Jacques Attali - Perspectives société
222 pages
Français

Jacques Attali - Perspectives société

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Description


Retrouvez les chroniques Société de Jacques Attali, au format ePub






Depuis près de quinze ans, L'Express a l'honneur de compter Jacques Attali parmi ses éditorialistes. Chaque semaine, celui-ci livre aux lecteurs du magazine une réflexion, une analyse, un pronostic sur un sujet en lien avec l'actualité. Il y aborde tous les thèmes, sans tabous ni faux-semblants, de la politique française aux relations internationales, en passant par l'économie et les sujets de société.



Sont rassemblées dans cet ePub l'ensemble de ses chroniques Société depuis 1998.

Il y aborde entre autres : la société française, l'Histoire et les valeurs, les sciences et nouvelles technologies, le sport, le divertissement, la politique...
Jacques Attali a accepté de revenir sur ses articles avec la distance qu'apporte nécessairement le temps et de les commenter avec un regard neuf.


Il amène ainsi le lecteur, au fil des textes, à appréhender différemment le monde qui l'entoure, à travers son regard de visionnaire.





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Publié par
Date de parution 19 avril 2012
Nombre de lectures 67
EAN13 9782843438974
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo

Préface

Jacques l’éclaireur

Écrire un éditorial, c’est comme naviguer en solitaire. Il y a les jours sans vent, où l’on bat le papier de sa plume comme on le ferait dans l’eau avec une rame, pour avancer laborieusement. Il y a les jours de brise légère, quand les mots s’enchaînent et laissent sur la page le clair sillage d’une pensée nette et sûre d’elle. Il y a les jours de tempête, où se bousculent les arguments, où la rage du combat d’idées enflamme l’esprit, où l’on mord plus que l’on ne pense, où l’on griffe plus que l’on n’écrit. Et puis il y a les nuits de pleine lune, quand l’inspiration vous chatouille le gréement, quand l’ivresse vous saisit et vous fait croire un instant qu’un mot peut changer le monde… Écrire un éditorial, c’est éprouver les délices d’un esclavage, la délicate jouissance de la servitude. Imaginer Sisyphe heureux, c’est le penser en éditorialiste.

 

Cet ouvrage a beau s’afficher comme le recueil intégral des « Perspectives » de Jacques Attali1, il en manque un bon millier : toutes celles qui ont ensemencé l’esprit de leur auteur, avant d’en laisser une autre s’épanouir jusqu’à publication. Car la genèse d’un éditorial est un processus – j’allais écrire un rituel – bien particulier. Il y a d’abord la grande bousculade des possibles, moisson de sujets fauchés au grand champ de l’actualité ou glanés dans une rencontre, une lecture, une polémique. Ensuite intervient la lente décantation, où certains thèmes crèvent comme des bulles – c’est qu’ils étaient creux – ou s’affaissent sans rémission – c’est qu’ils étaient plats. Enfin surnage, enfin surgit, la bonne idée, le bon sujet. Si l’angle d’attaque est bien choisi, la pensée alors chantourne son objet, l’affûte, le sculpte. Pour, au point final, le brandir comme une lance, l’exposer comme un ornement ou l’offrir comme un joyau.

La consécration, pour un éditorial, c’est de résister au temps. Lu quelques années plus tard, il peut reluire de la patine du « Il avait raison » ou du « C’était bien vu » et échapper à la rouille du « Les événements ont tourné autrement ». Les chroniques de Jacques Attali sont comme le bon vin, et ajoutent avec l’âge la saveur de la sagesse au tanin de la prescience. Il ne s’agit pas pour Jacques de prédire l’avenir, mais de l’éclairer depuis aujourd’hui, d’un pinceau de lumière cérébrale. Quand on est sur place, quand on est après-demain, la réalité sort de l’ombre et pose sa vérité sur cette esquisse.

 

Chaque semaine, depuis de longues années, j’ai la chance d’accompagner le travail de Jacques, de l’aider parfois à choisir un sujet, de guetter l’arrivée, souvent nocturne, de ses quelques feuillets, de m’en faire le sherpa jusqu’à l’imprimerie. Et chaque semaine, c’est un plaisir et un aiguillon, la promesse tenue d’un fourmillement d’idées, d’un feu d’artifice où crépitent l’indépendance, l’impertinence et l’imagination. Avec aussi, au contour d’un paragraphe, à la tombée d’une ligne, ce bonheur des mots que l’on appelle littérature.

