Salaud d
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Salaud d'élu

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Description

Tout ce que les électeurs détestent chez nos élus ne concerne évidemment pas tous les élus…« Les Français n’aiment pas les énarques en politique, mais ils plébiscitent Alain Juppé et Emmanuel Macron. Les Français souhaitent les meilleurs élus possible mais ils veulent les rémunérer le moins possible. Les Français adorent l’idée de l’homme providentiel, mais n’hésiteront pas à faire descendre de son pavois toute personne qui chercherait à s’élever au-dessus de sa condition… »Les élections de 2017 s’annoncent cruciales pour l’avenir de notre pays, les enjeux démographiques, environnementaux, économiques, diplomatiques, technologiques, pèsent de plus en plus dans le quotidien des Français, qui expriment un ras-le-bol grandissant pour leur classe politique jugée de moins en moins efficace. Julien Aubert, né en 1978, élu en 2012, et qui ne peut donc pas être accusé d’avoir contribué à ce climat de méfiance, s’attaque à tous les clichés qui circulent sur la vie démocratique et républicaine française. Sans réfuter tous les reproches, il propose ici une lecture réaliste, sereine, rassurante de notre système politique, loin des habituels programmes politiciens.Diplômé de Sciences-Po Paris, Julien Aubert a poursuivi ses études aux États-Unis (Johns Hopkins University) puis intégré l’ENA dont il sort dans la même promotion qu’Emmanuel Macron. Magistrat de la Cour des comptes, il a été conseiller d’Henri Guaino à l’Élysée. Élu député de Carpentras en 2012, il s’est spécialisé dans la réforme du RSI et dans la transition énergétique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 novembre 2009
Nombre de lectures 2
EAN13 9791091601665
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,1€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L. 122–5, 2 e et 3 e alinéas, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (article L. 122–4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 135–2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

© Julien Aubert, 2016
pour Cent Mille Milliards

À Patrice, Dominique et Sarah qui aimeraient me voir plus souvent.

« La profession politique ne bénéficie plus du respect qu’on avait pour elle du temps où elle passait pour efficace, c’est-à-dire du temps du plein-emploi […]. Aujourd’hui, on nous insulte, on nous veut pauvre et on nous moque […]. Ce qui fait que ne viendront plus que les ratés de leur profession. »
Michel Rocard, le 7 mars 2004

Préambule Mal-être du front

Je m’appelle Julien Aubert, j’ai trente-huit ans et je suis député. J’ai été élu pour mon premier mandat politique en 2012, et la phrase que j’ai le plus entendue en campagne a été : « On va voter pour vous car vous n’êtes pas encore pourri. » Le lendemain de mon élection, ma présomption d’innocence a pris fin : présumé coupable, je suis devenu malgré moi un salaud d’élu .
C’est cette expérience in vivo que je veux partager aujourd’hui : celle d’un jeune élu de la République à qui l’on reproche souvent « trente années de compromission » alors que je suis né en 1978. Car, au milieu de la kyrielle de facteurs économiques, sociaux ou sécuritaires, qui peuvent motiver la montée du vote protestataire en France, il y a une raison sous-jacente qui les alimente tous : l’incompréhension grandissante du peuple pour le fait démocratique.
C’est parce que j’entends jour après jour des honnêtes gens véhiculer des contrevérités sur les élus et la démocratie, que j’ai estimé nécessaire de parler.
C’est parce que je constate les dégâts causés sur les consciences par les réseaux sociaux que je veux réagir.
C’est parce que je pense que l’incompréhension populaire de la démocratie, de son fonctionnement et de son efficacité est au cœur du divorce général avec « le politique » que j’ai écrit ce livre.
Ce livre est donc pédagogique et entend prendre à contre-pied, avant qu’il ne soit trop tard, tous les discours de comptoir qui favorisent la radicalisation du peuple.

J’ai écrit ce livre avec d’autant plus de détachement que je suis bien dans mes baskets sur tous les sujets habituellement reprochés aux élus de la République. En premier lieu, je ne compte pas mes heures de travail et j’ai perdu 25 % de ma rémunération en me lançant en politique – je ne m’en plains pas, mais du coup ne vois pas en quoi je me serais enrichi en me faisant élire. Ensuite, étant classé parmi les députés les plus actifs de l’Assemblée, je n’ai pas à rougir de mon activité et je suis un élu moderne , c’est-à-dire connecté et très souvent sur les réseaux sociaux pour interagir avec les citoyens. Enfin, je suis un pur produit de la méritocratie républicaine, un provincial monté à Paris qui s’est fait tout seul, et qui n’a pas hérité d’un fief ou d’un nom de famille. D’ailleurs, contrairement au profil habituel des élus parlementaires, je suis devenu député au titre de mon premier mandat 1 et pas au prix de nombreuses années de grenouillage dans les partis politiques. On se demande souvent comment on devient un homme politique . Dans mon cas personnel, il y a à la base un mélange d’ambition et de volonté d’être utile, et puis une part de hasard, pour ne pas dire de chance.

Mon nom ne vous dit rien et c’est probablement normal : dans ma famille, personne n’a jamais fait de politique au plan national. Mes parents étaient gaullistes en 1968, et ils le sont restés. Moi, je le suis devenu. Charles de Gaulle m’a toujours semblé être un homme d’État, le genre de dirigeant que l’on souhaite pour le bien de son pays. La rectitude, le courage, la vision sont des vertus et des qualités qui ont quelquefois fait défaut à ses successeurs.
Très tôt, j’ai ressenti de la fascination pour l’action publique, avec la conviction qu’agir au nom de la collectivité était une tâche noble et enthousiasmante. Après une enfance à Marseille, je suis monté, mon bac en poche, « à la capitale », comme dans la chanson de Charles Aznavour, « bien décidé à empoigner la vie ». Pas de chansonnette pour moi, mais des études de sciences politiques, puis de politique internationale à l’étranger et enfin des concours qui ont fait de moi un « serviteur de la République ». J’ai débuté ainsi ma carrière comme magistrat à la Cour des comptes, puis j’ai rejoint l’Élysée pour travailler sur le projet d’Union pour la Méditerranée, lancé par le président Nicolas Sarkozy en 2008.
Alors que le terme du quinquennat de Nicolas Sarkozy se rapprochait et que je m’interrogeais à haute voix sur mon avenir devant mon meilleur ami, celui-ci m’a incidemment informé qu’on avait créé dans le Vaucluse une nouvelle circonscription législative. Cela a été le déclic : cette dernière, qui va du Comtat Venaissin à la vallée de la Durance en passant par le plateau d’Albion, aux contours bizarres, épousait mes origines familiales paternelles. Aussi étrange que cela puisse paraître, je me suis dit que le moment était venu et que si je ne saisissais pas cette opportunité, jamais je ne tenterais de me lancer en politique comme j’en avais autrefois caressé l’idée, sans trop y croire. Cela me semblait jusqu’ici totalement inaccessible.

