De l'AFP à la télé, mes 7 vies sur les points chauds du globe

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Français
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Description

Par une suite de circonstances exceptionnelles, Claude Brovelli a été entraîné dans une succession d'"aventures" journalistiques. Témoin de faits historiques parmi les plus importants de ces 50 dernières années, il a rencontré des personnages exceptionnels, dangereux, fascinants, du Vietnam au Biafra, du Sénégal au Mali à l'époque de la décolonisation, puis dans l'Italie du terrorisme. Il a également été présentateur vedette des journaux télévisés de TF1 et d'Antenne 2 dans les années 70.

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Date de parution 01 juillet 2013
Nombre de lectures 22
EAN13 9782336321394
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Claude
Brovelli
Claude Brovelli

De l’afp à la télé,
mes 7 vies
sur les points chauds
du globe

mes 7 vies sur les points chauds du globe

De l’afp à la télé,

(

(SBWFVST EF .nNPJSF
Série : Récits de vie / France

(01 40 46 79 11)
Lib internationale
Harmattan Sénégal
41 euros, 428 pages,
Editions L’Harmattan
ISBN : 978-2-296-99539-0
www.editions-harmattan.fr
Coll. Mémoir1e6s reuteb idoegsr aEpchoiless 75005 Paris
de l'atuoptueotnr(eidstPartéfni Mr slaemlchsatea r lpduMte réitpboeros s a'lefedw) crsouielbontrn ieaiArlemoua.d. ."


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Responsable :
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Adresse
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Commune de Lingwala
Kinshasa/ RD Congo

Lundi – Samedi
9H – 18H

Téléphone
00 243 998697603
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L'Harmattan RD Congo se
veut au carrefour des
cultures et de la diversité
culturelle congolaise et
africaine pour la
transformation sociale.


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75005 Paris
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ISBN : 978-2-343-0w0w90w7.-e0d itions-harmattan.fr
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De l’afp à la télé,

mes 7 vies sur les points chauds du globe


































Graveurs de Mémoire


Cette collection, consacrée essentiellement
aux récits de vie et textes autobiographiques,
s’ouvre également aux études historiques

*












La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le sitewww.harmattan.fr






Claude BROVELLI








De l’afp à la télé,
mes 7 vies sur les points chauds
du globe


























Du même auteur :

La guerre des rapaces, Albin Michel, 1969.

Ils ont réussi,France Empire, 1984.

Vive la France quand même !,France Empire, 1985.
































© L’HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-01004-5
EAN : 9782343010045




« Quand la Providence vous donne une tâche,
Elle vous donne les moyens de l’accomplir »
Citation de Jean Paul II (voir page 247)

AVANT-PROPOS

Ecrire un livre de Journaliste, c’est facile: je l’ai déjà fait à
plusieurs reprises. Tenter d’écrire un vrai livre, cela me paraît être une
aventure autrement plus difficile mais le moment me semble venu de
le faire en essayant de conjuguer la force de la mémoire et la
puissance de la réflexion.
Ce sont ces deux recherches que je vais essayer en permanence
d’équilibrer dans mes propos en leur donnant, je crois, un sens qui,
du coup, peut avoir sa raison d’être.
C’est vrai que je me suis trouvé au cœur d’évènements de portée
majeure, qu’il s’agisse :
-
des premières années de la décolonisation en Afrique,
-
de la guerre du Biafra,
-
de la guerre du Vietnam qui hante encore aujourd’hui la
mémoire américaine
-
du terrorisme des années de plomb en Italie
-
de la succession en 71 jours de trois Papes au Vatican
Mon propos consiste essentiellement à raconter comment un jeune
journaliste imprévu des années 60 et 70 – les fameuses glorieuses — a
vécu ces évènements parmi les plus importants du vingtième siècle.
Si, en plus, ce livre peut faciliter la compréhension de quelques
personnes en mal de repères et perdues dans le fouillis actuel d’idées
bidons, de « stars » bidons, d’exemples bidons, de références bidons,
tant mieux en se disant : « merde, moi aussi, je peux y arriver en me
bouchant les oreilles comme Ulysse». Après tout, c’est une histoire
qui finit bien celle d’Ulysse qui, fuyant les sirènes, retrouva la
lu