Chistophe Barbier
Directeur de la rédaction de L’Express

1- Ces chroniques ont été publiées dans leur intégralité aux éditions Express Roularta sous le titre Perspectives.

Vous pouvez retrouver cet ouvrage en librairie ou sur notre site www.lexpress.fr/boutique. Il est aussi disponible au format ePub.

Avant-propos

Pour un écrivain, rien n’est pire que d’écrire dans un journal. D’abord, parce qu’il a la quasi-certitude que le numéro dans lequel il a écrit disparaîtra avec la publication du suivant ; tandis que, en écrivant un livre, il peut espérer rester, au moins, sur les étagères de quelques bibliothèques, privées et publiques. Ensuite, parce que, les lecteurs de journaux y recherchant une lecture simple et claire des événements du moment, un article dans la presse ne trouve son public que s’il est intimement lié à l’actualité ou s’il s’inscrit dans un combat politique immédiat. Une réflexion à froid, sur un sujet de long terme, y laisse en général les lecteurs indifférents. Enfin, parce que la brièveté imposée par le format du magazine contraint l’écrivain, habitué à l’illimité du livre, à prendre le risque de caricaturer ses arguments.

 

Et pourtant, quel privilège, que de pouvoir, semaine après semaine, mois après mois, année après année, dialoguer avec des centaines de milliers de lecteurs ! Quel privilège surtout que de le faire dans L’Express, ce magnifique hebdomadaire français, qui a fait du sérieux et de la liberté sa marque de fabrique. Quel défi que de choisir, chaque semaine, avec le directeur du journal (d’abord Denis Jeambar, puis Christophe Barbier), un sujet et un seul, parmi les dizaines qui s’entrechoquent dans l’actualité du moment. Et de le traiter, évidement, en toute liberté ; quitte, parfois, à contredire le point de vue d’autres, sur le même sujet, dans le même journal.

 

Depuis près de quinze ans, en plus de 600 articles, j’ai essayé de traiter tous les sujets imaginables, de la politique intérieure au football, de la géopolitique à la sexualité. Ces articles forment un ensemble que j’espère cohérent – même si la contradiction nourrit mon esprit comme celui de ceux qui me lisent ; et même si, sur certains sujets, j’ai pu changer d’avis.

 

Si j’ai accepté de les voir ici publier, c’est pour que ma grille de lecture soit confrontée à l’épreuve du temps. J’ai souhaité qu’ils soient publiés dans leur intégralité1, sans changement ni censure. Ceux qui se sont révélés particulièrement pertinents, comme ceux qui ont pu, malheureusement rares, influer sur le monde réel, comme ceux, heureusement beaucoup plus rares encore, où mon pronostic a été controuvé par les faits. Pour les lecteurs, cela sera sans doute un voyage dans l’Histoire, dans les batailles gagnées, les actions efficaces, mais aussi dans les occasions manquées, dans les urgences oubliées, et dans les indignations retombées.

 

Chaque semaine, le choix du sujet n’est pas chose facile : les contraintes de fabrication de l’hebdomadaire imposent de le décider au plus tard trois jours (parfois cinq) avant que le journal ne soit en kiosque. Et comme il paraît désormais le mercredi (après être paru le lundi, le vendredi et le samedi), cela exclut de commenter des événements dont les résultats ne sont connus que le lundi ou le mardi. C’est-àdire, en particulier, les résultats des élections du dimanche, lorsque les scrutins sont serrés. À moins de commettre une grosse bourde, comme dans le seul article vraiment regretté, ici repris page 668, paru le 15 mars 2004, où j’ai commenté la victoire de la droite aux élections législatives en Espagne, victoire qui paraissait définitivement acquise le dimanche à 23 heures, heure du bouclage, puis contredite par le décompte final le lundi matin, trois jours avant la parution de l’article…

 

