Une femme, un paysage

Une femme, un paysage

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Français
190 pages

Description

« Mes sentiments ne seraient que le fruit d’une impulsion électrique ? D’une réaction chimique ? Non, non, je suis beaucoup plus que cela. Je suis sensible au scintillement des étoiles, aux reflets du soleil sur un champ de lavande et j’aime les potagers, les potirons, les fraises et les tournesols. J’aime ramasser des mûres au bord d’une route, manger du hareng avec de l’oignon et faire la sieste sous un olivier. Une corbeille de fruits, une meule de foin, un reflet dans l’eau, sont autant de spectacles qui développent et fortifient en moi l’idée de plénitude. Je suis une pure exaltation, capable de pleurer et de tendre la main, de douceur et de frémissements. »

Journal de Takeshi


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Date de parution 19 juin 2014
Nombre de lectures 6
EAN13 9782332697042
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Langue Français

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ISBN numérique : 978-2-332-69702-8

 

© Edilivre, 2014

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Au bord du lac – Kuroda Seiki – 1897.
Kuroda Seiki memorial hall. Tokyo

 

 

 

« De nombreux auteurs ont pris la ville comme sujet de roman ; pleine de qualités, celle-ci devenait personnage, principal ou secondaire, prenant par à l’action quand elle ne l’organisait pas. Des musées, des bâtiments administratifs, des pans de murs, d’immeubles, de ponts et de souterrains défilaient ainsi majestueusement sous nos yeux, rue par rue, quartier par quartier, et leur volume variait selon les besoins, afin qu’ils se déplacent plus facilement au milieu d’une foule d’existences provisoires. Dans ces romans géographiques ou urbains, mêlant l’imaginaire au réel, débordants d’objets littéraires, de points de vue et de perspectives, les villes se transformaient en produisant des héros. Mais dans aucun d’eux il n’a été envisagé qu’il y en ait d’immuables où, depuis les origines, des hommes se réincarnaient, reproduisant invariablement les mêmes actes, sauvegardant précieusement leur véritable identité ; ces villes immobiles, dont seule l’apparence changeait, dans l’ajustement nécessaire à l’expression des inévitables chamboulements physiques et climatiques, heureusement sans aucune incidence sur la perception, ne donnaient naissance qu’à une seule race d’individus, très particuliers, dotés du même caractère et de la même constitution ; en un lieu défini et unique, stable et intemporel, les destins se répétaient, sous des formes humaines à peine différentes ; d’ailleurs, d’après un architecte démiurge rencontré à Patmos, s’exprimant le plus sérieusement du monde, ce ne serait pas très compliqué d’identifier ces villes et d’accéder à leur réalité ; il suffirait d’y croire. »

Jacques Vieil

Chapitre 1
Miyajima

« Visite au musée de Sèvres, où sont conservés des cartons de dessins de fleurs que Kenzo a peints à Grez-sur-Loing. Certains ont servis de modèles pour un service de porcelaine, d’autres figurent au répertoire des emblèmes du magasin impérial de Tokyo. Motifs sur fond jaune. » Journal de Takeshi.

« Le monde a été préparé par Dieu, pour être le réceptacle de toutes les formes sensibles ; il répand de continuels effluves à travers l’âme de tous les genres et de tous les individus, d’un bout à l’autre de la nature. L’esprit divin infuse tous les êtres, jusqu’aux plus frustres et ceux-ci, inversement, sont les premiers maillons d’une chaîne qui, de proche en proche, d’image en image, remonte aux intelligences supérieures. Et parce que la Providence nous a communiqué les vertus de sa toute-puissance par les anges, les cieux, les étoiles, les éléments, les animaux, les plantes, les métaux, les pierres, nous pouvons pénétrer par les mêmes degrés chacun de ces mondes, jusqu’au même Archétype, fabricateur de toutechose. Ce texte de Cornelius Agrippa de Nettesheim est d’une beauté absolue. » Journal de Takeshi.

