Communiquer, un défi français
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Description

Des premières heures d'Europe N°1 au tout-com' d'aujourd'hui, qu'en est-il de la communication en France ? Est-elle un fondement de la démocratie ? Faire de la communication, est-ce communiquer ? La défiance des français vis-à-vis de tous les pouvoirs est égale à l'hyper-puissance de la communication. Alors ces questions, et celle des connivences, doivent être posées pour rompre les illusions d'une communication dévoyée qui peuvent conduire la démocratie française au bord du gouffre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2010
Nombre de lectures 278
EAN13 9782296705463
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

COMMUNIQUER,
UN DÉFI FRANÇAIS
Questions Contemporaines
Collection dirigée par J. P. Chagnollaud\
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.


Derniers ouvrages parus

Jean-Pierre CASTEL, Le déni de la violence monothéiste , 2010.
Sergiu MICOIU, Naissance de la nation en Europe , 2010.
Joëlle MALLET, Sophie GEORGES, Une action sur l’emploi qui change tout, 2010.
Alem SURRE-GARCIA, La théocratie républicaine, Les avatars du Sacré , 2010.
Asmara KLEIN, La coalition « Publiez ce que vous payez Une campagne pour la gestion responsable des ressources naturelles, 2010.
Olivier BATAILLE, Les Apprentissages professionnels informels. Comment nous apprenons au travail pour se former toute sa vie , 2010.
Stéphane ENGUÉLÉGUÉLÉ, Justice, politique pénale et tolérance zéro , 2010.
Marie-Christine ZÉLEM, Odile BLANCHARD, Didier LECOMTE (dir.), L’ éducation au développement durable. De l’école au campus , 2010.
Robert HOLCMAN, Euthanasie, l’ultime injustice , 2010.
Gilbert BOUTTE, Nicolas Sarkozy face à la crise , 2010.
Edward GRINBERG, L’intervalle. Vers une théorie du dynamisme créatif 2010.
Christian MARION, Participation citoyenne au projet urbain , 2010.
Albin WAGENER, I dentité (s). Essai à propos d’un fantôme , 2010.
Jennifer FUKS, L’anti-américanisme au sein de la gauche socialiste française , 2010.
Bernard OLLAGNIER


COMMUNIQUER,
UN DÉFI FRANÇAIS


De l’illusion du tout com’à la communication réelle
© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-12657-2
EAN : 9782296126572

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
A
Ode, Régis, Marie-Thérèse, Clémence, Estelle
Rose, Jules et
en mémoire des mes deux piliers disparus
Claude Marti, Marcel Jullian
PROLOGUE
Mon pays, la France, souffre. Non pas d’une souffrance physique, comparable à celle des années 1939 / 1945, mais d’une souffrance psychologique et sociale. Les français ne savent plus quel pays ils habitent. Question quasiment métaphysique : suis-je français ? Ils se posent d’autres questions sur l’avenir comme jamais ils ne s’en sont posés. La brutalité devenue monnaie courante dans les banlieues et dans les banques accélère leur dépression collective.
Les crises successives depuis 1972 ont miné leur moral malgré les années-fric de la décennie 1980 / 1990, les 35 heures, l’édredon social, l’augmentation de la consommation et l’accroissement du confort. Le chômage, la pauvreté, les pertes de revenus, les catastrophes naturelles, les attentats, les accidents meurtriers, la pédophilie, le voile intégral et le racisme effacent tous les gains de ces quarante dernières années au rythme du sacré Journal Télévisé de 20 heures.

Surgit la crise de 2008 devenant tsunami financier et économique en 2010. Les français ne sont plus en état de peur, de morosité, ils montrent de plus en plus d’incompréhension et de colère sourde. Sondage après sondage, la défiance et l’angoisse questionnent le Pouvoir. Que la crise touche les américains ou les grecs, rien de plus normal, pensaient-ils, tant les dirigeants français leur avaient promis la solidité de l’Euro, le renouveau français, les réformes de fond et d’aller chercher la croissance avec les dents face à la décadence américaine et à l’infantilisme des petits pays. A longueur d’interviews, de discours et d’articles, les gouvernements successifs, depuis trente ans, n’ont jamais osé dire la vérité sur l’état de notre pays dans la mondialisation et face aux menées des spéculateurs de tout poil. Un grave défaut de communication avec les citoyens qui peut se révéler porteur de mouvements de révolte.