9

mière, l’immensité de l’espace, la liberté, l’amour, le pouvoir et la
puissance.
Afin de faciliter une lecture fluide, j’opte pour un récit
chronologique et résumé au maximum de tout ce qui a précédé le début de ma
Grande Aventure Journalistique et dont on percevra à postériori,
j’espère, quelques clés essentielles.
Tout commence par une inimaginable prédiction : vers l’âge de 14
ou 15 ans, ma mère m’avait emmené voir une « tireuse de cartes»
comme on disait. Je ne voyais pas bien l’intérêt de la chose mais ma
mère était sûre de son fait.
Je me souviens d’une très vieille femme qui nous avait reçus dans
la pénombre inquiétante d’un petit appartement rempli jusqu’à la
gueule de meubles, de bibelots, d’objets bizarres au rez-de-chaussée
d’un vieil immeuble Grande Rue Charles de Gaulle à
Nogent-SurMarne, ma ville de naissance.
Et la vieille commença à me tirer les cartes: c’était il y a un peu
plus de 50 ans et, à l’époque, j’avais du aller une ou deux fois à Paris
en bus et en métro, ce qui pour moi constituait le «voyage »le plus
important ; c’est là que, tranquillement elle me débita avec assurance,
au fur et à mesure de mes pioches :
-
Toi mon petit, tu vas faire le tour du monde: tu vas
rencontrer les personnes les plus importantes de la planète,
Présidents, Rois, Papes, tu vas écrire des livres, tu vas être connu
(je pensais en rêvant comme tous les jeunes de mon âge à
Alain Delon que j’ai rencontré depuis et que je salue ici), on va
t’interviewer, tu vas gagner beaucoup d’argent…
Qui aurait pu la croire ? Même ma mère, qui visiblement venait la
voir de temps à autres, trouva qu’elle poussait le bouchon un peu
loin. Elle me dit en sortant que s’il y avait un tout petit peu de vrai
dans tout cela, ce ne serait déjà pas si mal…
Mes parents, tout récents immigrés italiens qui avaient fui le
fascisme en Italie vivaient entre la misère et l’extrême pauvreté, mon
père allant chercher chaque matin de l’ « embauche » pour la journée
comme manœuvre maçon et ma mère faisant la nourrice dans le
minuscule 2 pièces où nous habitions à 7...

10

Nous aurions rêvé à cette époque— nous rêvions — de pouvoir
aller habiter dans l’un de ces fameux immeubles construits autour de
Paris dans les années 50 avec une vraie cuisine, une vraie salle de
bains, de vraies toilettes — un vrai confort quoi – afin, entre autres,
ème
de n’être pas contraint de descendre de la chambre mansardée du 3
étage en plein hiver pour aller dans les wc à la turque au fond du
jardin ! La chambre devait faire au plus 15 mètres carrés et un rideau
sommaire séparait le garçon des filles. Il y faisait très froid en hiver et
très chaud en été. L’hiver, de nuit, c’était un véritable cauchemar de
descendre pour rejoindre ces « toilettes » rudimentaires.
A la maison, mes parents, entre eux, parlaient un patois du
Piémont. Ils ne s’exprimaient pas en italien ne connaissant la langue que
par bribes. Mais ma mère nous interdisait de parler comme eux :
-
Ce grand pays nous a accueillis et il faut que vous parliez
français, que vous soyez des Français complètement comme
les autres petits français. Elle y tenait absolument et je me suis
rendu compte par la suite combien elle avait raison et
combien d’ailleurs pour un étranger, la nationalité française se
mérite.
(Bien des années plus tard, lorsque, journaliste à la télévision, la direction
envisagea de me confier le poste de correspondant permanent à Rome, on fut
surpris que, compte tenu de mes origines, je ne parlais pas un mot d’italien !
On s’inclina devant mon explication toute simple! Je partis quand même
pour Rome où j’appris l’italien très vite.)
A l’école, je n’étais pas dans les premiers de la classe mais au
moins en sortant de la communale je savais lire, écrire et compter. A
14 ans, puisque c’était l’âge légal pour quitter l’école (il semble qu’on
s’en souvienne 50 ans après, c’est pathétique) je commençais à
travailler certificat d’études primaires en poche! Il était exclu que je
demeure aux crochets d’une famille nombreuse, plus que modeste.
Pour moi, l’avenir était bouché, inexistant.
Ce fut d’abord un stage rémunéré au strict minimum dans une
banque. Trois mois de paperasses. Suffisamment pour me rendre
compte que ce n’était pas mon truc. Puis ce furent les tissus ! garçon
de magasin chez un demi-grossiste de la rue du Grenier Saint-Lazare,
à Paris. Pas la vocation non plus. Mais, il fallait bien pouvoir s’acheter
11

la mobylette tant attendue, l’électrophone Teppaz, les premiers 45
tours.
Enfin ce fut l’usine: une usine de matières plastiques qui venait
d’ouvrir dans un hangar de Bobigny: travail de nuit sur des
machines infernales, odeurs nocives de polyéthylène, retours au petit
matin au milieu des visages hagards et sans expression remplissant
les trains de banlieue. Cela, aussi, ne pouvait être qu’une expérience
provisoire. Et pourtant, je conserverai le contact avec les générations
successives des patrons de l’usine, aujourd’hui à la retraite et, restés
amis. Nous faisons la fête de temps à autre.
L’avenir est un mot dont je n’imaginais pas qu’il puisse même
avoir un sens.
J’eus une enfance et une adolescence plutôt heureuse et équilibrée
et je ne conserve que les bons côtés de cette époque où à travers les
yeux du jeune garçon, les gens sont perçus d’une façon spontanée,
rapide, immédiate. Je veux simplement me souvenir qu’un 45 tours
acheté après des semaines d’économies ou le cinéma du dimanche
après midi à Nogent ou au Perreux, suffisaient à équilibrer mon
existence d’une façon positive.
J’oubliais !Comme nous étions un peu les uns sur les autres à la
maison dans une seule petite pièce pour toute la famille, j’allais, pour
m’aérer un peu, au bureau d’une assistante sociale amie de ma mère,
Mademoiselle Mathieu qui m’avait à la bonne. J’avais 13 ou 14 ans et
elle me laissait des après-midi entiers « jouer » avec sa vieille machine
à écrire, ce qui me fascinait et m’intéressait beaucoup. (Sans doute
inconsciemment ai- je fait un pas vers le journalisme à ce
momentlà) !

