L'être et l'écran

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De quoi la révolution numérique est-elle la révolution ? Sur le plan de l’histoire, elle est une nouvelle révolution technique qui consiste en l’avènement du « système technique numérique ». Mais, sur le plan humain, elle est surtout une révolution philosophique qui modifie en profondeur nos structures perceptives. La révolution numérique est une nouvelle révolution « ontophanique », c’est-à-dire un ébranlement du processus par lequel l’être (ontos) nous apparaît (phaïnô) et, par suite, un remaniement de l’idée même que nous nous faisons de la réalité. Les appareils numériques modifient la qualité phénoménologique de notre être-au-monde et nous réapprennent à percevoir. C’est pourquoi la prétendue différence entre le réel et le virtuel n’existe pas et n’a jamais existé. Nous vivons dans « l’ontophanie numérique », c’est-à-dire un environnement à phénoménalité numériquement centrée mais foncièrement hybride, à la fois numérique et non numérique, en ligne et hors ligne, qui forme une seule et même substance continue. Aussi le design numérique joue-t-il un rôle essentiel dans notre capacité à rendre le monde habitable, c’est-à-dire à créer de l’être.

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EAN13 9782130627869
Langue Français

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Stéphane Vial
L'être et l'écran
Comment le numérique change la perception
Presses Universitaires de France
Dépôt légal – 1re édition : 2013, septembre © Presses Universitaires de France – hors collection, 2013 6, avenue Reille, 75014 Paris ISBN numérique : 978-2-13-062786-9
Pour Stanislas et toutes les « Petites Poucettes ».
« L'ordinateur est une énigme. Non pas en ce qui concerne sa fabrication ni son emploi, mais il apparaît que l'homme est incapable de prévoir quoi que ce soit au sujet de l'influence de l'ordinateur sur la société et sur l'homme. » Jacques ELLUL, 1977 Le Système technicien « Pour moi, l'ordinateur est l'outil le plus remarquable que nous ayons inventé. C'est l'équivalent de la bicyclette pour l'esprit. » Steve JOBS, 1990 inJulian KRAININ & Michael R. LAWRENCE,Memory & Imagination: New Pathways to the Library of Congress « Les ordinateurs ne font pas seulement des choses pour nous, ils font quelque chose de nous. » Sherry TURKLE, 1995 Life on the Screen.Identity in the Age of the Internet
Préface
Critique et visionnaire : le double regard des sciences humaines par Pierre Lévy Chaire de recherche du Canada en Intelligence collective à l'Université d'Ottawa, membre de la Société royale du Canada
Au-delà de la simple posture de consommateur ou d'utilisateur, si nous voulons y voir un peu plus clair sur la manière dont nous entremêlons nos pens ées et nos symboles dans le médium algorithmique, si nous voulons comprendre la mutati on numérique en cours et nous donner les moyens de peser sur son déroulement, il est nécessaire de garder les deux yeux bien ouverts : aussi bien l'œil critique que l'œil visionnaire. Du côté de l'œil critique, apprenons d'abord à sourire devant les slogans de pacotille, les mots-clic du marketing, les courses auKlout1 et les poses de « rebelle du libre ». L'Internet est peut-être pour certains une nouvelle religion. Pourquoi pas ? Mais, de grâce, ne nous construisons pas de nouvelles idoles : l'Internet n'est ni un acteur, ni une source d'information, ni une solution universelle, ni u n modèle (Evgeny Morozov nous explique fort bien tout cela dans son dernier livreTo Save Everything, Click Here: The Folly of Technological Solutionism, New York, Public Affairs, 2013). Ce n'est pas un acteur. Le nouveau médium algorithmique qui se complexifie sous nos doigts et nos regards entrecroisés n'est certainement pas un acteur homogène, mais plutôt l'assemblage hypercomplexe d'une multitude d'acteurs humains et non humains de toutes natures, un assemblage en transformation constante et rapide, un métamédium qui abrite et entremêle une grande diversité de médias dont chacun réclame une analyse particulière dans un contexte sociohistorique particulier. Le médium algorithmique ne prend pas de décisions et n'agit pas de manière autonome. Ce n'est pas non plus une source d'information : seules les personnes et les institutions qui s'y expriment sont de véritables sources. La confusion, entretenue par de nombreux journalistes, vient de ce que, dans les médias de diffusion unilatérale traditionnels (organes de presse, radios, télévisions), le canal se confond avec l'émetteur. Mais dans le n ouvel environnement de