Il y a des souvenirs qui vous marquent pour la vie. Il faisait encore beau, ce samedi de septembre 2011, lorsque j’ai débarqué à la gare d’Avignon avec ma valisette, plein d’espoir à l’idée d’obtenir le Graal : l’investiture de l’UMP dans la cinquième circonscription du Vaucluse, nouvellement créée après le redécoupage. J’avais, de toute manière, brûlé mes vaisseaux en démissionnant quelques mois auparavant de l’Élysée afin d’avoir plus de liberté pour briguer mon premier mandat politique. Je ne connaissais plus personne dans le département, sinon mon père et ma grand-mère, mais j’avais le feu sacré.
Je me suis donc lancé dans ma nouvelle vie sans réfléchir aux conséquences d’un échec – et un peu imprudemment il faut le reconnaître. Je n’étais pas un « bleu de l’année » car j’avais arpenté les allées du pouvoir à l’Élysée, mais ma seule expérience, mon seul vrai bagage politique était une année de stage au Parlement en 1998-1999 pour le député de Vaucluse, Thierry Mariani. Je n’avais aucune expérience de terrain, ni aucun goût pour le jeu des appareils partisans. Il m’a fallu convaincre un à un les responsables locaux, les adhérents et militants de mon parti, puis les électeurs que je pouvais faire l’affaire, qu’on pouvait me donner ma chance.
J’ai cru en ma bonne étoile et l’histoire s’est bien terminée. Lorsque j’ai été élu de justesse député de Vaucluse en pleine vague rose, le 17 juin 2012, face au patron départemental des socialistes, j’ai eu droit à mon lot de félicitations. J’étais en quelque sorte un rescapé, compte tenu du nombre de députés sortants battus.
Depuis, je vis sur une faille sismique. J’ignorais qu’avec mon élection venait une « dot » : une extrême droite triomphante et majoritaire. Sur la ligne « de front » du Vaucluse, où la politique s’enlaidit aussi de petits arrangements entre partis censés s’opposer (y compris pour l’élection de Marion Maréchal-Le Pen 2 ), j’ai un bon aperçu des conséquences de la montée du vote protestataire. Cobaye de luxe, j’habite en effet depuis près de quatre ans dans ce que les médias ont appelé le « laboratoire des droites », un département régulièrement placé sous les feux brûlants de l’actualité.

Le Vaucluse est, je le rappelle, le seul département de France à avoir voté à la majorité absolue pour le Front national en 2015, à l’occasion des élections régionales. Je suis notamment député de Carpentras. Cette petite ville de 30 000 habitants, connue pour sa synagogue et ses berlingots, est entrée dans les annales de la vie politique dans les années 1990 avec l’affaire de la profanation du cimetière juif, que Jean-Marie Le Pen avait su utiliser cyniquement pour se victimiser. Aujourd’hui, comme Berlin pendant la guerre froide, elle est coupée en deux. Au nord, ma circonscription qui couvre la partie du centre-ville la plus déshéritée. Au sud débute une autre circonscription où, si l’on en croit les médias, l’herbe est plus verte, la politique plus saine et la droite plus belle (et surtout plus extrême) – la député du sud de la ville est télégénique et connue, elle s’appelle Marion Maréchal-Le Pen.
C’est un point comme tant d’autres de la ligne de front entre Les Républicains et le Front national, mais un point très symbolique et très éruptif. Pour moi, c’est même « le point premier », très exactement l’épicentre de ce séisme politique dont les convulsions ont d’abord mis sens dessus dessous mon département, en mars 2015, puis la région, en décembre 2015, et demain sans doute les trois quarts de l’Hexagone. Les scrutins qui se sont en effet succédé depuis 2012 ont été autant de tremblements de terre qui ont lézardé les fondations des partis politiques traditionnels.

Le discours dominant vis-à-vis de la politique peut se résumer à quatre grandes tentations : l’exigence d’exemplarité, voire de sainteté de l’action politique, qui révèle un rapport malsain des Français avec l’argent ; la croyance infondée que l’élite de ce pays ne voit ni ne comprend les problèmes du peuple, voire qu’elle complote contre lui ; la tentation de considérer les élus comme des métayers de l’action publique ou des reliques du passé dépassés par la démocratie numérique ; l’ambition de tester des recettes nouvelles capables de guérir le grand corps malade qu’est la démocratie… et surtout, à mon sens, de l’achever.
Tour à tour, je me propose de tordre le cou à tous les clichés qui circulent dans le débat public. Ils sont nombreux et tellement répétés qu’ils sont devenus des vérités pour les citoyens. Parler de mensonges serait trop fort, mais la mauvaise analyse des enjeux conduit à plébisciter des propositions politiques qui viendront encore amplifier la crise démocratique.

Ce livre se conclut sur ma vision de ce que doit être la politique de demain. La politique meurt du copier-coller des idées « classiques » véhiculées par les partis traditionnels. Alors que le peuple a soif de rupture, sa classe politique lui propose du mièvre, du tiède, du réchauffé.
La demande politique de droite doit répondre à un besoin paradoxal : restaurer l’ordre ancien en empruntant le chemin de la radicalité. Qu’est-ce que la fin du conservatisme ? Un projet plus ambitieux de changer la société ? À peu près un tiers de l’électorat – qui vote pour les extrêmes – ressent une triple insécurité : physique (peur de la violence et de la délinquance), économique (refus de la mondialisation) et culturelle (remise en question identitaire et, notamment, du mode de vie). Ce camp est prêt à prendre des mesures radicales pour peu que la période incertaine permette de restaurer l’ordre ancien, ce qui est un peu contradictoire.
À défaut d’avoir un programme pour les primaires de 2016 ou les présidentielles de 2017, j’en profite pour exposer modestement quelques idées rarement défendues sur les plateaux télé, avec une priorité : guérir la France de sa fièvre anti-démocratique. La radicalité démocratique – dans les propositions institutionnelles, dans les comportements, dans les pratiques – doit être au cœur du projet de la droite, sans tomber pour autant dans l’extrémisme ou la démagogie.





1 . Rapport du Centre de recherches politiques de Sciences Po, « Les députés de 2012 : quelle diversité ? », juillet 2012.

2 . Voir « Comment le PS du Vaucluse a sciemment fait élire Marion Marechal-le-Pen », l’Express , le 28 mai 2013