Et puis il y a la Suède…
Dans les années d’après-guerre, l’une de mes sœurs plus âgée que
moi, Janine, – elle devait avoir 13 ans – avait été choisie au milieu
d’un groupe d’enfants de son âge pour partir avec la Croix-Rouge en
Suède afin de changer d’atmosphère et tenter d’oublier les rigueurs et
les frayeurs de la guerre aussi bien que les restrictions notamment
alimentaires.

12

La Suède, qui n’avait pas souffert du conflit, dont elle était restée
en dehors, compatissait devant ces petits Français qui venaient de
vivre six années de restrictions et de peurs. Il n’empêche qu’on
imposait à ces petits rescapés une «quarantaine »réelle dans le sud du
pays avant d’être dispatchés dans des familles d’accueil.
Les enfants étaient ainsi placés dans des familles où les adultes, le
plus souvent, parlaient français pour l’avoir appris à l’école. Ce n’est
pas si vieux mais la langue française a été, depuis, malheureusement
détrônée.
Des liens amicaux, affectifs se sont donc perpétués par la suite
entre la famille suédoise, aisée, jeune, souriante qui avait «
réceptionné »ma sœur et notre famille, pauvre! C’est ainsi qu’une autre de
mes sœurs, Sylvia, en se mariant quelques années plus tard, décida
de quitter une existence difficile dans un pays où l’on n’apercevait
pas encore l’arrivée de ces fameuses «trente glorieuses» :elle alla
donc faire sa vie en Suède, à Stockholm. C’est donc vers elle que je me
tournais lorsque je décidais à 18 ans de fuir l’usine et la banlieue
parisienne.
(Je n’ai pas, pour ce qui me concerne de véritables souvenirs de la guerre.
A la fin de la guerre j’ai 6 ans. Je me remémore de grosses explosions sur le
viaduc de Nogent avec des lueurs aperçues au travers des persiennes
toujours fermées: plusieurs années plus tard, devenu star du 20 h de TF1, je
serai invité à déjeuner par Roland Nungesser, le maire historique de
Nogentsur-Marne.
-
Vous n’y êtes pas, me dit-il, ce n’était pas un bombardement, mais
c’est nous les résistants qui avons fait sauter le viaduc pour freiner
la fuite des Allemands vers l’est.
Je me souviens également des longues files d’attente devant les magasins
jusqu’en 1949 ou 50 pour obtenir avec des tickets d’alimentation des rations
de pain, de viande etc… prédéterminées.
Enfin, et c’est le plus drôle, je revois ces interminables colonnes de
camions militaires américains descendant le boulevard de Strasbourg à Nogent
et acclamés par la foule. Les GI’S nous jetaient des plaquettes de chocolat et
des chewing-gums : le chocolat on connaissait mais pas les chewing-gums et
nous autres, petits couillons, après les avoir mastiqués avec leur gout sucré,
nous les avalions, ne sachant que faire d’autre !)
13

A Stockholm, les Français n’étaient pas nombreux. Ils se croisaient
fatalement dans deux ou trois bistrots du centre-ville autour de
Stureplan et de Kungsgatan. Je fis la connaissance d’un journaliste
français qui était justement le correspondant de l’AFP pour la Suède.
Je le suivis un jour par curiosité dans les bureaux de l’agence: le
choc est immédiat: je suis fasciné par ces téléscripteurs
assourdissants, où se tapent toutes seules à toute allure, les nouvelles en direct
du monde entier.
C’était décidé: non seulement je deviendrais journaliste mais ce
serait à l’AFP.
Je suis retourné de plus en plus souvent dans les bureaux de
l’agence restant prostré, avide et songeur devant ces machines
magiques ! Si bien que me l’on me demanda petit à petit d’en assurer la
surveillance (à titre gratuit) de temps à autre je devais alerter si
nécessaire les journalistes du bureau occupés à d’autres tâches. C’était le
bonheur.
Très vite je trouvais un petit boulot comme garçon de courses à
l’Ambassade de Belgique à Stockholm où je restais deux ans. Si je
n’avais pas grimpé de beaucoup dans l’échelle sociale, je changeais au
moins de milieu, d’horizon, d’espérance. L’Ambassadeur belge en
Suède, le baron Marcel-Henri Jaspar se montra très satisfait de mon
travail et me proposa, à mon départ de Suède, de rester en contact
avec lui. Il avait sans doute décelé que je pourrais dans l’avenir faire
autre chose que le garçon de courses et qu’il serait en position de me
donner un coup de mains.
Car, il me fallait bien à la longue et au bout de deux années
passées en Suède tenir compte de l’avenir… un avenir qui passait par un
impératif de taille: le service militaire. En pleine guerre d’Algérie,
j’avais eu la chance, grâce à ma résidence à l’étranger, de bénéficier
d’un sursis qui arrivait à son terme. Le dilemme me fit hésiter un
certain temps, sachant d’un côté que je ne pourrais trouver un emploi
que «libéré des obligations militaires» et n’ayant, d’autre part, pas
très envie – comme d’ailleurs beaucoup de jeunes français de
l’époque – de me retrouver dans les djebels algériens ! Avec une
certaine naïveté, je finis par me dire que mes références linguistiques – le
suédois avec des notions d’anglais et d’italien – joueraient en ma
fa

