Francis Bergeron

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Francis Bergeron « Hergé et son oeuvre ont été analysés sous toutes les coutures par des dizaines de spécialistes. Comme Céline, Hergé suscite une importante littérature, car son oeuvre est majeure. Elle appartient au patrimoine de l'humanité. » Est-ce une bonne idée d'adapter Tintin au cinéma ? Oui, bien entendu. Il y avait eu deux films français consacrés à des aventures de Tintin : Tintin et le mystère de la Toison d'or, en 1961, et Tintin et les oranges bleues, en 1964. Ces films n'étaient pas mauvais, contrairement à ce que l'on entend parfois, mais ils n'avaient pas pleinement su rendre la magie des albums de Tintin. Les personnages comiques (Hadock, Tournesol, les Dupondt) étaient un peu surjoués. Il s'est d'ailleurs produit le même phénomène avec San Antonio au cinéma. Certains dessins animés tirés des oeuvres d'Hergé ont été assez réussis. Mais en fin de compte, l'esprit Tintin, on le trouvait peut-être davantage dans les films de Belmondo des années 1960 et 1970. Le début de L'Homme de Rio ressemble beaucoup à L'Oreille cassée. Les tintinophiles de tous âges attendent avec impatience l'oeuvre de Spielberg. Car si la construction du film est aussi intelligente que celle du triptyque Retour vers le futur, par exemple, ce sera un chef-d'oeuvre, et l'occasion de donner enfin à l'oeuvre d'Hergé la dimension planétaire qu'elle mérite.

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Date de parution 15 septembre 2011
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Langue Français

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Francis Bergeron

« Hergé et son oeuvre ont été analysés sous toutes les coutures par des dizaines de spécialistes. Comme Céline, Hergé suscite une importante littérature, car son oeuvre est majeure. Elle appartient au patrimoine de l'humanité. »

— Est-ce une bonne idée d'adapter Tintin au cinéma ? Oui, bien entendu. Il y avait eu deux films français consacrés à des aventures de Tintin : Tintin et le mystère de la Toison d'or, en 1961, et Tintin et les oranges bleues, en 1964. Ces films n'étaient pas mauvais, contrairement à ce que l'on entend parfois, mais ils n'avaient pas pleinement su rendre la magie des albums de Tintin. Les personnages comiques (Hadock,

Tournesol, les Dupondt) étaient un peu surjoués. Il s'est d'ailleurs produit le même phénomène avec San Antonio au cinéma. Certains dessins animés tirés des oeuvres d'Hergé ont été assez réussis. Mais en fin de compte, l'esprit Tintin, on le trouvait peut-être davantage dans les films de Belmondo des années 1960 et 1970. Le début de L'Homme de Rio ressemble beaucoup à L'Oreille cassée. Les tintinophiles de tous âges attendent avec impatience l'oeuvre de Spielberg. Car si la construction du film est aussi intelligente que celle du triptyque Retour vers le futur, par exemple, ce sera un chef-d'oeuvre, et l'occasion de donner enfin à l'oeuvre d'Hergé la dimension planétaire qu'elle mérite.

— Et que penser du choix de l'album Le Secret de la Licorne pour commencer ce qui pourrait être une série, puisque Spielberg a indiqué qu'en cas de succès, il tournerait les autres albums ? C'est un excellent choix. Le film va utiliser les albums Le Crabe aux pinces d'or, Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham Le Rouge. C'est dans Le Crabe aux pinces d'or que se noue l'amitié entre Tintin et Haddock. Et les deux autres albums racontent une aventure dont Haddock est le héros - ou plus exactement Haddock et son ancêtre, le chevalier de Hadoque. L'arrivée d'Haddock dans les albums humanise beaucoup les personnages.

Tintin est un être parfait. Nous sommes encore dans la littérature scoute, l'univers d'Hergé à ses débuts. Tintin est l'équivalent belge de notre Prince Éric des Signes de piste de notre enfance (et de celle de nos parents et grands-parents). Avec Haddock, c'est le gris qui est introduit dans les récits. Les « gentils » peuvent avoir des défauts (colère, alcool, vanité). On verra d'ailleurs plus tard (Objectif Lune et On a marché sur la lune) que certains « méchants » comme l'ingénieur Wolff peuvent se racheter et mourir en héros. À partir du Crabe aux pinces d'or, l'univers d'Hergé cesse d'être totalement manichéen et se rapproche un peu de la vraie vie. Du coup, les récits gagnent en subtilité psychologique et une lecture adulte, qui s'ajoute à la lecture enfant, est possible.

Indépendamment de cela, le scénario des albums Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham Le Rouge est très malin. Nous suivons, tout au long du récit deux aventures parallèles : Tintin et Haddock affrontant les frères Loiseau, antiquaires véreux, mais aussi, sous Louis XIV, le chevalier de Hadoque aux prises avec le terrible Rackham Le Rouge. Les deux aventures sont palpitantes, et c'est seulement dans les dernières cases qu'elles se rejoignent.

— Qu'apporte de nouveau votre biographie après celle, très fouillée, de Pierre Assouline ou le remarquable essai de Pol Vandromme - premier essai, en 1959, consacré à celui que l'on croyait n'être qu'un dessinateur pour enfants ? Objectivement, je n'apporte rien de nouveau. Hergé et son oeuvre ont été analysés sous toutes les coutures par des dizaines de spécialistes. Comme Céline, Hergé suscite une importante littérature, car son oeuvre est majeure. Elle appartient au patrimoine de l'humanité.