communication, les mêmes plateformes peuvent être utilisées par de nombreuses sources indépendantes. Le simple bon sens nous suggère également que ni l' Internet ni même le bon usage de l'Internet, fût-ce selon les lignes ducrowdsourcing ou de l'open data, ne peuvent évidemment fournir une solution universelle et un peu magique à tous les problèmes économiques, sociaux, culturels ou politiques. Lorsque presque tout le monde n'a plus que les mots de « disruption », d'innovation, de fonctionnement en réseau et d'intelligence collective à la bouche, cesmots d'ordrel'analyse (voir philosophique du mot d'ordre par Deleuze et Guattar i dansPlateauxM ille , Paris, Minuit, 1980) n'ont plus aucun sens parce qu'ils ne font plus de différence. Dans le même ordre d'idée, l'Internet n'est pas non plus un modèle. Wikipedia (depuis 2001) représente sans aucun doute une réussite dans le domaine du travail collaboratif et de la diffusion des connaissances. Mais faut-il pour autant l'imiter po ur des projets et dans des contextes bien différents de celui de l'encyclopédie en ligne ? On peut en di re autant d'autres réussites comme celles des logiciels à sources ouvertes (depuis 1983) ou de la licence Creative Commons (depuis 2001). Wikipedia et la propriété intellectuelle libre sont désormais des institutions interdépendantes et bien établies. S'il faut copier la communauté Wikipedia ou celle du « libre », ce serait plutôt dans leur capacité à concevoir presque de toutes pièces les modèles singuliers dont elles avaient besoinpour leur projet à ellesr que de nouveaux modèles. Nous sommes en 2013 et il n'y a aucune raison pou originaux ne viennent pas s'ajouter à ceux-là, en vue de projets peut-être plus ambitieux. Nous avons certes à faire fructifier les héritages technique, juridique et organisationnel du mouvement sociotechnique multiforme qui a porté l'émergence d u médium algorithmique, mais pourquoi devrions-nous nous conformer à de quelconques modèles ? Pour en finir avec l'œil critique, examinons quelqu es mots d'ordre en vogue tels que lesbig data et lesdigital humanities. Il est clair que l'immensité des données publiques disponibles appelle un effort concerté pour en extraire le maximum d'infor mation utile. Mais les tenants desbig data entretiennent l'illusion épistémologique qu'ils pou rraient se passer de théories et qu'il leur est possible de faire émerger la connaissance d'une « simple » analyse statistique des données. Comme si la sélection des ensembles de données, le choix des catégories qui leur sont appliquées et la
conception des algorithmes qui les traitent ne relevaient d'aucun point de vue pragmatique, d'aucune hypothèse particulière et, en somme, d'aucune théorie ! Mais peut-on demander à des ingénieurs ou à des journalistes, aussi bien intentionnés soient-ils, d'expliciter des théories en sciences humaines, alors que les chercheurs en sciences humaines eux-m êmes en fournissent si peu, si mal, de si simplistes ou de si limitées à telle ou telle localité ? Cela me mène à l'engouement contemporain pour lesdigital humanities. L'effort pour éditer et mettre en libre accès les données des sciences humaines, pour traiter ces données avec les outils des big data et pour organiser des communautés de chercheurs au tour de ce traitement est certes fort louable. Hélas, je ne discerne pour l'instant aucun travail de fond pour résoudre les immenses problèmes de fragmentation disciplinaire, de testabilité des hypothèses et d'hyperlocalité théorique qui empêchent les sciences humaines d'émerger de leur Moyen Âge épistémologique. Les outils techniques ne suffisent pas ! Quand les sciences hu maines se délivreront-elles du sortilège postmoderniste qui leur interdit l'accès à la connaissance scientifique et au dialogue ouvert dans l'universel ? Pourquoi tant de chercheurs, pourtant très doués, se cantonnent-ils à la dénonciation politico-économique, à la protection ou à l'attaque de telle ou telle « identité », ou à l'enfermement disciplinaire ? Sans doute faudra-t-il mobiliser de nouveaux instruments algorithmiques (la partie digital), mais il faudra surtout que la communauté des sciences humaines découvre un sens nouveau à sa mission (la partiehumanities). Je disais en commençant que nous avions besoin pour comprendre et pour agir d'ouvrir nos deux yeux : l'œil critique et l'œil visionnaire. L'œil critique dissout les idoles intellectuelles qui obstruent le champ cognitif. L'œil visionnaire discerne de nouveaux problèmes, envisage les avenirs dissimulés dans la brume de l'avenir et crée. C'est là qu'intervient notamment