La Civilisation du Clic
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Description

Les nouvelles technologies d'information et de communication ont changé l'homme dans son quotidien et dans ses comportements. Naître dans cette civilisation, c'est être toujours à un "clic" de l'énorme richesse contenue dans internet : c'est pouvoir joindre n'importe qui grâce à son smartphone, savoir en tous lieux et en tout temps où l'on se trouve, c'est se croire éternel et ignorer le risque de la mort parce ce que l'on peut toujours remettre à zéro les compteurs, comme dans les jeux vidéo.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2013
Nombre de lectures 66
EAN13 9782336662671
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright

© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-66267-1
Titre
Jean-Paul LAFRANCE






La Civilisation du CLIC

La vie moderne
sous l’emprise des nouveaux médias

Préface de Sylviane Toporkoff
Communication et Civilisation
Collection dirigée par Nicolas Pélissier
La collection Communication et Civilisation , créée en septembre 1996, s’est donné un double objectif. D’une part, promouvoir des recherches originales menées sur l’information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D’autre part, valoriser les études portant sur l’internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la très grande diversité de l’approche communicationnelle des phénomènes humains.
Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.

Dernières parutions

Nicolas PÉLISSIER, Gabriel GALLEZOT, Twitter ? Un monde en tout petit , 2013.
Gloria AWAD et Carmen PINEIRA-TRESMONTANT (sous la dir. de), Les commémorations du 20 e anniversaire de la chute du mur de Berlin à travers les médias européens , 2012.
Nicolas PELISSIER et Marc MARTI, Le storytelling : succès des histoires, histoire d’un succès , 2012.
Pierre MORELLI et Mongi SGHAÏER (dirs.), Communication et développement territorial en zones fragiles au Maghreb , 2012.
Éric DACHEUX et Sandrine Le PONTOIS, La BD, un miroir du lien social, 2011.
Emmanuelle JACQUES, Le plaisir de jouer ensemble. Joueurs casuals et Interfaces gestuelles de la Wii , 2011.
Jean-Bernard CHEYMOL, La brièveté télévisuelle , 2011.
Audrey ALVÈS, Les Médiations de l’écrivain , 2011.
Laurent Charles BOYOMO-ASSALA et Jean-François TETU, Communi-cation et modernité sociale, Questions Nord/Sud , 2010.
Lucienne CORNU, Parina HASSANALY et Nicolas PELISSIER, Information et nouvelles technologies en Méditerranée , 2010.
Gloria AWAD, Ontologie du journalisme , 2010.
Dédicace

À mes trois femmes, Thérèse, Isabelle et Brigitte
Livres de l’auteur parus chez divers éditeurs
Les jeux vidéo, quand jouer, c’est communiquer , (direction et auteur avec N. Oliveri), Revue Hermès, CNRS Editions.2012.

La télévision à l’ère d’Internet , Septentrion, Québec, 2009.

Critique de la société de l’information (direction et auteur), Les essentiels d’Hermès , CNRS Éditions, Paris, 2009.

La bataille de l’imprimé, à l’ère du papier électronique (sous la direction d’Éric Leray et de J.P. Lafrance), les Presses de l’Université de Montréal, nov. 2008.

Les jeux vidéo, à la recherche d’un monde meilleur , Paris/Londres, Hermès/Lavoisier, 2007

Place et rôle de la communication dans le développement international (en collaboration avec A.M. Laulan et Carmen Rico de Sotelo), Québec, Montréal, PUQ, 2006.

Le commerce électronique, chronique d’une naissance annoncée , Montréal, PUQ, 2002.

Intranet ilustada , Montevideo, Editiones TRILCE (traduction espagnole) 1999.

L’Intranet par l’exemple (avec Danielle Verville), Éditions Isabelle Quentin, collection les communicateurs, Montréal, 1998.

Le câble ou l’univers médiatique en mutation , éd. Québec-Amérique, Montréal, 1989 (prix Falardeau du meilleur livre scientifique décerné par la Fédération des Sciences sociales du Canada).

Les radios nouvelles à travers le monde , La Documentation française, Paris, 1984.

La télévision à péage ; jeux et enjeux , éd. A St-Martin, Montréal, 1983.

