L'archive dans quinze ans

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L'environnement numérique dans lequel les communautés d'archivistes œuvrent aujourd'hui modifie la création de l'information, la gestion des documents, leur utilisation par le public et les historiens. Quels nouveaux regards se porteront sur les archives ? Quelles nouvelles responsabilités ? Quels nouveaux usages ? À quels nouveaux défis les archivistes de demain seront-ils confrontés ? Ils devront assurément réexaminer les fondements archivistiques, leurs fonctions, leurs missions et leur formation.

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Date de parution 08 avril 2015
Nombre de lectures 45
EAN13 9782806107770
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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33

L’archive
dans quinze ans

Vers de nouveaux fondements

PaulServaiS etFrançoiSeMirguet(edS)
Publications des Archives de l’Université catholique de Louvain




L’archive dans quinze ans

Vers de nouveaux fondements





Paul SERVAISet Françoise MIRGUET(eds)

Dans la même collection :

32.Archivistes de 2030. Réflexions prospectives, 2015.
31.De la préservation à la conservation. Stratégies pratiques d’archivage, 2014.
30.Les archives personnelles. Enjeux, acquisition, valorisation, 2013.
29.Finances, mobilités et projets d’éducation universitaires. Le regard des historiens, 2012.
28.Les chantiers du numérique. Dématérialisation des archives et métiers de l’archiviste,
2012.

27.

26.

25.

24.

La valorisation des archives. Une mission, des motivations, des modalités, des
collaborations. Enjeux et pratiques actuels, 2012.

Dans l’atelier de l’historien contemporanéiste. Parcours d’historiens de l’Université
catholique de Louvain, 2012.

Les maltraitances archivistiques. Falsifications, instrumentalisations, censures,
divulgations, 2010.

L’erreur archivistique. De la compréhension de l’erreur à la perception et à la gestion des
incertitudes, 2009.

23.Les archives audiovisuelles. Politiques et pratiques dans la société de l’information, 2009.
22.L’avènement d’une ville universitaire. La création de Louvain-la-Neuve, 2009.
21.L’Institut supérieur de philosophie de Louvain (1889-1968). Inventaire des archives.
Introduction historique, 2008.
20.L’Université catholique de Louvain et la coopération au développement. Entre microcosme
des relations internationales et laboratoires d’innovations sociales (1908-1981), 2008.

19.

L’illusion identitaire des étudiants francophones. Le mouvement des étudiants
universitaires belges d’expression française (MUBEF, 1961-1974), 2008.

18.Les engagements étudiants. Des pratiques et des horizons dans un monde globalisé, 2008.
17.De l’UCLaux États-Unis. Les boursiers de laBAEFde 1964 à 1969, 2007.
16.Les archives d’entreprises. Entre gestion patrimoniale et veille technologique, 2007.
15.La lettre et l’intime. L’émergence d’une expression du for intérieur dans les
correspone e
dances privées (17 -19siècles), 2007.
14.Les relations de Louvain avec l’Amérique latine. Entre évangélisation, théologie de la
libération et mouvements étudiants, 2006.

13.

La formation des archivistes. Pour relever les défis de la société de l’information, 2006.












PUBLICATIONS DESARCHIVES DE L’UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DELOUVAIN
Collection dirigée par Paul SERVAIS
33




L’archive dans quinze ans

Vers de nouveaux fondements




Paul SERVAISet Françoise MIRGUET(eds)

Louvain-la-Neuve 2015






Cet ouvrage rassemble les textes des communications présentées lors des
quatorzièmes Journées des Archives de l’Université catholique de Louvain
consacrées à «Projeter les archives dans quinze ans. Vers de nouveaux
fondements ».Ces journées d’études tenues à Louvain-la-Neuve les 24 et 25 avril
2014 ont bénéficié du soutien du Fonds national belge de la Recherche
scientifique (FNRS).










D/2015/4910/22 ISBN978-8061-0225-6
©Academia-L’Harmattan
Grand-Place 29
B-1348 Louvain-la-Neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque
procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur ou de ses
ayants droit.

www.editions-academia.be

Sommaire


Introduction
Paul SERVAISet Françoise MIRGUET

Les nouveaux rapports à l’information. Instantanéité, réseaux, partages…
Marc LITS

Regards collectifs et nouveaux besoins sociétaux à l’endroit des archives
Élisabeth VERRY

Les Archives à l’ère de la société de l’information : entre tradition et modernité
Andreas KELLERHALS

Renouveler notre relation avec les clientèles. Pour sortir de notre cloche de verre
Normand CHARBONNEAU

Les archives : de la série au système
Lourdes FUENTESHASHIMOTO

Images d’un monde flottant : l’archivage des bases de données aux Archives nationales
Thomas VAN DEWALLE

Plans sur la comète « indexation » ou les facettes d’un catalogage renouvelé
Jean-Claude GENOUD

6

Sommaire

Entre valeur de transparence et déontologie du respect : quels équilibres ?
Jean-Marie YANTE

Les humanités numériques et le travail de l’historien. Pour une critique des
« données numériques ». À propos deHistory Manifesto
Paul BERTRAND

Quelques réflexions préliminaires sur la Venice Time Machine
Frédéric KAPLAN

Des usages privés : la mémoire de soi et de sa famille
Paul SERVAIS

Une patrimonialisation des archives ?
Jean DAVALLON

Des usages publics : archives et gouvernance
Fabian OPPERMANN

Les principes fondamentaux de l’archivistique à l’épreuve des technologies
de l’information et des communications
Daniel DUCHARME

L’archiviste, entre permanences et ruptures
Pierre FLÜCKIGER



Table des auteurs

Paul Bertrand, professeur, Université catholique de Louvain

Normand Charbonneau, archiviste, conservateur et directeur
général des Archives, Bibliothèque et Archives nationales du Québec
(BAnQ)

Jean Davallon, professeur émérite, Université d’Avignon et des pays
de Vaucluse

Daniel Ducharme, archiviste, Bibliothèque et Archives nationales du
Québec (BAnQ)

Pierre Flückiger, archiviste d’État, Archives d’État de Genève

Lourdes Fuentes Hashimoto, responsable du service des archives
électroniques, direction Information Documentation, Groupe Total

Jean-Claude Genoud, conseiller en patrimoine et documentation,
Lausanne

Frédéric Kaplan, professeur, École polytechnique fédérale de
Lausanne

Andreas Kellerhals, archiviste, directeur des Archives fédérales
suisses

Marc Lits, professeur, Université catholique de Louvain

Françoise Mirguet, archiviste, Université catholique de Louvain

8

Table des auteurs

Fabien Oppermann, chef de la mission des archives et du
patrimoine culturel, ministère français de l’Éducation nationale, de
l’Enseignement supérieur et de la Recherche

Paul Servais, professeur et directeur des Archives, Université
catholique de Louvain