I. La tentation de Saint-Just

Les élections régionales de décembre 2015 en Provence-Alpes-Côte d’Azur et Nord–Pas-de-Calais ainsi que les réactions très vives constatées sur les réseaux sociaux m’ont fait prendre conscience d’un phénomène qui se généralise : la méconnaissance du fonctionnement de la démocratie. Plus problématique, lorsque l’on a le malheur de ne pas immédiatement aller dans le sens du torrent de critiques ou de remarques de mauvaise foi qui sont déversées par des concitoyens agacés, on est généralement taxé de « méprisant ». Le peuple n’aime guère qu’on lui donne tort.
Parmi tous les reproches qui nous sont adressés, nous les zélus , une exigence domine toutes les autres. Le citoyen, tel Louis Antoine de Saint-Just, surnommé en son temps « l’Archange de la Terreur », prêche de manière véhémente contre la corruption morale du clergé républicain, et il est prêt à en brûler certains sur le bûcher des vanités pour montrer l’exemple. C’est-à-dire que non seulement les électeurs réclament – à juste titre – une honnêteté morale et personnelle de la part de leurs élus, mais ils sont aussi à la recherche d’un comportement exemplaire qui passe par l’humilité, l’écoute, le travail. Le politique est prié de ne compter ni ses heures ni ses nuits, et surtout de ne pas la ramener, même lorsqu’on se défoule un peu sur lui. Bref, à l’entendre, l’opinion publique voudrait que l’homme politique soit la réincarnation de Gandhi, mais avec le sens du leadership de Napoléon.
Quelque part, cette attitude de Saint-Just peut sembler étonnante dans un pays où les citoyens eux-mêmes ne sont pas des saints, loin de là. Ainsi, près d’un Français sur deux trouve des excuses à la fraude fiscale 1 , alors pourquoi s’étonner qu’un Jérôme Cahuzac ait pu mettre de l’argent en Suisse ? Dans le même temps, il n’y a pas un dîner de famille où l’on ne condamne tous les profiteurs du système, les fraudeurs… alors que le travail au noir a quasiment doublé entre 2006 et 2014 2 . Régulièrement, je croise des citoyens qui m’avouent à mi-voix ne pas déclarer leur femme de ménage ou les à-côtés, mais qui s’en dédouanent en pointant la pression fiscale et la nécessité de s’en sortir. Je ne les juge pas, car je crois qu’il est très difficile de démêler le faux du vrai, mais j’en conclus que les Français sont quelque part un peu schizophrènes.
À tout le moins, ces paradoxes invitent à poser une question impertinente : n’a-t-on pas les élus qu’on mérite ? N’y a-t-il pas une contradiction à réclamer des élus à son image et être pourtant déçu de ne pas élire Jésus-Christ ?





1 . Sondage Toluna QuickSurveys pour economiematin.fr, novembre 2012.

2 . Rapport de la Cour des comptes sur la Sécurité sociale, 2014.

1. Ils se battent pour la place, car elle est bonne…

L’expression « la place est bonne » est l’une des plus communément entendues et partagées. Elle m’agace, car elle fait totalement fi de la dimension d’engagement politique, en sous-entendant que l’homme politique ne se battrait que pour des avantages pécuniers ou matériels. Elle est la meilleure expression d’un cynisme qui corrompt l’esprit républicain et reflète le découragement qui s’empare progressivement de notre pays. Ni brahmanes, ni intouchables, les élus bénéficient effectivement de quelques avantages mais il est grand temps de se parler franchement… et tordre le cou aux rumeurs les plus folles.


Petit concentré de manipulation ordinaire

En introduction, rien ne vaut un petit exemple concret pour mettre en lumière les développements plus théoriques qui suivront dans ce chapitre. Je reproduis fidèlement un extrait d’un courriel transmis sur ma boîte professionnelle. Il est intitulé « Députée avec un bracelet électronique … et elle siège » et concerne Mme Sylvie Andrieux, député PS des Bouches-du-Rhône, condamnée dans le cadre de subventions clientélistes versées par le conseil régional PACA sous l’ère de Michel Vauzelle.
« Cette député de la RÉPUBLIQUE FRANÇAISE a été CONDAMNÉE à QUATRE ANS de prison pour détournement de fonds. (Peine confirmée et même aggravée en appel.) Eh bien tenez-vous bien, elle est encore AUJOURD’HUI députée, en poste à l’Assemblée nationale, elle vote les lois, et surtout encaisse ses indemnités…
Rappel de ce que coûte à l’Etat un parlementaire (payé avec nos impôts) : • Salaire : 5 189 euros/mois ; • Frais de mandat : 5 771 euros/mois ; • Rémunération des collaborateurs : 9 138 euros/mois. • + Des billets d’avion, de train 1re classe, et de métro gratuits+ bureau, timbres, téléphone, informatique et bien sûr voiture avec chauffeur et repas pratiquement gratuit avec un chef 3 étoiles… (Coût pour le budget de l’Etat… disons 23 000 euros/mois.) »

Généralement, mes amis assortissent la mention de ce mail d’une petite question : « Julien, je n’ose croire que c’est vrai ?? » Rassurez-vous : oui… et non. Car ce genre de courriel incitant à la haine est courant. Partant d’une situation généralement vérifiable et véridique, les concepteurs de ce type de chiffon rouge connaissent exactement les ressorts psychologiques qui aujourd’hui agitent l’opinion et y intercalent quelques informations fausses (ici : la voiture avec chauffeur et les repas presque gratuits) au milieu d’un semblant d’information, en utilisant au maximum la théorie du complot (internet permet de contrôler les journalistes qui sont de mèche avec le système 1 ).
Nos dynamiteurs en profitent surtout pour mélanger et brouiller la vindicte populaire en la réorientant : sous prétexte de trouver honteux qu’un député condamné puisse siéger moyennant un bracelet électronique (position qui peut se comprendre, mais dont je rappelle qu’elle découle directement du principe d’immunité de juridiction et de séparation des pouvoirs), ce tract en ligne en profite pour viser tous les « profiteurs du système », ces élus qui s’en mettent plein les poches avec des avantages indus. Notez comment, sans y toucher, on vous explique qu’un député coûterait au contribuable 2 900 euros par mois en billets d’avion et de train de première classe, tickets de métro gratuits, frais de timbre et de téléphone, frais informatiques et de restauration. Alors, info ou intox ? Et si c’est faux, à qui profite le crime ?


La politique a pourri l’argent

Les Français ont toujours eu une relation compliquée avec l’argent, dans un pays épris d’égalité. La perception de la richesse est donc quelque part subjective. Selon un sondage Odoxa réalisé en juin 2015 pour Les Échos 2 , pour nos concitoyens, on est riche quand on touche un salaire de 5 000 euros par mois et que l’on possède un patrimoine supérieur à 500 000 euros. Il faut dire que le Français a un travers : il se voit toujours du côté du petit peuple, du bon côté de la lutte des classes, bref se perçoit comme faisant partie de la classe moyenne tout en imaginant son voisin toujours plus bourgeois que lui. Ainsi, je connais des gens qui gagnent 3 000 euros net après impôt et qui se perçoivent comme appartenant à la classe moyenne… alors qu’ils sont en réalité dans les 10 % les plus favorisés. Ce sont des gentilshommes bourgeois : ils font de la richesse sans le savoir ! Il y a quelques années, les seuils de richesse spontanément donnés par les sondés étaient plus élevés. Cette moindre tolérance s’explique par le fait que le sentiment du déclin s’accentue : plus d’un Français sur deux pense que sa situation sociale est moins bonne que celle de ses parents, un chiffre qui a triplé par rapport à 2002.
Depuis quelques années, le sujet de l’argent en politique est devenu encore plus sensible. Car qui est en premier lieu responsable de ce déclin ? Les politiques, évidemment… Il en ressort une montée de la méfiance à l’égard de la classe politique, coupable de vouloir s’enrichir, alors que le « petit peuple », lui, souffre. Rappelons que tout député est automatiquement riche, si on applique la grille d’analyse du sondage précité. Alors que près de 72 % des sondés confessent dans le même temps que vouloir devenir riche est positif, il apparaît que nos concitoyens considèrent qu’un homme politique ne saurait devenir riche sans attirer à lui la suspicion car ce n’est pas censé être une activité lucrative. « Tout condamné à mort aura la tête tranchée », aurait dit Fernandel.
Il y a là un fondement philosophique évident : la politique n’est pas vue comme un métier mais comme un engagement , à l’instar finalement de la présidence d’une association ou d’une vocation de prêtre. Notre poil se hérisse donc si de cet engagement peut découler un enrichissement, forcément mal acquis puisque non adossé à un vrai travail. Dans la suite du livre, on montrera pourtant que lorsque cela arrange l’étrange amour-haine des Français pour la politique, la carrière politique est comparée à d’autres métiers, sans isoler sa spécificité propre. C’est par exemple le cas des retraites des parlementaires.


