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Italie : les années Cavaliere

De
154 pages
En 2006, l’arrivée du gouvernement de Romano Prodi avait laissé croire aux Italiens et aux Européens que la carrière politique de Silvio Berlusconi venait bel et bien d’être enterrée. Seulement voilà, la coalition de l’ancien Président de la commission européenne n’a pas tenu deux ans.
Le Cavaliere est de retour, plus triomphant que jamais. Il reprend les rênes d’un pays en profonde crise politique. Force est de constater que l’Italie contemporaine, avec Berlusconi, a connu un être tout à fait à part dans la dynastie des grands leaders européens. Personnage critiqué comme jamais, controversé pour sa compromission dans tous les domaines de la société, communication, politique, médias, il a dirigé l’Italie par intermittences de 1994 à 2006 et revient aujourd’hui de nouveau. Mais pour combien de temps ?
Eric Jozsef, correspondant pour le quotidien Libération, a suivi l’ascension et le retour de Berlusconi alors que l’on n’y croyait plus. Il nous livre ici un recueil du meilleur de ses articles, ainsi que quelques uns parus dans d’autres supports internationaux. L’Italie d’aujourd’hui suit les péripéties de son golden boy, et les problèmes sans solution restent les mêmes de gouvernement en gouvernement : la mafia, les questions d’intégration des immigrés, la corruption, la survie d’une extrême gauche terroriste, la crise économique notamment dans le Mezzogiorno... Bienvenue en Europe.
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Italie : les années Cavaliere
de Berlusconi à BerlusconiCollection « Reportages »
dirigée par Sébastien Boussois
Parce que le monde d’aujourd’hui est plus complexe que du
temps de la guerre froide, à l’échelle d’un pays, d’une région,
d’une société, la collection « Reportages » s’est fixé pour objectif
de rendre clair et précis un sujet géopolitique en faisant appel
aux plus grands spécialistes de la question.
À cette mission de vulgarisation sans simplification, il faut
ajouter un autre objectif : celui de rendre compte aussi sur
plusieurs années du travail de cet auteur, journaliste ou
chercheur, en sélectionnant avec lui les articles qui reflètent le mieux
l’évolution du sujet traité.
Au-delà, et face à l’évolution des supports de communication
du monde moderne et l’envie insatiable de « faire vite », c’est
l’envie enfin de mettre à l’honneur journalisme et recherche de
qualité, sans jamais céder aux sirènes de la mondialisation et de
l’uniformisation de l’information
Illustration de couverture : Stefano De Luigi
© Éditions du Cygne, Paris, 2008
editionsducygne@club-internet.fr
www.editionsducygne.com
ISBN : 978-2-84924-081-6Éric Jozsef
Italie : les années Cavaliere
de Berlusconi à Berlusconi
Éditions du CygneDans la même collection :
Algérie : de la guerre à la mémoire : Paris-Alger : quel avenir ?, de
Florence Beaugé
Liban : chroniques d’un pays en sursis, de Roger Naba’a et René
Naba
L’Algérie des années 2000 : vie politique, vie sociale et droits de
l’homme, de Florence Beaugé
Yougoslavie : de la décomposition aux enjeux européens, de
Catherine Samary
Israël, une société bousculée, de Dominique VidalAvant-propos
Sébastien Boussois, directeur de collection
Voici déjà venu le cinquième titre de la collection
Reportages. « Italie, les années Cavaliere, de Berlusconi à
Berlusconi » est le second ouvrage consacré à l’Europe. Une
Europe proche de nous mais souvent méconnue. L’un des
pays les plus visités par les Français, parce que l’Italie
représente tant à nos yeux. De l’Antiquité à la Renaissance, elle a
toujours marqué l’histoire du continent. Encore aujourd’hui.
Avec Silvio Berlusconi, elle a connu un être tout à fait à
part dans la dynastie des grands leaders européens.