Thomas Van de Walle, archiviste, département archivage
électronique et archives audiovisuelles, Archives nationales de France

Élisabeth Verry, archiviste-paléographe, directrice des Archives
départementales de Maine-et-Loire

Jean-Marie Yante, professeur, Université catholique de Louvain et
Université du Luxembourg

Introduction

Paul SERVAISet Françoise MIRGUET

Chacun peut le constater: au cours du dernier demi-siècle, le contexte de la
production, de la conservation et de l’utilisation des documents a
profondément changé. C’est aujourd’hui un lieu commun d’affirmer que la transition
vers le numérique est en cours. La gestion documentaire a évolué, notamment
avec une intégration de plus en plus large des principes durecords management, et
les processus de travail se sont modifiés en conséquence. La création de
l’information, le rapport aux données comme aux documents et à l’archive,
l’utilisation par le public et les historiens et, en corollaire, les principes qui
balisent la mission des archivistes ont, dès lors, connu de véritables mutations. Ce
qui impose aux communautés scientifiques d’archivistes de s’interroger sur les
grandes orientations à venir, comme en témoignent de multiples événements
axés sur une véritable prospective appuyée sur les transformations qui
boule1
versent le monde des archives .

C’est de cet ensemble de constats et de réflexions que résulte le présent volume,
en privilégiant le point de vue des archives et de l’archive. Le questionnaire qui
2
en guide la structuration et les accentuations est à la fois large et focalisé,


1
Entre autres :
<http://www.archivists.ca/sites/default/files/Attachments/professional_development/Confere
nce_docs/2014-Victoria/aca_14_conference_at_a_glance.pdf> ;
<http://www.archivists.ca/content/annual-conference> «Perspectives on the Archival
Horizon » June 11-13, 2015 in Regina, Saskatchewan ;
<http://colloquesdesmunicipaux.archivistes.org/category/programme-et-intervenants/> Les
mutations du métier d’archiviste et de son environnement ;
<http://www.archivistes.org/Appel-a-contribution-pour-le> numéro spécial archivage
électronique de la Gazette.
2
Le questionnaire explicité au long des paragraphes qui suivent est repris, adapté ou s’appuie sur
un document transmis aux intervenants et mis en forme par Françoise Hiraux, après validation

10

Paul Servais et Françoise Mirguet

abondamment illustré et développé lors des journées tenues à
Louvain-laNeuve en avril 2014.
D’entrée de jeu, c’est le rapport contemporain à l’information, né avec la
généralisation du web, qui est examiné. Et, au-delà, ce sont les imaginaires et les
attentes engendrés par les usages actuels desTIC, l’émergence de nouvelles
définitions de soi, de sociabilités et de phénomènes politiques inédits, en bref
les changements culturels et sociaux suscités par les technologies de
l’information et de la communication qui retiennent l’attention. Marc Lits souligne
l’importance de ces questions et évoquant notamment le caractère central du
« pôle médiatique » et de ses effets : impact de l’image, effet de direct,
démultiplication de l’information par «ressassement »,« accroissementde la part de
l’émotion dans le traitement de l’information », et accélération de ce traitement.
Il accentue également le poids spécifique de l’image et les excès qu’il entraîne,
comme les débats qu’il suscite, avant de s’interroger sur la « polyphonie »
énonciative qui modifie à la fois le métier de journaliste et l’identification claire d’un
auteur. La culture médiatique qui marque notre temps se caractérise ainsi à la
fois par le «primat du modèle narratif» et par l’importance des pratiques
d’appropriation. Elle peut apparaître comme une culture de la convergence
définissant progressivement un « nouvel espace public » où se créent de petits
espaces multiples et alternatifs. Elle impose enfin l’émergence d’un véritable
humanisme numérique avec toutes les questions que cette notion-même fait
émerger, dont celles d’un nouvel humanisme et de la mise en place d’une
nouvelle anthropologie sociétale.
Dans le prolongement de cette réflexion de fond, la première section du
volume, intitulée «nouveaux regards», interroge les modifications du rapport
et des attentes envers les archives. Quel concept se cache derrière l’utilisation
désormais admise du terme « archive » au singulier ? Comment appréhender la
dichotomie entre document et donnée, par exemple le passage de fonds
d’archives à l’open data? Les relations entre le conservateur et l’utilisateur des
archives doit-il et peut-il se transformer ? La mise à disposition de documents
en ligne fait-elle apparaître un nouveau paradigme ? À des titres divers et selon
des modalités différenciées, ce sont quelques-unes des questions, parmi bien
d’autres, auxquelles Élisabeth Verry, Andreas Kellerhals et Normand
Charbonneau proposent leurs réponses.
Pour Élisabeth Verry, s’appuyant notamment sur les travaux de Patrice
Marcilloux, les archives sont devenues l’affaire de tous, comme en témoignent

par l’équipe des Archives de l’Université, composée de Françoise Mirguet, Cathy Schoukens,
Véronique Fillieux, Nicolas Delpierre et Caroline Derauw.

Introduction

11

le passage du mot «archives »dans la langue courante, l’utilisation du terme
« de la matière au symbole », la transformation de l’objet « archives » en « biens
à valeur monétaire ». Par ailleurs, elle constate que « les archives transcendent la
révolution numérique» dans la mesure où la dématérialisation, largement
pratiquée, n’est pas nécessairement toujours pleinement intégrée dans les cadres
mentaux, alors qu’elle ouvre de multiples perspectives nouvelles. Qui plus est,
« les archives sont devenues un objet social ». Le confirme l’affirmation du droit
d’accès à l’information administrative, même si les demandes adressées à
l’administraton à ce propos restent limitées. Va dans le même sens la sensibilité
exacerbée concernant les archives touchant la vie privée, par exemple le dossier
médical, ou encore l’explosion de la pratique de la généalogie. Celle-ci prend
d’aileurs une dimension à proprement parler thérapeutique avec la
psychogénéalogie ou encore la recherche d’une «réassurance de sa propre histoire»,
l’engouement pour les témoignages oraux, tel le récit de vie. Elles peuvent enfin
avoir une dimension identitaire importante pour des groupes spécifiques ou des
communautés territoriales ou non. En conclusion, si «l’envie d’archives» n’a
jamais été aussi présente qu’à notre époque, la préservation et la
communication de ces mémoires soumises au risque de la dématérialisation constituent
un défi majeur.