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veur. Je résiliais donc mon sursis demandant à être affecté dans une
base française en Allemagne.
Après quatre mois de classes à la Citadelle de Lille, j’embarquais
en 1959 à Marseille sur le « PASTEUR » à destination d’ORAN. Cela
ne fut pas si affreux puisque «comme je savais déjà taper à la
maème
chine » (eh oui tout compte dans la vie), je fus affecté au 5bureau de
mon Régiment, chargé de l’action psychologique. J’échappais ainsi
aux djebels, aux combats… et peut-être au pire.
Mon travail consistait à aller distribuer des sacs de riz dans les
villages au volant d’une camionnette surmontée de haut-parleurs géants
qui diffusaient les discours du Général de Gaulle traduits en arabe.
Je vécus, en avril 1961, comme tout le monde là-bas le transistor
collé à l’oreille le putsch des généraux restant pour ma part comme
tous les appelés fidèle au Général de Gaulle et entraîna même dans
ma fougue la majorité des effectifs dépendant de l’Etat major du
Régiment, y compris mon supérieur hiérarchique, un certain Lieutenant
Michel Duchaussoy qui fera par la suite une brillante carrière à la
Comédie Française, au théâtre et au cinéma.
Je me souviens qu’un lieutenant pied-noir, fanatique du pouvoir
insurrectionnel, avait juré d’avoir notre peau si les généraux félons
prenaient le pouvoir. Je dormais avec mon 9 mm sous l’oreiller.
J’ai même involontairement sauvé la peau du Colonel qui
commandait le régiment car j’interceptais les messages radio qu’il
envoyait pour soutenir les généraux rebelles.
Avec une poignée d’appelés déterminés nous contrôlions
clandestinement – au cas où – les transmissions, l’armurerie, le service auto,
bref l’essentiel du fonctionnement d’une unité militaire. Le colonel en
question est donc passé pour légaliste lorsque le putsch a échoué.
Je n’ai rien dit quelques semaines plus tard lorsqu’une commission
d’enquête a fait le tour des unités pour tenter d’identifier ceux des
officiers qui avaient désobéi à la République.
La guerre touchant à sa fin, mon unité fut l’une des toutes
premières à réembarquer à BOUGIE pour regagner la France. En voyant
s’éloigner les côtes, j’imaginais qu’une fois la guerre terminée,
celles

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ci deviendraient le pendant africain de la Côte d’Azur et je me disais
que j’y retournerais bien dans le futur… en vacances ! Quelle naïveté.
C’est avec une grande satisfaction qu’après 27 mois, je suis « libéré
er
des obligations militaires » : on est le 1mars 1961.
Régulièrement, pendant tout mon séjour en Algérie, j’avais envoyé
de mes nouvelles au baron Jaspar et je n’étais pas peu fier de recevoir
une réponse avec une enveloppe à entête de l’Ambassade de
Belgique, cela « pose » auprès des copains !
Et c’est sans doute là qu’encore une fois la providence silencieuse
mais efficace a fait son œuvre: entretemps le Baron Jaspar avait été
nommé Ambassadeur de Belgique à PARIS !
A peine débarqué d’Algérie, il me reçoit, sympathique et souriant,
dans son immense et somptueux bureau de la rue de Tilsitt avec vue
sur l’Arc de Triomphe.
-
Que puis-je faire pour vous ?
-
Je voudrais devenir journaliste
-
Je n’ai pas beaucoup de contacts dans le milieu de la Presse.
Le seul que je connaisse c’est Jean Marin. Je peux lui faire un
mot pour vous recommander.
Jean Marin, entré dans la résistance à Londres alors qu’il était
correspondant de l’agence HAVAS – qui deviendra l’AFP en 1944 — fut l’une des
voix de la France libre sur l’antenne de la BBC dans l’émission devenue
historique « les Français parlent aux Français ». En 1944, il participe à la
libération de Paris et est aux côtés du Général de Gaulle lors de la descente des
Champs Elysées le 26 août 1944. Il est chargé par le Général de Gaulle, dès
la guerre terminée, du redémarrage de Radio Bretagne. En 1954, il est
nommé Directeur de l’AFP dont il deviendra le Président en 1957.
Je ne peux, encore aujourd’hui, qu’exprimer une éternelle
gratitude au Baron Jaspar, depuis décédé, qui, parce qu’il a peut-être
pensé que je pouvais avoir un avenir autre que celui de garçon de
courses, m’a, avec son coup de pouce magique, ouvert les portes du
vaste monde.