Enrichissez-vous !

Rassurez-vous : quoi qu’en pensent les Français, devenir honnêtement riche grâce à la politique tient du mythe. À la limite, les seuls concernés par le risque de richesse sont les parlementaires, puisque leur indemnisation est bien plus importante que celle des autres élus. Ils font l’objet depuis plusieurs années d’une véritable chasse à courre. Les fantasmes sont légion, notamment sur le montant exact de leurs indemnités. Or, pendant que l’attention des Français se focalise sur la situation particulière d’un petit millier de parlementaires qui sont indemnisés confortablement, on oublie qu’ils ne représentent que 0,16 % environ du nombre d’élus…
La grande majorité des élus touchent des indemnités bien inférieures au seuil fatidique des 5 000 euros net. 27 000 maires touchent ainsi moins de 1 000 euros net par mois, car leur commune ne dépasse pas 1 000 habitants. Il faut dépasser 100 000 habitants (être maire d’Aix-en-Provence, d’Avignon, de Marseille, etc.) pour frôler la barre des 5 000 euros net.
Le problème est que diriger une commune est un job à plein temps, surtout dans une petite collectivité qui n’emploie qu’une poignée de fonctionnaires. Qui accepterait de travailler plus de quarante heures par semaine pour une indemnité inférieure au smic, avec comme servitude des appels au milieu de la nuit ou des citoyens sonnant à votre porte le dimanche pour demander quelque chose ?
D’ailleurs, comme pour des allocations sociales ou n’importe quel salaire, ces sommes représentent des revenus, et non du pouvoir d’achat. Avec 3 000 euros (chiffres de 2013), d’après l’Insee, vous êtes dans la catégorie des classes moyennes si vous vivez en couple, mais dans les catégories populaires si vous avez en plus un enfant 3 . On oublie souvent de le préciser lorsqu’on cite les chiffres bruts.
À propos des parlementaires, les chiffres les plus délirants circulent sur internet, en brut, en net, en additionnant des poireaux et des carottes. En tout et pour tout, un député touche un peu plus de 10 500 euros, dont 5 300 euros d’indemnités et 5 100 euros pour ses frais professionnels 4 , une fois retranchées les cotisations diverses et variées.
Avec cette seconde enveloppe, à titre d’exemple, je paye en tant que député la cotisation mensuelle à mon groupe parlementaire (300 euros), 500 euros de remboursement de crédit pour ma voiture professionnelle et 300 euros d’essence par mois (40 000 kilomètres de déplacements annuels) ; 1 000 euros pour la location de trois permanences (ma circonscription couvre la moitié du département du Vaucluse) ; 400 euros de remboursement d’emprunt car j’ai dû faire des travaux d’aménagement de ma permanence et m’endetter pour payer les factures des journaux de mandat qui font le point sur mon activité parlementaire ; 120 euros de ménage ; 280 euros d’électricité, eau et internet ; 150 euros d’assurances diverses ; 60 euros d’abonnement presse. Voilà qui fait près de 3 000 euros de frais fixes mensuels, en comptant les à-côtés (frais d’autoroute, gerbes de fleurs ponctuelles, dosettes café, etc.).
Avec le reste, il faut payer les frais exceptionnels mais récurrents : la révision régulière de la voiture (de 500 à 1 000 euros), les pneus neige en décembre (environ 300 euros), les cartes de vœux et les réceptions de Nouvel An (plus de 1 000 euros), les déjeuners professionnels à hauteur d’environ 600 euros par mois (où l’on s’attend toujours à ce que le député invite : il est riche), les dépassements de forfaits téléphoniques des collaborateurs étourdis, les frais de pressing, les notes d’hôtel lorsque l’on ne peut pas rentrer à la maison ou que l’on doit repartir tôt sur Paris (60 à 120 euros par mois).
Il me faut aussi faire l’avance de trésorerie pour des dépenses qui sont remboursées au bout de quelques semaines (achat de matériel informatique, notes de taxi). Bref, cette somme qu’on appelle l’IRFM n’est pas du luxe et elle ne suffit parfois pas, au point que l’on doit renflouer son compte professionnel avec son indemnité personnelle.
Ajoutez à cela que, par démagogie, début 2012, il a été décidé de diminuer de 10 % cette enveloppe (soit 500 euros tout de même) et que l’indemnité n’a pas été revalorisée depuis dix ans. Cela représente une dépréciation de 20 % du pouvoir d’achat.
Évidemment, il y a autant de situations personnelles que d’élus et mon cas n’est pas forcément le plus représentatif mais il montre ce que donne l’application des règles actuelles pour un député nouvellement élu, sans autre mandat 5 . Car de manière assez inéquitable mais égalitaire, les députés sont traités de la même manière quels que soient leurs besoins réels. One size fits all ! Le député francilien qui vient travailler en métro, vit à une dizaine de minutes de l’Assemblée et n’entretient pas de permanence, à part son bureau gratuit à l’Assemblée, reçoit exactement les mêmes crédits que le député des Alpes qui couvre plusieurs vallées, parcourt des milliers de kilomètres en voiture et est obligé d’ouvrir plusieurs bureaux.
Plus vicieux encore, alors que la mode est d’encourager les députés à ne pas cumuler, aucune aide supplémentaire n’est accordée à celui qui ne cumule pas d’exécutif local : le député-maire qui ne paye ni bureau supplémentaire (la mairie lui sert de bureau), ni voiture (elle est fournie avec son mandat), ni gerbes de fleurs, et qui a déjà une équipe de cabinet pour travailler est traité identiquement au député « simplex » qui doit puiser dans son enveloppe IRFM pour fonctionner. Moralité : là où certains doivent renflouer tous les mois leur compte professionnel déficitaire avec leur cagnotte personnelle, d’autres utilisent l’IRFM comme argent de poche.
Quant à l’indemnité « personnelle », elle n’est pas tout à fait libre d’utilisation : mon parti politique, par exemple, exige de moi une cotisation en tant qu’élu de près de 250 euros mensuels, et qui ne peut s’imputer sur mon IRFM (elle s’ajoute à ma cotisation au groupe parlementaire et à ma cotisation en tant qu’élu régional). Certes, elle vient diminuer mon impôt en fin d’année, mais je ne suis pas exactement libre de mes choix.
Généralement, les plus critiques préfèrent expliquer que nous gagnons des salaires exagérés de 10 000 euros par mois. Ils y ajoutent d’autres enveloppes qui n’ont strictement rien à voir comme notre budget timbres ou téléphone (des fonds qu’on ne voit pas du tout passer car ils sont directement attribués à nos dépenses dans ce domaine) ou encore notre crédit collaborateur (qui sert à financer nos assistants). Évidemment, quand on additionne des carottes, des choux et des aspirateurs, on arrive à ces sommes monstrueuses de plusieurs dizaines de milliers d’euros qui circulent sur internet, alimentant l’envie et la détestation de tous ceux qui galèrent pour boucler leurs fins de mois. C’est un peu comme si je disais à un dirigeant de PME qu’il gagne 30 000 euros parce qu’il touche 3 000 euros de salaire, qu’il paye ses salariés au total 15 000 euros, et que son entreprise dépense 12 000 euros de timbres, de papeterie, de téléphone et de taxi pour fonctionner.
Par rapport au petit courriel que j’ai présenté en début de chapitre, veuillez ainsi noter que les députés n’ont pas droit à un chauffeur (mais ont accès sur Paris à un pool de voitures avec chauffeur) et que, dans la pratique, nous préférons le taxi (le nombre de voitures du parc est limité), avec un budget annuel alloué de 2 750 euros (soit de l’ordre de 50 euros par semaine), que les repas ne sont pas gratuits (il nous en coûte environ 25 à 30 euros par personne au restaurant trois étoiles de l’Assemblée nationale), que le budget correspondance est de 12 000 euros par an (j’en consomme pour ma part la moitié ayant à peu près 60 000 foyers dans ma circonscription…) et que notre budget informatique pour le mandat (et non l’année) est de l’ordre de 15 300 euros (avec lequel équiper chacun de nos assistants). Pour être complet, notre budget téléphone est de 4 200 euros (et permet de couvrir nos six lignes de téléphone : assistants et permanences).
Quant aux autres élus, comme je le disais, leur indemnité est bien moins importante. Est-il normal qu’un maire d’une commune de 30 000 habitants qui décide de projets de plusieurs millions d’euros gagne à peine plus qu’un cadre du secteur privé ? Pour exercer sereinement son mandat et ne pas être systématiquement à la recherche d’autres sources de revenus, il serait beaucoup plus intelligent de calculer ces indemnités par rapport aux responsabilités réelles. Car à l’opposé, certains élus sont très grassement indemnisés par rapport à leurs fonctions réelles : pourquoi un conseiller régional touche 2 000 euros pour aller à quelques sessions plénières par an, tandis qu’un conseiller municipal ne perçoit rien ?
Le résultat de ces incohérences est que certains élus locaux en sont réduits à courir derrière les fonctions pour s’assurer un revenu décent. Le débat public s’est focalisé sur les parlementaires et le cumul des mandats, mais en laissant dans l’ombre toute une série de fonctions rémunérées généralement captées par les autres catégories d’élus, moins bien indemnisés. Être simultanément maire, conseiller départemental, président d’intercommunalité, vice-président de syndicat mixte, président de syndicat d’électrification, c’est possible et, par petites tranches de 200 à 300 euros, cela permet de mettre du beurre dans les épinards… Mais en quoi est-ce sain ? D’autant que cela peut tout aussi bien ouvrir la porte à des abus. Le quotidien Sud-Ouest avait cité le cas d’un élu des Landes, Robert Cabé, qui dépassait les 10 000 euros brut mensuels 6 .