Personnage controversé pour sa compromission dans tous
les domaines de la société, communication, politique, médias,
il a dirigé l’Italie par intermittences de 1994 à 2006. Le voilà
de retour après le court intermède d’une coalition de gauche
menée par Romano Prodi.
Forza Italia, son parti, a marqué l’histoire italienne
contemporaine. Passionné d’art, empêtré dans les affaires
judiciaires, suspecté de collusion avec la mafia, gérant de club
de footballs, actionnaire dans de grands groupes médiatiques
européens, Silvio Berlusconi n’a pas fini de faire parler de lui.
C’est un personnage qui méritait à lui seul que l’on s’y attarde.
Éric Jozsef, correspondant pour le quotidien Libération, a
suivi l’ascension et le retour du Cavaliere. Il nous livre ici un
recueil du meilleur de ses articles parus dans Libération,
ainsi que quelques uns parus dans d’autres supports
internationaux.
Cerise sur le gâteau : nous avons demandé à Carlo
Freccero de nous écrire la préface de l’ouvrage d’Éric Jozsef.
Actuellement président de Rai Sat et professeur en sciences
5de la communication à l’université de Rome, celui-ci connaît
bien Silvio Berlusconi et son mode de fonctionnement pour
avoir été son conseiller audiovisuel dans les années 1980. Il a
également été responsable des programmes de France 2 et
France 3. Il nous livre une vision tout à fait intéressante de la
situation politique actuelle dans la botte italienne.
Un énième round pour Silvio Berlusconi, le dernier ?Préface
de Carlo Freccero
président de Rai Sat et professeur de sciences
de la communication à l’Université de Rome,
ancien conseiller de Berlusconi à « La Cinq »
Dans la collection où paraît ce recueil de correspondances
d’Italie ont été publiés des reportages sur le Liban, l’Algérie, la
Yougoslavie, Israël : des objectifs géographiques et
stratégiques au centre de conflits et de processus de rénovation ou
d’involution culturelle et politique. Il s’agit d’un panorama de
la globalisation dans lequel, franchement, un Italien a dû mal à
comprendre la place de l’Italie. Terres lointaines, fronts de lutte
et de guérilla, points chauds où se construit l’histoire : que fait
l’Italie dans un tel contexte ? L’Italie est un pays européen
ordinaire, aujourd’hui plus que jamais en crise. Sébastien Boussois,
le directeur de la collection écrit: « De l’antiquité à la
Renaissance, l’Italie a toujours marqué l’histoire du continent ».
Dire que l’Italie a influencé le continent dans l’Antiquité et du
temps de la Renaissance, cela revient à admettre que depuis
cinq cents ans l’Italie n’a plus grand chose à dire dans le
contexte européen. Pour le marché, un reportage sur l’Italie
n’aurait pas beaucoup de sens ni beaucoup d’attrait. Mais un
reportage sur l’Italie de Berlusconi, oui. Parce que en bien ou
en mal, Berlusconi ne représente pas seulement un événement
italien mais un prototype, le début de quelque chose de
nouveau, une évolution ou une involution de la politique qui
ne concerne pas seulement l’Italie mais le monde. Pour
prendre un exemple récent, quand M. Sarkozy a occupé le
devant de la scène médiatique non pas pour ses choix
politiques ou son activisme de président mais pour ses affaires
7privées, les journaux ont titré « Sarko, c’est Silvio ». Une
certaine manière de mélanger politique et commérages, public
et privé, gouvernement et conflit d’intérêts a fait école. La
communication politique berlusconienne, faite d’affirmations
puis de démentis, de paradoxes et de négation de l’évidence, a
été l’objet d’études de la part de philosophes et théoriciens.