Aussi longtemps que le seul support était le papier, la règle était simple : pas question de choisir une polémique trop brûlante, un conflit qui pourrait évoluer trop vite, un sujet trop vite dépassé. Ne traiter que de sujets dont on peut penser qu’ils resteront d’actualité pendant une semaine au moins, et qu’ils ne seront pas bouleversés par des événements à venir dans les trois prochains jours. Il faut donc viser sur une cible en mouvement. C’est ainsi l’occasion d’inscrire un sujet d’actualité dans une grille de lecture d’ensemble, de prévoir son évolution sur le moyen terme. C’est aussi, souvent, l’occasion de choisir des sujets intemporels, qu’on peut, parfois, rattacher à une actualité. C’est enfin, parfois, le prétexte à des prévisions de plus long terme, dont j’assume, sans trop le redouter, le jugement du temps. Et d’abord celui des lecteurs de ce livre.

 

C’est par ailleurs l’obligation d’écrire de façon synthétique, claire, en éliminant les adjectifs inutiles, les adverbes redondants. Avec quelques règles simples et impératives : jamais de « mais », parce qu’à mon sens son usage signale une incapacité à raisonner logiquement. Jamais non plus de « force est de constater que », ou de « il va sans dire que », ou de « on peut penser sans risque de se tromper que », formules toutes faites qui n’ajoutent rien au raisonnement et occupent inutilement de trop rares lignes.

 

L’apparition du site Internet de L’Express en décembre 1996 a permis de publier mes chroniques dès qu’elles étaient écrites ; puis, en novembre 2006, celle du blog a permis de commencer une conversation avec les lecteurs, ou au moins avec certains d’entre eux. C’est aussi la possibilité de prolonger, ou de corriger, l’article avant qu’il ne paraisse sur papier. Et je ne m’en suis pas privé, même si aucune situation aussi extrême que celle de mon article sur l’élection espagnole ne s’est produite depuis.

 

Relire aujourd’hui ces articles me conduit à les trouver de plus en plus inquiets, de plus en plus indignés, de plus en plus prémonitoires d’une crise paroxystique. Au point de paraître, parfois, empreints de pessimisme. Il n’en est rien : mon rôle n’est ni d’annoncer les catastrophes ni de les masquer, mais de tenter de lire le réel et de proposer une solution au problème que je soulève. J’y retrouve, semaine après semaine, le même usage de métaphores ; la même trame théorique, la même certitude que des menaces importantes sont devant nous, le sentiment aussi que les hommes peuvent réformer leurs institutions pour mieux se gouverner, la même passion pour des événements apparemment anecdotiques, révélateurs des invariants de la planète. À me relire, je pourrais être pris par un certain découragement : rares sont les menaces que je dénonçais qui ne se sont pas réalisées, même si le réel est toujours plus créatif que l’imagination. Et si le temps réel est plus élastique de celui de la pensée. Alors, que vaut la joie de viser juste comparée au sentiment d’échec devant l’absence d’indignation et l’indifférence à l’égard des solutions ? À quoi sert d’écrire si rien ne change ? À quoi sert de dénoncer des dangers et des menaces si ceux qui me lisent n’en tirent que des sujets de conversation ?

 

Peut-être pour espérer que les lecteurs ayant lu ce recueil liront autrement les prochains articles. Et les prendront, un peu plus, comme des armes pour les grandes batailles à venir, pour la démocratie, la liberté. Tout simplement.

Jacques Attali




À retrouver également au format ePub :

  • Jacques Attali - Perspectives économiques

  • Jacques Attali - Perspectives politique française

  • Jacques Attali - Perspectives géopolitiques

  • Jacques Attali - Perspectives Europe

1- Ces chroniques ont été publiées dans leur intégralité aux éditions Express Roularta sous le titre Perspectives.

Vous pouvez retrouver cet ouvrage en librairie ou sur notre site www.lexpress.fr/boutique. Il est aussi disponible au format ePub.

Société française

Et l’enfant ?

L’Express du 24 septembre 1998

“Le Pacs ouvrirait la voie à une forme neuve, peut-être révolutionnaire, d’ordre social.”