S’appuyant sur l’expérience des Archives fédérales suisses, Andreas Kellerhals,
après avoir rappelé les définitions classiques de « document» et de «donnée »
fait d’abord le constat que les archives contiennent à la fois des documents, des
données «ou encore autre chose», se confortant l’un l’autre et articulés en
cascade d’entités. Dans la transition en cours, si la perspective dichotomique
s’impose, la distinction qui lui semble la plus adéquate n’oppose dès lors pas le
document à la donnée, mais le numérique à l’analogique et au numérisé. Les
premiers chantiers qui en découlent auxAFSl’attribution de concernent
métadonnées aux fonds, dossiers et documents. Ces métadonnées sont à leur
tour considérées comme des données et archivées comme telles et
conjointement aux données et aux documents numérisés qu’elles identifient. L’étape
suivante est l’intégration des archives dans l’infosphère, dans une logique
d’Open Accessavec les problèmes juridiques et techniques que cela pose.
Finalement, l’intérêt de différentes administrations pour la mise à disposition
du public de leurs propres archives, dans le cadre d’un modèleOAIS
éventuellement modifié, devrait déboucher sur un repositionnement des acteurs
de la chaîne documentaire sans pour autant que la responsabilité fondamentale
des archives soit affaiblie, l’archiviste évoluant de conservateur à curateur. C’est
donc bien autant de continuité que de rupture qu’il semble être question dans
ce nouveau regard sur les archives.

12

Paul Servais et Françoise Mirguet

Quant à Normand Charbonneau, c’est une vision québécoise qu’il exprime et
partage. Après un rappel des mandats et de la structuration globale, puis
spécifique aus Archives nationales du Québec, il commence par s’interroger sur
ce que désigne le vocable de «Relations avec les clientèles» et en évoque les
différentes facettes et les multiples concrétisations, soulignant également
l’importance quantitative de ces «relations »dans la charge globale de travail
des Archives. Rappelant l’objectif fondamental des Archives: servir dans un
monde en mutation accélérée, il suggère ni plus ni moins que l’ouverture à
l’autre et la mise en place d’un mode de relations collaboratives, qu’il illustre de
différents exemples. Les uns touchent aux archives courantes et intermédiaires
et impliquent la révision de l’appareil législatif et réglementaire, comme la
simplification et l’automatisation des processus. Les autres concernent les
archives définitives et se focalisent particulièrement sur la diffusion et la
valorisation, qu’il s’agisse de l’élargissement du périmètre culturel, de
l’accentuation de la médiation ou encore l’amélioration de la connaissance de
l’usager, impliquant jusqu’à l’intégration de la «pensée »client dans la
restructuration de l’administration. «Sortir de la cloche de verre» lui apparaît
dès lors comme un impératif et un moteur de changement et d’amélioration.

La deuxième section est centrée sur ces «nouveaux objets, nouvelles
responsabilités», qui peuvent désarçonner le gestionnaire des archives. Elle
s’intéresse à la production des données et aux relations entre série
documentaire et système d’information. Mais, en bout de chaîne, elle se pose
également la question de la conservation des bases de données ou des sites web,
mouvants et interactifs par définition pour en venir ensuite à leur utilisation et
leur exploitation historique. Le paradoxe entre mise à disposition et protection
des données y est également évoqué, de même que la question du droit à l’oubli
et des interprétations que ce concept peut faire naître.

Lourdes Fuentes Hashimoto analyse les notions de série et de système à travers
le prisme de la gestion et de la conservation des archives aujourd’hui, en
particulier dans le contexte du développement des technologies numériques. La
série a été pendant très longtemps le mode principal d’organisation des archives
au niveau de la collecte, du traitement et de l’accès. Le système a poussé les
métiers des archives à organiser l’information en amont. L’auteur émet l’idée
qu’en dissociant l’action de l’archiviste et celle de son organisation, les archives
contemporaines, sur support papier ou électroniques, ne peuvent être traitées
efficacement. Elle lance dès lors l’hypothèse de décloisonner et de réorganiser
le service d’archives, ce qui impliquerait une nouvelle logique de travail.
Rapprocher la série du système informatisé et donner priorité à la transversalité
permettrait d’en finir avec l’image du service d’archives comme silo grâce au
records managementqui éviterait de travailler avec les archivesa posteriori. La mise

Introduction

13

en place d’un système d’information au sein d’une organisation doit s’appuyer,
sous peine d’échec, sur divers niveaux: les procédures, les fonctions mises en
œuvre, les applications, les infrastructures. Néanmoins, le manque de
planification, la variété et la multiplicité des systèmes imposeront encore à l’archiviste
d’intervenir aussi bien en amont qu’a posteriori, et de participer à la mise en place
de nouvelles méthodes de travail pour la conception et la gestion des systèmes
dans le temps. Elle conclut que, si les services d’archives parviennent à se
réorganiser, on verra disparaître l’expression « archivage électronique » au profit du
terme « archivage ».

Thomas Van de Walle évoque l’archivage des bases de données électroniques,
qu’il nomme «images d’un monde flottant», car mouvantes et en perpétuelle
évolution, aux Archives nationales de France. Comme il le rappelle, la mission
desANFrance concerne la conservation des archives dites définitives des en
institutions publiques au niveau national. Ces archives existent désormais aussi
sous forme « nativement » numérique. Dès 1982, le service Constance, implanté
à Fontainebleau, bénéficie de l’infrastructure nécessaire pour traiter et
conserver les archives électroniques. Environ 80% des versements de 1984 à 2014
sont des données structurées (issues de bases de données). Les principes de
traitement des données structurées adoptés par lesANsont de deux ordres. Le
premier est l’autonomie technologique aussi bien du point de vue du matériel et
des supports pour le stockage que du logiciel. Ce qui implique de copier,
migrer, exporter les données régulièrement tout en conservant les liens. Le second
principe de traitement est le soin apporté à la documentation: documents de
contexte auprès du service producteur, de la production et de la conservation
des archives, des outils permettant la juste réinterprétation des données
archivées, et cela dans le long terme. Ces bases de données peuvent être perçues
comme mouvantes à différents niveaux. D’abord les logiciels ont évolué avec le
temps et de nouveaux types d’outils sont apparus (systèmes d’entrepôts de
données, système objet-relationnels, système de gestion ditsNoSQL) rendant
difficile le passage automatique d’une base de données entière d’un système à
un autre. Ensuite les usages des bases de données peuvent varier avec le temps
et les données qu’elles contiennent peuvent servir plusieurs objectifs et être
réutilisées pour d’autres besoins, ce qui impose un contrôle sévère de la qualité
de ces données et une stratégie d’archivage. Enfin les mises à jour, les
corrections, ajouts, suppressions d’informations modifient sans cesse les contenus de
ces bases de données. Les solutions prônées auxAN pourconserver
l’électronique sont tout aussi diverses : s’adapter en se soumettant à davantage
de contraintes de tous ordre; travailler en collaboration avec des ministères
(Culture et Communication, Défense, Affaires étrangères) par l’élaboration
d’un logiciel commun (projetVITAM) et en privilégiant les technologies de type
big data; lancer aussi en interne le projetADAMANTfaire évoluer pour

14

Paul Servais et Françoise Mirguet

l’ensemble de leur système de gestion des archives électroniques et faciliter
l’accès au public. Thomas Van de Walle conclut en présentant les perspectives
d’évolution dans le traitement des données structurées auxAN. Parmi elles,
mentionnons entre autres la poursuite de la logique de «prise de vue», la
nécessité d’automatiser ce processus par le recours à des formats ouverts, la
construction d’interfaces, l’accélération de l’accès aux données, et enfin l’attention
constante des archivistes aux évolutions.

