Frédéric Beigbeder

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Frédéric Beigbeder « Écrire pouvait être aussi le plus parfait moyen d'éviter les services militaires de l'existence » (Solde). L'oeuvre de Bernard Frank est une digression, érudite et splendide autour de l'impossibilité d'écrire un roman au XXe siècle. Géographie universelle (1953) ? Un tour d'Europe pour oublier qu'il n'est pas Malraux. Les Rats (1953) ?

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Date de parution 15 septembre 2011
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Langue Français

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Frédéric Beigbeder

« Écrire pouvait être aussi le plus parfait moyen d'éviter les services militaires de l'existence » (Solde). L'oeuvre de Bernard Frank est une digression, érudite et splendide autour de l'impossibilité d'écrire un roman au XXe siècle. Géographie universelle (1953) ? Un tour d'Europe pour oublier qu'il n'est pas Malraux. Les Rats (1953) ? Une virée au Pont-Royal pour se fâcher avec Sartre. Israël (1955) ? Un voyage à Tel-Aviv pour regretter de n'être pas Proust. L'Illusion comique (1955) ? Du sous-Sagan, un an après Bonjour tristesse. Le Dernier des Mohicans (1956) ? Un pamphlet anti-Jean Cau (le secrétaire de Sartre). La Panoplie littéraire (1958) ? Comment ne pas être Drieu. Un siècle débordé (1970) ? J'ai failli être Montaigne. Solde (1980) ? J'aurais pu être Flaubert.

Bon, c'est un peu plus tordu que ça : Solde nous parle de l'histoire d'amour impossible entre Emma Bovary et Bernard Frank. Le sujet de tous les livres de Bernard Frank, c'est : « je ne suis que Bernard Frank ». Les places étaient toutes prises, il est arrivé trop tard ou trop tôt ; trop jeune, entouré de vieux paternalistes, puis trop vieux, entouré de jeunes arrivistes. Bernard Frank a trop lu pour pouvoir raconter des histoires. Bernard Frank est trop intelligent pour avoir de la prétention. Bernard Frank préféra vivre que souffrir. Bernard Frank a écrit ces 400 pages pour nous répéter sans cesse ce qu'il aurait pu faire s'il avait travaillé. Un lecteur inattentif y verrait un gâchis monumental. Pourquoi ne pas avoir tenté sa chance ? Pourquoi toutes ces brillantes fuites ? Pourquoi n'avoir pas tenu les promesses de ses 20 ans ?

Bien sûr, Bernard Frank se trompait sur Bernard Frank. Il a cru qu'il boxait dans la catégorie des grands romanciers alors qu'il était un diariste de génie, un chroniqueur prodigieux, un autobiographe parfait. Il a voulu être Proust, Sartre ou Malraux et ne fut aucun des trois ? Tant mieux ! Il est aujourd'hui bien plus : il est Jules Renard, il est Valery Larbaud, il est Chateaubriand. Tel Hannibal, il a remporté la victoire en contournant l'obstacle - ratant sa vocation, il a involontairement réussi son oeuvre. « Ce que je suis : à vingt ans, je l'étais déjà. L'homme d'un seul livre que, depuis un quart de siècle, je répète, je lustre, je détériore ou contredis. » Le XXe siècle est celui qui a donné ses lettres de noblesse à la digression et à l'improvisation. Il est interdit d'interdire : il n'y a pas que les femmes et les enfants qui se soient libérés, la littérature aussi.

Lire Solde procure le même plaisir que d'écouter un musicien faire un solo en concert. Son agilité d'esprit, sa manière de commencer une phrase sans trop savoir où elle va le conduire sont des marques de sa curiosité et de sa générosité. Bernard Frank est le contraire d'un flemmard : ça turbine sans cesse, il réfléchit trop, il y a trop de monde en lui. « Le choeur enfin qui est en moi. Le choeur qui jacasse et qui gronde comme une meute de chiens, comme un sabbat de sorcières. Horrible choeur qui me soulage pourtant, tant je crains le silence fou. » Pour être un bon romancier, il faut être un peu con. Cela, malheureusement, Frank en est incapable. « Croyez-vous que ce bruit m'amuse ? Un livre, même réussi, c'est une entreprise au bord de la faillite. »

Bernard Frank, une vie

Bernard-Benjamin Frank est né le 11 octobre 1929 à Neuillysur-Seine, à 8 h du matin et mort le 3 novembre 2006 dans un restaurant de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris 8e. Durant l'Occupation, il vit à Aurillac. À 20 ans, Sartre lui confie la rubrique littéraire de sa revue Les Temps modernes (Sartre était un grand détecteur de talents : il avait aussi confié une chronique à Boris Vian). Ensuite, Frank a publié dix livres : deux romans (Les Rats, L'Illusion comique), trois essais (Israël, Le Dernier des Mohicans, La Panoplie littéraire), trois feuilletons (Géographie universelle, Un siècle débordé, Solde) et deux recueils d'articles (Mon siècle, En soixantaine).