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Quel bonheur!! La vie recommence plusieurs fois. C’est quelque
chose dont on n’est pas conscient lorsqu’on a vingt ans. Par la suite,
les renaissances sont constituées d’un mélange de bilans et de rêves.
A 20 ans et des poussières, la pureté est dans la tête,
l’enthousiasme est dans yeux, l’énergie est dans tout le corps.
Enfin, pour moi c’était comme ça.
J’essaye encore aujourd’hui de me rester fidèle et, lorsque je me
regarde dans la glace, je me reconnais.
Quel bonheur! Je m’en souviens comme si c’était il y a une
seconde tant le déroulement de la vie peut paraître fulgurant lorsqu’on
demande à la mémoire de nous mettre devant les yeux ce qui a
compté. On lui demande le mieux bien sûr, pour se rassurer. Le reste vient
tout seul, de temps à autre, avec brutalité et à des moments dont il
faut très vite saisir qu’un mauvais souvenir enfoui peut venir à point
pour servir de clé à un dilemme nouveau.
C’est sans doute ainsi que doivent être les choses.
Pour moi, la vie a donc recommencé ce 30 septembre 1961 lorsque
je reçus cette, lettre de l’AFP me demandant de venir au 13, place de
la Bourse afin de signer ma lettre d’engagement.
Sans aucun diplôme, sans aucune connaissance particulière, fils
d’immigré émergeant de banlieue et venant d’une famille qu’on dirait
aujourd’hui «défavorisée »,voire « très défavorisée», il y avait sans
doute peu de chance que je puisse imaginer arriver jusque-là! La
seule circonstance favorable était sans doute que l’on était en plein
dans les fameuses Trente Glorieuses avec de l’emploi partout et donc
des chances à saisir. Sans doute ai-je également été tout sauf fainéant,
revendicatif (?) et, au contraire, j’ai essayé de faire mon trou dans ce
pays magique où l’on avait l’honneur d’être accueilli.
Ainsi donc, j’étais engagé! Oh pas comme journaliste, mais
comme «employé de rédaction» pour un mois j’étais heureux
comme un novice rêvant qu’il pourrait devenir curé, et pourquoi pas
Pape.
Bien sûr le deuxième paragraphe m’inquiétait un peu. Je n’étais
pas (encore) habitué à la terminologie administrative et les mots:
résilié, indemnité, préavis etc… sonnaient mal dans mes oreilles (on

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verra, à la fin de ce livre que j’ai, à cet égard, fait beaucoup de
progrès). Mais, mon enthousiasme s’accommodait mal de ces
préservatifs. Le troisième paragraphe ne m’inquiétait pas. Il indiquait que
j’effectuais un travail de remplacement mais on m’avait expliqué qu’il
s’agissait d’une clause de routine.
Puis, viennent les appointements: ce n’était pas mon premier
salaire. C’est aujourd’hui celui dont je suis le plus fier.
Mais, dans l’ensemble de la lettre, c’est le cinquième paragraphe
qui m’excitait :
« Nous attirons votre attention sur les conditions générales de notre
exploitation dont le fonctionnement dans le monde entier doit être assuré toute
l’année sans interruption, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Cela exige
que tout collaborateur accepte par avance, selon les nécessités du moment,
un travail effectué, totalement ou partiellement de jour ou de nuit.» Ilme
donnait subitement l’impression de devenir important par rapport à
ce « monde entier » ou peut être grâce à lui. Je n’étais pas très loin de
la vérité même s’il me fallut, à l’évidence, attendre de nombreuses
années pour cueillir le fruit de mes patientes et dangereuses
«récoltes » planétaires.
Mon premier contact avec la grande salle de rédaction de l’AFP se
traduisit par une véritable fascination doublée d’un sentiment de
vertige et d’un « auto rapetissement » ! Il faut imaginer – car ça n’existe
plus – des dizaines et des dizaines de personnes assises côte à côte et
face à face devant de longues tables – un peu comme celles d’un
banquet – tapant comme des forcenés à toute vitesse sur de bonnes
grosses vieilles machines a écrire mécaniques qui faisaient un boucan
infernal !
L’immense salle était surmontée d’une une sorte de plafond de
transatlantique, avec, alignés, de gros tubes pneumatiques
interminables, savamment entrelacés et crachant, l’un derrière l’autre, devant
les rédacteurs, de petits containers cylindriques bourrés jusqu’à la
gueule de dépêches à peine arrivées du monde entier.
Il faut imaginer le (ou la) chef de desk vidant à toute allure le
container pour le renvoyer aussitôt, vide, dans cette ronde infernale et
sans fin, puis les mains noircies par le carbone, dispatcher les
dépêches aux jeunes rédacteurs alentour en leur criant un ordre bref:
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Traduire, réduire à 100, 200 ou 300 mots, vérifier les noms propres, ou
tout simplement : Relire. C’était ensuite – au plus vite – une fois
rerelu par le ou la chef de desk, publié sur le fil de l’agence avec deux
impératifs : Vitesse et exactitude. Ettout ceci 24 h sur 24 avec quatre
équipes travaillant d’affilée pendant 6 heures.
Dans la guerre des 4 principales agences qui se disputaient (et se
disputent toujours) le marché mondial de l’information, l’AFP les
deux agences américaines AP et UPI et la Britannique Reuter, il fallait
être le plus souvent possible le premier à annoncer les nouvelles sans
faire la plus petite erreur. Pris par cette atmosphère irréelle, dure, je
n’imaginais pas – pas encore –, tout abasourdi que j’étais, que j’aurais
moi aussi un jour la chance de devoir lutter à travers le monde contre
les meilleurs des autres agences internationales.
Je rêvais plutôt, puisqu’aussi bien pendant ce premier mois j’en
avais le loisir, à ce que pouvait représenter une seule de ces dépêches
que je lisais avec une avidité juvénile. J’essayais d’imaginer cet
inconnu qui l’avait rédigée en anglais ou espagnol, à l’autre bout du
monde dans son bureau confortable ou, crotté et épuisé, au retour de
quelque zone de combats. J’éprouvais même une certaine fierté en
lisant dans le métro, en rentrant chez mes parents à Nogent, «le
Monde »(pas celui d’aujourd’hui, celui des années 60!) et en y
retrouvant une dépêche qui, la veille, m’était passée dans les mains…
avant tout le monde.
Aujourd’hui l’AFP est informatisée. Y règne un silence clinique qui
décuple encore l’émotion lorsque j’y remets, de temps à autre, les
pieds et renforce ma satisfaction d’avoir connu, vécu et souffert de ce
qui était la fin d’une époque.
Pendant ce premier mois à l’essai, je ne fis pas grand-chose : je
portais les dépêches d’un desk à l’autre, me substituant – dans les
secteurs où ils n’étaient pas installés – aux tubes pneumatiques. J’étais
une sorte de garçon de courses, mais j’étais heureux !
C’est vers la fin de cette période, en novembre 1962, que je fus
convoqué un matin dans le Saint des Saints: le bureau du Président
Directeur Général, le prestigieux JEAN MARIN. C’était un
personnage considérable, au physique imposant rappelant celui du Général
de Gaulle. A l’époque, l’AFP ne disposait que d’un seul ascenseur