Miyajima est une petite île d’origine volcanique de la mer intérieure de Seto, au sud du Japon, d’une superficie réduite, approximativement 30 kilomètres carrés, d’une forme conique tellement parfaite qu’on dirait une structure qu’un habile géomètre, par ailleurs magicien, aurait posée sur l’eau ; en 591, elle est devenue le refuge d’un secte shintoïste ; depuis ce jour, les hommes n’ont cessé d’y construire des sanctuaires, de plus en plus éloignés de la côte, tournés vers le centre, en se rapprochant chaque fois un peu plus du mont Misen, point le plus élevé de ce minuscule territoire, jusqu’à bâtir à son sommet, un temple, lui aussi de dimensions sublimes ; vers l’an mil, afin de célébrer l’union de leur île avec les divinités, les habitants érigèrent dans une petite baie, un gigantesque portique shinto, un torii, flottant au-dessus des eaux selon l’heure des marées. Aujourd’hui, Miyajima est devenue un lieu de culte pour des millions de pèlerins, un Mont Saint-Michel japonais, classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Un ferry assure tous les jours une dizaine de liaisons avec Hiroshima, distante seulement d’une dizaine de miles nautiques. Malgré sa notoriété et l’accroissement de la fréquentation touristique, sa situation économique n’a guère évolué, elle est toujours restée faiblement peuplée – d’après le cadastre, 750 habitants à l’année – préservant une apparence modeste, rustique, pas de routes goudronnées, pas de buildings, ni centres commerciaux, quelques boutiques de souvenirs et des pavillons en bois, les habitants privilégiant la conservation du lien avec l’état primitif. Une réglementation administrative rigoureuse rend quasiment impossible toute nouvelle construction. En fait, Miyajima n’a jamais encouragé le commerce, ni la spéculation immobilière. C’est une île sacrée, et son statut interdisant que l’on y naisse ou que l’on y meure, il n’y a ni maternité, ni cimetière ; mais pour éviter que les familles autochtones ne se reproduisent entre elles, tout en favorisant le renouvellement de la population, les ventes immobilières aux étrangers sont exonérées d’impôts, la fiscalité venant ainsi au secours d’une saine gestion de la démographie insulaire. A dix-neuf heures, les derniers visiteurs embarquent sur le bateau qui les ramènent à Hiroshima ; l’île redevient subitement silencieuse ; puis la nuit tombe ; on n’entend plus alors que les chants des moines dans les temples ; comme si, dans ce contexte nocturne – moins d’hommes, plus d’obscurité – la ferveur religieuse augmentait, incitant au recueillement ; ou bien serait-ce l’influence minérale et végétale, seulement perceptible par les odeurs, celles des roches basaltiques et des pins maritimes, renforçant la sensation d’une cause universelle, qui encouragerait les hommes à prier ?