Communiquer avec le peuple est une pétition qui reste le plus souvent vide de sens en France. Aujourd’hui, les français constatent les illusions de la communication dont les gourous les ont abreuvés depuis les années 80.
Le réveil est brutal. La réalité fait mal.
Le politiquement correct a conduit à ne plus poser les questions, à amoindrir toute difficulté, à ne plus traiter au fond de véritables problèmes, à ne plus écouter les français. En un mot comme en cent à ne plus communiquer mais à fabriquer de la communication.

Est-il possible de retrouver l’esprit des années 50 pour construire et non plus laisser-faire ? Pourquoi ne plus subir la tyrannie du paraître ? Comment établir une véritable communication entre les français ?

De ma jeunesse au premier son d’Europe N° 1 à cette année 2010, j’ai eu la chance inouïe de vivre dans les coulisses des pouvoirs et d’agir pour tenter de mieux faire communiquer les français, ici en France ou à l’étranger. Cinquante ans de discrétion absolue que je romps pour servir et pour tracer quelques pistes d’une communication utile au mieux-être.

Avec détermination, sans colère ni rancune, je vous raconte mon histoire pour éclairer les actions, prises de position et propositions que je vous livre. En effet, tous nous sommes les fruits de notre histoire personnelle. C’est elle qui nous amène à travailler de telle ou telle façon, à exprimer telle ou telle opinion ou à choisir une voie plutôt qu’une autre. Je vous dévoile quelques pans de mon histoire qui forment le cadre d’un exercice professionnel et d’engagements que je maintiens.

La question de la sincérité est la seule qui vaille de mon point de vue. Nul ne détient la vérité. Chacun est faillible. Comment ignorer nos faiblesses et petites médiocrités ? Communiquer passe aussi par un travail sur soi pour obtenir la confiance de l’autre, de celle et de celui qui communiquent avec nous. Mais, au-delà de la communication, il y a l’action. Agir sincèrement et non pas seulement par intérêt nous fait prendre des risques qu’il faut assumer sans se plaindre. "Gémir, n’est pas de mise aux Marquises" a chanté Jacques Brel. Risques de ne pas être à la mode, de ne pas accepter les compromissions pour participer à tel ou tel pouvoir.
Les français les plus illustres, avec leurs défauts évidents, sont celles et ceux qui assumèrent ces risques. De Voltaire à De Gaulle, savoir dire "non" a fait avancer la société. De Pasteur à Pierre Simon, de Marie Curie à Simone Veil, construire hors des chemins habituels, a fait progresser la vie. Ils communiquaient avec les français en toute clarté.

Communiquer avec sincérité oblige à accepter ces risques pour vivre debout. Pour servir. Avec force et beauté en espérant aboutir à la sagesse.

B.O.
PREMIER TEMPS Le temps de la fascination
Eu-rop’-un… 6 h du matin ! Un matin de 1955, trois syllabes qui allaient changer la vie.

Depuis plusieurs semaines nous attendons d’écouter un son nouveau, autre que le "Bonsoir mes Cher-Zauditeurs, Bonsoir ! " de Saint Granier ou le trop fameux impersonnel "il est – neuf heures – trente et une minutes – 32 secondes" de l’horloge parlante. Ah ! Que je la maudis cette horloge qui rythme ma jolie adolescence d’après-guerre. Chez les disquaires de la Place Marengo, "au centre" de Saint-Etienne, nous écoutons Elvis Presley, Bill Haley, Louis Armstrong, le 45 tours fait concurrence au 78 tours de ma grand’sœur. Entre le foot des Verts, ceux de Jean Snella qui construit la légende et le jazz du Duke qui nous emporte vers des étoiles, il y a le Collège avec son parc, ses jésuites, sa chapelle, ses messes, sa discipline et son ouverture vers la liberté. Déjà les prémices des surboums succèdent aux surprises-parties avec leurs boogie-woogie et be-bop hérités des GIs. Dans ce charmant tohu-bohu, écoutons-nous le bruit des balles et des obus de la Mitidja ou des Aurès ? Oh que non ! La radio officielle, la RTF, de même que la familiale Radio Luxembourg, distille des nouvelles des "émeutes sanglantes", "des lâches attentats" ou des "embuscades de terroristes" accompagnées souvent de commentaires gouvernementaux rassurants. Je ne sais plus qui était Président du Conseil en 1955 mais comment voudriez-vous que j’en ai un quelconque souvenir tant les voix de Guy Mollet, socialiste lunaire à lunettes d’écaille noire, Maurice Pleven, asperge chrétienne bien pâle ou Michel Le Troquer, chauve lubrique, nous faisaient plus rire que pleurer. J’entends encore mon papa Jules hurler de rire aux plaisanteries et imitations des chansonniers comme Jacques Grello, Pierre-Jean Vaillard ou Robert Rocca. Il rit si fort, si grand que j’ai peur de voir se décrocher sa mâchoire brisée en mille morceaux lors d’un accident de voiture en 1952.