Le débat sur le Pacte civil de solidarité est l’un des plus importants que la société française ait eu à affronter depuis longtemps. En déclarant ce projet « inutile et dangereux », les évêques de France illustrent très clairement une position tout à fait respectable, selon laquelle il vaut mieux laisser des gens hors la loi plutôt que d’avoir à entériner par le droit des pratiques sociales hétérodoxes. Le texte du Pacs, dont le Parlement va bientôt débattre, prévoit de donner à des couples de toute nature le moyen légal d’unir leurs vies, pour un temps, hors de la solennité du mariage. Cela concerne évidemment les homosexuels, mais aussi tous ceux qui veulent partager provisoirement un toit, des biens, des avantages sociaux sans pour autant avoir d’enfant ni porter le même nom.

De tels couples, à la durée plus précaire et aux ruptures moins traumatisantes que ne l’implique le divorce, existent et existeront de plus en plus. Ils correspondent à l’esprit d’un temps où tout devient fragile, fugitif, nomade. On a alors le choix entre les interdire, ce que personne ne souhaite, les laisser vivre hors la loi ou les reconnaître. Cette dernière solution présente l’extrême avantage d’étendre le champ de l’État de droit ; et une société a toujours tout à gagner à donner un fondement juridique aux relations sociales. Sinon, c’est le marché qui installe une relation d’argent : la société progresse quand des pratiques s’organisent par des lois et quand des lois protègent contre les excès de ces pratiques.

Mais le Pacs ne ferait pas que légaliser une pratique. Il ouvrirait la voie à une forme neuve, peut-être révolutionnaire, d’ordre social. Car, au-delà de la légalisation de couples homosexuels, il organisera aussi celle de couples hétérosexuels, sans obligation de fidélité (couples acceptant la multiplicité de leurs partenaires) et même sans dimension sexuelle (personnes âgées mettant en commun leur solitude). Et cela se développera très vite : dans un monde où l’on fait sans cesse l’apologie du changement, de la nouveauté, de la sincérité, de la transparence, du droit au plaisir et à la différence, rien ne pourra empêcher les gens d’inventer mille stratégies pour rompre leur isolement. Rien ne pourra faire revivre l’unicité du modèle familial.

Il convient alors de réfléchir, simultanément, aux droits de celui qui est déjà la principale victime de la disparition du modèle familial traditionnel : l’enfant. Si la fonction sociale première du couple n’est plus d’assurer l’éducation des enfants, il faut donc établir, à côté du Pacte civil de solidarité entre des individus de la même génération, un pacte de solidarité entre les générations, c’est-à-dire accompagner le Pacs d’une législation symétrique sur le droit des enfants à l’enfance, à la tendresse, à l’irresponsabilité, à la douceur.

Mais qui forcera des adultes à respecter et à aimer les enfants ? Telle est peut-être la seule question que le droit ne peut trancher et que la morale pourrait résoudre.

Vu d’aujourd’hui

L’enjeu reste le même : le statut de l’enfant… Il faudra bien qu’on s’en occupe.

L’État de la famille

L’Express du 21 janvier 1999

“La solution à la violence sociale n’est pas dans l’exacerbation du rôle de la police, de la justice ou des assistantes sociales, si utiles soient-elles. Elle est dans le retour des parents à leur mission.”

Le Premier ministre vient à juste titre de rappeler une évidence : il ne suffit pas de nommer une des causes d’un problème pour qu’il soit résolu. Il ne suffit pas de dire que la violence dans les banlieues trouve sa source dans le délabrement des immeubles et les injustices sociales pour qu’elle diminue. Il faut aussi que les coupables soient punis, que l’État et les collectivités locales fassent preuve d’autorité. Mais de quelle autorité parle-t-on ? Celle qui arrête, juge et met en prison ? Ou celle qui enseigne, éduque et transmet un savoir ?

Dans nos sociétés, l’enfant a tous les droits ; il détermine la consommation, fait le succès des films, enseigne aux adultes comment se servir des machines nouvelles, du téléphone portable aux jeux vidéo. Il est si idolâtré qu’il est même le critère du beau. On peut alors comprendre que cet enfant-roi n’accepte pas que son pouvoir soit limité aux images de lui que renvoie la société, qu’il veuille vraiment l’exercer et que, s’il n’en a pas les moyens financiers, il les prenne.