19

que l’on bloquait pendant une demi-heure avant l’arrivée ou le
départ du Président.
Jean Marin me reçut à son bureau pendant quelques minutes :
-
Je me doute bien, dit-il que vous ne souhaitez pas entrer à
l’AFP pour faire le garçon de courses. Vous voulez être
journaliste. Très bien. Nous allons vous engager trois mois à
l’essai.
Sa voix, très douce, contrastait avec son physique imposant. Il me
regardait droit dans les yeux. J’étais pétrifié.
-
Dans trois mois, ajouta, Jean Marin, vous reviendrez vous
asseoir dans ce même fauteuil. Si ça marche, nous vous
garderons ;sinon, vous ne pourrez rester dans l’agence. Je vous le
dirai. Je vous souhaite de réussir. Au revoir, Monsieur.
On s’était assuré entre-temps que je satisfaisais à trois critères:
(dont je remarque qu’encore aujourd’hui à la télévision par exemple,
aussi incroyable que cela puisse paraître, ils ne sont nullement
exigés) :
Ecrire le français sans fautes, savoir taper à la machine (les
ordinateurs n’existaient pas) et posséder de bonnes notions d’anglais.
Et comment je voulais devenir journaliste !
Deux évènements avaient marqué mon adolescence: la chute de
Diên Biên Phu en 1954 et la mort du Pape Pie XII en 1958.
J’avais été frappé – comme tous les Français – par le calvaire des
derniers jours de la guerre d’Indochine qui nous apportait, à travers
la radio, le drame et le malheur de l’autre bout du monde. A cette
époque la télévision, encore balbutiante avec sa seule chaine en noir
et blanc n’avait ni l’impact ni l’immédiateté qu’elle a aujourd’hui.
Deux mois seulement après avoir été reçu par JEAN MARIN, une
lettre du Directeur de l’administration de l’AFP m’annonçait «avec
plaisir »que j’étais nommé rédacteur stagiaire pour 6 mois. Le rêve
fou, imaginé deux ans auparavant dans la lumière limpide et glaciale
de Stockholm, commençait à prendre forme. Datée du 8 décembre
1961, la lettre représentait un beau cadeau de Noel.