Appauvrissez-les !

Les plus démagogues aimeraient mettre tout ce petit monde au smic tout en regrettant que l’administration dirige la France en lieu et place des politiques… Arrêtons-nous deux minutes sur cette proposition farfelue.
Le Conseil départemental de la Corrèze gère en 2015 un budget d’environ 311 millions d’euros. Comparons-le à ces structures du secteur privé dont certains voudraient s’inspirer pour mieux gérer l’État. Notre conseil est à peu près de la taille d’une filiale du groupe Bénéteau, le groupe Jeanneau (construction de bateaux), qui emploie environ 1 500 employés. Son budget est du même ordre que le chiffre d’affaires du groupe Photobox, leader européen B2C 7 de la personnalisation sur internet (impression en ligne, objets siglés) qui affiche un chiffre d’affaires en 2015 de 311 millions d’euros justement. D’après l’application Glassdoor, le directeur des ressources humaines de Photobox y est recruté à environ 102 000 euros brut, à comparer aux 66 145 euros brut du président du Conseil départemental de Corrèze. Avec le type de rémunération proposée au président du Conseil départemental, on propose le recrutement, toujours d’après la même application… d’un développeur Java. En d’autres termes, la collectivité accorde au patron d’une structure qui emploie plus d’un millier de personnes et gère des centaines de millions d’euros de budget, autant que ce que le secteur privé mobilise pour un programmateur informatique. Cela vous semble proportionné ?
De la même manière, la région Provence-Alpes-Côte d’Azur dispose d’un budget de 2,1 milliards d’euros. Les laboratoires Pierre Fabre ont un chiffre d’affaires équivalent : son président, toujours d’après Glassdoor, gagne (hors parachute doré, stock-options et autres avantages) entre 93 000 et 101 000 euros, à comparer aux 66 000 gagnés par le président du Conseil régional, Christian Estrosi 8 .
On le voit, sans tomber dans le misérabilisme qui n’aurait pas sa place ici, on ne peut pas dire que faire de la politique enrichit. Dans quelle entreprise ou structure attire-t-on les meilleurs en baissant les salaires ?
Le plus paradoxal est que la comparaison avec le secteur privé vaut également pour le secteur public : on paye beaucoup mieux les cadres fonctionnaires territoriaux que les élus censés présider. Combien gagne un président de département ? Moins de 5 000 euros net. Le traitement d’un vice-président oscille autour de 2 000 à 3 000 euros net. Qui dirigent-ils ? Des directeurs – fonctionnaires territoriaux – qui touchent en moyenne deux à trois fois ces sommes, sous forme de salaire. Et il se trouve encore des gens pour regretter qu’il y ait trop de fonctionnaires en politique ? Pour les cadres A+ de l’État ou des collectivités territoriales, ce n’est certainement pas le sujet financier qui les incite à basculer en politique !
Il y a donc là un paradoxe : d’un côté les Français se plaignent d’avoir des élus qui ne sont pas à la hauteur, et de l’autre ils persistent à vouloir les payer le plus chichement possible, en comparaison avec les grilles de salaires du secteur privé ou de la fonction publique. Personne n’ose assumer devant les Français qu’un homme politique doit percevoir un salaire conséquent, ne serait-ce que parce que notre intérêt à tous est que les meilleurs soient aux manettes.
L’incompréhension de la démocratie conduit à la démolir : la dictature coûte bien plus cher que la démocratie, car elle fonctionne par prédation. En démocratie, l’élu ne vole pas son indemnité : il la touche car le peuple a voté pour lui, il travaille en contrepartie, et je ne connais personne, élu ou pas élu, qui n’ait pas besoin de se reposer, se ressourcer, se distraire ou profiter de sa famille.
Généralement, à bout d’arguments, les défenseurs du modèle le plus strict finissent par dire que les politiques ne doivent pas être là pour l’argent, mais pour leurs idées. Certes, mais leur situation matérielle, leur confort, l’éducation de leurs enfants ne doivent pas pâtir non plus du fait qu’ils ont choisi de servir l’intérêt général. On ne peut pas vouloir les meilleurs ingénieurs, les meilleurs fonctionnaires, les meilleurs littéraires, les meilleurs chefs d’entreprise dans la vie politique si on les déclasse financièrement. À la limite, les seuls à accepter seront ceux qui, par ailleurs sont indépendants financièrement : les rentiers et héritiers dynastiques de patrimoines familiaux.


