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Alain L'instituteur et le Sorbonagre

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Alain L'instituteur et le Sorbonagre La grande révolution La grande révolution est depuis longtemps annoncée parmi les hommes ; elle ne se fait pas. Non pas que l'on n'en forme pas des idées vives et convaincantes. Liberté, Égalité, Fraternité, cela sonne bien. Alors on se met de bon coeur à réaliser ces belles choses par des institutions ; c'est alors que tout se gâte ; et pourquoi ? Parce que la révolution est une affaire de sentiments et de moeurs, et qu'on en fait une affaire de bureaux. De quoi s'agit-il ? Il s'agit de reconnaître l'homme, qui en fait est un animal dressable encore mieux que le chien ou le cheval. Toutefois s'apercevoir qu'on peut faire travailler l'homme, ce n'est pas encore le reconnaître. À quoi le reconnaître ? À ceci qu'il porte l'esprit, qu'il a la charge de l'esprit. Alors tous les problèmes de dignité se posent. L'homme n'est pas un animal domestique, c'est un animal pensant ; c'est un animal dont une parole peut m'aider à me tirer moi-même de l'animalité. Toutefois cette reconnaissance ne peut se faire qu'au contact de l'homme et d'après un espoir plein de foi. De cette reconnaissance nait une belle amitié et d'autres moeurs. Si cette idée était formée partout, la révolution serait faite ; et alors on ne verrait plus de tristes contradictions entre l'idéal révolutionnaire et la pratique révolutionnaire. L'homme reconnu, il s'établit aussitôt un respect, non pas par la loi mais par le sentiment. Les hommes sont égaux alors, et frères.

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Date de parution 15 juillet 2011
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Langue Français

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Alain L'instituteur et le Sorbonagre

La grande révolution

La grande révolution est depuis longtemps annoncée parmi les hommes ; elle ne se fait pas. Non pas que l'on n'en forme pas des idées vives et convaincantes. Liberté, Égalité, Fraternité, cela sonne bien. Alors on se met de bon coeur à réaliser ces belles choses par des institutions ; c'est alors que tout se gâte ; et pourquoi ? Parce que la révolution est une affaire de sentiments et de moeurs, et qu'on en fait une affaire de bureaux.

De quoi s'agit-il ? Il s'agit de reconnaître l'homme, qui en fait est un animal dressable encore mieux que le chien ou le cheval. Toutefois s'apercevoir qu'on peut faire travailler l'homme, ce n'est pas encore le reconnaître. À quoi le reconnaître ? À ceci qu'il porte l'esprit, qu'il a la charge de l'esprit. Alors tous les problèmes de dignité se posent. L'homme n'est pas un animal domestique, c'est un animal pensant ; c'est un animal dont une parole peut m'aider à me tirer moi-même de l'animalité. Toutefois cette reconnaissance ne peut se faire qu'au contact de l'homme et d'après un espoir plein de foi. De cette reconnaissance nait une belle amitié et d'autres moeurs. Si cette idée était formée partout, la révolution serait faite ; et alors on ne verrait plus de tristes contradictions entre l'idéal révolutionnaire et la pratique révolutionnaire. L'homme reconnu, il s'établit aussitôt un respect, non pas par la loi mais par le sentiment. Les hommes sont égaux alors, et frères. On ne supporterait pas de voir des hommes attelés à des voitures et fouettés comme des chevaux. Bien loin de supporter cela, ou bien un marché aux hommes et d'autres horreurs, il faudrait, comme dit le philosophe, ne les prendre jamais comme moyens et toujours comme des fins, c'est-à-dire des êtres libres dont la liberté est sacrée, et véritablement objet d'un culte. Cette amitié une fois établie sur le sentiment et aussi sensible en ses fausses notes que la musique à l'oreille, il n'y aurait plus de difficulté ; l'homme jugerait l'homme, le juge n'aurait plus à décider. Les orateurs arrivent parfois à ce sentiment fraternel, et avec cette nuance qu'au lieu de s'abaisser pour atteindre le niveau de leurs frères, ils y atteignent en s'élevant au-dessus d'eux-mêmes, ce qui fait le sublime propre à la politique et que le coeur de l'homme sent profondément. Telles sont les ondes merveilleuses qui ont touché beaucoup d'hommes au cours des révolutions et qui leur donnent espoir en l'homme et foi en l'homme pour des siècles et des siècles. Pour ma part, ayant à donner un livre à un prolétaire ami des livres, je lui donnai le livre le plus difficile que je connaisse, c'est La République de Platon. Je n'ai pas cessé de m'en féliciter.

Ce qu'il y a d'éclairant et réconfortant dans l'histoire, c'est que le christianisme exprime ces mêmes pensées dans des mythes pleins de sens, comme celui de l'Homme-Dieu, qui dit exactement ce que je disais ; car, certes, reconnaître un esprit, c'est lui réserver des honneurs divins. Ainsi le grand langage des mythes qui exprime la pensée populaire la plus profonde, dit la même chose que le philosophe le plus obscur (c'est Kant, que je citais tout à l'heure). Cet accord dès qu'on l'aperçoit fait l'effet de l'éclair qui découvre soudainement toute la campagne. Cette illumination est une révolution en chacun, elle fait la révolution entre tous et seulement par des pensées. Telle est la marque de la révolution vraie.

C'est à partir de cette référence qu'on doit juger les étranges déviations du sentiment humain. Les uns ont la vertu d'enseigner, et ne font guère de fautes ; car comment ne pas reconnaître l'homme dans l'écolier. Il se forme là une fraternité, une égalité, une liberté merveilleuses. Songez au nouveau sens qui resplendit dans le mot Maître ; si l'on développait tout l'amour, toute la confiance, tout le culte que ce mot suppose, cette page serait à garder dans les archives de la révolution. Pourtant, il a pu arriver que l'on ait remonté du nouveau sens à l'ancien jusqu'à considérer que le pouvoir, tout le pouvoir, appartient de droit au plus savant. Quelques-uns, forts de leur expérience d'école, se sont jetés à instruire le peuple. De quoi ? De tout ! J'ai connu de près les Universités populaires ; j'ai vu l'élite se tromper sur les fins et sur les moyens. Je me suis trompé moimême par un faux jugement sur la distance d'ignorer à savoir. Une étude de ces méconnaissances ferait encore une autre page pour les archives de la révolution. Ce que j'écris ici, par allusion, doit suffire pour réveiller l'esprit, et lui rendre l'idée juste de la grande révolution qu'il médite ; et il la médite parce qu'il s'aperçoit qu'il en a la charge. Reconnaître l'esprit de l'autre c'est déjà beau ; mais se reconnaître soi esprit et en jurer, et n'en pas démordre, c'est l'esprit même, et, moyennant assez d'obstination, c'est la paix, la justice et tout ce que le moraliste peut vouloir.

Revue roumaine Viata romencâsca, Avril-mai 1939.