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Trois existences - Ou la Maison centrale

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388 pages

ALERTE. — UN DOUBLE ASSASSINAT. — LES CONJECTURES. — TOILETTE ET CONFIDENCE. — CONTRETEMPS. — LES ADIEUX.

« Au secours ! à la garde ! » — C’est ainsi que le père Simoneau, les cheveux en désordre et le visage renversé, criait de toutes ses forces en accourant sur le pas de sa porte, certain jour, à onze heures du matin.

Pourquoi tout ce bruit qui va mettre en émoi les paisibles habitants de la rue des Vinaigriers et des bords du canal Saint-Martin ?

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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M.-A. Peigné
Trois existences
Ou la Maison centrale
AUX DÉTENUS. C’est principalement pour vous que j’ai écrit cet o uvrage. — Puissiez-vous y puiser d’utiles enseignements ! Pour être compris de tous, je me suis efforcé de présenter, sous une forme simple et naturelle, les scènes de la vie libre et de la vie captive auxquelles je vous fais assister. Je les ai dépouillées en outre de tout ce qui aurai t pu en altérer le caractère, soit par des fictions outrées, soit par une narration préten tieuse. Les réflexions n’abondent pas dans ce livre. — Elle s se présenteront suffisamment à votre esprit, à mesure que les faits passeront so us vos yeux. Ainsi, il vous sera facile de voir que j’ai voulu d émontrer combien il importe à l’homme d’êtrevertueux; combien aussil’instructionest nécessaire comme moyen de moralisation et comme source de bien-être matériel. Mais vous verrez aussi que cette instruction, si utile, si précieuse quand on en fai t un bon usage, est un don bien funeste, une arme bien dangereuse aux mains de celu i qui s’en sert dans de coupables intentions. Ce n’est pas tout encore. Assurément la société a le droit de se tenir en gar de-contre des individus qui ont violé ses lois, et qu’elle a dû éloigner d’elle mom entanément. Cette défiance n’a rien qui doive vous surprendre. Il faut toutefois qu’ell e ait ses bornes, sous peine d’être taxée d’injustice et d’inhumanité ; il faut qu’à cô té de cette défiance se place la croyance à la possibilité d’une régénération morale . C’est ce que je suis venu dire. Au nom de cette croyance si consolante, j’ai affirm é, moi qui vous connais bien, j’ai affirmé qu’il n’est pas dans les prisons, dans les maisons centrales, un seul détenu qui ne puisse,s’il le veut,reprendre un se rendre digne de rentrer dans la société et d’y rang honorable. C’est à vous de prouver l’exactitude, la vérité de cette assertion. — Je vous le demande dans votre intérêt et dans celui de la soci été.
Première Partie
CHAPITRE I
ALERTE. — UN DOUBLE ASSASSINAT. — LES CONJECTURES. — TOILETTE ET CONFIDENCE. — CONTRETEMPS. — LES ADIEUX.
« Au secours ! à la garde ! » — C’est ainsi que le père Simoneau, les cheveux en désordre et le visage renversé, criait de toutes se s forces en accourant sur le pas de sa porte, certain jour, à onze heures du matin. Pourquoi tout ce bruit qui va mettre en émoi les pa isibles habitants de la rue des Vinaigriers et des bords du canal Saint-Martin ? « Au feu ! on assassine ! » criait de plus belle le vieux concierge du n° 47. Les passants s’arrêtent, les gens du quartier accou rent. Le poste était loin : en attendant, le danger pouvait augmenter, et voilà qu ’on se précipite instinctivement dans la maison. Le père Simoneau était rentré dans sa loge, et s’y abandonnait au plus violent désespoir. On monte au premier étage ; rien ! les portes qui d onnent sur le palier sont fermées. Même observation est faite quand on arrive au secon d. Au troisième, une porte est entr’ouverte : on entre . — L’homme de lettres chez lequel on s’introduit ainsi sans permission aucune veut se faire expliquer les motifs de cette invasion. Bousculé, repoussé jusque dans un a rrière-cabinet, il a toutes les peines du monde à refouler le flot qui menace d’ino nder son modeste appartement, et à faire comprendre à la multitude que, s’il est par