Les manipulateurs de scandales

L’irrationalité française sur le sujet de l’argent en politique ne fait pas que des malheureux. Certains en jouent, en faisant mine de dénoncer des scandales qui n’en sont pas. J’ai ainsi été estomaqué que, dans certains livres 9 , on jette en pâture la rémunération totale des élus, en incluant leurs revenus professionnels ou d’enseignement, pour mieux suggérer au peuple à quel point « ils se goinfrent ». En lisant le détail des rémunérations, on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas de revenus tirés d’indemnités mais de revenus privés additionnés à des mandats. Mais que veut-on au final ? Des gens qui vivent uniquement de la politique ? Ou des politiques ouverts sur la société ? Ceux qui se drapent dans la nappe de leur cuisine pour jouer les Desmoulins ou les pères la vertu n’ont qu’à se présenter devant les suffrages ou venir faire un stage avec moi. Mes semaines font entre quatre-vingts et cent dix heures, et je serai pour ma part heureux de voir comment leurs beaux discours tiendraient face à la réalité. D’autant que les plus prompts à dénoncer les revenus des élus ont souvent des idées derrière la tête. En utilisant la viralité des réseaux sociaux, l’ignorance généralisée des mécanismes d’indemnisation, et le fond de suspicion des Français vis-à vis de l’argent perçu par les élus, ceux qui veulent fragiliser la démocratie peuvent faire des dégâts énormes.

Prendre un exemple concret de manipulation permettra peut-être d’ouvrir les yeux sur ces fameuses tactiques.
Quelques jours avant les élections départementales de mars 2015, un début de polémique a enflammé l’opinion : les parlementaires se seraient votés en catimini (un terme bien souvent employé par les antiparlementaristes de tout poil, car nos élus ont toujours quelque chose à cacher) un « parachute doré » au travers d’une loi qui leur permettrait de garder une indemnité pendant un an après la perte de leur mandat.
C’est typiquement le genre de chose qui aiguise la colère du contribuable accablé d’impôts : comment ? Ces politiques sont-ils à ce point coupés du réel ? Avec l’argent de nos impôts, voilà qu’ils se servent grassement dans les caisses de l’État une petite prime de retour à la vie réelle ! Généralement, une comparaison avec ceux qui perdent leur emploi et se retrouvent sans rien, finit d’obscurcir le raisonnement – on ne peut que maudire cette caste qui ne pense qu’à elle. C’est ainsi que les réseaux sociaux se sont enflammés et qu’une pétition est venue enrôler tous ceux qui naïvement ne sont pas allés vérifier l’information.
Dans cette polémique, idéalement placée quelques jours avant un scrutin où le Front national espérait prendre plusieurs départements, l’association Contribuables associés a joué un grand rôle, en lançant notamment une pétition. Faut-il y voir une forme de coup de pouce ? En 2002, son président fondateur avait appelé à voter au second tour des élections présidentielles pour Jean-Marie Le Pen.
En réalité, les agitateurs ont volontairement déformé l’objet de cette mesure législative et, l’émotion passée, la vérité s’est fait jour. Cette loi n’était pas votée pour les députés ou les sénateurs, mais pour les élus locaux prévoyant de doubler de six mois à un an la durée de leur indemnisation en cas de défaite électorale. Il ne s’agissait donc pas d’un texte « sur mesure » pour les députés et sénateurs mais bel et bien d’un texte à destination d’une autre catégorie d’élus. Le site web contribuables.org, obligé de rectifier les informations, tenta de faire une pirouette en indiquant : « La grande majorité des parlementaires exerçant également un mandat local, cette loi les concerne donc bel et bien au premier chef », ce qui est un argument pour le moins de mauvaise foi puisque c’est la même assemblée qui a voté la loi sur le non-cumul qui les concernait tout autant ! Ensuite, la loi sur la durée d’indemnisation ayant été votée à l’unanimité, elle a donc bien été acceptée par tous les parlementaires, y compris ceux qui, comme moi, n’étaient pas concernés par l’exercice d’un mandat local.
Sur le fond du dispositif, quelques précisions s’imposent : une indemnité de fin de mandat existait déjà pour les maires des communes de plus de 1 000 habitants, les adjoints des communes de plus de 20 000, et les présidents et vice-présidents d’exécutifs départementaux et régionaux ou de communautés urbaines. Le texte voté en 2015 a élargi l’application de cette indemnité aux adjoints des communes de plus de 10 000 habitants et doublé la durée de versement de six mois à un an. Il ne s’agit pas d’une indemnité versée à tous les élus mais à ceux qui s’inscrivent à Pôle Emploi à la fin du mandat, c’est-à dire notamment ceux qui ne sont pas fonctionnaires ou qui reprennent une activité professionnelle qui leur rapporte moins que l’indemnité de fonction. Ils perçoivent alors une indemnité différentielle égale à 80 % de l’écart de manière à lisser le retour à la vie civile, indemnité qui, depuis mars 2015, a été fixée à 40 % au bout de six mois… Entre 2006 et 2010, seuls cent cinquante élus en ont fait la demande.
Soit dit en passant, le système existe aussi pour les anciens députés non réélus aux élections législatives qui peuvent prétendre à une indemnité jusqu’à l’expiration du sixième mois suivant la fin de la législature 10 . Cette allocation est un dispositif spécifique d’assurance chômage à l’instar de ce qui existe pour les salariés du secteur privé, les députés ne relevant pas, en effet, du régime des Assedic. En sont donc exclus, par exemple, les fonctionnaires et ceux qui retrouvent un emploi. En juillet 2013, ils n’étaient que seize anciens députés à en bénéficier.
Sur le principe, surtout, la rapidité avec laquelle la polémique a pris reflète l’incompréhension généralisée pour la politique, une activité qui demande du temps, de l’argent et de l’engagement. À partir du moment où la politique n’est pas considérée comme un métier mais comme une interruption dans une vie professionnelle (rappelons que la durée moyenne de mandat pour un député est de sept ans et demi seulement), il n’est pas facultatif mais indispensable de réfléchir à l’après-mandat : si le retour à une vie professionnelle n’est pas accompagné, c’est à coup sûr soit décourager les gens venus du secteur privé de faire de la politique, soit à l’inverse les encourager à s’agripper coûte que coûte à leur(s) mandat(s) !
En conclusion, la prochaine fois que vous recevrez un de ces courriels où l’on semble vous passer sous le manteau un bon petit scandale qui éclabousse cette classe politique honteuse… relisez-le deux fois avant de vous demander quel est l’objectif recherché !





1 . Voir chapitre 6 « Nos amis les journalistes ».

2 . « À partir de quel salaire est-on riche ? La réponse des Francais », Les Échos , 23 juin 2015

3 . « Visualisez si vous êtes riche, aisé, “ moyen ”, “ populaire ” ou pauvre », le Figaro , 16 avril 2014

4 . L’IRFM, l’indemnité représentative de frais de mandat.

5 . En décembre 2015, je suis devenu vice-président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, fonction rémunérée.