Après avoir connu le coma, les bombardements, la noirceur charbonnière des caves, les longs mois de maladie, les tickets de ravitaillement, les galoches, le chocolat américain et le lait de Mendès, après cette décennie des années 40-50 où le sourire avait le goût du jaune d’une sombre étoile, je ris follement à nouveau ! Enfin, je suis vivant, je vais en récréation, je regarde les filles du Collège des Oiseaux s’épanouir au printemps de ma Place Badouillère, je fais mille bêtises avec les copains du collège. La vie est enfin belle ! Et des milliers de jeunes adolescents partagent le même goût du bonheur en 1955 malgré l’Indochine, l’Algérie, l’hiver 54 et les bidonvilles.

Née de la démobilisation de 40, ma génération, celle que plus tard Pierre Viansson-Ponté, grand directeur de la rédaction du journal Le Monde, nommera, dans un édito resté célèbre, "la génération perdue", est peu nombreuse mais forte de tous les malheurs trop tôt connus. Nous n’ignorons pas le prix de l’orange que nous trouvons au pied de la cheminée dans nos chaussures au matin de Noël. Nos yeux d’enfant sont encore zébrés des éclairs des fusées éclairantes dans un ciel qui a perdu ses étoiles. Nous voyons ces visages pleurant qui le père, qui le fils ou qui le bébé, nos yeux d’alors s’embuent de souvenirs inscrits au plus profond de nos êtres.
Nos peurs nous ont envahis à jamais.

Goût sucré des rutabagas, faible feu du poêle à sciure, glace obstruant les carreaux des fenêtres, greniers interdits – Pourquoi ? "Parce que c’est interdit ! " Parce que… Nous le saurons plus tard, il y a là recroquevillés quelques juifs échappant au massacre – cadencement des bottes nazies écouté dans le silence, mitraillettes résistantes jetées sur le sol d’une cave, cris, pleurs, explosions. Ces odeurs, ces images d’une enfance volée, nous les transportons avec nous encore aujourd’hui mais, en 1955, nous voulons les évacuer puis les perdre au son du rock, de la poésie de Prévert et Rimbaud, des Verts et des filles si jolies. Nous voulons oublier ce ticket qui nous autorisait 100g de pain blanc mais pas le pain au chocolat. Nous sommes à la fois révoltés et obéissants. Notre "bonne éducation" nous empêche de nous laisser aller comme le font trop de jeunes désorientés en ces années de début de millénaire.

Là-bas, dans ma ville si grise, nos distractions de jeunes sont simples : Les Verts pour la joie populaire, le cinéma pour le plaisir et le flirt, "Le Helder" pour les discussions à refaire le monde, la montagne pour nous aérer les bronches. La télévision est un luxe de même que la voiture et le téléphone. Pour regarder un match de foot à la télévision, nous nous entassons 500 debout dans le hall du journal Le Progrès, exultant aux talents des Di Stefano, Gento, Puskas, Kopa ou Ujlaki, talents à peine vus en noir et blanc, sans ralentis successifs ni effets de trucage. Pour se balader en voiture, il faut bénéficier de celle du riche tonton ou alors attendre d’avoir économisé l’équivalent de deux à trois ans de salaire. Pour bénéficier du téléphone, l’attente est de l’ordre de l’année pour les chanceux, les autres attendent… Tout le monde attend. L’attente est une sorte de culture née de la pénurie.
Des milliers de sinistrés de la guerre et de la vie logent en bidonvilles, celui de Méons à côté du stade Geoffroy-Guichard abrite alors plus de 2 000 français et émigrés, de tous âges. Et pourtant, nous sommes joyeux, de cette joie inégalée de se sentir vivant, de savoir ce que cela veut dire que vivre.

Quand nous apprenons que bientôt naîtra une radio, indépendante, musicale, jeune, comment vous dire ? Nous, là-bas à Saint-Etienne, nous éprouvons une excitation comparable à celle d’un premier rendez-vous avec une belle rousse aux yeux verts, au hasard Rita Hayworth ! Notre rendez-vous a un nom : Europe N° 1.
Drôle de nom pour une radio. Rumeurs, évidemment rumeurs : "c’est une radio allemande", "ils ne parleront pas français", "ils n’ont pas les moyens", "ils ne pourront pas émettre", "on ne sait pas qui est derrière ça, ma pôv’dame ! "
On connaissait la TSF devenue RTF / Radio Télévision Française et Radio Luxembourg. Alors que vient faire cet "Europe N° 1" ?