la perspective dudesign, si bien évoquée par Stéphane Vial au sixième chapitre de ce livre. Mais avant de songer à créer, il faut d'abord discerner. L'humanité est la seule espèce a nimale à manipuler des symboles et cette singularité lui a donné accès à la conscience réflexive, à la culture et à l'histoire. Dès lors qu'un nouvel univers de communication – un univers qui est évidemment le fruit de sa propre activité – augmente et modifie sa capacité de manipulation symbolique, c'est l'être même de l'humanité – sa singularité ontologique – qui est appelé à se reconstruire. Or le médium algorithmique rassemble et interconnecte sur un mode ubiquitaire aussi bien le s flots de données numériques émis par nos activités que les armées d'automates symboliques qu i transforment et nous présentent ces données. Dès le XXe siècle, quelques visionnaires ont osé regarder en face la mutation anthropologique qu'implique ce nouveau régime de manipulation symbo lique. Il est temps maintenant que les conditions technosociales de la mutation en cours, les problèmes béants qu'elle nous pose et les opportunités inouïes qu'elle nous ouvre soient frontalement pris en compte par la communauté des chercheurs en sciences humaines. Comme le montre parfaitement cet ouvrage, la « révo lution numérique » ne concerne pas tant les apparences, ou l'observable, auquel les journaliste s se limitent par profession, que lesystème organisateurde nos perceptions, de nos pensées et de nos relations, leur nouveau mode d'apparition, leur fabrique cognitive, leur « nature naturante ». Ouvrons donc notre œil visionnaire, traversons le miroir et commençons à explorer le changement de tr anscendantal historique, l'émergence d'une nouvelle épistémè. Il est clair pour moi, comme, je crois, pour Stéphane Vial et bien d'autres, que ce changement est œuvre humaine, qu'il n'est pas achevé et qu'il offre encore de nombreuses possibilités d'inflexion et d'intervention créative. Mais pour q ue les virtualités les plus fécondes de notre évolution historique et culturelle s'actualisent, encore faut-il les apercevoir et se donner les moyens non seulement techniques mais aussi symboliques, théoriques et organisationnels de les réaliser. Il y a certes quelques exigences à respecter : des exigences culturelles, économiques, techniques, existentielles. Culturelles : ne mépriser ni les traditions locales ni les traditions transmises par les générations passées ; respecter les trésors de savo ir et de sagesse contenus dans les institutions vivantes. Économiques : quelles que soient les opti ons choisies (public, privé, commercial, non commercial, etc.), nos projets doivent être viables . Techniques : familiarisons-nous avec les algorithmes, leur calculabilité, leur complexité. Existentielles : le design des expériences doit prendre en compte l'existence corporelle, relationnelle, affective et esthétique des humains engagés dans les dispositifs d'interaction techniques. Une fois ces exigences respectées, la liberté créatrice n'a pas de limite. Pour ma part, je crois que la direction d'évolution la plus prometteuse est celle d'unsaut de réflexivité de l'intelligence collective, dans une perspective générale de développement humain (voir
La Sphère sémantique, Paris, Hermès-Lavoisier, 2011 et 2013). Ce projet culturel et cognitif s'appuie sur un dispositif techno-symbolique de mon invention : un métalangage algorithmique (IEML) qui s'autotraduit dans toutes les langues et fournit aux sciences humaines un puissant outil de catégorisation et d'explicitation théorique. Ce projet n'en exclut aucun autre. J'invite à penser et à dialoguer au sein d'une universalité ouverte. Ma ph ilosophie, comme celle de Stéphane Vial, accueille l'émergence, la durée et l'évolution de singularités créatives et interprétatives qui soient à la fois distinctes et interdépendantes, compétitives et coopératives. Il semble que nous ayons oublié pourquoi nous avons édifié le médium algorithmique. Était-ce pour devenir millionnaire ? Était-ce pour révéler enfin aux peuples opprimés le « marketing des médias sociaux » qu'ils attendaient avec tant d'espoir ? Était-ce pour que chacun, des enfants des écoles aux armées les plus puissantes en passant par les entreprises et les partis politiques, puisse surveiller, calomnier et détruire ses ennemis avec des moyens plus performants ? Stéphane Vial nous rappelle ce que nous avons visé, ce que nous visons toujours, ce but qui semble se dérober au fur et à mesure que nous le poursuivons et qui cependant ori ente notre course :une révélation dans les sujets.