fois question d’assassinat chez lui, c’est quand il écrit quelque mélodrame bien noir po ur le théâtre de la Porte-Saint-Martin ou pour l’Ambigu-Comique. La foule se rabat alors sur le second étage, quelqu ’un crie d’en bas que les locataires sont à la campagne. « Descendons, descen dons, » disent alors les curieux. Tandis que dans l’intérieur on finissait par où l’o n aurait dû commencer, c’est-à-dire par le premier étage, une autre précaution fort imp ortante, mais malheureusement trop tardive, était prise à l’extérieur. La garde était enfin arrivée, et l’on décida qu’il fallait faire le blocus de la maison. Cependant on était parvenu à calmer l’agitation ner veuse du père Simoneau, et le commissaire de police put enfin en obtenir quelques renseignements assez précis. « Des messieurs bien mis, dit-il, se présentent ver s dix heures du matin, et dem andent à parler à madame la baronne d’Orainville . « Ces messieurs peuvent monter, » que je leur dis. Il y avait bien vingt mi nutes qu’ils étaient là-haut, quand un grand bruit se fait entendre dans la chambre à couc her de madame la baronne : ça me semblait tout de même un peu singulier. L’instant d ’ensuite, je traversais la cour pour aller tirer de l’eau à la pompe, quand j’entends cr iergrâce ! grâce !... et puis je n’ai plus rien entendu... Je monte alors au premier : porte close ! — J’appèl e Marie, la femme de chambre : pas de réponse ! — Je cours à la cuisine par le pet it escalier : là encore la porte est fermée, et pas le plus petit bruit : la cuisinière était sortie. Tout ça finissait par m’intriguer diablement, et ça me fesait un drôle d’ effet. Je me dis à part moi que, peut-être bien, il est arrivé quelque malheur. Je redesc ends quatre à quatre ; les idées s’embrouillent dans ma pauvre tête ; je cours dans la rue, et je crie au secours. » Pendant cette déposition, un serrurier a ouvert la porte du premier. On traverse la salle à manger, puis le salon, mais l’on ne peut pas entrer dans la chambre à coucher, car la porte est barricadée en d edans. On l’enfonce... quel spectacle s’offre à tous les regards !... La femme de chambre, dont les vêtements sont
dans le plus grand désordre, est renversée par terr e. Son sang coule de plusieurs blessures. — La baronne, qui était encore au lit qu and les assassins pénétrèrent dans sa chambre, avait la gorge traversée par un couteau . Elle avait dû expirer sur-le-champ ; mais Marie donnait encore quelques signes d e vie. On l’emporte : un médecin lui prodigue les secours dé son art, et quand le commissaire de police a procedé à toutes les recher ches, et dressé son procès-verbal de perquisition, il se rend près de cette pauvre fi lle. Elle était singulièrement affaiblie et par le sang qu’elle avait perdu en abondance. et par la lutte que, selon toute apparence, elle avait soutenue contre les assassins. Il n’y avait pas un instant à perdre : les jours de Marie étaient en danger. Le commissaire de police se hâta donc de procéder à so n interrogatoire ; mais, dès la première question, elle tomba en défaillance, et el le expira sans avoir pu articuler un seul mot. On se perdait en conjecturés. Le crime devait-il êt re toujours couvert d’un voile épais, et rester impuni ? « Laissez faire, dit le c ommissaire de police, ils n’y perdront rien pour attendre : soit par leurs propres aveux, soit par imprudence, soit par des témoignages imprévus et irrécusables, soit enfin pa r une de ces causes que l’on ne peut pas expliquer, car elles sont providentielles, les scélérats sont toujours découverts. Il serait en vérité trop désolant que l eurs forfaits restassent impunis. »
* * *