La radio. Un cérémonial familial. Posé sur le buffet Henri II, le poste Sonora en bakélite reproduisant la calandre d’une 4 CV Renault avait remplacé le Ducretet-Thomson dont l’œil vert clignotant me lorgnait méchamment. Depuis dix ans, la radio s’écoutait à un volume normal mais comment oublier cette radio en bois chuchotant des drôles de paroles inaudibles, une musique "tatatata… tatatata… ", une voix dont j’allais connaître plus tard le visage, celle de Frank Bauer, "les français parlent aux français" ? Et ce flot de chansons si gaies, de voix sinistrement graves et empesées comme les cols cassés de mon grand père ? Maurice Chevalier, Charles Trénet, Edith Piaf, Line Renaud, De Gaulle, Vincent Auriol, René Coty,…
La radio ! Lien mystérieux et magnifique avec le monde d’ailleurs. Boîte étrange qui nous emmène loin de la Grande Rue et des crassiers. Machine de rêves mais aussi de fantasmes et de malheurs décrits. Lorsque mon père déclarait "je mets le poste" cela signifiait clairement : silence, écoute religieuse, temps suspendu. Je me souviens. Depuis 1945, nous respections ainsi avec dévotion les grands moments obligés de la journée ou de la semaine sur Paris Inter et Radio Luxembourg : Saint-Granier pour ses chroniques parisiennes ; Georges Briquet, un match de foot à lui tout seul ; Pierre Dac : "ce n’est pas parce que l’on n’a rien à dire qu’il faut se fermer le gueule", La Famille Duraton, le Zappy Max du Quitte ou Double, les chansonniers et, cela va de soi, notre cher bien-aimé Jaboune, Jean Nohain, avec sa Reine d’un Jour, son bon géant Atlas ou son copain Ray Ventura entouré de ses collégiens. Sans oublier le grand moment : le journal. La radio rythmait la vie quotidienne de la famille ! La Marseillaise ouvrait et fermait l’antenne.

Le volume au plus fort, la famille rassemblée, chocolat et café fumants, tartines en l’air, pas un mot : Eu-rop’1. Musique sur trois notes déclinée en une symphonie qui déjà change notre univers. Louis Merlin ! L’enchanteur, référence obligée. Elégant, lunettes fines, élancé, souriant et distant, Merlin est le fondateur emblématique de la station avec le financement de son ami Sylvain Floirat et le soutien du lion Marcel Bleustein-Blanchet dit Publicis. Une voix moyenne mais des mots si pleins d’espoir, de promesses : radio jeune, les speakers éliminés au profit des « meneurs de jeu », non plus de longs discours mais des infos, de la musique toute la journée ! Avec ma petite sœur aînée de dix ans, je crois rêver tant la promesse semble irréalisable. Du Feldsberg, là-bas si loin – "dis maman c’est où la Sarre ? " – nous parviennent ces paroles de miel. En ce matin gris, c’est le premier rayon de soleil d’Europe N° 1 qui éclaire le ciel de cette journée de bruine.

L’aventure commence.

Jour après jour, je suis séduit par ce son nouveau, ces mots, ce rythme de paroles, cette musique, ce sourire permanent. Les meneurs de jeu. Roger Duquesne l’élégant bourgeois, Harold Kay le très chic écossais, Robert Wilar le souriant comédien, Maurice Gardett le vrai "fêlé" de la troupe ou Pierre Sisser le lointain dandy, les voix des journalistes Maurice Siégel, Jean Gorini, Jacques Paoli, Fernand Choisel, Daniel Filipacchi, Frank Ténot,… C’est le ton Europe ! J’écoute comme un fou cette radio dès que je me lève, rentre du Collège, fais mes devoirs, encore en sourdine après 21 h, c’est un monde nouveau, une couleur à nulle autre comparable.
Je veux en être !

Source naturelle de conflit familial à négocier avec un papa arc-bouté sur sa radio normale, celle qui diffuse son univers des années passées, opéra et vraies chansons à voix mais finalement il accepte de laisser beaucoup de place à la nouvelle venue. Aujourd’hui, je lui suis très reconnaissant d’avoir ouvert des livres, lu des journaux, pour me laisser avec ma sœur Marie-Thérèse écouter Eu-rop’-1.