Mon regard est peut-être différent, toutefois, de celui d'autres tintinomaniaques.

Concernant les débuts d'Hergé, l'influence de l'abbé Norbert Wallez est souvent mise en cause. L'abbé Wallez est présenté comme le « mauvais génie » d'Hergé, celui qui aurait entrainé Hergé dans les ornières nauséabondes de l'anticommunisme caricatural, voire de la Collaboration, pendant l'Occupation belge. Je considère pour ma part que l'abbé Wallez a été au contraire le bon génie d'Hergé. C'est l'abbé Wallez qui découvre Hergé, son talent. C'est l'abbé Wallez qui l'embauche dans son quotidien catholique ; c'est l'abbé Wallez qui identifie chez lui, outre le talent, une puissance de travail et un leadership, comme on dirait aujourd'hui. Au point de confier à ce tout jeune dessinateur de 21 ans la direction du Petit Vingtième, le supplément hebdomadaire destiné aux enfants. C'est l'abbé Wallez qui dissuade Hergé de faire les bandes dessinées animalières à la Benjamin Rabier, vers lesquelles il voulait s'orienter, et qui l'incite à créer un héros grand adolescent ou jeune adulte. C'est même l'abbé Wallez qui lui suggère d'ajouter Milou. C'est l'abbé Wallez qui incite Hergé à réaliser un roman dessiné, non des suites de gags. C'est l'abbé Wallez, enfin, qui envoie Tintin au pays des Soviets et au Congo.

Et puis l'abbé Wallez est un génie du marketing. Chaque numéro du Petit Vingtième a en couverture un grand dessin d'Hergé, tiré de l'un de ses récits. À la même époque, les aventures de Tintin paraissent dans Coeurs vaillants, l'hebdomadaire catholique des jeunes garçons. Les prêtres français, qui dirigent cette presse-là, relèguent Tintin dans les pages intérieures. Et il faut même parfois une loupe pour lire les dialogues des histoires ! Plus fort encore : quand l'abbé Wallez se rend compte du succès rencontré par Tintin chez les Soviets en feuilleton hebdomadaire dans Le Petit Vingtième, il imagine, à la fin de l'aventure, de faire revenir Tintin à la gare du Nord de Bruxelles. Il mobilise un jeune scout de 15 ans pour jouer le rôle de Tintin, et fait un peu de battage dans le journal. Le succès est considérable : la gare est envahie par des milliers de supporters ! C'est une mobilisation à la Twitter avant l'heure ! Accessoirement, c'est l'abbé Wallez qui présente sa future femme à Hergé. Je sais bien que ce que l'on reproche à l'abbé Wallez, c'est surtout d'avoir envoyé Tintin au pays des Soviets, et d'avoir fait lire à Hergé le témoignage de Joseph Douillet, ancien consul belge en Russie puis en URSS : Moscou sans voiles. Toute une littérature (Benoit Peeters, Alain Krivine et d'autres) trouvait scandaleuse cette caricature très négative de l'URSS de Lénine et de Staline. Et dans le tout récent (et fort bien fait) horssérie Le Point et Historia sur les personnages de Tintin dans l'Histoire, on trouve un texte expliquant que Moscou sans voiles est un pamphlet antisoviétique sans nuance. Mais dans les pages suivantes, François Kersaudy, professeur à l'Université de Paris I, publie un dossier fort bien fait qui démontre que tout ce que raconte Joseph Douillet, repris par Hergé dans Tintin au pays des Soviets, est exact ! Ce n'est par Hergé qui est caricatural, c'est le communisme. Si Hergé est l'inventeur de Tintin, alors on peut dire que l'abbé Wallez est l'inventeur d'Hergé. Il faut rendre hommage au génie de l'abbé Wallez. C'est ce point de vue qui constitue peut-être l'originalité de ma biographie, mon apport à la tintinomanie.

« En fin de compte, l'esprit Tintin, on le trouvait peut-être davantage dans les films de Belmondo des années 1960 et 1970. »

— Pierre Assouline, dans sa biographie, indique que l'abbé Wallez avait reçu une lettre amicale de Mussolini... Oui, et alors ? À cette époque, Mussolini est considéré comme l'homme qui a mis un terme à l'anarchie en Italie, qui fait arriver les trains à l'heure, et qui a éradiqué la mafia. Oui, Mussolini, dans ces années-là, était admiré par des hommes aussi divers que l'industriel Ricard, Servan-Schreiber (père), l'écrivain René Benjamin, ou sa maîtresse de l'époque, Marguerite Sarfatti... J'ai connu une épouse de président de la République, un architecte connu, un avocat brillant, un quotidien du soir réputé, qui, à certaines époques, ne juraient que par Fidel Castro ou les Khmers rouges... Pour en revenir à Hergé, Pierre Assouline nous dit qu'« il est plein d'arrêtes, indéchiffrable, contradictoire, paradoxal... tout ce qu['il] aime ». Ceci pour ce qui concerne l'homme. L'oeuvre, elle, est maintenant indépassable. Je publie à la fin de mon livre quelques opinions sur Hergé. De Pierre Arditi à Erik Orsenna, tous nous disent qu'ils ont une dette visà-vis de lui.