Kenzo Imamura est né en 1850, à Hiroshima. A vingt-huit ans, après avoir obtenu son diplôme d’architecture à l’université de Kyoto, il décida de se consacrer à la peinture, quitta le Japon, émigra en France, et rejoignit une colonie de peintres qui avaient pris pension à l’auberge Chevillon, à Grez-sur-Loing ; c’est ainsi qu’il se lia d’amitié avec Corot, Turner, Sisley, Monet et Daubigny ; ceux-là n’avaient absolument aucune idée de ce qu’ils inventaient ; ça ne les empêchaient pas d’avancer ; aujourd’hui, on les appelle des impressionnistes, avec un sentiment d’évidence ; à l’époque, ça ne l’était pas. Tous étaient jeunes, insouciants, convaincus qu’ils devaient s’affranchir des règles que la société des experts et des critiques d’art leur imposait et en trouver de nouvelles ; parmi eux il y avait également un jeune écrivain écossais, Robert-Louis Stevenson, qui ne deviendra célèbre que beaucoup plus tard, grâce à ses romans, l’Île au Trésor, et Docteur Jekyll et Mr Hyde. Pendant cinq ans, Kenzo peignit des fleurs des champs, des arbres, des reflets dans l’eau, des étangs et des rivières, quelle que soit la saison, été, automne, hiver, printemps, chacune procurant une vision différente d’un même paysage ; chargé comme un baudet – entre nécessaire à peinture et provisions, cela représentait près de vingt kilos – il partait tôt le matin, parfois accompagné par Stevenson, tournait pendant des heures, puis, quand il avait enfin trouvé le lieu et le « motif », au grand soulagement de son compagnon, plantait son chevalet et déposait son matériel ; Kenzo a ainsi marché dans la campagne environnante tel un randonneur obstiné, pugnace, peignant des aquarelles, recueillant des échantillons pour son herbier, indiquant les dates et emplacements de ses relevés, notant scrupuleusement dans un petit carnet jusqu’au moindre détail topographique et toutes sortes de données pratiques, telles que les définitions en latin, la luminosité, le degré d’humidité, la caractéristique des espèces, le jour et l’heure exacte de la réalisation du dessin ou de la récolte ; car les planches de l’herbier accompagnaient les dessins, elles étaient fabriquée, presque en même temps, l’original végétal et la copie picturale, les mots et le pinceau, dans des collections parallèles. Et puis, un matin, Kenzo resta à l’auberge, annonçant à ses compagnons qu’il avait achevé son travail ; il avait épuisé les ressources de cette terre et retournerait bientôt à Hiroshima pour y ouvrir une galerie d’art, y exposer sa production et vendre les quelques tableaux dont il avait fait l’acquisition en France ; de sa part, il n’y avait là aucune spéculation, il faisait ça parce que partager ses émotions était une forme d’existence et que c’était un moyen comme un autre de subvenir à ses besoins ; si ces tableaux était restés dans la famille, celle-ci serait riche aujourd’hui et mènerait grand train. La veille de son départ de Grez-sur-Loing, Stevenson organisa en son honneur une fête qui se solda par une cuite mémorable pour chacun des participants.

Kenzo se maria en 1882, sa jeune épouse donnant naissance l’année suivante à un robuste garçon prénommé Inoue. Les Japonais qui s’intéressaient à cette production picturale venue de France étaient quand même peu nombreux, d’autant que les restrictions dues à la guerre que le Japon menait successivement contre la Russie et la Chine commençaient à produire leurs effets sur la population, même sur les classes les plus aisées. Les gens « faisaient attention ». Kenzo décida alors de se lancer dans l’industrialisation de l’élevage du ver à soie, activité qui se révéla beaucoup plus rentable que celle de marchand d’art. Rapidement, la