Devant cet engouement, que je pourrais plus tard comparer, pour mieux les comprendre, aux engouements nés d’Antenne2, M6, NRJ, Fun ou SkyRock, la famille nous dote d’un transistor. Une révolution technologique qui change toutes les habitudes d’écoute de la radio : c’est la radio que l’on emmène partout. C’est le premier des baladeurs ! Mais cela va aller plus loin et donner un sens inattendu à ma vie que chacun prévoit bien studieuse pour être commerçant "comme papa" ou "ambassadeur" suivant la tradition militaire familiale. Footballeur ou tennisman ? Bof… ce n’est pas sérieux. Artiste ? Oh ! Non. La Star Ac n’avait pas encore fait ses ravages. Bien que très ouverts d’esprit et prônant la liberté de choix, comme la grande majorité des parents de la fin des années 50, mes parents et mes jésuites me voient néanmoins faire carrière, ne serait-ce que pour se venger des duretés de la vie d’avant-guerre et des désastres de cette drôle de guerre de 39. Maman, Rose, née en 1901, fille unique d’une famille bourgeoise avec un important reste de "sang bleu" aristocratique, avait vécu 14-18, le Rif, 39-40 puis 4045, elle se retrouvait avec les guerres de l’Indo, le Maroc et l’Algérie. Elle était fatiguée de tant de malheurs, tant de morts, tant de larmes en n’aspirant qu’à une chose : la paix. Europe N° 1 fut pour elle une bouffée d’air frais, une sorte de nouvelle maison avec laquelle elle allait trouver une première ouverture vers cette paix espérée. Elle fut une ardente supportrice de cette Radio si différente de son univers classique, ce qui la conduira plus tard à prendre des initiatives inattendues d’une femme à la jeunesse dorée, catholique et bourgeoise mais mariée par amour à un ouvrier fils de bourgeois artisanal.

Dans notre Collège Saint-Michel, le transistor est interdit de même que le "pick up" (drôle d’engin nommé plus tard tourne-disques). Le Teppaz de ma sœur est l’objet de tous mes désirs car au Collège seuls les chants grégoriens et les processions pouvaient nous élever le cœur et l’esprit. Dirais-je des horreurs sur les jésuites ? Certainement pas ! Les "jèzes" exigeaient de nous une discipline mais aussi une force, celle de la liberté. Liberté de parler, de débattre, de poser des questions. Liberté d’assumer ce que nous sommes. Et en même temps, ils nous montraient combien le travail est la valeur qui nous libère l’esprit comme le corps car seul le travail nous permet de vaincre nos dépendances intellectuelles et physiques, en un mot de nous élever.

Cependant "Eu-rop’-1" ne remplace pas la BBC écoutée religieusement tous les matins sous la férule d’un jésuite tonitruant, le Père Prêle, bondissant et ventripotent, à l’anglais oxfordien impeccable, nous apprenant les belles expressions argotiques avec un égal dynamisme. Jamais je ne lui dirai assez merci. Grâce à mes mauvaises notes, je me suis acharné et enfin ai pu comprendre, chanter et apprendre les paroles de Paul Anka, découvrir les Etats Unis sans trop être un "frenchie" et être capable à 15 ans de lancer un vibrionnant "I’m fed up ! " à un anglais qui m’embêtait en vacances. Mais Eu-rop’-1 au Collège ? Non ! Quasiment une sorte de péché que d’évoquer cette radio même pour apprendre l’anglais. Eddy Mitchell, encore trop jeune, n’avait pas entonné son célèbre "pas de boogie woogie avant de s’endormir le soir… " même s’il en avait déjà la prescience.

A 15 ans, on s’éveille à beaucoup de choses et pas seulement aux filles ! La philo de Sartre à Spinoza en passant par Paul Valéry qui s’est bien trompé car le monde ne finit jamais, la poésie du Bateau Ivre et des étoiles illuminées, la littérature de la Condition Humaine et de la 25ème Heure, la musique de Mozart au Duke, la voix inhabituelle d’un improbable grand Jacques Brel et le rythme fou du rock, la ville, la nature, la religion, la politique, la famille, les copains pour défaire le monde et les émois inavoués. Tout cela et encore bien plus fondent un homme alors que l’on rejette à cet âge tout ce qui est fondement. Contradiction sublime de la jeunesse ! Eu-rop’-1 est jeune de cette jeunesse-là qui dit "non" mais qui veut tout connaître, discuter, voir, palper, même au risque de se brûler. Eu-rop’-1 se brûlera, plus tard.

C’est bien, avec et au son d’Eu-rop’-1, que j’ai fondé une vie. La mienne tout bêtement.

