitement comme un cheval de course un obstacle ; confus qu’elle s’exerçât uniquement pour moi et dans le but de m’éviter un mouvement bien simple, j’étais en même temps émerveillé de cette sûreté avec laquelle mon ami accomplissait cet exercice de voltige ; et je n’étais pas le seul ; car encore qu’ils l’eussent sans doute médiocrement goûté de la part d’un moins aristocrate et moins généreux client, le patron et les garçons restaient fascinés, comme des connaisseurs au pesage ; un commis, comme paralysé, restait immobile avec un plat que des dîneurs attendaient à côté ; et quand Saint-Loup, ayant à passer derrière ses amis, grimpa sur le rebord du dossier et s’y avança en équilibre, des applaudissements discrets éclatèrent dans le fond de la salle. Enfin arrivé à ma hauteur, il arrêta net son élan avec la précision d’un chef devant la tribune d’un souverain, et s’inclinant, me tendit avec un air de courtoisie et de soumission le manteau de vigogne, qu’aussitôt après, s’étant assis à côté de moi, sans que j’eusse eu un mouvement à faire, il arrangea, en châle léger et chaud, sur mes épaules » (II, 705).

Ce fut « le soir de l’amitié ». Qu’importe que de grincheux universitaires (pléonasme ?) fassent remarquer, les envieux, que derrière l’enthousiasmante chorégraphie de Saint-Loup, à la fois « Cadre Noir » et Ballets Russes, se cachent, chez Marcel, des pensées qui ne relèvent pas toutes de la gratitude émue et admirative devant un acte d’hommage et de dévouement aussi inattendu, empanaché, élégant et sportif (on y reviendra), ou que cet étrange restaurant, dérivant comme le seul îlot d’humanité au sein du plus opaque brouillard, soit en fait une « arche de Sodome », où se sont réfugiés, pour échapper à on ne sait quelle catastrophe diluvienne, des rescapés de la race maudite 4 ? Ces considérations, qui peuvent avoir leur pertinence, ne sont pas l’essentiel. À Balbec, la pétulante Andrée, s’élançant de la tribune des musiciens, avait sauté par-dessus un vieillard épouvanté, effleurant sa casquette de ses pieds agiles (« C’pauvre vieux, i m’fait d’la peine, il a l’air à moitié crevé » ; II, 150). Dangereuse espièglerie, qui est aussi mépris et exclusion. Le funambulesque exploit de Saint-Loup, qui se donne en spectacle (on est au théâtre, comme suffiraient à le manifester les « allégoriques » banquettes pourpres et les ovations d’un public qui demanderait volontiers un bis), ne vise au contraire qu’à apporter au plus faible réconfort et protection. Aucun intervalle entre le moment où on a l’idée qu’on pourrait faire quelque chose de chevaleresque et le moment où on le fait. Déjà, dans Jean Santeuil (1895-1902), Bertrand de Réveillon, prototype de Saint-Loup, avait réalisé ce numéro de haute école pour rejoindre son ami :

« Je dis souvent de cette aisance et de cette amabilité qu’elles donnent à l’amitié une grâce que rien d’autre ne peut lui donner. Et en effet, chez ces êtres en quelque façon souverains, rien ne compte, rien n’arrête ni ne domine qu’eux-mêmes ou leur ami. Et leur ami ne sent point entre eux une foule de convenances redoutées, redoutées plus que son déplaisir. Des tables de restaurant nous séparent, je les enjambe et je cours dessus. Et je le fais gracieusement, et je ne fais point rire mais j’en suis admiré, et cette grâce et cet asservissement des convenances c’est pour toi que je le fais, qu’on doit envier et admirer encore plus, assis dans ton fauteuil où je cours ainsi te rejoindre. Ces convenances, je les écarte, je les réduis en cendres, j’en fais un trophée qu’avec ma grâce que j’ignore je dépose à tes pieds. Si tu es fatigué je suis fort, si tu es [gauche] je suis adroit, tout cela est pour toi » (302).

Et encore :

« D’ailleurs, quand tu courais vers moi avec tant d’agilité et de grâce ce n’était pas seulement l’être que tu étais à cette minute rapide qu’admirait ton ami. Non, il sentait que toute la libre, vigoureuse, alerte vie de ton enfance était tout entière présente en ce moment à ton service, et que tu la mettais au sien, comme un hôte généreux qui donne tout ce qu’il possède. Quelle joie alors pour l’affection de sentir tout ce qui nous sépare de l’ami, tout ce temps lointain où nous ne l’avons pas connu, toute cette vie brillante si lointaine de notre vie obscure, toute cette force si éloignée de notre faiblesse et qui semblait devoir à jamais nous séparer, de sentir tout d’un coup que l’ami dit : “Années passées, Éducation différente, tout ce qui est impossible à ressaisir, venez, venez à moi ou plutôt à nous, tenez tout entières dans la souplesse de mon jarret pour qu’en courant vers lui je les lui apporte et qu’il n’y ait plus rien entre nous !” » (304).