Jean-Claude Genoud nous propose une réflexion renouvelée sur la description
archivistique. Il fait état des transformations qu’a engendré le passage à
l’informatique documentaire dans le domaine de l’indexation: une mise à
disposition de modèles plus élaborés et donc plus efficaces, une consultation plus
aisée, une recherche plus efficiente, et surtout la possibilité de voir l’objet décrit,
de le contextualiser par une « représentation » ou par son « géoréférencement »
et même d’en transmettre la dimension émotionnelle. L’intégration de ces
données dans des réseaux –internes, locaux, régionaux ou planétaires– va
permettre au métier de s’ouvrir vers l’extérieur et de devenir plus interactif. La
nécessité de parler un langage commun, principalement par le renforcement de
la normalisation descriptive, devient impérative. En comparant nos méthodes
actuelles de traitement et d’indexation, l’auteur prêche, vu les volumes à décrire,
pour une automatisation accrue qui libérerait l’archiviste en ne lui réservant que
« des tâches de niveau supérieur, là où la machine et la logique informatique ne
parviennent plus à être efficaces». Un effort de fédération permettra à
l’archiviste ou au documentaliste de travailler à l’avenir de manière moins figée
et moins isolée. «Le reste est affaire d’'imagination: inventer, réinventer des
modes de faire qui soient novateurs et globalement meilleurs. »

Quant à Jean-Marie Yante, il rappelle que l’accès aux archives fut tour à tour
très réglementé ou très libéral. Il évoque diverses questions: transparence
administrative, droit à l’information ou à l’oubli, nécessité de la protection, de la
conservation et de l’usage des données personnelles, réutilisation des
informations du secteur public. Il tente de cerner les enjeux de l’évolution et
des débats en cours. La communication des archives et notamment des archives
dématérialisées est au cœur des préoccupations des archivistes contemporains,
mais la transparence qu’ils revendiquent rencontre des problèmes: d’ordre
juridique, de procédures, de confidentialité des données électroniques,
d’harmonisation des législations et de droit d’auteur. En évoquant le code de
déontologie du Conseil international des archives, l’auteur invite tous les
archivistes à « trouver l’équilibre entre droit à l’oubli d’un individu et le droit de
la société de connaître son passé». La situation de la protection des données
personnelles en Europe, et en Belgique,retient spécifiquement son attention.
Depuis 1970, le droit au respect de la vie privée fait l’objet de réflexions des

Introduction

15

instances européennes. Au terme d’un long processus d’évolution, la Directive
européenne révisée en juin 2013, sans réglementer l’accès aux informations
créées et conservées dans le secteur public, harmonise les conditions de
réutilisation de ces données conformément aux droits nationaux. En Belgique,
le souci de respecter les données à caractère personnel et la libre circulation de
ces données va entraîner l’anonymisation, le codage, la demande d’autorisation
de consultation et d’utilisation de ces données ou même la nécessité de
s’adresser à la Commission de la protection de la vie privée. Toutes ces
démarches ne facilitent ni le travail de l’historien, ni celui de l’archiviste. Aussi
nombre de réactions se font jour, naviguant entre légitimité du droit à l’oubli
(numérique), et souhaits de conserver les traces de notre passé. C’est bien de
responsabilités nouvelles qu’il s’agit, même si elles s’appuient sur un socle de
compétences édifié de longue date.

Les «nouveaux usages» des archives sont le thème de la troisième section. La
réflexion sur les humanités digitales comme sur la constitution et l’utilisation
desbig datapermet d’avoir la perception la plus actuelle possible de l’intégration
des technologies numériques dans les pratiques de la recherche d’aujourd’hui.
Cependant, outre la recherche historique, le questionnement adressé aux
archives se renouvelle aussi au travers d’usages privés, tels la généalogie,
collectifs, via la patrimonialisation, ou encore publics, qui allient archives et
gouvernance, sans préjudice de l’attention qui pourrait être accordée à d’autres
usages, notamment détournés, voire commerciaux.

Paul Bertrand se penche sur la question des humanités numériques et, après
avoir très brièvement rappelé la trajectoire de mise en place de ce moment,
nous plonge au cœur du débat provoqué par la publication de l’«History
Manifesto ».Il rappelle d’abord la substance de ce «petit brûlot», qui plaide
pour le retour de l’historien dans le débat public, son retour au « long terme » et
son investissement dans le traitement automatique des données, le tout grâce
aux « humanités numériques ». Il souligne ensuite le phénomène médiatique qui
accompagne cette publication et les réactions, parfois vives, qu’elle suscite. Puis
il formule différentes réflexions complémentaires et/ou critiques à propos des
thèses de ce «Manifesto »,portant notamment sur l’utilisation de l’expression
« longue durée », la nécessaire association de l’histoire et d’autres disciplines, le
refus de l’histoire des individus, le privilège du contemporain, le caractère
implicite de l’« histoire alternative ». Il s’attarde enfin à la dichotomie introduite
par les auteurs du «Manifesto »entre «archives »,connotées négativement, et
« données »,« lepain de l’historien», et aux problèmes épistémologiques,
méthodologiques et critiques qu’elle pose. En conclusion, c’est à une reprise de
la réflexion qu’il appelle, notamment sur la signification et la place des « Digital

16

Paul Servais et Françoise Mirguet

Humanities », mais aussi sur l’impact desbig dataou en construction, existants
et sur la refonte nécessaire de la critique documentaire.
C’est justement à cette notion debig dataque s’arrête Frédéric Kaplan à propos
du projet «Time Venice Machine». Rappelant d’une part la masse de la
création documentaire passée et les tentatives, parfois anciennes, de
reconstitution de ce passé, d’autre part le choc éprouvé lors de sa première visite aux
archives de Venise, il évoque les différentes facettes de ce projet. D’une certaine
manière, il ne s’agit de rien moins que de réintégrer le temps long dans les
services internet actuels. Pour ce faire, le «champignon informationnel» doit
être transformé en rectangle, ce qui implique un certain nombre d’étapes:
numérisation, indexation, mais aussi extrapolation et généralisation permettant
de passer à différentes simulations. D’archivistes numérisateurs en machines de
transcription, se construisent progressivement les graphes sémantiques des
relations entre «entités nommées» et «entités temporelles», qui dessinent de
véritables «Facebook du passé». Ils feront ensuite l’objet d’un déploiement
spatio-temporel par construction des cartes correspondantes. Deux conditions
lui apparaissent dès lors indispensables : d’une part documenter « les processus
techniques et historiques qui conduisent à la construction de l’information»,
d’autre part mettre en place une éthique de la représentation associée au
« passagedu narratif et du textuel au visuel et à l’exploratoire». La nécessité
d’une collaboration scientifique internationale lui semble évidente pour créer ce
qu’il considère comme un «bien commun scientifique» et devrait dès lors
déboucher sur un nouveau modèle de projet de recherche et de travail,
impliquant notamment les étudiants.
En matière d’usages privés, et même en se limitant à ce qui touche à la sphère
familiale et individuelle, Paul Servais identifie un triple mouvement à l’œuvre
dans le contact avec les archives. Le premier est incontestablement une
complexification du questionnaire, qui témoigne d’un intérêt passant du
classique arbre généalogique à une véritable histoire familiale, puis à une
histoire locale approfondie, nourrie de lectures de plus en plus spécialisées et
contextualisant de manière englobante l’histoire familiale. Le deuxième est à la
fois un élargissement de la typologie des documents consultés et une
intensification de leur consultation. Tandis que le troisième transforme
simplement l’utilisateur des archives en producteur de documents. Les attentes
visà-vis des archives –et des archivistes– s’en trouvent dès lors directement
affectées, de même que les demandes qui leur sont adressées, que ce soit en
matière d’instruments de travail, de facilités d’accès, ou encore de partage de
l’information, y compris technique.