6 . Sud-Ouest , 29 septembre 2013

7 . Business to Consumer

8 . « Le salaire des politiques et des élus », Journal du Net , 20 mars 2015

9 . Philippe Pascot, Pilleurs d’État , Paris, Max Milo, 2015

10 . Cette indemnité leur assure, compte tenu des revenus d’activité ou des pensions de retraite qu’ils perçoivent par ailleurs, un revenu brut mensuel égal à l’indemnité parlementaire de base. Ensuite, la dégressivité s’applique, pour une période maximale de trois ans.

2. Abolir les privilèges

Miss Daisy et son chauffeur

Après la rémunération, le privilège des élus est un autre fantasme français. Certains rêvent tout bas : « Et si on se refaisait une belle nuit du 4 août ? » Là encore, toutes les rumeurs circulent. Combien de citoyens crédules pensent que leur député dispose d’une voiture ou d’un logement de fonction, comme pour les membres du gouvernement ? Il n’en est évidemment rien, et contrairement aux présidents d’exécutifs locaux, ces dépenses ne sont prises en charge par aucune collectivité mais sur la fameuse IRFM décrite dans le chapitre 1.
Sur les voitures, la mode est d’ailleurs dans les collectivités (ou dans les préfectures) à la diminution des parcs automobiles, afin de donner corps à l’ État modeste . C’est à mon sens le type de mesure populaire à double tranchant. Le décorum permet aussi de solenniser les charges qu’on occupe. Imagine-t-on le président de la République en scooter ? Voilà qui dégraderait à coup sûr l’image que l’on s’en fait…
Souvent, du reste, les mesures ne sont pas analysées dans leur ensemble. Derrière cette affaire des voitures, il y a des chauffeurs qui n’ont pas toujours pu faire des études mais qui gagnent ainsi leur vie. Sous prétexte de « faire des économies », on condamne au désœuvrement des agents : ils avaient été embauchés pour faire une tâche et ne peuvent pas être recyclés en assistant de direction ou en femme de ménage.
Enfin, la guerre aux voitures avec chauffeurs est contradictoire avec le fait de vouloir des élus efficaces. Est-il intelligent de rémunérer plusieurs milliers d’euros par mois des élus qui passent une partie de leur temps consacré à leur mandat à conduire, chercher une place pour stationner ou pourquoi pas, demain, taper leur courrier ? C’est cher payé de l’heure, il me semble.
Évidemment, la sensibilité de l’opinion publique est forte sur un sujet qui symbolise la dépense inutile . Mais lorsqu’on passe douze heures par jour au service de la collectivité, il n’est pas très sécurisant de conduire soi-même son véhicule pour rentrer à une heure tardive.
Enfin, l’impact budgétaire est certes substantiel mais pas non plus exagéré. Ainsi, si l’État décidait de mettre tout le monde à pied en supprimant son parc automobile, il économiserait 600 millions d’euros par an, soit 0,85 % de son déficit budgétaire annuel. Évidemment, le président de la République ferait à pied le défilé du 14 juillet, ce qui est bon pour la circulation sanguine, mais certains gendarmes auraient du mal à faire leur travail !


À ors et à cris

Dans le même ordre d’idées, les Français s’agacent parfois des « ors de la République », tout en adorant aller y jeter un coup d’œil au moment des Journées du patrimoine.
Je me souviens d’un échange musclé lorsque j’étais magistrat à la Cour des comptes et que je faisais visiter le palais de la rue Cambon aux badauds venus nombreux pour une journée portes ouvertes. Une dame m’avait pris à partie en me demandant si je n’avais pas honte de travailler dans un endroit aussi luxueux. Si ça ne tenait qu’à elle, nous devrions être « envoyés en banlieue dans des préfabriqués ». Oui, cela nous permettrait de « rencontrer les vraies gens » et « la vraie vie ».
Je crains malheureusement que l’analyse économique soit plus complexe qu’il n’y paraît. Mettez un organisme d’État en banlieue et vous aurez le personnel de la Cour des comptes (quatre cents personnes) qu’il faudra indemniser (c’est le droit de la fonction publique) pour leurs transports pendulaires matin et soir. Les visiteurs et contrôlés seront heureux de perdre une bonne heure de trajet pour se rendre sur place. Loin de tous les centres de décision politique, nul doute que la Cour des comptes renforcerait ainsi son assise, à l’heure où l’opinion se plaint des gabegies financières. Quant à l’image internationale de la France, sommes-nous vraiment certains qu’elle se portera mieux lorsque Matignon sera transformé en magasin Vuitton et la Cour des comptes en palace possédé par un riche Saoudien ?
Autre motif de mécontentement qui focalise l’attention : les prêts à taux zéro ou à taux préférentiel qui seraient accordés aux parlementaires pour leur logement, ou encore la capacité qu’ils auraient d’acheter un bâtiment avec leur indemnité de fonction. Rassurez-vous : contrairement à ce que je lis ici ou là, ces dispositifs n’existent plus. À l’inverse, il y a de moins en moins d’assureurs qui acceptent de couvrir les risques immobiliers liés aux permanences politiques, et cela n’émeut personne…
Sur le deuxième sujet, néanmoins, je trouve que l’attaque est assez désolante, car elle est le reflet d’une certaine mentalité française. Que votre député utilise son IRFM pour louer ou acheter un local professionnel, c’est une dépense publique identique pour le contribuable. Dès lors, il s’agit plus d’une question de grands principes que d’économie. En quoi le fait que votre élu puisse tirer avantage d’une situation qui ne change absolument rien pour le contribuable mérite cet opprobre généralisé ? Certains de mes collègues, en dénonçant ceci, se sont acheté une virginité morale à bon compte, mais sur le fond du débat, c’est encore et toujours le même sujet : l’inégalité devient insupportable dans ce pays à partir du moment où mon voisin peut s’en tirer mieux que moi, quand bien même le fait de lui enlever son avantage ne m’amènerait rien.
D’autant qu’en théorie, il y a pléthore de cas litigieux. Par exemple, j’ai acquis pour travailler un véhicule dans le cadre de mon IRFM. Si, trois mois plus tard, je le revends, le produit de cette vente ira sur mon compte personnel. Si je crée une SCI et que je loue ma permanence à cette SCI qui l’a achetée, c’est légal. On pourrait ajouter des contraintes et ligoter le parlementaire, jusqu’à oublier la raison principale de l’octroi de ces sommes : elles servent à l’aider dans son mandat.