maison Imamura devint un des principaux fournisseurs de la Maison Impériale ; Kenzo ouvrit une boutique à Kyoto et une autre dans la capitale, cessant pratiquement de peindre tant il avait d’activités et de déplacements à effectuer. Inoue succéda à son père, en 1940, menant de front le développement de la marque qui produisait les fameux tissus et la vente de tableaux. L’Empereur lui-même signa le décret qui l’exonéra de l’obligation de rejoindre les rangs de l’armée pour qu’il continue de surveiller la fabrication des kimonos du Palais. Il n’eut toutefois pas le temps le temps de profiter de son succès, puisqu’il périt brûlé, ainsi que son épouse, lors du bombardement d’Hiroshima, le 6 août 1945 ; on a dit qu’il avait tenté de transporter à la cave les précieuses œuvres d’art et marchandises qui s’entassaient dans sa galerie, mais celle-ci étant située à moins d’un kilomètre de l’hypocentre, il n’en avait vraiment pas eu le temps ; comme des milliers de ses compatriotes, il mourut carbonisé dans les premières minutes qui suivirent l’explosion. A cet instant-là, son fils Takeshi, âgé de 3 ans, se trouvait à Miyajima, la petite île située en face du grand port militaire, en compagnie de Kenzo, son grand-père. Celui-ci s’y était retiré après avoir transmis l’entreprise à Inoue ; il avait fait l’acquisition d’une petite propriété comprenant un pavillon en bois, un petit jardin et un appentis qui lui servait d’atelier et s’était consacré entièrement à la peinture, des bouquets de fleurs, des paysages et des natures mortes. Dans le chaos qui suivit la fin de la guerre et compte tenu de son âge, Kenzo ne se sentit pas la force de reprendre les rênes de l’entreprise ; il demanda au tribunal de commerce de nommer un administrateur pour en assurer la gestion jusqu’à la majorité de Takeshi, préférant se consacrer à l’éducation de celui-ci, à l’entretien de son jardin et à la peinture. Il mourut en 1953, à l’âge de 103 ans. Encore une fois, beaucoup de choses ont été racontées, en particulier, qu’il devait sa longévité à ses habitudes alimentaires, un régime à bases d’algues marines et à des exercices de méditation ; en réalité, Kenzo mangeait de tout, même de la viande et buvait du vin rouge, habitude qu’il avait contractée à Grez-sur-Loing auprès de Stevenson. Il mourut pendant son sommeil, un livre de photos du Pavillon d’Or, posé en travers de sa poitrine. Son petit-fils, Takeshi qui avait alors 11 ans fut pris en charge par une association pour orphelins de guerre et intégra un pensionnat à Osaka ; à vingt-cinq ans, son diplôme de pharmacien en poche – il a toujours préféré le terme d’apothicaire – il se consacra aux plantes aromatiques et à leurs applications thérapeutiques. Les magasins Immamura ayant entretemps périclité, il les vendit à un négociant de coton et accepta un poste à l’hôpital d’Hiroshima, dans le service du professeur Naki. Spécialisé dans le traitement des irradiés, et bénéficiant à ce titre de larges subventions de l’État, l’institution offrait à Takeshi un double avantage : celui de toucher un salaire, ce qui était loin d’être négligeable, par ces temps difficiles, et celui de poursuivre ses recherches en aromathérapie ; un an plus tard, il épousa Asumi, qu’il avait connu à la faculté. C’était durant un cours sur les principes actifs des bourgeons. Elle était à côté de lui ; soudain, elle s’agita sur sa chaise, son stylo ne fonctionnait plus ; elle fouilla dans sa trousse, en vain, elle n’avait pas de rechange. Négligemment, Takeshi lui tendit un crayon, sans rien dire. Elle ne se fit pas prier pour le prendre. A la fin du cours, alors qu’il s’éloignait dans le couloir, elle le rattrapa :