Au bruit des chars soviétiques tonnant contre le peuple hongrois et à l’écoute du reporter d’Europe N° 1, Gilbert Lauzun, qui crie en direct " je m’abrite, le canon se tourne contre nous, ah il tire.. ", je me suis juré de toujours combattre le totalitarisme d’où qu’il vienne. 1956.
Merci Eu-rop’-1 d’avoir éveillé ma conscience politique.
Comment ne pas se souvenir de cette année où la liberté la plus élémentaire a été écrasée face, on le saura plus tard, à une sorte d’inertie du monde occidental déjà occupé par le pétrole à Suez ? Comme ce monde l’était aussi en 1917 par la Grande Guerre laissant se perpétrer le génocide des arméniens sans réagir. De l’autre côté de la Méditerranée, alors que le Maroc gagne son indépendance, l’Algérie est soumise à la terreur, nul ne peut plus le cacher et les Gouvernements successifs de la IVème République, minés notamment par les gaullistes, sont incapables d’apporter une réponse juste. Eu-rop’-1 nous fait vivre cette Algérie de sang malgré une censure bien organisée. Merci au Feldsberg d’être en Sarre et non pas en Alsace ! Eu-rop’-1 ose en ces temps-là diffuser des reportages, des débats que nous ne trouvions nulle part ailleurs.
En cette année 56, les réfugiés hongrois arrivent en France. Europe N° 1 lance un appel à la générosité qui, je m’en souviens, est largement suivi. Par exemple, un cousin parisien hôtelier mit gratuitement plusieurs chambres à leur disposition. Dans le même temps, arrivent des maghrébins par milliers pour travailler aux chantiers de tout ordre qui couvrent la France en reconstruction. J’entends encore cette réflexion du côté de mon oncle, entrepreneur de travaux publics qui en employait plus de 3 000. "Ils repartiront au bled ! ". De ceux-là Europe N° 1 n’en parle pas.
C’était le temps des "fellouz, bicots, sidis et autres fellaghas" auxquels on ne faisait aucune confiance, que l’on logeait de façon misérable et qui travaillaient comme des bêtes de somme. Les jésuites nous obligeaient de la 3 ème à la philo à des travaux d’aide sociale ; l’alphabétisation des arabes était le moins recherché mais aucun élève n’y échappait ! Ainsi, dans une vilaine baraque en bois, ancien abri de sinistrés des bombardements de 1944, pendant six mois j’ai appris à des algériens, tunisiens et marocains à lire et écrire le français et, vous le devinez, à écouter Europe N° 1, lors de la pause du Ramadan à la tombée de la nuit. Ces cours se sont arrêtés un soir de mars 57 pour cause de guerre d’Algérie qui avait fait irruption dans la baraque. J’avais 16 ans, la guerre m’avait à nouveau attrapé.

La même année les quatre B (Barbara, Brel, Brassens, Bécaud) apparaissent dans ces " boîtes à chansons " aux drôles d’enseignes dont j’entends le nom sur les ondes : L’Ecluse, Chez Georges, L’Echelle de Jacob ou encore Les Trois Baudets, lieux que je découvrirai quelques années plus tard. Eu-rop’-1 diffuse des chansons qui dérangent l’ordre établi de Maurice Chevalier, Line Renaud, Patachou et Armand Mestral mais qui se joignent à celles de Juliette Gréco, Trénet, Boris Vian et autres Ferré. C’est encore du confidentiel. Dès 1958 les quatre B explosent sur les ondes en même temps que les Paul Anka, Elvis Presley ou Ray Charles. J’entends mon père amateur d’opéra excédé criant "baisse le son ! " en ajoutant parfois "tu fais trop de bruit avec ta musique de voyous ! " Il était de la génération des années 20. Lui aussi avait connu 14-18, le dur labeur dès l’âge de 12 ans, la mobilisation, l’occupation nazie, le STO, le sabotage, la peur, accroché à sa foi de charbonnier et à ses valeurs d’honnêteté, de travail et de courage ordinaire. Il n’avait pas été épargné par un fou du volant en cette soirée humide de novembre 1952. Allongé sur un trottoir, plongé dans le coma, perdant son sang, figure en bouillie, sa vie basculait définitivement dans une souffrance insipide qui ne l’abandonnerait plus jamais.
En ce temps-là la Sécurité Routière n’avait pas été inventée. L’essence ne coûtait presque rien et les voitures pesaient des tonnes. Bourvil s’amusait de la "tactactactique du gendarme" et de’ l’eau ferrugineuse". Tout le monde connaissait les paroles de la chanson "boire un petit coup c’est agréable… ", bien plus tard mais vraiment bien plus tard viendra le temps de "un verre ça va, trois verres bonjour les dégâts" et du SarkoShow des Radars Robots. Papa avait perdu sa voix de ténor en hurlant de douleur dans le fauteuil du stomatologiste mais il avait gardé ses emportements qui ne compensaient que très peu sa perte d’autorité. Un monde se défaisait sous ses yeux. Il se taisait de plus en plus. Laissait faire. Fatigué. Toujours au travail. Avec ses bonheurs familiaux. Cependant il regardait un autre monde émerger. Lui aussi s’était mis à écouter Europe N° 1 à certaines heures ; celles des informations et des jeux, parfois des Musicorama.