Parmentier et Lemoine venaient de tourner rapidemen t le coin du Pont-Neuf, et, longeant le quai de Conti, ils allaient passer deva nt l’hôtel de la Monnaie. — Jusque là, ils ne s’étaient pas dit un mot, car l’alerte a vait été chaude. Lemoine aurait bien voulu demander à Parmentier où ils allaient ; mais il ne l’osait pas, car, en sortant précipitamment de la maison, P armentier lui avait dit de le suivre en silence et de rester trois pas en arrière. Cependant Parmentier, que cette longue course a éga lement fatigué, jète avec précaution un demi-regard de côté ; et certain qu’o n n’est pas sur leurs traces : « Parbleu, dit-il, à quoi bon nous essouffler ainsi ? Il y a loin d’ici à la rue des Vinaigriers, et, Dieu me pardonne, nous aurions bie n du malheur si l’on supposait qu’au lieu d’être blottis dans quelque coin obscur, ou sous les gouttières, nous jouons des jambes au soleil. » Ils ralentissent alors le pas, et respirent plus li brement. Ils passent devant les lions de l’Institut, prènent la rue de Seine, et, après q uelques détours, ils arrivent chez Amanda, rue des Boucheries-St-Germain, au coin de la rue des Mauvais-Garçons. Madameir, recevait, pendant cequi était en train de s’habiller pour sort  Amanda, temps-là y une confidence que lui fesait Élise, son amie intime. « Parole d’honneur ! disait celle-ci, il m’aime à e n perdre le sommeil et l’appétit... Au reste, vous pourrez bientôt en juger par vous-même. » Ma chère, répondit Amanda, vous ne me ferez jamais accroire que ce soit pour le bon motif. Je veux bien qu’il ait cinquante ans, et , à cet âge-là, on est quelquefois plus fou qu’à dix-huit ; mais, entre nous, faites-moi le plaisir de me dire ce qui peut le forcer à vous épouser.  — Savez-vous bien, ma chère, que ce que vous me di tes-là n’est pas gentil du tout ? — Que voulez-vous, ma chère ? vous desirez qu’on v ous parle franchement !... Eh
bien, non, je ne peux pas m’empêcher de croire qu’i l y a quelque chose là-dessous. Ces vieux garçons, il faut toujours s’en défier... et des jeunes aussi ! » ajouta-t-elle tout bas avec un soupir. Puis, reprenant : « Qui sa it d’ailleurs ce que c’est que ce monsieur ? Peut-être bien...  — Pas de méchantes suppositions, s’il vous plait, madame, ou bien je me fâche ! Je suis sûre que c’est quelqu’un comme il faut... D éjà cinq heures ! vite, vite ! j’ai promis que nous serions là-bas à six heures précise s.  — Oh ! nous avons tout le temps... Il n’y a rien à craindre à fairedroguer un amoureux de cinquante ans : c’est pain bénit. D’ail leurs, des dames ne doivent jamais arriver les premières à un rendez-vous : c’est mauv ais genre. — Nous dînerons au Grand-Salon, barrière d’Enfer, puis nous irons passer un bout de soirée à la Chaumière... M. Chenu sait faire les choses. — Comment l’appelez-vous ? — M.Chenu. — Ah ! ah ! quel drôle de nom ! Si le monsieur lui ressemble. — Décidément, Amanda, vous voulez que nous nous brouillions. — C’est plus fort que moi, parole d’honneur ! » Et la voilà recommençant à rire de plus belle. Élis e ne voulut pas s’en formaliser. « Approchez, dit-elle à Amanda, que je vous mette v otre châle. Mon Dieu, qu’il est joli ! et ce chapeau, donc ! Il faut avouer que vous êtes bien heureuse d’avoir un mari aussi bon, aussi complaisant. Ce n’est pas l’embarras, qu and on fait, comme lui, des affaires d’or... » Amanda ne répondit rien. — Elle fit semblant d’arra nger une boucle de cheveux. Élise ne put pas voir la rougeur qui montait au fro nt de son amie. « Voyez donc, dit celle-ci, comment va mon collet. Ne baisse-t-il pas trop ? — Et la pointe de mon châle, il me semble qu’elle n’est pas droite... A propos, attachez-moi donc cette épingle, pour que ma robe ne s’ouvre pas . » Collet, châle, robe, Élise arrangea tout, ne cessan t de se récrier sur la finesse du châle, sur la fraîcheur du chapeau, sur la beauté d e la robe, et répétant toujours : « Que je serais heureuse, si j’avais un mari comme vous ! » — Et l’on partit. Amanda venait de fermer sa porte à double tour : dé jà elle avait rejoint Élise, qui l’attendait sur le carré du second, lorsque ces dam es se trouvèrent face à face avec Parmentier et Lemoine. Après les salutations d’usage, Parmentier, s’efforç ant de sourire gracieusement : « Selon toute apparence, mesdames, vous vous dispos iez à sortir ? Cela n’est pas bien difficile à deviner » dit Élise , que ce contretemps paraissait contrarier vivement. « Diable, diable ! » fit Parmentier : puis s’adress ant à Amanda : Il faut pourtant, ma chère amie, que je te parle to ut de suite. Avec la permission de mademoiselle, nous remonterons un instant, car on n ’est pas convenablement sur un escalier pour causer de chosesimportantes. » Amanda ne savait pas trop ce que pouvaient être ces chosesimportanteselle : rebroussa chemin. Élise la suivit en fesant la moue . « Ah ça, dit-elle, en se retournant vers Parmentier qui montait derrière elle, au moins vous aurez bientôt fait ? » Dans tout autre moment, Parmentier aurait ri de cette naïveté. « Cinq minutes tout au plus, répondit-il, car je vo is que ces dames sont pressées, et nous-mêmes nous avons nosraisonspour ne pas rester longtemps. » Amanda rouvre sa porte, et l’on entre dans la salle à manger. Parmentier offre un
siége à Élise, invite Lemoine à lui tenir compagnie , fait passer Amanda dans la pièce du fond, et s’y enferme avec elle. Rapporter la conversation d’Élise et de Lemoine, ne serait pas chose facile : ils ne se dirent pas un mot. — Lemoine n’était pas très fo rt sur le chapitre de l’entretien particulier : le tête-à-tête ne lui convenait pas d u tout. Élise n’était pas éloignée de s’amuser un peu de l’ embarras de ce pauvre garçon, quand ce n’eût été que pour faire passer le temps p lus vite. Mais il lui fesait presque peur, car il avait dans le regard quelque chose d’e xtraordinairement stupide... Et puis, la subite apparition de Parmentier, le mystère dont il paraissait vouloir s’envelopper, tout cela l’intriguait au dernier point. Dans l’imp ossibilité d’aller, en présence d’un témoin, prêter l’oreille à la porte de la chambre à coucher, elle essaya, mais en vain, de tirer quelque chose de Lemoine. Celui-ci, qu’un malaise général semblait tourmenter, ne répondait que par monosyllabes : « Oui ; — Non ; — Peut-être bien. » Élise se dépitait à plaisir. Cependant Parmentier et Amanda étaient ensemble dep uis un quart-d’heure. Il arrivait très souvent à Parmentier d’à-voir l’es prit agité... Amanda n’avait jamais pu en connaître la cause... A cet égard, Parmentier se renfermait dans un silence absolu. Ce jour-là, plus qu’aucun autre, il paraissait dist rait, rêveur, excessivement préoccupé... les caresses d’Amanda le fatiguaient p resque..,.Amanda s’en était aperçue, et sa bouche avait murmuré de tendres reproches. « Que veux-tu ? mon Amanda, » lui disait Parmentier en serrantquelque chosedans la caisse de son secrétaire, « les affaires m’absor bent, m’accablent, me tuent ! En ce moment encore, il faut que je m’absente... Allons ! est-ce que tu vas pleurer à présent ? » Amanda, déjà tourmentée des soucis de Parmentier, n ’a pu retenir une larme, en apprenant qu’il va s’éloigner de nouveau ; car elle l’aime beaucoup ! Lui aussi, il l’aime tendrement !... « Sera-ce pour longtemps ? » lui demande-t-elle. « Je ne sais pas, répond Parmentier. Ce n’est point une affaire que l’on puisse arranger dans une matinée. Ne pleure donc pas ainsi , enfant que tu es ! Tiens, voici des pendants-d’oreilles que j’ai achetés ce matin p our toi. N’est-ce pas qu’ils sont jolis ? — Oh ! bien jolis ! » Et Amanda sauta d’aise ! — A quoi tiénent les joies d’une femme ! — Pauvre fille ! si elle avait su ce quecoûtaitce cadeau !... « Viens que je te les attache, dit Parmentier. Ils compléteront assez bien ta toilette. » Un baiser bien tendre fut le remercîment d’Amanda. Puis la porte s’ouvrit. Parmentier sortit le premier. « En vérité, dit-il à Élise, je suis honteux, madem oiselle, d’avoir tant retardé votre sortie. J’espère au moins queThéodorevous aura aidée à tuer le temps. Ce garçon-là est pétri de moyens ! » Lemoine comprit... ou ne comprit pas ; Élise minaud a, et Parmentier, après avoir, une dernière fois, embrassé sa maîtresse, descendit rapidement l’escalier avec son compagnon. Ils étaient déjà tous les deux au carref our de l’Odéon, que ces dames tournaient à peine le coin de la rue des Quatre-Ven ts. Elles se rendaient au Luxembourg, dans la grande allée de l’Observatoire, où Élise avait donné rendez-vous à M. Chenu.