Prenons par exemple l’essai de Perniola intitulé Contre la
communication dans lequel Berlusconi est désigné, bien qu’il ne soit pas
cité, comme un prototype d’une communication privée de
contenu. Mais la communication berlusconienne n’est pas
seulement un objet d’études académiques, elle a influencé la
classe politique mondiale. Le responsable de la communication
de Poutine a confessé devant la télévision italienne qu’il avait
appris de Berlusconi la technique pour affirmer impunément
tout et son contraire, en exploitant la faiblesse de la mémoire
publique et du message télévisuel. Qu’on le juge ou non de
manière positive, le berlusconisme a été un phénomène
important et a contribué à la liquéfaction actuelle de toute vérité et
certitude, de tout projet et de toute conviction idéologique. Il
a privilégié le commérage sur l’information, le divertissement
par rapport à l’engagement et le vitalisme par rapport aux
bonnes manières. Surtout, il a introduit en Europe la typique
mentalité américaine qui exalte la valeur du succès et du capital
économique tandis qu’il voit dans le capital culturel une forme
de snobisme et de suffisance. Face à l’engagement des
intellectuels qui s’estimaient investis d’une véritable mission, il a
opposé la démocratie des sondages, le principe de la majorité,
qui en pratiquant la médiocrité, exprime aujourd’hui une
nouvelle forme de vérité et de valeurs. Imaginons des
intellectuels engagés comme Adorno, Sartre et Foucault face aux
reality shows télévisés. Il est évident que les textes des
philosoephes du XX siècle expriment un monde extrêmement plus
complexe, civil, intelligent et critique. Mais ils appartiennent au
passé. L’épistemè d’aujourd’hui parle avec des énoncés
berlus8coniens. Même la France, autrefois orgueilleuse de sa pensée,
de son identité, de sa culture semble assiégée sinon déjà
contaminée par le berlusconisme.
Le berlusconisme apparaît en Europe à l’improviste,
d’abord à travers le phénomène de la télévision commerciale
que Berlusconi exporte en France, à l’époque de la Cinq, puis
peu de temps après en Espagne. Le phénomène devient ensuite
politique mais hors d’Italie, il est considéré comme un
particularisme local. C’est la présidence de Berlusconi dans le cadre du
semestre européen de l’Italie qui va laisser tout le monde
stupéfait face l’originalité et la bizarrerie de ses interventions.
Les articles d’Éric Jozsef immortalisent des fragments de
cette chronique, recueillis dans cet ouvrage pour construire
une mosaïque de l’Italie contemporaine. Il manque l’histoire
qui précède, la concaténation d’événements qui nous ont
amenés jusque là. Et qui s’étant déroulés sur une période allant
des années 1980 à aujourd’hui ont d’abord préparé le public
puis l’électorat italien à l’avènement du berlusconisme.
Peutêtre est-ce en tant qu’Italien que j’ai été interpellé justement
pour cela, pour reconstruire une histoire, une généalogie du
passé récent de mon pays.
Commençons donc par les années 1980. Berlusconi fonde
la télévision commerciale et impose une révolution radicale du
goût et des valeurs. Une télévision de pure divertissement
s’affirme, sans aspirations pédagogiques, totalement tournée vers
la promotion de la consommation et dont la vocation est
d’accompagner les spots publicitaires des annonceurs. Du point de
vue visuel, cette révolution est marquée par la réapparition de
la femme objet que le féminisme des années 1970 avait balayée.
La pin up des années 1950 renaît avec ses gros seins et ses
dessous succincts. C’est une caractéristique qui choqua la
France à l’époque de l’arrivée de la Cinq. Et qui demeure une
source d’embarras dans de nombreux pays européens. Mais la
nouveauté la plus importante introduite par la télévision
9commerciale c’est la véritable révolution copernicienne qui
tourne autour du relevé de l’audience. La programmation de la
télé commerciale commence à se construire à partir des choix
du public. Ce n’est plus la télévision d’état qui impose ses choix
pédagogiques au public mais c’est le public lui-même qui dicte
ses lois à la programmation. Ce n’est pas rien et ce n’est pas
sans effets pratiques.