Lorsque les Clubs sont lancés par Europe N° 1, notre famille se mobilise immédiatement. Nous étions quatre mais nous fîmes comme cent ! Maman devint la Présidente du Club N° 1 de Saint-Etienne et ma sœur, alors libraire, la secrétaire générale. Papa suivit le mouvement avec sa Simca Aronde et ses copains de patronage. Quant à moi, je fis la promotion du Club auprès des diverses bandes de jeunes que je fréquentais, de surboums en foot, du collège au Helder ! En très peu de temps, le Club N° 1 devint un élément-phare de la vie stéphanoise. Bals, repas, mobilisations caritatives, jeux, équipe de foot, visites de journalistes, Podium du Tour de France, participation à des émissions. Europe N° 1 était devenu grâce au Club un élément important de la vie locale. Cette expérience a profondément marqué ma vie. Encore aujourd’hui j’aime créer cet esprit "club" qui permet à des gens d’horizons divers de se retrouver pour un projet commun.

Eu-rop’-1 des années 55 – 65, dix années inoubliables. Un foisonnement incroyable qui bouscule la société française et, je l’affirme, porte les ferments de 1968.

Il faut imaginer ce passé pas si lointain où n’existent aucune radio FM, aucune chaîne privée de télévision. Cette époque où la seconde chaîne de télévision de l’ORTF, sera créée en 1964. Europe N° 1 diffuse du rock à longueur d’antenne ! C’est la révolution en musique. Le Golf Drouot accueille des dizaines de groupes et des voix encore inconnues qui en quelques mois deviennent des vedettes : Hector, Hallyday, Vince Taylor, Moustique, Les Chaussettes Noires ou Sylvie Vartan. Europe N° 1 n’hésite pas à les programmer. Lucien Morisse effectue un curieux mélange, un mélange détonnant qui illustre le décalage entre le discours officiel gaullien et les espoirs de toute une jeunesse, celle du baby boom. Avec ses excès qui ont pour nom Blousons Noirs et autres Dark Angels montés sur leurs Harley Davidson.

De Gaulle termine sa guerre d’Algérie à la télévision. Mais, depuis 1956, Europe N° 1 est écouté par les soldats du contingent et les autres, là-bas dans le bled. Le transistor abolit la distance avec la métropole. Les reporters d’Europe N° 1 font beaucoup d’entorses à la censure. La station diffuse des débats arbitrés par Siegel ou Gorini entre les divers protagonistes de tous bords y compris les communistes pro-FLN et les extrémistes de droite, supporters de l’OAS. Ainsi, pendant six longues années de guerre, Europe N° 1 représente l’air frais, la liberté et la formidable aspiration des jeunes. Une fois revenus en France, les "appelés" qui rejoignent leurs copains restés en France, connaissent tous le son d’Europe N° 1. Quelle belle force de frappe ! A Paris comme dans toute la France, ils sont des centaines de milliers mobilisés par leur radio. Avec eux et leurs copines, Europe N° 1 lance des modes, influence le débat politique, crée des vedettes, devient un média d’une puissance inouïe, curieusement câliné par les cadres supérieurs. Il est de bon ton d’aimer Europe N° 1, de fréquenter la rue François 1 er et de se réjouir des succès de Salut les Copains. Je n’ai jamais été un supporter de SLC, au point de refuser d’en devenir un des chefs de publicité. SLC me semblait être une gigantesque opération commerciale qui aboutirait au désordre et à une perte de valeurs. La croisière SLC 2010 me fait sourire. Mais je préférais et préférerai toujours Brel et Barbara à Hallyday et Vartan.