Ici, dirait-on, est vaincue la malédiction qui pèse sur les jaloux proustiens, torturés par l’idée que l’être qu’ils aiment a vécu avant qu’ils ne le connussent, et que cette part de l’autre leur restera impossédable à jamais : « Ces années lointaines te rendaient triste, bien que tu ne l’aies jamais dit. Hé bien ! les voici toutes, ce soir, miraculeusement évoquées : je te les amène avec moi dans ma course, et je te montre que, comme tout ce qui est à moi, elles sont à toi et pour toi » (305). Ce n’est pas pour rien que lorsque Marcel apprend la mort de Saint-Loup, la première image qui remonte à sa mémoire est celle de cet épisode obsédant (IV, 426). Sans doute y a-t-il quelque tristesse à se rappeler surtout pour quelque chose de physique, dont lui-même ne faisait aucun cas, quelqu’un qui ne prisait que l’intelligence et le talent 5, mais ce que Marcel déchiffre au principe de cet acte aussi inspiré qu’athlétique, c’est la même générosité, la même mise au service des autres de tout ce qu’il possédait qui ont conduit Saint-Loup à périr à la tête de ses hommes en s’élançant à l’attaque d’une tranchée ennemie. Pour son ami, Robert était capable de tout, comme il l’a été, preuve à l’appui, pour son pays.

Honte à vous, qui avez marginalisé Robert de Saint-Loup ! On voit bien que personne, pour vous éviter de prendre froid, ne vous a jamais apporté une fourrure en dansant.


 

Saint-Loup avant Saint-Loup

Saint-Loup vient de plus loin que la Recherche. Dès Jean Santeuil, comme un dieu déguisé, le futur officier de cavalerie a pris les traits d’un simple élève du lycée Charlemagne. Il feint de s’appeler Henri de Réveillon, mais, sous cet avatar, nous l’avons immédiatement reconnu. Jean le « reconnaît » lui aussi au premier coup d’œil ; il est celui qui devait venir : « … la noble aisance des manières d’Henri, la vivacité que la souplesse de son corps élégant et la grâce aimable et joyeuse de sa figure répandaient dans toute sa personne, la finesse un peu moqueuse de son regard, gardait pour Jean ce charme dont il avait rêvé jusque-là sans le rencontrer et dont tous ses camarades, brutaux ou souffreteux, tous vulgaires, étaient entièrement dépourvus » (128). Jean le bourgeois simule la froideur pour ne pas avoir l’air de s’attacher à lui par ambition (c’est le fils d’une duchesse). Lues sur l’ordre du professeur, ses compositions françaises suscitent selon les jours l’hostilité ou l’hilarité de ses condisciples, sauf chez Henri qui, se considérant lui-même comme un cancre, et intellectuellement borné (à l’instar de Saint-Loup ébloui par la supériorité de Marcel), voue à leur auteur une ferveur muette, mais fanatique. Comme Marcel plus tard, qui souhaitera si violemment devenir l’ami du brillant Saint-Loup, Henri, pour se qualifier à ses propres yeux, rêve de conquérir l’amitié de celui en qui il croit apercevoir un « génie ardent et singulier » qui lui fait cruellement défaut. Pendant des heures, il essaie de deviner ses pensées, qu’il suppose profondes ; ils sont comme « deux anges fraternels », l’un à côté de l’autre et encore séparés, puisqu’ils ignorent leur admiration et leur affection réciproques. Jean eût été fort surpris d’apprendre que c’est pour se rapprocher de lui qu’Henri avait obtenu de ses parents, à force de les harceler, de quitter Fénelon, où le rejeton d’une famille aristocratique avait sa place marquée, pour devenir interne dans un établissement connu pour être un bastion républicain, où il serait dépaysé : quand le cœur est épris, les convictions politiques sont peu de chose et avouent leur superficialité ; on franchit les fossés idéologiques d’un bond et sans même y songer. En s’endormant, Jean rêve romanesquement qu’Henri, qui n’est pas éloigné de lui que par la distance de leurs demeures respectives, vient frapper à sa porte et lui tend la main, en lui expliquant pour quelles raisons il lui avait jusqu’alors caché sa sympathie. Ce miracle est-il au fond si différent que celui que met en scène Homère au VIe chant de l’Odyssée, que traduit justement Jean, quand, sous l’enveloppe banale d’un vieillard, Minerve elle-même se révèle à Ulysse ? Transfiguration magique du réel disgracié, brusquement aspiré par le divin. C’est exactement ce qui se produit aussi pour Jean, puni pour bavardage et obligé de piocher deux cents vers alors que ses camarades s’ébattent dans la cour : une intervention littéralement surnaturelle vient le racheter et l’arracher à son pensum. Sautant par la fenêtre et escaladant les bancs (comme plus tard un autre les banquettes de certain restaurant), un envoyé céleste et souriant, autrement dit un ange, lui tend sans mot dire, comme dans son rêve, cinq cents lignes déjà copiées, prêtes à payer la rançon, avec le nom de Santeuil en tête, en majuscules. Le fragment recopié n’est rien d’autre que le chapitre des Essais de Montaigne sur l’amitié. Parce que c’est Henri et parce que c’est Jean.