La retraite des élus

La plupart de ces attaques sont motivées par le fait que les Français ne supportent pas que leurs élus puissent se goinfrer alors qu’eux se serrent la ceinture. Les solutions radicales, évidemment, auraient un impact budgétaire… mais désorganiseraient sans nul doute l’action de l’État.
Néanmoins, le privilège le plus décrié des élus, et notamment des parlementaires, a trait à leur retraite. Souvent, les citoyens m’interpellent en parlant d’abolir le « régime spécial » des députés. Je comprends parfaitement le raisonnement qui conduit à cette interpellation : comment est-il possible qu’un parlementaire accumule en quelques années pour sa future retraite plus de droits qu’un travailleur tout au long de sa carrière ? On parle alors d’inégalité, mais l’égalité c’est de traiter de la même manière des situations comparables et non traiter tout le monde de la même manière. Or, sur ce sujet, on compare encore ici, malheureusement, des choux et des carottes.
D’un côté, on a des citoyens qui poursuivent une carrière professionnelle et cotisent leur vie durant à une caisse de retraite pour obtenir une pension. De l’autre, on a des citoyens qui abandonnent pour une durée indéterminée leur vie professionnelle (certains comme moi ont l’interdiction de travailler et donc de cotiser à leur caisse originelle de retraite) pour pratiquer une activité qui n’est pas considérée comme un métier mais pour laquelle il faut bien prévoir une couverture retraite. Dans certains cas – le plus courant car les députés font en moyenne sept ans et demi de mandat 1 – c’est un simple aller-retour, et la bascule d’un monde à l’autre se fait sans trop de problèmes, surtout si la profession d’origine est mieux rémunérée ou si un arrêt temporaire ne nuit pas à la poursuite d’une carrière lors du retour à la vie civile. Dans d’autres cas, la durée de carrière politique peut être plus longue voire durer toute une vie.
Certains s’en indignent au passage et souhaiteraient justement que la carrière politique ne soit qu’une parenthèse en interdisant à la nation de réélire quelqu’un au bout d’un certain nombre de mandats. À partir du moment où quelqu’un assure convenablement et honnêtement une tâche, est-il intelligent de lui interdire de la poursuivre au nom d’un principe ? C’est discutable.
Pour en revenir aux retraites, l’Assemblée ne dispose pas d’un système à part ou d’une caisse spéciale, mais d’un compte à part (budget annexe) avec lequel elle verse à environ 2 000 retraités et ayants droit une pension. Nécessairement, celle-ci est proratisée au regard du revenu d’activité (l’indemnité parlementaire de 5 000 euros net) mais doit tenir compte du fait que le retour ultérieur à la vie professionnelle peut être difficile (le médecin qui a perdu de vue ses clients ou n’est plus à la pointe des dernières avancées médicales ; le cadre du privé qui a quitté son entreprise à quarante ans en pleine ascension et se retrouve sur le marché de l’emploi à cinquante-cinq ans, senior et sans expérience depuis quinze ans, etc.) et que cette pension n’est pas seulement une pension d’appoint : elle peut devenir au contraire le revenu de base de la future retraite.
La liquidation se fait à soixante-deux ans, et le taux plein est calculé au bout de sept mandats (trente-et-un ans), ce qui est plus que rare compte tenu de la durée moyenne de présence à l’Assemblée (sept ans et demi). La pension théorique d’un député est donc de 1 800 euros par mois pour sept ans et demi, même si la pension moyenne constatée est de 2 700 euros (correspondant aux pensions calculées suivant des mécanismes qui ont été modifiés à la baisse depuis plusieurs années – les dernières réformes ont amputé de 25 à 30 % les avantages liés à ces pensions). Cela peut sembler beaucoup par rapport au taux de retour obtenu dans le secteur privé, mais rappelons que les parlementaires se recrutent généralement plus dans les citoyens qui ont fait des études supérieures et pourraient prétendre à des postes à forte rémunération que parmi les travailleurs au smic 2 .

Plutôt que de comparer à la moyenne des retraites, il conviendrait de regarder, élu par élu, ce qu’ils auraient obtenu comme pension s’ils n’avaient pas fait de politique, et ce qu’ils obtiendront en faisant de la politique.
Prenons en toute transparence mon cas personnel. La presse avait fait ses choux gras de la retraite de François Hollande qui, comme moi, appartient à la Cour des comptes. Elle avait notamment indiqué que celui-ci bénéficiait de sa retraite à taux plein de la Cour des comptes qui s’élevait à environ 5 000 euros brut par mois 3 , chiffre qui correspond à une carrière amputée de deux années à l’extérieur (le système a évolué : en position de détachement, François Hollande pouvait émarger aux deux régimes alors que, depuis 2014, les fonctionnaires élus sont mis en disponibilité et ne peuvent donc cumuler leurs pensions. Cette réforme entrera en application pour la nouvelle mandature élue en 2017). Pour toucher cette somme au titre de mon engagement politique, il me faudrait faire au minimum vingt ans de mandat parlementaire. La retraite politique est donc plus avantageuse me concernant mais au bout d’une durée qui de facto rendrait très courte ma fin de carrière à la Cour des comptes…
Or, il faut toujours raisonner de manière globale : ma rémunération en tant qu’élu est bien inférieure à celle de magistrat. Entre juin 2012 et décembre 2015, j’ai perdu 2 300 euros de rémunération nette mensuelle. Depuis que je peux cumuler avec mon indemnité régionale (écrêtée), le différentiel est de 500 euros mensuels. En d’autres termes, sur vingt ans de mandat parlementaire, le différentiel est de 111 000 euros net, hors impôt sur le revenu, soit environ 60 000 euros net d’impôt… Ces chiffres ne correspondent pas, j’en suis conscient, à la moyenne des rémunérations mais sauf à vouloir uniquement des hommes politiques qui avant d’entrer au Parlement gagnaient structurellement moins, je ne vois pas où est le fameux avantage du « régime spécial » ! Je gagne en retraite ce que je perds aujourd’hui en revenu d’activité. Je toucherai une retraite de la Cour des comptes pour mes huit premières années d’activité et une retraite complémentaire tirée de mon activité politique, calculée en fonction de mon nombre d’années de mandat
Voilà pourquoi les comparaisons ne tiennent pas. Certains observateurs font également remarquer que l’Assemblée ferme ses portes pendant cinq semaines supplémentaires au-delà des congés habituels, par exemple avant les élections municipales. Les députés auraient donc de facto « dix semaines de congés payés ». C’est totalement décalé par rapport au mode de vie d’élus qui ont des semaines qui dépassent souvent les quatre-vingt dix ou les cent heures de travail et n’ont pas de week-ends. Quant à la notion de « congés », il y a un décalage énorme entre les congés « officiels » et les semaines réellement prises : le travail de terrain est aussi important que le travail à l’Assemblée, a fortiori si on entend ne pas perdre le contact avec les sujets qui préoccupent les Français.
En réalité, toutes les polémiques sur les privilèges ont selon moi une origine qui n’est pas seulement la soif d’égalité. Le problème vient du sentiment généralisé que les lois ou les règles ne s’appliquent pas à tout le monde.


Au-dessus des lois : l’impunité

L’affaire Thomas Thévenoud – le député atteint de « phobie administrative » – qui a éclaté en août 2014 est l’illustration parfaite de ce sentiment d’impunité : « Voilà un député qui ne respecte pas les règles et qui conserve son mandat », entend-on dire. La faute à une administration particulièrement efficace qui ne fera pas de cadeau à celui qui grille un feu rouge, oublie de payer ses mensualités ou n’a pas le bon justificatif. L’idée du privilège de l’élu, jamais puni, a la vie dure, et il faut reconnaître que ce n’est pas totalement un cliché.
Pourtant, l’environnement a bien changé en presque dix ans. Nicolas Sarkozy, ancien président de la République, a été mis en garde à vue et mis en examen dans plusieurs affaires ; Jacques Chirac lui-même n’est pas passé bien loin de l’humiliation publique. Quant à Thomas Thévenoud, l’administration fiscale l’a bel et bien obligé à s’acquitter de ses impôts.
En tant qu’élu de la nation, je n’ai pas vraiment le sentiment de bénéficier d’un régime de faveur. Comme chacun, j’envoie ma déclaration fiscale –