Alors, quand l’adulte en face de lui ne l’est pas vraiment, l’enfant traite l’adulte comme un enfant, perdant par là même ce qui le constitue. En donnant le pouvoir à l’enfant, on le prive de l’enfance, ce moment unique où il est libre d’être irresponsable, parce que quelqu’un lui donne de la tendresse en même temps qu’il lui enseigne une morale et les limites de la liberté. Quand l’enfant n’a pas d’enfance, il rejette les parents incapables de le faire croire au Père Noël, les maîtres incapables de se faire respecter, la société qui le fait vieillir avant l’heure. Là commence en fait la violence urbaine.

Dans un monde où l’autorité de la famille se défait, faut-il prendre acte de cette démission et transférer l’autorité des parents à l’État ? Le policier doit-il remplacer le père ? Ne sommes-nous pas en train de réinventer la société sans famille, où l’enfant est considéré dès sa naissance comme un être social, redevable du seul jugement de la société ? Nous savons bien que ces modèles, du phalanstère au kibboutz, ont tous échoué. Il est absurde d’espérer que policiers ou juges puissent remplacer parents et professeurs. Laisser dire, et organiser, le transfert de l’autorité parentale sur la société, c’est la condamner à ne produire que de vieux enfants, des adultes précoces qui, faute d’avoir connu la tendresse, ne seront capables que de violence.

La solution à la violence sociale n’est donc pas dans l’exacerbation du rôle de la police, de la justice ou des assistantes sociales, si utiles soient-elles. Elle est dans le retour de l’enfant dans l’enfance, c’est-à-dire des parents à leur mission. Ce n’est pas simple. Une société ne peut forcer des adultes à être des parents attentionnés ; elle ne peut pas non plus leur interdire d’avoir des enfants. Elle peut cependant veiller à leur enseigner cette responsabilité qui ne peut être exercée que par eux, en se souvenant que c’est le plus beau métier du monde, parce qu’il permet de transmettre la beauté de la tendresse, et la douceur de la connivence.

Un choix de société

L’Express du 18 février 1999

“Les dépenses de santé constituent des facteurs d’emploi et de croissance et offrent des débouchés pour les nouvelles technologies.”

Cette année, comme chaque année, ce gouvernement, comme tous les autres, bricole pour rétablir l’équilibre des comptes de la Sécurité sociale. Mais, cette année, le bricolage se révèle particulièrement difficile.

Pourtant, le déficit n’est pas spécialement considérable – 15 milliards de francs sur un budget de 613 milliards – mais, comme il dépasse le niveau prévu de plus de 1,5 %, il aurait dû entraîner, pour être financé, le reversement par tous les médecins d’une partie de leurs honoraires. Comme ce dispositif a été déclaré inconstitutionnel parce que contraire au principe d’égalité, il ne reste au gouvernement que trois solutions pour couvrir le déficit : le reversement d’une partie de leurs honoraires par les seuls médecins les plus laxistes, par les spécialités les plus dispendieuses, ou encore par les praticiens refusant une charte de rigueur pour l’avenir.

Cependant, en se focalisant ainsi sur la meilleure façon de colmater les brèches, on perd de vue l’essentiel : pourquoi faudrait-il que les dépenses de santé n’augmentent pas plus vite que le revenu national ?

Rien ne le justifie vraiment. D’abord parce qu’il s’agit, pour l’essentiel, de services qui ne peuvent pas être automatisés. Il est donc normal de consacrer moins d’argent à des tâches assurées par des ordinateurs, dont les prix s’effondrent, et plus aux soins, dont la durée ne peut être, elle, comprimée. Ensuite parce que l’allongement de l’espérance de vie ne peut qu’entraîner la nécessité de se soigner mieux et plus longtemps. C’est pourquoi, dans les pays où les ressources consacrées à la santé n’augmentent pas nettement plus vite que le revenu national, l’espérance de vie baisse (comme c’est le cas en Russie depuis 1988) ou cesse d’augmenter (comme ce fut le cas l’année dernière en France, selon une statistique officielle passée à peu près inaperçue). Dans ceux qui font le choix inverse, comme les États-Unis, ces dépenses constituent des facteurs d’emploi et de croissance et offrent des débouchés pour les nouvelles technologies, les principales du siècle à venir, qui modifieront profondément la façon dont ces services seront rendus.