Introduction
De quoi la révolution numérique est-elle la révolution ?
1 – Le nouvel esprit technologique
« Le réel n'est jamais “ce qu'on pourrait croire” mais il est toujours ce qu'on aurait dû penser. » Gaston Bachelard,La Formation de l'esprit scientifique2
Depuis l'apparition des premiers ordinateurs dans les années 1940, notre civilisation est engagée dans un profond bouleversement, dont nous comprenon s aujourd'hui qu'il n'est pas seulement technologique. Au commencement, il s'agissait seulement d'informatiser nos dispositifs productifs pour obtenir de meilleures performances, grâce à la puissance de calcul des super-ordinateurs des années 1950-1960, ces machines de plusieurs tonnes qui occupaient des armoires entières. Puis on a compris que de telles machines pouvaient être accessibles à tous et rendre des services à chacun avec les micro-ordinateurs des années 1970 – qu'une poignée de « cinglés d'informatique » et autres « hobbyists » s'est acharnée à concevoir, produire et distribuer 1 –, mais surtout avec les interfaces graphiques des années 1980, qui ont donné à ces mac hines leur dimension conviviale et « dionysiaque2 ». C'est alors que le World Wide Web est arrivé et a transformé l'Internet, technologie d'interconnexion des réseaux d'ordinateurs qui comptait 213 machines connectées en août 1981, en un cyberespace planétaire qui a attei nt 5 milliards de terminaux connectés en août 2010 3 et dans lequel s'est développé au cours des années 1990 une véritable « vie sur écran 4 » autant qu'une forme authentique et nouvelle de « cu lture5 ». Après l'essor du Web 2.0 pendant les années 2000, dont les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter sont devenus l'emblème, puis avec la montée fulgurante des terminaux mobiles et des tablettes (sans oublier l'essor actuel des objets connectés, des imprimantes 3D ou desbig data), chacun ressent aujourd'hui l'ampleur inouïe du phénomène, parce que chacun est concerné. En 2010, 74 % des ménages européens sont équipés d'un ordinateur ; en 2011, 73 % d'entre eux sont connectés à Internet à domicile, contre seulem ent 49 % en 2006 6. Dans le même temps, 350 millions d'internautes jouent ensemble sur Facebook tandis que le chiffre d'affaires du jeu vidéo dans le monde avoisine les 52 milliards d'euros 7. Aux États-Unis, en 2011, on compte 215 millions d'heures de jeu par jour pour 145 millions de joueu rs, contre 27 millions d'heures pour 24 millions de joueurs dans l'Hexagone8. En outre, en 2012, après avoir franchi au premier trimestre le meilleur chiffre d'affaires de son histoire9, Apple révèle qu'elle a vendu en deux ans autant de tablettes iPad que d'ordinateurs Macintosh en vingt-quatre ans, so it 67 millions d'unités 10, chiffre qui passe du simple au double en janvier 2013 avec l'annonce de 120 millions d'iPad vendus dans le monde. Facebook, le géant des réseaux sociaux, affiche depuis octobre 2012 plus d'un milliard d'utilisateurs actifs11, dont une large moitié consultent le service sur u n mobile, ce qui permet à l'empire de Mark Zuckerberg d'amasser davantage d'informations sur plus d'individus qu'aucun autre dispositif dans l'Histoire12. Face à ces transformations aussi colossales que stu péfiantes, ce n'est pas se payer de mots que de parler de « révolution numérique », expression devenue aujourd'hui un véritable fait social. Mais qu'est-ce qui autorise à parler précisément de « révolution » ? En quoi les changements induits par les technologies numériques méritent-ils d'être considérés comme « révolutionnaires » ? Qu'est-ce qui se renverse et se bouleverse, se réforme et se transforme, se déplace et se remplace, dans ce que l'on appelle la « révolution numérique » ? En un mo t : de quoi la révolution numérique est-elle la révolution ? C'est à ces questions que nous tentons de répondre dans ce livre, en montrant que cette « révolution numérique » n'est pas seulement un événement technique, mais également un événement philosophique. Tout comme Bachelard écrivait en 193 4 que « la science crée en effet de la philosophie13 », nous verrons comment la technologie crée de la philosophie, et comment les