Du côté des usages collectifs des archives, Jean Davallon s’interroge sur la
patrimonialisation des archives. Partant de ce qu’il identifie à la fois comme une

Introduction

17

proximité et des différences entre objets et archives, il rappelle d’abord les
caractéristiques de la patrimonialisation et des opérations qui la constituent,
puis l’évolution de la patrimonialisation des objets matériels vers celle des
objets immatériels, avec des régimes spécifiques et des phases successives, aux
enjeux symboliques spécifiques. Surcette base, il met en lumière «certains
enjeux symboliques des archives dans la manière dont elles construisent un
rapport au passé» comme «institution de mémoire culturelle» et, à la fois,
« texte,document et objet-du-passé». Il se penche ensuite sur «l’usage
traditionnel des archives» et sur les voies de la «reconnaissance patrimoniale
du document d’archives», notamment par le lien avec les musées et par la
multiplication des expositions.

Enfin Fabien Oppermann, se penchant sur les usages publics, examine quels
liens unissent archives et gouvernance au cœur de l’action administrative
française. Le vocable utilisé pour désigner les archives, sa position dans
l’organigramme de la structure témoignent de l’intérêt qu’on leur témoigne
d’abord comme accompagnement administratif et juridique mais aussi pour leur
fonction culturelle et patrimoniale. Désormais il faut tracer, retrouver et
réutiliser l’information. Cela passe par un accompagnement par l’archiviste,
depuis la création du document jusqu’à sa mise à disposition (records
management) ; par la prise en compte de la spécificité du métier d’archiviste (qui
ne serait pas un informaticien); peut-être même par un changement
d’utilisation des données. Derrière la nécessaire efficacité de l’administration se
pose la question de la bonne gouvernance et de l’organisation des archives:
gestion intégrée ou professionnalisation de la gestion de l’information sont
deux facettes qui ne sont pas incompatibles. Toujours est-il que l’archiviste
devra garder le contrôle de la production documentaire, même dématérialisée
ou numérisée, pour pouvoir en garantir l’authenticité, l’intégrité, la sécurité, le
partage de l’information et la transparence administrative.

Quant à la dernière section du volume, elle se penche d’une part sur les
«nouveaux défis» auxquels doivent faire face les archives et ouvre d’autre
part la réflexion sur les missions de l’archivisteet son profil dans quinze ans.
C’est un appel adressé à la communauté scientifique disciplinaire à réexaminer
les fonctions, les missions, les fondements de l’archivistique. C’est une
invitation à réfléchir aux impacts de cette révolution des archives sur l’archiviste
luimême, sur sa place dans la société, ses nouvelles responsabilités, sa formation et
les défis qu’il aura à relever d’ici moins d’une génération.

Ainsi Daniel Ducharme s’interroge sur « les principes fondamentaux de
l’archivistique à l’épreuve des technologies de l’information et des communications »
et sur la nécessité éventuelle de réviser ces principes. Son propos se base sur
une enquête menée auprès du milieu québécois des archives, quels qu’en soient

18

Paul Servais et Françoise Mirguet

le statut et le milieu professionnel. Le principe de provenance et de respect du
fonds, primordial dans la gestion des archives définitives, a t-il toujours la
même légitimité lorsque l’on est dans l’environnement desTIC. Ce principe
fondateur, malgré quelques problèmes d’application analysés par l’auteur, ne
semble pas remis en cause dans ce nouveau contexte car il est inscrit au cœur
même de l’archive en tant qu’objet informationnel. Le cycle de vie des
documents d’archives en trois âges reste-il, lui aussi, pertinent aujourd’hui car il
s’agit plutôt d’un mode de gestion d’une portée essentiellemnt pratique. La
phase semi-active, du point de vue de la gestion physique, décentralisée, n’a
cependant plus vraiment de raison d’être ni de sens dans un système de gestion
des documents numériques. Daniel Ducharme propose d’utiliser désormais la
notion deDUAL(durée d’utilité administrative et légale) dans les calendriers de
conservation et les termes « document d’activité » au lieu de documents actifs et
semi actifs (records) et « documents patrimoniaux » plutôt qu’archives définitives.
Quant à Pierre Flückiger, en conclusion de ces journées, il tente de dresser le
portrait de l’archiviste du futur «entre permanence et ruptures», et de
déterminer quelles seront ses missions et ses outils, notamment influencés par
la révolution numérique. Pour lui, le rôle de l’archiviste en matière d’évaluation
restera essentiel, même si le nouvel environnement ne simplifie pas la donne
(problèmes techniques, masse des données, authentification…). Par ailleurs,
l’archiviste, plus encore que par le passé, deviendra un acteur au service de la
gouvernance. Néanmoins il lui faudra convaincre de l’opportunité de son
intervention au moment de la création d’un système d’information. Il devra
aussi sortir de sa « bulle de verre », rencontrer et élargir ses publics en inventant
de nouveaux mode de mise à disposition de ses fonds–papier ou numériques.
Il devra trouver des partenaires pour faire découvrir à un large public les
documents ou données qui expliquent notre passé. Devenu communicateur, il
n’aura plus le monopole de l’accès aux sources grâce aux nouveaux médias:
encyclopédies en ligne, moteurs de recherche, portails d’archives, humanités
digitales…Mais Pierre Flückiger met aussi en évidence quelques écueils en lien
avec la communication: le langage propre à la profession qui devrait être
compréhensible, la question de la protectionvsaux données per- l’accès
sonnelles, la nécessité de conserver mais aussi de détruire. En bref, la réflexion
préparatoire aux Journées 2015 est lancée.

