Jacques Réda Le grand orchestre

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Jacques Réda Le grand orchestre Né le 29 avril 1899 à Washington, D.C., Edward Kennedy Ellington, dont trente ans presque exactement me séparent et qui aurait pu être mon père, connut une enfance et une adolescence préservées, heureuses même, dans un milieu très modeste mais relativement à l'aise au regard de la moyenne des Noirs américains de cette période. Dans l'autobiographie en morceaux qu'il a publiée vers la fin de sa vie, sous un titre, Music Is My Mistress, prouvant bien qu'il n'eut d'autre amour idéal que sa musique, on chercherait en vain des allusions très intimes et des retours sur les états d'âme qu'il y a transposés. Se remémorant les circonstances où il composa deux de ses thèmes emblématiques, Solitude et In A Sentimental Mood, du premier, qui paraît provenir d'une longue méditation mélancolique et pénétrante, il rapporte qu'il l'écrivit en vingt minutes, debout, appuyé contre la vitre d'un studio d'enregistrement où quelqu'un s'attardait. De l'autre, il dit l'avoir composé très spontanément : « d'un seul jet - zhwoop ! » En revanche, il s'est montré disert à propos de ses liens familiaux. Et en particulier de son père, homme d'une sorte de dandysme ingénu et qui lui légua le goût des bonnes manières, d'un langage décent, et peut-être le sens du madrigal auquel l'incitait le spectacle des grâces féminines. Il le remercia intérieurement de lui avoir appris à tenir correctement ses couverts lors de sa première traversée vers l'Europe.

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Date de parution 15 juillet 2011
Nombre de lectures 14
Langue Français

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Jacques Réda Le grand orchestre

Né le 29 avril 1899 à Washington, D.C., Edward Kennedy Ellington, dont trente ans presque exactement me séparent et qui aurait pu être mon père, connut une enfance et une adolescence préservées, heureuses même, dans un milieu très modeste mais relativement à l'aise au regard de la moyenne des Noirs américains de cette période.

Dans l'autobiographie en morceaux qu'il a publiée vers la fin de sa vie, sous un titre, Music Is My Mistress, prouvant bien qu'il n'eut d'autre amour idéal que sa musique, on chercherait en vain des allusions très intimes et des retours sur les états d'âme qu'il y a transposés. Se remémorant les circonstances où il composa deux de ses thèmes emblématiques, Solitude et In A Sentimental Mood, du premier, qui paraît provenir d'une longue méditation mélancolique et pénétrante, il rapporte qu'il l'écrivit en vingt minutes, debout, appuyé contre la vitre d'un studio d'enregistrement où quelqu'un s'attardait. De l'autre, il dit l'avoir composé très spontanément : « d'un seul jet - zhwoop ! » En revanche, il s'est montré disert à propos de ses liens familiaux. Et en particulier de son père, homme d'une sorte de dandysme ingénu et qui lui légua le goût des bonnes manières, d'un langage décent, et peut-être le sens du madrigal auquel l'incitait le spectacle des grâces féminines. Il le remercia intérieurement de lui avoir appris à tenir correctement ses couverts lors de sa première traversée vers l'Europe.

Si Duke porta parfois des pantalons un peu trop courts, mais sans doute pour faciliter son jeu sur les pédales, son souci d'élégance en tout ne se démentit jamais, justifiant ce surnom aristocratique qu'il reçut à l'époque où il se dépeint plus épris de base-ball et de dessin que des leçons de piano inaugurées sous la baguette d'une certaine Mrs. Clinkscales (« that was really her name »). Il fut chrétiennement élevé par sa mère, Daisy, qui lui enseigna que « Dieu, ayant pris un peu de riche terre noire, un peu d'argile rouge et un peu de sable blanc, avait mélangé tout ensemble pour créer le premier homme, afin que nul jamais ne pût s'estimer meilleur qu'un autre ». Quelque peu différente dans son propos, Miss Boston, directrice de l'institution où il suivit ses classes primaires (« an all-colored school »), inculquait aux élèves que « leurs premiers devoirs étaient ceux d'un langage convenable et d'honnêtes façons, parce que, en tant que représentants de la race noire, ils avaient à imposer le respect de leur peuple ».

Nulle part, dans ces mêmes pages autobiographiques où sont également évoquées les prémisses d'un destin musical exceptionnel, nulle part on ne rencontre une mention quelconque du blues dont les accents devaient retentir dans les quartiers populaires d'une capitale qui déjà contenait certainement une forte proportion de citoyens « colored » aujourd'hui majoritaires.

Cet éloignement dû au clivage social explique peut-être une apparente ambiguïté des rapports de Duke avec le blues dont on peut supposer qu'il était intimement mêlé à l'air que toute la communauté respirait même sans y prendre garde. Il ne se montre d'ailleurs pas plus explicite au sujet d'autres aspects musicaux de cette période antérieure à 1918. Les quelques noms qu'il a cités, et notamment celui du pianiste James P. Johnson, correspondent avec celle de l'apogée et de la rapide transformation du ragtime. Mais les catégories que nous établissons après coup ne gênaient en aucune façon des musiciens sans doute moins attirés par le blues resté de tradition plutôt rurale et desservi par son statisme, que par l'effervescence où s'ébauchaient les premiers délinéaments du jazz. Duke a du reste parfois refusé de mettre cette étiquette sur sa musique.

En tout cas, on ne peut être que surpris par l'espèce de réprobation dont le blues sera l'objet dans la troisième section de la deuxième partie de la suite Black, Brown And Beige, présentée pour la première fois à Carnegie Hall en 1943, et où Duke s'est proposé d'établir « a tone parallel to the history of the American Negro ».