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Finies les courses d’un desk à l’autre où pourtant, insensiblement,
j’avais déjà absorbé une petite expérience des choses et des gens. Je
fus tout d’abord affecté au desk «étranger »,je travaillais à la
vacation de l’après-midi, entre 12 h 30 et 18 h 30. C’était l’un des desk les
plus vivants à l’horaire le plus recherché. C’est là que j’appris – en
vrai – patiemment jour après jour, dépêche après dépêche, les notions
de base, essentielles, strictes, du journalisme. On m’apprit les
« bases »au travers de petits exercices tels que la traduction de
courtes dépêches parvenues en anglais à l’agence ou le résumé en une
dizaine de lignes du fameux « bulletin de l’étranger » publié presque
chaque jour dans la colonne de gauche de la première page du
« Monde ».
Il faut dire que Jean Marin s’était entouré du meilleur état-major
opérationnel qui soit c’est-à-dire des trois plus jeunes et plus brillants
rédacteurs en chef de Paris : Claude Imbert, Jacques Boetsch et
JeanJacques Faust. Claude Imbert sera par la suite à l’origine de la
création de l’EXPRESS et du POINT.
Je n’aurais jamais fait par la suite carrière des plus intéressantes
jusqu’aux postes les plus enviés et les plus prestigieux de la télévision
si je n’avais pas bénéficié de cette formation « rigoureuse à la virgule
près ».
Décidément, je brûlais les étapes, car en février 1962, trois mois
seulement après le début de mon stage prévu pour 6 mois, j’étais
admis d’une façon permanente au sein de l’AGENCE FRANCE PRESSE.
Collant naturellement à l’état d’esprit et aux traditions de la
société française du moment, j’étais convaincu que je passerais toute ma
vie professionnelle à l’AFP.
Mon salaire était de 572 francs par mois. De plus, j’allais — enfin –
avoir la «carte magique», la carte tricolore, de Journaliste
Professionnel ! Si j’insiste sur ce point, ce n’est pas un hasard. C’est vrai que
ma fierté sera grande de sortir à tout bout de champ cette carte
officielle qui, à ce moment-là, constituait une rareté.
Au desk étranger de l’AFP, ce fut passionnant dès le début. Peu à
peu, j’appris la technique et la rigueur en réécrivant des papiers
confus, déséquilibrés, envoyés à Paris le plus souvent par des
«stringer »,journalistes occasionnels pigés par l’agence ici et là dans le
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monde. Il pouvait s’agir de ressortissants étrangers ne connaissant
pas trop bien la langue française et n’ayant pas été formés au « style
agence ».Leurs dépêches étaient bourrées d’informations
intéressantes émanant de pays où l’AFP n’avait pas de bureau permanent,
mais d’où l’agence ne souhaitait pas être absente, dans le souci,
toujours obsessionnel, de se hisser ou de rester au top niveau des
fameuses quatre grandes mondiales.
Au bout de quelques mois, le Chef du personnel, un certain
Monsieur Bitar, personnage de petite taille, aux yeux vicieux mais au
demeurant fort sympathique et ouvert et dont j’allais découvrir
combien il pouvait être redoutable, me convoqua :
J’attendis quelques minutes dans le couloir, assis sur une chaise de
bois pour voir sortir de son bureau un journaliste de l’agence que je
connaissais peu et qui était nettement plus âgé que moi.
Je m’installais, à mon tour, face au Directeur (on dirait aujourd’hui
DRH)
Dans ce minuscule bureau de 7 ou 8 mètres carrés d’où – je
devais l’apprendre par la suite – ce monsieur faisait et défaisait les
carrières sous le titre diaboliquement insipide de: CHEF de
l’ADMINISTRATION REDACTIONNELLE, tout un programme.
Car, il y avait naturellement à l’AFP, comme dans toute entreprise de
Presse, un responsable administratif et les rédacteurs en chef.
Il n’y alla pas par 4 chemins :
-
Est-ce que ça vous dirait de partir en Afrique ?
J’étais interloqué. Il n’aurait pas fallu trop me demander à ce
moment-là de situer avec précision sur une carte Abidjan ou Nairobi !
Et puis l’Afrique était pleine de mystères et suscitait encore des
craintes.
Tout ce que j’en savais venait de la magnifique collection de
timbres que j’avais constituée étant enfant et dont je me souvenais
que les plus beaux, les plus spectaculaires, les plus impressionnants
émanaient des « colonies africaines, AEF ou AOF ou Madagascar ».
A cette époque, des gens apparemment sérieux vous affirmaient
qu’il y avait des lions dans les rues de Dakar !

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C’est justement à Dakar qu’il voulait m’envoyer.
-
Vous voyez, me dit-il, ce confrère que vous avez croisé en
entrant dans mon bureau. C’est lui que je voulais envoyer. Il est
partant… mais il vient de me dire que sa femme ne veut pas
quitter Paris et qu’il est obligé de renoncer.
Avec un regard glacé, il ajouta :
-
Il vient de foutre sa carrière en l’air !
Cette réflexion, qui m’est toujours restée en mémoire, a
probablement marqué mon inconscient. J’avais à peine 23 ans… et je n’avais
aucune envie de « foutre ma carrière en l’air ». De plus, l’agence
préférait envoyer à l’étranger des célibataires qui leur coûtaient moins
cher. C’était également le cas pour aller dans les secteurs du monde
où il y avait la guerre et qui étaient, pour un journaliste, les plus
intéressants. Bref, ces éléments ont eu une influence déterminante sur ma
vie personnelle qui n’en a pas moins été très équilibrée !
Je reçus donc le message cinq sur cinq. J’acceptais aussitôt, avec
enthousiasme, en appréciant les avantages d’une promotion aussi
rapide, et, au comble de l’excitation. Il était plutôt rare qu’un
journaliste soit envoyé à l’étranger après seulement quelques mois de
présence dans l’agence.
-
Nous avons quelques problèmes avec ce poste, ajouta le
redoutable directeur. Un de vos collègues, qui avait accepté de
partir, s’est fait rapatrier en catastrophe un mois après,
trouvant très sérieusement que c’était pour lui insupportable… car
il y a trop de « nègres » ! J’espère que vous ne me ferez pas le
même coup.
J’étais interloqué par l’attitude inimaginable de ce confrère, et très
excité par la proposition. Je fus donc immédiatement muté du desk
« étranger »au desk «outremer ».J’avais quelques mois pour me
familiariser avec l’actualité spécifiquement africaine. Il me fallait, à
cet égard, tout apprendre. En 1962, nos anciennes colonies venaient à
peine d’accéder à l’indépendance et tout ce qui s’y passait était suivi
de très près au quotidien par les journaux français.
La direction de l’AFP profita de cette «mutation interne» pour
mettre à l’épreuve par la même occasion, mes capacités d’adaptation