– Attends, tu as oublié ton stylo !

– Oh, tu pouvais le conserver tu sais…

Il savait que c’était elle, il avait entendu le claquement de ses talons sur le dallage.

– Bon, alors je le garde !

Et ils ne se quittèrent plus jamais. Asumi était orpheline, comme lui ; elle avait été irradiée en 1945, au même âge que Takeshi et il lui était interdit d’avoir un enfant, comme à tous les autres hibakusha ; Takeshi l’épousa sans trop se poser trop de questions ; il l’aimait. Elle suivit le même cursus universitaire que lui, mais plutôt que de se lancer dans une carrière en milieu hospitalier, elle préféra ouvrir une herboristerie dans un quartier en reconstruction, souscrivant un prêt pour lequel Takeshi se porta caution ; ils aménagèrent le grenier du magasin en appartement, et en dehors de l’inconvénient que cela représenta pour lui de devoir constamment se baisser afin de ne pas se cogner la tête contre une poutre, Takeshi vécut là les plus belles années de sa vie. Asumi et Takeshi formèrent un couple uni jusqu’au décès de la jeune femme, en 1964, d’une leucémie. Takeshi en fut brisé ; il eut l’impression qu’on lui avait ôté une moitié de lui-même ; qu’il ne marcherait plus qu’en boitillant, avec une jambe coupée, le moignon qui signalait une amputation ; il garda sa santé mentale en plongeant dans le travail ; vingt ans de consultations harassantes, de soins prodigués à des victimes d’eczémas, de brûlures, d’angoisses ou de dépressions, ne fréquentant personne et ne recherchant nulle compagnie. A ceux qui l’enjoignaient de se remarier, il répondait que soigner les gens était une manière d’exister comme une autre. A quoi bon, répondait-il à ceux qui lui conseillaient d’avoir un minimum de vie sociale et de prendre des vacances ? Il trouvait même la suggestion incongrue. Il vendit l’appartement au-dessus de l’herboristerie et s’installa dans un modeste pavillon, près de l’hôpital. A soixante ans, il prit sa retraite et rejoignit Miyajima, avec une idée bien en tête qu’il se garda évidemment de révéler à quiconque. S’il y avait eu des survivants parmi ceux qui avaient connu Kenzo, ils auraient pu croire que ce dernier avait ressuscité, tant Takeshi lui ressemblait. Le grand-père et le petit-fils avaient le même physique, solide, massif, la même allure que Tomisaburo Wakayama, l’immense acteur qui incarna dans la série Baby Cart, Ogami Itto, le samouraï déchu, victime d’un complot, parcourant les routes du Japon avec son sabre et un bébé. Si l’on voulait respecter l’ordre chronologique, décliner une allure identique sur plusieurs générations d’hommes, il fallait dire Kenzo en premier, puis, Tomisaburo Wakayama et enfin, Takeshi. En 2014, celui-ci prit la décision de faire un pèlerinage à Grez-sur-Loing et dans la perspective de ce voyage, apprit le français ; il désirait contempler les paysages que son grand-père avait étudiés et renouer avec quelque chose qui était peut-être encore vivant ; il souhaitait également retrouver l’endroit exact où Kenzo s’était arrêté pour peindre La grande touffe d’herbe II, une aquarelle en hommage à Albrecht Dürer, dont l’original était conservé au musée de Sèvres ; cette peinture réalisée dans la contemplation d’une perfection végétale était célèbre au Japon, elle apparaissait sur nombre de posters, de tabliers et de cartes postales.