C’est là un choix de société. Et il est triste de voir qu’on le fait implicitement, sans débat. Cela ne veut pas dire que ces dépenses doivent croître sans contrôle ni être financées par l’impôt. Une surveillance est nécessaire pour éviter les gaspillages et orienter les ressources dans les meilleures directions, en particulier vers les pistes qu’ouvrent aujourd’hui l’informatique et la génétique. Et d’autres financements que l’impôt doivent être recherchés, par les assurances privées, les mutuelles et le marché même. Leur mise en œuvre conduira à des modèles sociaux radicalement différents.

C’est de cela qu’il faudrait débattre, d’urgence, si l’on ne veut pas, là comme ailleurs, entrer dans l’avenir à reculons.

35.net

L’Express du 14 octobre 1999

“La loi sur les 35 heures ne parviendra pas à créer des emplois, mais on peut en trouver le bénéfice en termes de temps utile pour la société.”

En 1936, Keynes prévoyait qu’en l’an 2000 on travaillerait en Europe quinze heures par semaine. Cela viendra, un peu plus tard, car réduire la peine des hommes et libérer le temps constitue un progrès. Le passage aux 35 heures est donc une bonne idée. Mais pourquoi la gâcher avec une aussi mauvaise présentation ? Pourquoi ne pas voir que la nature même du travail a changé ? Et que, dans la société de l’information, il n’a plus rien à voir avec ce qu’il était quand dominait l’industrie ? Il faut donc en finir avec la vision chaplinesque du travail : il n’est plus homogène, substituable, anonyme. Il devient personnel, différencié, irremplaçable. Par ailleurs, on ne travaille plus seulement dans des lieux et des temps définis pour cela, dans une sorte d’enfermement spatial et temporel. Mais partout et à toutes les heures, dans le train, chez soi, au téléphone, avec des partenaires qui ne vivent pas sur le même fuseau horaire. Et cela ne concerne pas que quelques cadres supérieurs, mais de plus en plus de gens, dans tous les métiers.

Aussi, s’il y a mille bonnes raisons de réduire la durée du travail, la création d’emploi n’en est plus une. À l’inverse, dans l’économie qui vient, plus on travaille, plus on crée du travail. Car, alors que, dans l’économie industrielle, chacun a intérêt à l’échec de l’autre, avec la société de l’information, on passe d’une économie de compétition à une économie de coopération, dans laquelle chacun se trouve mieux si l’autre réussit. Ainsi, chaque possesseur d’un téléphone, chaque intervenant sur le Net a intérêt à ce que le plus grand nombre de gens soient branchés sur le même réseau. Et les membres d’un même réseau ont intérêt à ce que ce dernier soit le plus actif possible, donc à ce que les autres y soient présents le plus longtemps possible : dans un réseau, chacun crée du travail pour les autres en travaillant plus et non pas en travaillant moins.

Si l’objectif de la loi des 35 heures est de créer des emplois, dans beaucoup de cas elle ne conduira, au mieux, qu’à un déplacement du travail du bureau vers le domicile, et, au pis, à une délocalisation de l’entreprise. Pour réduire le chômage, il serait plus urgent de favoriser la création d’entreprises et la formation de compétences dans les technologies de l’information. Si l’objectif est de libérer du temps, il serait plus urgent de réfléchir à la réduction des réunions inutiles, des rapports superflus, des hiérarchies encombrantes, des embouteillages absurdes, des corvées administratives. Et, plus fondamental encore, de réformer l’éducation pour que chacun y trouve ce pour quoi il est doué et puisse s’y consacrer. Si l’objectif, enfin, est de réduire les inégalités, il y a, dans les banlieues défavorisées, un meilleur usage à faire des 100 milliards de francs consacrés aux 35 heures.

Un vrai projet de société ne saurait se résumer à permettre au citoyen d’échapper au travail sans rien lui proposer en échange que la distraction, mais il devrait tendre à construire une société où chacun aurait un travail valorisant, de création ou de plaisir, et où s’occuper de ses enfants, travailler à des actions caritatives ou à la vie de la cité serait considéré comme un travail socialement utile, méritant rémunération et considération. On basculerait alors dans une société où le temps ne serait plus de l’argent, mais où l’argent serait du temps. La revendication deviendrait vite d’allonger la durée du travail et non plus de la réduire, et en particulier de retarder l’âge de la retraite. L’archaïsme du débat actuel gaspille une belle occasion de s’y préparer.