Les nouveaux rapports à l’information.
Instantanéité, réseaux, partages…

Marc LITS

La place des nouveaux médias dans notre rapport à l’information soulève des
questions stimulantes, mais aussi complexes et très ouvertes. Ces interrogations
renvoient à des aspects multiples des échanges entre les êtres humains dans
leurs inter-relations en connexion avec des prothèses technologiques toujours
plus perfectionnées. Les enjeux sont innombrables, pour la société elle-même,
pour chaque individu, mais aussi pour les chercheurs en sciences sociales qui
s’intéressent à ces questions. Les archivistes et documentalistes sont bien sûr
directement concernés par ces questions (la notion même de document ou
d’archive a été complètement revisitée avec ces évolutions technologiques),
mais ces aspects ne seront pas abordés ici.

Quelques exemples pris dans l’actualité la plus récente vont nous permettre de
saisir l’ampleur de ces transformations et la difficulté d’en mesurer toutes les
conséquences. En lisant les journaux ces derniers jours, on relève un article
consacré au statut des pages Facebook des titulaires du compte lorsqu’ils sont
décédés : faut-il les transférer à leur famille, les archiver, les supprimer et avec le
consentement de qui? Un autre article évoque le développement desGoogle
glassesévoluent désormais sous la forme de lentilles de contact qui vont qui
permettre une collecte de données mondialisée (avec toutes les questions
techniques liées au stockage de ces masses de données). Plus loin, on évoque le
développement de logiciels de vieillissement pour retrouver des enfants
disparus, ou de systèmes de compression d’images qui permettent de montrer son
enfant à l’aide de centaines de photos montées en un clip accéléré de quelques
minutes. Dans un autre ordre d’idées, la Cour de justice américaine a décidé de
casser la directive sur la conservation des données par les opérateurs de
télécommunication. Et la commémoration du centième anniversaire du début de la
guerre 14-18 est l’occasion, pour British Pathé, de mettre en ligne
85 000 archivesvidéo sur YouTube. Alastair White, son directeur, commente

20

Marc Lits

ainsi cette mise en ligne, qui n’est bien sûr pas exempte d’un effet de marketing
bien pensé :

« Ces archives sont un trésor sans égal dont les dimensions culturelle et historique
ne devraient jamais être oubliées. Mettre en ligne ces vidéos sur YouTube semblait
être le meilleur moyen de s’en assurer. La couverture de la Famille royale, le Titanic,
la destruction de l’Hindenburg… tout cela est sur notre chaîne. Vous pouvez vous y
1
perdre pendant des heures. »

Ce catalogue à la Prévert montre l’importance des questions liées aux nouvelles
technologies de l’information dans notre société contemporaine, dont les
médias sont le symptôme. Mais cela bouleverse tout autant les chercheurs en
sciences humaines et sociales. À titre d’exemple, la mise à disposition par l’INA,
en France, des archives audiovisuelles indexées de toutes les radios et
télévisions diffusées en France, complétées depuis quelques années par un archivage
systématique des sites web, a modifié les objets d’étude et les méthodologies
d’analyse. Et l’on voit clairement que l’inexistence d’un organisme public de
conservation des archives audiovisuelles en Belgique, ainsi que le refus de
mettre gratuitement à disposition des chercheurs les archives qui sont
progressivement numérisées par des organismes privés expliquent la différence des
thématiques et des méthodes de recherche entre deux pays pourtant proches et
dont les équipes de recherche collaborent régulièrement.

Les questions relèvent tantôt de problèmes d’archivage et d’indexation, de
respect de la vie privée, du droit d’internet et des questions éthiques et
déontologiques pour les professionnels des médias, des nouveaux usages sociaux, des
transformations mêmes des relations humaines et des modes de
communication. Ce sont autant d’aspects qu’on se contentera seulement ici d’évoquer à
travers quelques questions transversales.

1. « Veux-tu être ma femme ? »

Le 26 mars 2014, sur le plateau d’une chaîne de télévision flamande privée,
VTM, lors d’untalk show, un couple de journalistes était interviewé à propos de
la sortie de leur dernier livre écrit à quatre mains, et c’est ce moment que choisit
Christophe Deborsu pour demander à sa compagne de l’épouser. Comme s’il
était nécessaire de désormais faire sa demande devant une caméra de télévision
en prenant les téléspectateurs à témoin. En tout cas, sa demande fut largement

1
<http://www.slate.fr/culture/86121/archives-youtube-british-pathe>. Mis en ligne le 17 avril
2014.

Les nouveaux rapports à l’information

21

répercutée par tous les médias (belges, bien sûr). Cet exemple montre à quel
point nous sommes désormais dans une société médiatique.
Les médias sont un paramètre qu’on ne peut plus négliger, car ils sont devenus
un élément central du dispositif social, ce qui est un phénomène assez récent
puisque la télévision commence en Belgique en 1953. Et pourtant elle occupe
désormais le cœur du dispositif social dans ce que certains appellent la «
postmodernité ». Lorsque des philosophes comme Gianni Vattimo avancent
l’hypothèse que nous avons changé d’époque, ils justifient entre autres ce point de
vue par le développement exponentiel des médias de masse, qui «jouent un
rôle déterminant dans la naissance d’une société postmoderne» et inscrivent
« la société de communication généralisée » dans un système de « fabulation du
2
monde » .Les relations interpersonnelles, qui se jouaient en face à face, les
échanges entre individus ou groupes humains s’exercent désormais dans un
système triangulaire où le passage d’une information transite toujours par le
média. L’exemple caricatural en est celui de ces couples en instance de divorce
qui passent dans unreality show(terme employé dans les années 1990, avant que
ne surgisse la télé-réalité) pour encore se parler et tenter de rétablir une
communication rompue. En outre, cette médiatisation est de plus en plus narrative,
comme l’annonçait déjà Michel de Certeau: «Notre société est devenue une
sociétérécitée, en un triple sens : elle est définie à la fois par desrécits(les fables
de nos publicités et de nos informations), par leurscitationset par leur
intermi3
nablerécitation.»
Le pôle médiatique est devenu central dans le système social et la télévision
occupe le cœur de ce dispositif. Dès lors, cinq effets puissants doivent être pris
en compte : l’impact de l’image, autrement fort que celui de l’écrit, d’autant qu’il
est renforcé par les effets de direct, de plus en plus généralisés. Ces deux
premiers traits sont encore démultipliés par les ressassements permanents de
l’information (sur la même chaîne ou par le jeu du zapping ou des reprises via
les réseaux sociaux). S’y ajoute encore l’accroissement de la part offerte à
l’émotion dans le traitement de l’information. Enfin, les développements
technologiques récents induisent un effet d’accélération du traitement de
l’information qui ne permet plus très souvent le recul minimum nécessaire pour
analyser les faits et les contextualiser.

2
Gianni VATTIMO,La société transparente, Tournai, Desclée-De Brouwer, 1990, pp. 13 et 39.
3 eo
MichelDECERTEAU,L’invention du quotidien.1.Arts de faireéd., Paris, Gallimard, n146, 1990,, 2
p. 271 (coll. Folio Essais).