Europe Midi.
Le Journal de la mi-journée diffusé depuis le Studio des Pyramides, était écouté dans le silence familial. Gorini, Siégel, Paoli, Fillioud, Leroy, avec des invités entourés d’un public pas toujours silencieux. Une véritable innovation. Un ton libre, des coups de gueule dont ceux de "Michou la colère" (Michel Debré) sont restés célèbres. C’est en écoutant ce Journal que j’ai compris ce que signifie la liberté d’expression.
En 1959, pour la première fois, j’ai découvert ce studio et cette ambiance. Il y avait deux invités : le "Debré" et le "Dali" ! Nous avions eu des invitations via le Secrétaire Général de la Fédération des Clubs N° 1, Paul Dumas dit "Le Général" à cause de son allure so British souriante et rigide, visage ovale souligné par des cheveux blancs argentés très lisses et très raides, lunettes de grosse 7écaille noire. Une figure de mode échappée de la revue Réalités mais si chaleureux ce Paul Dumas ! Ami de Louis Merlin, il était une sorte de majordome à l’humour second degré, un Jacques François avant l’heure !

Autre personnage très influent des coulisses d’Europe N° 1 : Dell Duchon-Doris. Directeur Général ou quelque chose de proche. Homme de la bande à Merlin et Bleustein, qui dirigerait dans les années 80 le groupe de presse Edimonde. C’est cette même année 59 que, lors d’une étape du Tour de France, il accompagna Paul Dumas chez mes parents pour un de ces fameux "café-thé-petits-fours" qui faisaient le délice des gens de la station de passage à Saint-Etienne. Journalistes et artistes aimaient se laisser aller aux charmes de ces fins d’après-midi provinciales. Cette fois, je ne saurai jamais pourquoi, voici que je prenais part à la discussion avec Paul Dumas et surtout "Delduchon". J’effectuais un stage de journaliste à La Dépêche de la Loire, un des trois "grands" quotidiens stéphanois. 1958 était passé avec le Grand Charles revenu au pouvoir par la grâce d’un coup d’Etat très légalement républicain, le référendum sur la Constitution avait été gagné, celui sur l’Algérie ne saurait tarder. Mille sujets d’actualité me taraudaient. Alors la nuit fut longue. Ce soir-là, pour la première fois, j’entendis parler des Relations Publiques. Moi qui voulais être journaliste, voilà que Delduchon m’expliquait ce qu’était le métier de Relations Publiques. Drôle de métier auquel franchement je ne comprenais pas grand’chose. Entre journalisme et publicité ? Je n’avais pas encore imaginé qu’il put exister une autre discipline. Cela me semblait pour le moins nouveau sinon étrange ! En moi-même je me disais "encore un coup des parisiens ! " Alors je suis revenu au journalisme, à La Dépêche, en conservant en moi cette graine des Relations Publiques déposée par Delduchon.

Le Club N° 1 prenait de plus en plus de place dans ma jeune vie. Mais maman n’avait pas oublié les Relations Publiques expliquées avec tant de talent par Delduchon. "Bernard, c’est un nouveau métier qui t’irait très bien". Je crois bien qu’elle avait surtout retenue "relations" et "publiques", ma délicieuse maman qui me voulait Ambassadeur ou Ministre ! Les "Relations" et les "Publiques" lui paraissaient certainement une activité plus noble et plus gratifiante que celle de "pisseur de copie de chiens écrasés" bien que journaliste lui sembla une excellente profession. Quelques années plus tard, j’étais rattrapé par les Relations Publiques et j’allais passer près de quarante ans de ma vie à "faire des RP" !

Delduchon aurait du se taire !
Même si je ne regrette rien de rien, je garde une certaine nostalgie du journalisme, celui d’Europe N° 1, de France Soir et de l’Aurore. Mais là je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent imaginer ! Le temps du sandwich jambon-beurre mêlé à l’odeur de l’encre, au bruit des rotatives et des « fais fissa coco ! ».

Fin 1959, le barrage de Malpasset cédait et engloutissait des centaines de personnes. Pierre Bellemare lança un appel à la solidarité par son émission "Vous êtes formidables".
Une émission qui mobilisait des millions d’auditeurs pour des causes de tout ordre. Comment oublier la voix de Pierre Bellemare appelant les dons pour secourir les victimes de Malpasset ? Mairies ouvertes en pleine nuit dans toute la France, camions s’emplissant de pansements, médicaments, vêtements, couvertures, des centaines de personnes sur les marches de l’Hôtel de Ville de Saint-Etienne comme de Valenciennes ou d’ailleurs, je passe cette nuit entre écouter Bellemare, faire des cartons, organiser un mini-convoi et boire du Coca ! Stagiaire journaliste, j’écris le "papier" qui légende la photo de l’amoncellement des dons sur les marches de l’Hôtel de Ville. Le correspondant d’Europe N° 1 à Lyon ne se dérange pas mais une liaison téléphonique depuis le journal permet de donner des informations à Europe N° 1 et a