Difficile de recevoir plus belle déclaration, plus décisive, plus totale et comblante : on comprend que Jean refuse de monnayer auprès des professeurs ces « tables de la loi » qui lui sont tombées d’en haut, de quelque Sinaï, en un matin béni, et décide de ne s’en séparer jamais, comme d’un talisman propre à rédimer les laideurs et les déceptions de la vie. Ultrasensible, Jean est voué à n’être pas compris : de fabrication fine et spontanément effusif, son cœur déborde de tendresse à la moindre manifestation d’intérêt. Aussi passe-t-il pour un hypocrite ou un poseur. S’imaginant, dans sa naïve illusion lyrique, que les autres sont comme lui, il « tend ses filets trop haut » (ainsi qu’un de ses amis le reprochait à Stendhal) et s’expose à de fatales déconvenues. Pour sa part, Henri ne se répand pas en protestations d’amitié, mais quand il aime quelqu’un, le prouve par des actes indiscutables. En toutes choses c’est un être d’un suprême équilibre, dont la seule présence rassure et apaise, parce qu’en tout elle semble accordée à un mètre-étalon idéal, un tempo du corps, de l’esprit et du cœur merveilleusement naturels :

« Henri était agréable à voir vivre comme une lampe qui, sans filer ni charbonner, éclaire bien, comme un feu qui ne fume pas, mais qui répand avec une insouciance affectueuse une chaleur égale et brillante. Il mettait de la gaieté, de la cordialité autour de lui. Dans la vie commune il ne bronchait jamais, comme un outil fidèle que la main aime à retrouver, qui vous sert admirablement et, si l’on vous attaquait, frappe juste et fort. Il avait ce charme d’un accord juste qui satisfait pleinement l’oreille, d’une église italienne qui n’est ni mesquine ni excessive, où la beauté résulte de la parfaite appropriation de toutes les parties à leur destination. Il avait cette justesse des cloches qui sonnent les heures, les travaux, les tristesses, les joies et auprès desquelles les actions déréglées donnent l’impression désagréable de forces perdues, d’efforts disproportionnés, de résultats dérisoires, de démences et d’inharmonies » (255-256).

Non moins attentionné, mais plus nerveux et secrètement tourmenté, Saint-Loup aura perdu de cette mesure classique, de cette perfection musicale, où il introduira d’étranges dissymétries et dissonances : il est hélas plus « moderne ». On comprend que Jean l’intranquille se soit une fois pour toutes mis à l’unisson de son aîné et de sa nature « positive et calme », qui lui apporte ce dont il manque, comme l’illustre avec une violence sidérante la crise qui l’oppose à ses parents, à propos d’Henri justement.

Ils l’accusent d’exercer une mauvaise influence sur leur fils, qui à cause de lui ne travaillerait plus, et ils exigent qu’ils cessent de le voir. Le caractère absolu et passionnel de l’enjeu éclate avec la brutalité inouïe d’un cyclone qui ravage en un clin d’œil l’appartement cossu des Santeuil, anéantissant des siècles de civilisation, de culture et même d’humanité. Le père de Jean menace de le « ficher à la porte » s’il continue à fréquenter cette « franche petite canaille » ; quant à sa mère, Jean découvre avec une stupeur incrédule qu’elle a pris l’initiative d’écrire elle-même à Henri pour lui signifier qu’ils ne se verront plus. La réaction est terrible : « Alors, il regarda farouchement ses parents, mit les mains dans ses poches, s’arrêta un instant et dit : “Vous êtes deux imbéciles”, sortit lentement, frappa de toutes ses forces la porte dont le verre appliqué au bois se brisa et, comme un Romain, la loi violée, sur le mont Capitole, se retira dans sa chambre » (261). L’écho goguenard des versions latines ne doit pas abuser. Un meurtre, ou plutôt trois, viennent d’avoir lieu. Jean a tué ceux qui lui avaient donné la vie, parce qu’ils l’avaient tué lui-même. Désintégrée, une famille jusque-là unie a volé en éclats sous l’action d’un agent extérieur aussitôt identifié : ce que les Anciens appelaient le furor, l’exigence radicale du besoin amoureux. Haïssant ses parents, et se haïssant de les haïr, Jean, frappé en son massif central, s’effondre, éperdu. Il veut aller habiter chez Henri ; « au moins là ses désirs seraient écoutés, ses intentions comprises, son bonheur protégé ».

« “Ce n’est pas toi qui m’as jamais fait de la peine, ni qui jamais voudrais m’en faire”, disait-il dans ses sanglots en attirant à lui dans son cœur l’image d’Henri absent, dont les yeux francs et bons donnaient à ces paroles la réponse que l’on voulait, comme un chien interpellé de la sorte par un maître désabusé de ses autres attachements semble, sans rien changer à son silence habituel, confirmer pleinement ces flatteuses affirmations » (262-263).