Un point d’audience peut générer des millions de recettes
publicitaires. Le public, les gens deviennent pour la première
conscients de leur valeur, non pas dans un sens moral, mais
d’un point de vue économique. Rapidement, tout le monde
comprend que ce n’est jamais le choix le plus « élevé » qui est
primé. Pour recueillir le public le plus large, on fait référence
au mythique « plus petit dénominateur commun ». Le produit
le plus simple, le moins caractéristique et surtout le moins
complexe se révèle vainqueur. À partir de là, ce sera une course
irréversible vers le bas d’abord à la télévision, puis dans la vie
courante et la vie privée et enfin dans la vie politique. Le capital
culturel perd de sa valeur au moment où dans l’imaginaire du
public, il est coupé du succès.
eDans le monde bourgeois de la première moitié du XX
siècle, un titre d’études était payant y compris en termes
économiques. La famille faisait des sacrifices pour faire étudier
ses enfants. Avocat, médecin, conseiller financier étaient
synonymes d’aisance. À partir du moment où la télévision privilégie
le caractère élémentaire du message, elle dépouille le capital
culturel de toute valeur. L’étude ne sert plus et perd sa
fonction de promotion sociale. Les modèles auxquels on aspire
deviennent la soubrette télévisée, le chanteur, le footballeur,
fabuleusement riches et toujours au centre des commérages et
de l’attention des fans. Visibilité et pouvoir semblent coïncider,
tout du moins dans l’imaginaire populaire. Par la suite, avec
l’irruption des reality shows, n’importe qui, repris pendant quinze
minutes par la caméra, pourra aspirer au succès selon la
10prophétie d’Andy Wahrol. Mais cela viendra dans un second
temps. Au début, les chanteurs font encore semblant de
chanter et les soubrettes de danser; dans les aspirations des
jeunes et de leurs familles, la danse et le chant remplacent
l’étude et la formation scolaire. Les dialogues télévisés
deviennent toujours plus pauvres et primitifs. La vulgarité, la rixe, le
recours au langage obscène sont utilisés comme des
expédients pour atteindre des pics d’audience. Le manque
d’éducation, de correction, de distinction pratiqué par des soi-disantes
marquises et duchesses qui envahissent les talk shows en tant
que commentateurs est perçu par le public comme une forme
de sincérité et de franchise.
« Il en connaît un rayon ». « Il lui en a dit des vertes et des
pas mûres ». Le consensus du public face à la décadence du
langage télévisuel est le prélude à une vulgarisation, une
régression de toute la vie publique. Ce changement qui investit dans
les premiers temps la télévision commerciale ne reste pas un
fait isolé et ne produit pas des effets uniquement sur les
comportements. Rapidement il va s’etendre en Italie à la
politique et à toutes les manifestations de la vie publique.
Le reportage d’Éric Jozsef s’arrête à la veille de l’élection du
gouvernement Prodi. Récemment les images du débat
parlementaire qui a sanctionné la chute du gouvernement Prodi
faute de majorité, a fait le tour du monde et ne représente
certainement pas une page glorieuse de l’histoire italienne.
Sous l’oeil des caméras, les parlementaires de droite, pour se
moquer du président du Conseil, ironiquement surnommé
mortadelle, se sont remplis la bouche de ce type de charcuterie.
Un élu du parti centriste de l’Udeur qui avait témoigné sa
fidélité au gouvernement en place a été agressé par ses
compagnons de parti et couvert de crachats. Pour célébrer la chute du
gouvernement, l’opposition a sabré des bouteilles de
champagne au sein du Parlement.
Depuis plus de vingt ans, la politique italienne a repris à son
11compte un style qui trouve sa matrice dans les talk shows
poubelles. Mais il y a une chose que l’on ignore souvent hors
d’Italie et que les Italiens eux-mêmes ont depuis longtemps
refoulé. Le déclin absolu des valeurs politiques traditionnelles
auquel nous assistons aujourd’hui naît historiquement d’une
tentative de la magistrature de rétablir la légalité et la
transparence de la politique à travers des enquêtes pénales qui
touchèrent toute la classe politique.