22

Marc Lits

Face à cet envahissement grandissant des pratiques sociales par les médias, qui
se manifeste entre autres dans l’usage généralisé du terme «médiatique »par
tout un chacun, différentes tendances s’opposent. Certains considèrent que cela
va représenter un accroissement de la démocratie, que cela permettra
effectivement à de nombreux groupes de s’exprimer. La télévision offre l’occasion à
un grand nombre de personnes de prendre conscience d’une ouverture sur le
monde, selon cette opposition que font certains sociologues entre la fonction
de fenêtre ou de miroir que peut jouer « l’étrange lucarne ».

4
Si nous suivons le modèle de Dominique Mehl , nous pouvons nous demander
si la télévision n’est pas devenue un miroir qui ne réfléchit plus que lui-même,
ou si elle reste encore une fenêtre ouverte sur le monde, ce qui représente son
véritable apport démocratique au débat social. Certains ont beau jeu de
considérer qu’elle est plutôt devenue un outil d’aplatissement de la pensée, entre
autres parce que si elle offre de plus en plus de programmes, elle n’offre pas
nécessairement une plus grande diversité. L’augmentation de la part laissée au
divertissement accroît d’ailleurs encore l’effet de miroir.

2. Le poids des mots, le choc des photos
Le média télévisuel semble de plus en plus entraîné par le poids de l’image, qui
est propre à ce support, ce qui génère des effets de dramatisation, de
personnalisation, y compris dans les émissions d’information (et cet effet se retrouve
aussi sur internet, d’abord conçu comme un support écrit, vu le peu de
puissance des supports de stockage et des bandes passantes, mais actuellement
dominé par l’image animée). Nous parlions plus haut de post-modernité,
d’autres philosophes ou anthropologues parlent plutôt de surmodernité. Sans
entrer dans ces querelles d’écoles, on peut néanmoins être attentif aux propos
de l’anthropologue Marc Augé, qui relève un triple excès dans cette télévision
qui occupe encore aujourd’hui une place centrale dans nos sociétés
surmo5
dernes .
Excès d’événements d’abord. Nous disposons de plus en plus d’informations
sur tout ce qui se passe aux quatre coins du monde, depuis les aventures
sentimentales du président Hollande jusqu’aux conflits en Syrie ou en Côte d’Ivoire,
voire dans des endroits encore plus reculés. Nous en savons parfois plus sur les
événements lointains que sur ce qui arrive à nos propres voisins.

4
Dominique MEHL,La fenêtre et le miroir, Paris, Payot, 1992.
5
Marc AUGÉet Gérard DERÈZE»,, «Le sport comme phénomène surmoderneRecherches en
o
communication, n5, 1995, pp. 159-173 ; Marc AUGÉ,La guerre des rêves. Exercices d’ethno-fiction, Paris,
e
Seuil, 1997 (coll. La Librairie duXXsiècle).

Les nouveaux rapports à l’information

23

Excès d’images ensuite. On sait bien aujourd’hui que notre rapport à l’image
n’est pas du même ordre que notre rapport au texte. Le langage écrit permet
une forme de symbolisation plus grande, une forme de distance, que l’image ne
permet pas. Il y a une forme d’immédiateté entre ce qui est arrivé et les images
qui sont rapportées, ce qui entraîne une adhésion plus forte, une participation
très grande qui va favoriser les effets de dramatisation inscrits dans le média
luimême.

Troisième excès pointé par Marc Augé, l’excès de personnalisation,
d’individualisation, appelé par le jeu de l’image. Nous regardons autrement un drame
quand la télévision nous en montre, en gros plan, les protagonistes terrassés par
l’émotion. Chacun peut alors s’y identifier, ce qui crée des effets d’émotion
beaucoup plus grands, qui n’existent pas dans la presse écrite. Des effets de
proximité aussi qui ont des conséquences non négligeables sur le traitement de
l’information.

Tous les analystes insistent aussi sur la spécificité d’usage des canaux de
diffusion, et les différences que cela entraîne dans le traitement de l’information.
Régis Debray a rappelé que «le support est ce qui se voit le moins et qui
6
compte le plus » . L’information n’est pas la même en système écrit ou
audiovisuel. L’image amplifie le partage de l’émotion, autrement et avec plus de force
que ne le fait un texte. S’y ajoutent les effets dus à la transmission en direct et à
la spectacularisation de ces événements. Cette mise en scène télévisuelle de
l’information ne favorise guère le débat d’idées qui se réduit à des
affrontements judicieusement construits autour de thèmes choisis pour leur aspect
spectaculaire plutôt que pour leurs enjeux démocratiques.

Les médias audiovisuels favorisent en outre des effets de simplification et
d’uniformisation du discours. Quand le journaliste dispose d’une minute trente
pour un sujet de journal télévisé, il ne peut guère laisser son interlocuteur
développer une pensée complexe, argumenter en plusieurs étapes, conclure sur un
aveu d’incertitude peu télégénique. C’est ce que dénonce Pierre Bourdieu,
lorsqu’il estime que la télévision n’autorise aucun espace de discussion et
7
d’argumentation .La charge est cependant exagérée. La télévision a ses
contraintes propres. Il faut accepter de se mouler dans le format imposé par le
support, tout en le maîtrisant, non selon la logique du sociologue qui veut
imposer unilatéralement son discours savant, mais en construisant son
intervention en fonction du support et du public.

6
Régis DEBRAY,Cours de médiologie générale, Paris, Gallimard, 1991, p. 195.
7
Pierre BOURDIEU,Sur la télévision, Paris, Liber, 1996 (coll. Raisons d’agir).

24

Marc Lits

En effet, contrairement à ce que pensait Pierre Bourdieu, les médias ne sont pas
par nature des « instruments d’oppression symbolique ». Si la télévision ne
permet pas d’argumenter longuement, c’est tout simplement qu’elle est fondée sur
la parole et l’image et non sur l’écrit. À la différence du temps où régnait la
presse écrite, les principaux médias audiovisuels forment un système qui
organise aujourd’hui notre espace public en fonction de ses contraintes
d’énonciation. Il faut se souvenir, comme le souligne par exemple Jean-Marc Ferry,
que «le monde vécu n’est plus, dans nos sociétés modernes le seul milieu de
8
reconnaissance des individus» .Au contraire, nous avons sans cesse affaire
avec des systèmes symboliques, comme avec une autre réalité. Le système
médiatique contemporain s’inscrit au sein d’un vaste complexe socio-culturel qui
médiatise la communication des sociétés avec elles-mêmes et entre elles, en
rendant le monde contemporain, ses réalités sociologiques, historiques et
géographiques immédiatement accessibles. Les guerres du Proche Orient, l’histoire
politique nationale constituent par exemple des réalités que l’école, les sciences
sociales et les médias contribuent ensemble et souvent en même temps à
médiatiser pour les individus.

