Gilles Martin-Chauffier

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Gilles Martin-Chauffier Éditions Grasset Je n'avais pas changé d'avis le lendemain. Que l'affaire suive son cours ! Depuis quinze ans que je suis commissaire, je me suis calmé. Les miracles surviennent quotidiennement dans la police : les nuages s'écartent, la mer baisse, le soleil apparaît et, soudain, le cas insoluble s'explique et le mur insurmontable s'efface. Pas question de me compliquer la vie pour Tariq. On allait compléter son dossier et, dès qu'il aurait atteint la majorité, on le coincerait. Il réglerait d'un coup toutes ses notes à l'égard de la justice, de la police et de la communauté. À l'arrivée, on finit toujours par gagner. À trentecinq ans, ils sont tous calmés. En HLM ou à la Santé, les eaux ont regagné leur lit. D'ici là, patience. La presse peut bien écrire ce qu'elle veut et les statistiques démontrer ce qu'elles souhaitent, la vérité est là : jamais Paris n'a été aussi sûre. Sous Louis XIV, les paysans affamés vous tuaient sur la route de Chantilly. Au XIXe siècle, dans le premier chapitre de La Confession d'un enfant du siècle, leur calèche se fait dépouiller quand les amoureux vont dîner à Montmartre. Tout a toujours marché de travers. Et tout finit toujours par s'arranger. Il suffit de laisser piailler les commères. La vie serait merveilleuse si mes adjoints avaient la même sagesse. Évidemment, on en est loin. Ils viennent d'arriver, tout feu tout flammes.

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Date de parution 15 septembre 2011
Nombre de lectures 7
Langue Français

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Gilles Martin-Chauffier

Éditions Grasset

Je n'avais pas changé d'avis le lendemain. Que l'affaire suive son cours ! Depuis quinze ans que je suis commissaire, je me suis calmé. Les miracles surviennent quotidiennement dans la police : les nuages s'écartent, la mer baisse, le soleil apparaît et, soudain, le cas insoluble s'explique et le mur insurmontable s'efface. Pas question de me compliquer la vie pour Tariq. On allait compléter son dossier et, dès qu'il aurait atteint la majorité, on le coincerait. Il réglerait d'un coup toutes ses notes à l'égard de la justice, de la police et de la communauté. À l'arrivée, on finit toujours par gagner. À trentecinq ans, ils sont tous calmés. En HLM ou à la Santé, les eaux ont regagné leur lit. D'ici là, patience. La presse peut bien écrire ce qu'elle veut et les statistiques démontrer ce qu'elles souhaitent, la vérité est là : jamais Paris n'a été aussi sûre. Sous Louis XIV, les paysans affamés vous tuaient sur la route de Chantilly. Au XIXe siècle, dans le premier chapitre de La Confession d'un enfant du siècle, leur calèche se fait dépouiller quand les amoureux vont dîner à Montmartre. Tout a toujours marché de travers. Et tout finit toujours par s'arranger. Il suffit de laisser piailler les commères.

La vie serait merveilleuse si mes adjoints avaient la même sagesse. Évidemment, on en est loin. Ils viennent d'arriver, tout feu tout flammes. Ils apprennent qu'on braque le boulanger du coin et on dirait qu'ils ont mis les doigts dans une prise électrique. C'est plus fort qu'eux, il faut qu'ils s'agitent. Je laisse faire. S'ils obtiennent un résultat, je le classe à mon actif. Sinon, je les rassure : qu'ils cessent de croire à l'explosion d'un volcan chaque fois qu'une allumette craque. La petite Yaël, par exemple : dans trois mois, elle serait à la plage. De tout cela, elle ne garderait qu'un mauvais souvenir. Pourquoi se fabriquer un ulcère ? Au risque, en plus, d'attiser l'hostilité entre les communautés. Bref, le matin du procès, j'étais dans mes dispositions habituelles : pas de panique ! Je lisais Libération quand J.R. est entré dans mon bureau. Il s'appelle Jérôme Revaux mais une certaine méchanceté, un cynisme avoué et une brutalité d'ailleurs plus proclamée que pratiquée lui ont valu le surnom du héros de Dallas auquel il emprunte également, je dois l'avouer, une indiscutable efficacité et, auprès des femmes, un charme culbutant. Disons que c'est un homme qui obtient des résultats. Policier vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il n'oublie jamais un nom, un aveu ou une confidence. Tout ce qui m'entre par une oreille et me ressort par l'autre va sur-le-champ se ranger quelque part dans la case de son cerveau prévue à cet effet. Dire que je le ménage est un euphémisme : je le cajole. Je ferme les yeux sur toutes ses combines et j'arrange les drames qu'il provoque tous les trois mois. À l'occasion, il lui arrive de péter les plombs. Dans la circulation, champignon et sirène à fond, il sort le bras par la portière et bourre de coups de poing les carrosseries qui ne s'écartent pas assez vite. Qu'importe ! Je passe la serpillière derrière lui et basta. Je veille sur sa carrière comme le lait sur le feu et, surtout, je le retiens auprès de moi afin qu'il n'aille pas faire tout le boulot auprès d'un autre commissaire. Très bon copain, toujours en train d'entretenir ses réseaux, il est reçu table ouverte dans tous les restaurants du quartier où il m'entraîne au bas mot deux fois par semaine. J'ai cru que telle était la raison de sa visite : déterminer le lieu où nous irions déjeuner. Fausse pioche.

Les femmes trouvent J.R. costaud ; sans être gros, il est plutôt lourd. À tous les sens du terme. Quand il s'est assis, il s'est littéralement enlisé dans mon Chesterfield en cuir marron. Le message était clair. Monsieur venait parler. De Tariq, bien entendu, le sujet du jour : — Il n'a pas de chance, ce gamin. Une tapette de juge va le laisser en liberté et ça va mal finir. Je te jure qu'on lui rendrait service en l'envoyant au trou. La prison est la seule bonne école pour cette racaille. Il en baverait et on lui enseignerait les règles de la délinquance professionnelle. Là, il va sortir libre, fanfaronner, dérailler et, pour finir, il tuera quelqu'un. Alors qu'en un an ou deux à Fleury, il apprendrait à braquer proprement une banque, ce qui ne dérange personne, même pas les assureurs...