CHAPITRE II
PESONS CONNAISSANCE. — LES LIMOUSINS. — PARIS.
Déjà nous avons vu paraître quatre personnages : il s ont agi, parlé, chacun à sa manière, et cependant nous ne savons point encore q ui ils sont ni ce qu’ils peuvent être. Avant d’aller plus loin, il est bon que nous fassions connaissance avec eux. Parmentier...Quant à celui-là, il vous racontera probablement u n jour lui-même son histoire ; il vous dira sa vie si orageuse, si mêlé e, si extraordinaire. Je puis néanmoins , sans craindre de commettre une indiscrétion, vous apprendre dès aujourd’hui que Parmentier est de Troyes ; qu’il est né de parents fort à leur aise ; qu’il a fait quelques études. — Il aurait pu avoir des succès dans ses cl asses, car il était doué d’une grande facilité pour apprendre ; mais paresseux, jo ueur, et quelque chose de plus encore, il ne sut point imposer silence ni mettre u n frein à ses mauvais penchants. Les conseils et les bons exemples ne lui manquèrent cep endant pas ; et il lui eût été si aisé d’embrasser une profession honorable, et de vi vre heureux !... Lemoine... Aucune réserve ne m’est imposée à l’égard de celui -ci : je puis donc vous conter les premières années de la vie de ce pa uvre garçon. Né à Bessines, gros village à trois lieues de Limog es, Lemoine était l’aîné de trois frères. Leur mère mourut en donnant le jour au troi sième : Lemoine avait alors sept ans. C’est une triste chose que l’intérieur d’une maison quand il n’y a point de femme, et surtout lorsque le père de famille, simple manouvri er, est obligé, pour que les enfants ne meurent pas de faim, de les envoyer, de village en village, de porte en porte, mendier un morceau de pain noir ! Ce triste lot échut à Lemoine, quand il eut perdu s a mère, sa mère qui l’aimait tant, qui avait guidé ses premiers pas, qui l’aurait main tenu dans la voie du bien ! Nous ne savons pas tout ce que nous perdons en perdant une mère tendre et vertueuse !... Le frère cadet, âgé de cinq ans, accompagnait Lemoi ne dans ses tournées. Quant à la pauvre petite créature qui, en naissant, avait c ausé la mort de sa mère, une voisine, brave femme, s’en chargea par pitié. J’ai toujours vu avec peine un nouveau-né survivre ainsi à sa mère. J’entrevois pour lui, dans l’avenir, tant de vicissitudes, tant de m alheurs ! J’aimerais presque autant voir l’enfant et la mère dormir du même sommeil dan s une seule tombe. Depuis cinq ans, Lemoine partait régulièrement tous les lundis au matin avec son petit frère, et, le samedi au soir, ils rentraient tous les deux au logis. N’est-ce pas qu’il y a dans cette existence de mend iant quelque chose qui fait mal, quelque chose qui froisse, qui afflige l’ame ? Et p ourtant, il n’est peut-être pas un village en France où l’on ne voie plusieurs famille s vivre du pain de la charité publique. Lemoine et son frère mendiaient donc. — La recette allait assez bien depuis Pâques jusqu’à la mi-octobre ; mais, dès que les pluies arrivaient, il fallait forcément rester à la maison. Dieu sait la vie misérable et monotone qu’i ls y menaient alors ! C’était en 1820 : on touchait à la fin de février. Un soir, Lemoine était allé se chauffer, à la veillée, dans la maison voisine. Il s’était assis dans un coin, sous le manteau de la grande cheminée. Autour du foyer caus aient des paysans parmi lesquels se trouvaient plusieurs maçons. Les beaux jours allaient revenir : nos Limousins parlaient déjà de retourner à Paris. A douze ans, on se contente d’écouter. Bien que Lemoine fût d’une ignorance complète (il n e savait ni lire ni écrire), et qu’il fût singulièrement en retard du côté de l’intellige nce, il ne perdait cependant pas un