e
La grande nouveauté de la seconde moitié du 20siècle réside dans la priorité
donnée aux images visuelles et sonores, ce qui modifie, dit également Jean-Marc
Ferry, « complètement, du côté de la réception, les conditions de la
reproduc9
tion culturelle des sociétés » . Désormais, « le public construit un aspect de son
identité sur des messages dont une partie importante n’est pas d’emblée
explici10
tée dans les formes symboliques et grammaticales du discours verbal» .Bien
sûr, cela peut rendre la communication plus accessible, et à terme «constituer
un fonds commun d’images mentales qui fonctionneront dès lors comme des
11
signes de reconnaissance à travers les communautés de réception »; mais cela
suppose que le système pédagogique prenne en charge la formation des jeunes
générations au décodage de ces nouveaux modes communicationnels. En effet,
ces images émises et reçues de manière brute ne peuvent en soi établir de
relation de communication. Elles assurent en quelque sorte une fonction culturelle
subsidiaire par rapport à l’appropriation et l’incorporation durable. Celle-ci reste
le fait des systèmes scolaires institutionnels fondés sur l’écrit.

8
Jean-Marc FERRY,Les puissances de l’expérience, Paris, Cerf, 1991, t. 2, p. 73.
9
Ibid., p. 73.
10
Ibid.
11
Ibid., p. 77.

Les nouveaux rapports à l’information

25

12
Des anthropologues, tel Jack Goody,ont montré l’importance de l’écrit dans
l’organisation de notre perception du monde, dans le développement de
raisonnements plus rigoureux et la production du savoir. Mais d’autres contestent
aussi cette espèce de saut qualitatif de l’écrit par rapport à l’oral, rappelant que
la culture grecque s’est développée dans une civilisation orale, et que la
philosophie grecque n’est pas une conséquence de l’invention de l’alphabet. Ce débat
entre la culture orale, marquée par le mythe et le modèle narratif, et la culture
écrite, permettant le passage au modèle paradigmatique et donc à la logique et à
l’argumentation, est loin d’être clos. Le système iconique est ainsi de plus en
plus étudié comme mode de représentation et d’appropriation du réel, et la
suspicion originelle dont il est victime semble peu à peu s’estomper. À cet
égard, un rapprochement entre les déclarations catastrophistes qui ont
accompagné le développement de la télévision, il y a cinquante ans, et les prophéties
actuelles sur internet serait pertinent pour dénoncer l’emprise des idéologies
passéistes.

3. Une polyphonie énonciative
Ces transformations entraînent des formes d’hybridation sémiotique, mais aussi
une dilution progressive de la notion d’auteur et d’œuvre au profit d’instances
de réalisation peu identifiées. Cela renvoie directement aux positions de Walter
13
Benjamin quiconstruit son argumentaire au départ de la notion d’aura de
l’œuvre d’art, liée à son originalité, sa force de création unique par un auteur lui
aussi unique. Peut-on encore penser la culture médiatique avec ce cadre de
référence ou faut-il au contraire accepter de l’évacuer parce que ces prémisses
ne sont pas opératoires pour notre objet d’étude ?
La nouveauté est ailleurs. Le recours à internet constitue ainsi une remise en
cause radicale de l’organisation classique de la profession journalistique. Entre
autres dans une rediscussion du rapport aux sources, qui est un des enjeux
essentiels de la profession. En effet, les sources sont désormais multiples et
moins fiables. De plus, chacun y a accès au même titre que le journaliste
professionnel, qui perd donc sa fonction de « maître des sources » au sein de la société
de l’information. Pour certains, cette ouverture des sources pousse la presse
écrite à retrouver sa fonction de défense et d’affrontement des opinions. Pour
d’autres, l’usage d’internet déclasse le journalisme classique en proposant des
approches plus diversifiées des sujets traités, par renvoi à des sources
exté

12
Jack GOODY,La raison graphique, Paris, Éd. de Minuit, 1979.
13
Walter BENJAMINfr. P. Klos-», (tr.L’œuvre d’art à l’heure de sa reproduction mécanisée, «
o o
sowski),Zeitschrift für Socialforschung, 1936, n5, Cahier n1.

26

Marc Lits

rieures et à d’autres sites. Mais il permet aussi une interaction plus grande avec
les récepteurs :feed-back permanent,courrier des lecteurson-line, évaluation des
articles téléchargés grâce à un système de notation (c’est le cas des principaux
journaux en ligne, issus de la presse classique).

L’hypertextualité entraîne une mutation du mode de communication
journalistique. L’énonciation journalistique était fondée sur le rapport d’un émetteur,
détenteur d’informations, à un récepteur ignorant ces éléments. La
communication multimédiatique rompt ce modèle, puisqu’au monopole du savoir transmis,
14
elle substitue une élaboration commune de ce savoir. Ils’agit là de l’une des
caractéristiques majeures d’internet qui s’incarne dans la multiplicité des
émetteurs de messages : ces « polyphonies énonciatives » dont parlent les sciences de
l’information et de la communication. Certes, la participation et l’interaction des
internautes, largement mises en avant, sont souvent illusoires, mais elles
donnent le sentiment au récepteur d’information d’en être en même temps le
coproducteur. L’énonciation devient alors partagée, en même temps qu’elle se
dilue au sein d’échanges multipolaires.

De ces observations sur le fonctionnement encore balbutiant du journalisme
multimédia, deux remarques ressortent. L’émetteur n’est plus unique, mais se
construit en relation avec son [ou ses] récepteur[s]; les lieux d’émissions se
démultiplient au point de perdre leur identité propre. La seconde remarque
tempère l’illusion que pourrait constituer la communication non hiérarchisée
des forums et lieux de discussion. En effet, le gain relationnel tout à fait
évident, puisque chaque récepteur peut devenir énonciateur ou peut construire son
parcours de lecture, est aussitôt annulé par une perte identitaire. Les renvois
permanents d’une source à l’autre rendent rapidement impossible
l’identification de l’instance émettrice. Or, pour que la confrontation d’idées ait lieu, que
le conflit puisse éclater de manière réelle et non virtuelle, et donc être résolu, la
polémique doit se livrer à visage découvert. L’absence de pôle énonciateur clair,
idéologiquement marqué, peut être considérée comme un obstacle majeur à la
construction des opinions et donc de l’espace public démocratique. Internet
n’est pas, de ce point de vue, la panacée démocratique capable de construire un
nouvel espace public à lui seul. Mais il organise autrement notre accès à
l’information, ainsi que la hiérarchisation des données et des produits culturels
qu’il met à disposition d’un public indifférencié.

14
Benoît GREVISSE, « Journalistes sur Internet : représentations professionnelles et modifications
o
des pratiques »,Les Cahiers du journalisme5, déc. 1998, Lille, ESJ, pp. 86-103., n