Cette enquête qui s’appelait « Mains Propres» fit des juges
à l’origine de l’opération des héros populaires et reçut le
soutien d’une opinion publique enthousiaste. L’élimination de
la classe politique qui avait gouverné jusqu’à lors l’Italie et
l’implosion des partis politiques traditionnels produisirent un effet
paradoxal. Mains propres convainquit, ou plutôt, obligea
l’entrepreneur Silvio Berlusconi à s’engager directement en politique
en portant la révolution culturelle qu’il avait déjà entreprise à
la télévision jusqu’à ses conséquences extrêmes.
C’est en 1992 qu’un pool de juges du tribunal de Milan
lança une enquête à l’encontre de l’administrateur d’une
entreprise publique accusé de corruption. Cela semblait une
enquête comme une autre, un scandale destiné à être cantonné
au niveau local mais comme dans un jeu de dominos, les
responsabilités des premiers inculpés entraînèrent la découverte
d’un niveau supérieur de corruption et ainsi de suite, jusqu’à
l’implication des responsables des principaux partis politiques
du pays. Le scandale se diffusa au point de devenir
incontrôlable. La télévision contribua à divulguer et rendre publiques
les affaires judiciaires. C’est à partir de cette période que naît la
prétendue « télévision vérité » qui filme et diffuse les images
des principaux procès pénaux en cours. Les juges deviennent
des stars. Dans l’opinion publique, la rancoeur et la méfiance
vis-à-vis d’une classe politique corrompue qui a utilisé, à
l’époque, les pots-de-vin versés par tous les secteurs
économiques pour financer les partis, grandissent. Il n’existe pas
12d’appel d’offres, d’entreprises, d’activités qui n’aient laissé
supposer des versements à la politique. L’entrelacement est tel
que corruption et concussion se confondent. De nombreux
politiciens sont inculpés, jugés et finissent en prison. Toute une
classe politique est décapitée. L’homme d’affaires Raul Gardini
se suicide. Les partis traditionnels se dissolvent.
Les Italiens réclament plus de légalité dans la vie politique
mais le résultat sera paradoxal. À cette période, se forme l’idée
d’une seconde République construite sur des bases nouvelles
et en rupture avec la politique qui avait caractérisé l’Italie
depuis l’après-guerre. Dans ce contexte, Silvio Berlusconi
assiste à la disparition de ses protections politiques. Celles-ci lui
avaient permis de développer son empire de communication
en créant une télévision commerciale, illégale au regard des lois
en vigueur, mais maintenue en vie à l’aide de dérogations et de
prorogations ad hoc.
À l’époque, son entreprise est fortement endettée auprès des
banques et l’absence de protections politiques risque aussi de le
contraindre à des remboursements anticipés. Il ne lui reste plus
qu’à entrer sur le terrain directement en fondant un nouveau
parti politique « Forza Italia ». Pour créer à partir de rien, dans
des délais très brefs, les sièges du nouveau parti et trouver des
candidats, il fait appel à une organisation déjà existante, celle de
ses sociétés chargées de la vente publicitaire. Berlusconi se
présente comme l’homme nouveau, comme un entrepreneur
prêté à la politique pour rénover le pays. Mais les solutions
proposées sont très différentes de celles qu’on pourrait attendre.
Les Italiens réclament davantage de légalité ? Le contraste entre
loi et politique sera résolu mais de manière paradoxale.
Dans un premier temps de manière larvée, puis avec
davantage de force et détermination, Berlusconi élabore une théorie
de la politique qui n’est autre que l’adaptation au nouveau
contexte des thèses sur l’audience et sur les choix de la
majorité. Pensons à la télévision publique et à ses choix
pédago13giques. Elles étaient imposées au public pour son bien mais ne
respectaient pas ses choix. Abandonné à lui-même, le public
privilégie les spectacles légers et de divertissement. À ceux qui
critiquaient le faible niveau culturel de sa programmation
Berlusconi a toujours objecté que celui-ci reflétait les choix du
public. En somme, l’audience représente une sorte de
démocratie directe des choix culturels.