Actuellement, Takeshi habite un appartement de trois pièces, au dernier étage de la résidence de La Roseraie, à Grez-sur-Loing.

Chapitre 2
Une position légèrement oblique
par rapport au reste de l’univers

« Souviens-toi que, tout en ayant une nature mortelle et disposant d’un temps limité, tu t’es élevé grâce aux raisonnements sur la nature, jusqu’à l’illimité et à l’éternité, et que tu as observéce qui est, ce qui sera et ce qui a été. » Épicure. Sentence vaticane 10. Journal de Takeshi.

« Grez est situé hors de la forêt, sur les bords de la rivière étincelante. Le village se prévaut d’un moulin, d’une église ancienne, d’un château et d’un pont aux nombreuses piles à éperon. Ce pont est un monument public, anonymement célèbre, attirant l’attention du dilettante sur les cimaises de centaines d’exposition. Je l’ai vu au Salon, à l’Académie, lors de la dernière Exposition française, dans les pages du Magazine of art. Un pont qui a déjà beaucoup servi. Si vous visitez Grez, demain, vous trouverez une autre génération de peintres, installée au fond du jardin des Chevillon, sous desparapluies blancs et le peignant avec obstination. » Treasure forest. Robert Louis Stevenson. Journal de Takeshi.

Artie a trente-cinq ans ; il est pianiste de bar dans un hôtel de la Porte de Versailles dont la clientèle est constituée essentiellement de congressistes et de visiteurs des foires et expositions. Abandonné dans une poubelle quelques semaines après sa naissance, recueilli aux Orphelins d’Auteuil, il n’a jamais quitté Paris. Est-ce à cause de cette enfance ratée qu’il lui arrive encore de téter son pouce jusqu’à l’étouffement ? Il a suivi des leçons de piano, sur la recommandation d’un médecin scolaire, pour soigner son dos et corriger une malformation, due à une excroissance osseuse ; son bassin se bloquait parfois dans l’exécution d’un mouvement, la paralysie gagnant alors le bras gauche, puis la nuque ; assis devant un piano, Artie était obligé de se tenir droit ; il n’est pas allé au bout de ses études secondaires et depuis, il n’a jamais rien fait d’autre que ça, jouer dans les bars ou les restaurants, animer les banquets ou les repas d’anniversaire, signant ses contrats comme un fonctionnaire entre dans l’administration. Son répertoire est assez banal, à l’exception de deux morceaux, « If I could be with you one hour tonight », de Creamer et Pete Johnson et « Haka Suicide is painless », la musique du film Mash, qu’il interprète avec un certain brio. Artie a une tête ronde, des yeux ronds, une accumulation de plis sous le menton et il déteste les miroirs et les vitrines qui lui renvoient une image de lui guère séduisante ; comme si Dieu ou la Nature s’étaient trompé à son sujet, produisant une combinaison d’os et de chairs, faisant plus songer à une créature zoologique qu’à un être humain. Son ventre coopère davantage que les autres parties du corps, accomplissant d’autres fonctions, sortant de son rôle primitif, imprimant son rythme à d’autres organes, finissant par s’approprier leurs propres qualités ; Artie donne parfois l’impression ne plus obéir aux ordres du cerveau, mais à des instructions qui viendraient d’ailleurs. Au comble de l’excitation, il balbutie quelques chorus célèbres, Parker’s Mood ou West End Blues, certaines variations phonétiques étant plus propices que d’autres à la trituration, provoquaient une plaisir dans certaines terminaisons nerveuses. Dans la déglutition, des sons roulent ainsi entre ses lèvres, comme des rocailles dans le lit d’un fleuve. Il lui arrive de prendre le métro à Bastille, République, ou Pyramides, et bien calé sur son siège, de feuilleter un livre de recettes de cuisine ou d’histoires culinaires et de se réjouir d’apprendre que François 1er avait planté près de Romorantin un cépage bourguignon au parfum de coing et de noisette. Des mots tels que confitures, compotes, volailles, brochets, truffes, saveurs et vapeurs de cuisine, lui paraissent tellement charnus, plantureux et juteux qu’il finit par s’endormir sur son siège. En bout de ligne, il est alors réveillé en sursaut, l’épaule secouée par le conducteur de la rame qui inspecte les wagons.

– Hé, monsieur, faut descendre ! Terminus !

Est-il débile ? A proprement parler, non ; il occupe tout simplement une position légèrement oblique par rapport au reste de l’univers. Quand il mangea, pour la première fois, des grains de blé, il estima que le blé cru était délicieux, en tout cas, bien meilleur que le pain cuit ; dès lors, Artie considéra que, pour aider à sa compréhension du monde, la fonction de manger était beaucoup plus fiable que celle du voir ou du toucher ; mieux valait manger et faire confiance aux jugements de sa panse, que croire au regard ou à l’odorat. Pour le reste et vis-à-vis du monde extérieur, il s’est composé un personnage bien adapté à la vie banale, par toutes sortes de subterfuges, n’accomplissant que le minimum des actes de la vie quotidienne, sans se risquer au-delà, complètement indifférent aux petites mesquineries de ses collègues, entretenant volontiers chez eux cette idée qu’il vivait au ralenti, dans une sorte d’extase douce et stupide, presque satisfait de ne plus être considéré que comme un sous-objet ; les autres voyaient peut-être sa main bouger, son pied bouger, ils le regardaient encore effectuer des gestes mécaniques, composter un ticket, se moucher, mais ils ne devaient pas surtout pas s’imaginer autre chose ; voilà comment Artie aimait paraître aux yeux des autres, ni bon, ni mauvais, mais plutôt comme un sujet sans intérêt, replié sur sa propre insuffisance. Il a choisi d’habiter Paris, plutôt que la campagne, car l’intérêt d’une ville, c’est qu’on peut se faufiler dans la foule, les gens ne se doutent pas que vous êtes différent ; il y a tellement d’individus, tellement de races, et si vous êtes habillé comme « monsieur tout le monde », comment pourrait-on vous remarquer ? Le soir, avant de s’endormir, il regardait un film, le plus souvent une comédie avec Audrey Hepburn ; il pouvait réciter par cœur des scènes entières de Charade, Vacances Romaines, Sabrina ou Petit Déjeuner chez Tiffany. Qu’est-ce que le romantisme ? Donner aux sentiments une importance qu’ils ne méritent pas ? Par compensation, et dans le cas d’une hypothétique visite d’un voisin, Artie a disposé dans son appartement quelques objets qui évoquent des souvenirs, une photographie d’un couple âgé censé être ses parents, une carte postale jaunie, un disque en vinyle, un foulard posé sur le coin d’une table, un coffret de Nain Jaune et des sachets de lavande dans une pile de serviettes, comme autant d’indices que la plupart des gens...