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et de disponibilité en m’affectant au service de nuit, de minuit 30 à 6
heures 30 du matin. J’ai horreur de travailler la nuit mais je n’avais
pas le choix. De plus, cet horaire me donnait droit à une petite prime
non négligeable compte tenu de la modicité de mon salaire.
Je ne regrette pas aujourd’hui cette formation complète lorsque je
constate avec consternation comment dans certains médias
importants, on envoie sans discernement à l’autre bout du monde de jeunes
« journalistes »débutants qui n’ont été formés par personne. Il ne
suffit pas de « se pavaner » devant une caméra ou un micro pour faire
croire qu’on est compétent. La caméra ou le micro deviennent alors
de redoutables révélateurs.
Le 27 août 62, je reçus la lettre me mutant au bureau de l’AFP à
Dakar pour une période de deux ans en qualité de rédacteur. Je la
signai dès le lendemain.
Une aventure fantastique commençait.
De plus, je quadruplais à peu près mon salaire. J’avais tout prévu
sauf…ma peur de l’avion ! Une peur qui a, Dieu merci, très vite
disparu !
J’obtins quand même de la direction de l’AFP de rejoindre
Dakar…en bateau: une anecdote dont je suis le premier à sourire
aujourd’hui !
C’est ainsi qu’à l’automne 62, j’embarquais à Bordeaux sur
« l’ANCERVILLE »avec une cantine militaire achetée Boulevard de
Sébastopol et une 203 Peugeot grise à toit ouvrant achetée d’occasion
à crédit.

Le monde m’appartenait.

A cette époque, mon enthousiasme était proportionné à une certitude : il
était clair dans ma tête que je ferais toute ma carrière dans cette prestigieuse
Agence France- Presse.
C’était sans compter sur ces «grains de sable» qui font basculer d’un
coup une carrière, un destin. Si je tiens à rapporter l’anecdote qui va suivre
et qui remonte à 1968, c’est pour bien démontrer la fragilité de toute réussite

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et pour susciter peut-être une vigilance accrue de tout jeune journaliste
amené à livre ce livre, même si je doute aujourd’hui avec ce qu’on lit et ce
qu’on entend comme approximations voire erreurs grossières, j’ai plutôt
l’impression qu’un « grain de sable » de ce type passerait inaperçu !
Mais, l’expérience, y compris celle des autres, n’est jamais inutile !
En mai 68, j’étais à Paris de retour Place de la Bourse, au desk étranger
de l’AFP qui me paraissait, en dépit de la situation anarchique à Paris, une
sinécure comparée à ce que je venais de vivre pendant près de trois ans au
Vietnam. J’aurais sans doute passé cette parenthèse professionnelle sous
silence si je n’avais pas été au cœur d’un incident qui allait avoir des
répercussions inattendues sur ma carrière.
Georges Pompidou, qui était alors le Premier Ministre du Général de
Gaulle n’avait pas, en dépit des émeutes et des barricades de 68, ajourné un
voyage officiel programmé en AFGHANISTAN. Nous recevions tous les
jours les dépêches des envoyés spéciaux de l’agence et il fallait, soit les
remanier, sois les raccourcir, selon l’utilisation qui en serait faite et la destination
dans telle ou telle partie du monde, soit tout simplement leur trouver un
titre.
Ce jour-là, une dépêche indiquait qu’après une réception officielle et
divers entretiens avec les dirigeants afghans, Monsieur Pompidou irait visiter
un certain nombre de sites, ce qui était d’ailleurs prévu au programme.
La dépêche atterrit devant moi. Il fallait simplement y rajouter un titre.
J’eus un automatisme qui se releva destructeur en l’intitulant tout
simplement : Monsieur Pompidou fait du tourisme en Afghanistan.
Il faut se souvenir :
1/ que Paris vivait à l’heure des violences et de la révolte
2/ nous travaillions depuis peu sur des machines a écrire électriques
auxquelles j’ai été un peu long à m’habituer.
En tapant le point à la fin du titre, la machine, sans que je m’en rende
compte… en tapa deux! Cela devenait: Monsieur Pompidou fait du
tourisme en Afghanistan.. points de suspension, sous-entendu pendant que
Paris brûle. En quelques minutes, l’effervescence embrasa la rédaction en
chef, après le coup de fil immédiat et courroucé de l’Hotel Matignon. Il fallait
châtier le coupable. J’étais le premier atterré car complètement innocent.

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Je réussis cependant à convaincre la direction de ma bonne foi soutenu en
cela par l’un des rédacteurs en chef qui avait convenu que les points de
suspension allaient par trois et non par deux. J’étais acquitté au bénéfice du
doute.
Mais mon parcours plutôt brillant à l’AFP depuis maintenant 8 ans resta
quelque part terni par cet incident et laissa un malaise que je fus le premier à
ressentir. Je renonçais peu à peu dans ma tête à vouloir faire carrière à
l’Agence jusqu’à la retraite, ce qui ne constituait pas, dans ces années-là,
une aberration.
J’étais d’autant plus consterné que j’avais personnellement une grande
admiration pour celui qui allait devenir, un an plus tard, à la mort du
Général de Gaulle, le Président Pompidou.

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