Le populisme politique berlusconien est aussi construit sur
le modèle de l’audience et de la majorité. Une fois élu par la
majorité des Italiens, Berlusconi se proclame « oint du
Seigneur » c’est-à-dire doté de pouvoirs absolus et s’applique à
les exercer y compris dans des domaines et des secteurs où les
démocraties libérales modernes érigent des barrières pour
défendre la séparation des pouvoirs. Les démocraties
représentatives modernes sont fondées sur la division des pouvoirs
exécutif, législatif et judiciaire. Contre le pouvoir judiciaire,
Silvio Berlusconi va se déchaîner. Son raisonnement est le
suivant : le président du Conseil élu exerce un pouvoir qui lui
est conféré par la majorité. Il ne peut donc pas tolérer qu’un
juge qui n’a pas reçu une investiture populaire analogue se
permette de juger la politique. Le conflit entre politique et
Justice doit donc être résolu en soumettant la justice à un
contrôle politique. C’est un raisonnement que l’on retrouve
sous des formes diverses dans d’autres contextes. Il n’existe
pas un droit ou un bien supérieur aux choix de la majorité.
Quand il ouvre une enquête à l’encontre d’un homme
politique, le juge commet une interférence illégitime dans la
politique, il devient une sorte d’acteur politique non élu par le
peuple. Au delà, si le politicien viole la loi, c’est la loi qui doit
être modifiée pour ne pas lui faire obstacle en tant que
représentant de la majorité. Durant le gouvernement Berlusconi, on
ne comptera plus les lois ad personam.
Quand des scandales sur le modèle de l’américain Enron
éclatent en Italie et que les épargnants perdent leurs économies
14à la suite de faux en bilan, au lieu de durcir les peines on va
résoudre le problème en dépénalisant le délit. On ne se trouve
plus dans une démocratie qui vise à protéger les droits des
minorités mais plutôt dans une dictature de la majorité.
Paradoxalement, comme à l’époque de la télévision
commerciale, née sans aucune autorisation, les règles restent les mêmes
mais elles sont interprétées d’une manière nouvelle. Interdite
par la loi, la télévision commerciale a été rendue légale pas les
faveurs du public.Un référendum populaire a consacré le droit
de Berlusconi à conserver le monopole de la télévision
commerciale. S’il est vrai que la concentration des fréquences
disponibles dans les mains d’un unique opérateur empêche le
pluralisme de l’information, néanmoins, fait-on remarquer, on
ne peut pas intervenir contre la volonté populaire si le peuple
n’en a rien à faire de ce pluralisme. De la même façon,
l’organisation politique italienne est restée la même. Les réformes de
la Constitution promues par le gouvernement de droite ont été
abrogées par référendum.
Les normes en vigueur ont toutefois été forcées et
interprétées d’une telle manière que, tout en demeurant formellement
inchangées, le berlusconisme a profondément révolutionné les
convictions politiques du pays. Tout le monde ignore
désormais que l’État se fonde sur la division et le contrôle
réciproque des pouvoirs. Tous pensent que la démocratie est
l’expression de la majorité et de ses choix.
Les idées berlusconiennes, extrêmement personnelles et
fonctionnelles à ses intérêts économiques, n’auraient sans
doute jamais eu aucune prise sur le public si elles n’avaient été
d’une certaine manière en phase avec les théories
contemporaines sur l’État minimum. Pensons à des intellectuels comme
Nozick ou les libertaires américains. L’État ne peut prendre
des initiatives paternalistes pour ses citoyens. Il ne peut
éduquer ou interdire. Il doit uniquement défendre les citoyens
et garantir leur sécurité. L’État berlusconien n’est pas dut tout
15