La télévision, un média en crise , Québec-Amérique, Montréal, 1982.
Sommaire Couverture 4e de couverture Copyright Titre Communication et Civilisation Dédicace Livres de l’auteur parus chez divers éditeurs Sommaire PRÉFACE La civilisation du CLIC INTRODUCTION Les composantes de la civilisation du CLIC Je lis, j’écris, je consulte CHAPITRE I – La révolution des 3 C CHAPITRE II – La dé-construction du livre CHAPITRE III – Googolisez-moi Je vois, j’écoute, je crée CHAPITRE IV – Qui a dit que la télévision se mourait ! CHAPITRE V – Cette déferlante numérique qui bouleverse l’univers de la musique et du journal papier ! CHAPITRE VI – L’ordinateur disparaît, puisqu’il est partout ! Je téléphone, nous communiquons, je rencontre CHAPITRE VII – Le Cel de la vie CHAPITRE VIII – Les réseaux socionumériques nous envahissent ! CHAPITRE IX – Les rencontres virtuelles Nous jouons, nous commerçons, je voyage, je suis CHAPITRE X – Avez-vous peur des jeux vidéo ? CHAPITRE XI – La monnaie virtuelle CHAPITRE XII – Le voyage virtuel CHAPITRE XIII – Le corps technicisé et magnifié Réflexions globales sur la civilisation du Clic CHAPITRE XIV – Rêver le présent et ré-inventer son identité CHAPITRE XV – L’avenir : le portrait de la génération C CHAPITRE XVI – Y aura-t-il une révolution 2.0 ? Conclusion générale Bibiographie par chapitre Principaux termes utilisés Communication et Médias aux éditions L’Harmattan Adresse
PRÉFACE La civilisation du CLIC
« La civilisation du CLIC » est bien dans l’air du temps. Le 17 septembre 2012, la jeune dirigeante des Pirates, Julia Schramm, a sorti à Munich un livre que l’on pourrait traduire « clique-moi. Confidences d’une internaute exhibitionniste ».
Dans ce livre, JP Lafrance a justement voulu mettre en avant le fait que nous n’avons pas fini d’assumer toutes les conséquences de la révolution des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans nos comportements d’usagers, dans nos attitudes de citoyens du point de vue économique, culturel, social/sociétal ou politique, de comprendre comment fonctionne la jeune génération face aux transformations de notre société. À cette révolution s’ajoute le « tsunami » suite à l’adoption par près de la moitié de la Planète du téléphone mobile et plus particulièrement de l’ iPhone et de l’ iPad qui nous ont introduit dans la civilisation du touch. De fait, c’est Steve Jobs qui le premier (les autres entreprises ont suivi par la suite) nous a permis, par une simple pression du doigt, d’accéder, où que nous soyons, à une multitude de services. Au quotidien, nous vivons une nouvelle mondialisation qui bouleverse notre existence individuelle à partir de n’importe où ; le local devient glocal (global/local). De plus, l’arrivée des réseaux sociaux a transformé la Grande Toile en un vaste lieu de dialogue où tout un chacun, via, entre autres YouTube, Facebook ou Twitter , croit pouvoir exposer ses opinions en les ajoutant au bruissement du monde.
Avec le mobile, la télévision connectée, la radio numérique, le « cloud » qui font d’Internet une technologie de la relation, quelle évolution peut-on attendre des liens sociaux ?
Comme dit l’auteur : « penser la civilisation du Clic , c’est essayer de voir comment les TIC ont changé l’Homme dans son quotidien et dans ses mentalités, c’est se placer du côté de l’usager, du citoyen et non des techniques, c’est regarder comment vit et agit l’être sous l’emprise des médias et des technologies ».
L’auteur n’a pas voulu créer un catalogue des technologies de l’information et des applications qui ont été mises en place depuis l’arrivée dans le grand public du microordinateur ou d’Internet. Il a voulu se mettre à la portée de tous et pas seulement des chantres du progrès technologique ou de ces « early adopters », comme disent les Américains, ces technophiles qui sont prêts à faire la queue la nuit pour être les premiers à acheter la dernière version de l’ Iphone ! L’auteur s’adresse aux parents qui ne comprennent plus leurs enfants, à ceux qui doutent ou s’interrogent sur l’avenir, aux 20% d’adultes qui n’ont pas pris le virage numérique, mais aussi aux jeunes qui sont plongés tête première dans cette société digitale dématérialisée.
Ce livre n’est pas qu’un hymne aux bienfaits de la révolution numérique, il est aussi critique. Prenons comme exemple l’évolution de la pratique de la lecture chez les jeunes qui lisent plutôt sur Internet que dans les livres ou les journaux : l’auteur distingue la lecture de type journalistique de la lecture littéraire que les Anglo-Saxons appellent la « deep reading ». Comme disait Roland Barthes, l’hypertexte produit-il l’hypolecture , c’est-à-dire un niveau de lecture inférieur à celui du texte imprimé, quand le lecteur surfe (terme ô combien moderne !) sur Internet, quand il navigue à la surface du sens, en effectuant une sorte d’écrêtage de l’information. L’auteur dénonce aussi ce qu’il appelle la googolisation de la recherche des étudiants pour leurs travaux scolaires, c’est-à-dire l’usage exclusif de l’encyclopédie en ligne la plus populaire.
Il est un lieu commun de dire que les jeunes sont nés dans et par les médias, ils évoluent dans cette cyberculture à ce point que l’on peut dire qu’ils voient la réalité à travers la télévision, Internet ou l’écran de leur mobile qui ne les quitte plus ; leur réalité est une téléréalité ou une cyberréalité ! Comme ils ont été photographiés ou vidéoscopés à tous moments de leur existence, difficile pour eux de faire la différence entre vie publique et vie privée, pourquoi hésiter alors à étaler son intimité sur Facebook ? L’auteur analyse finement l’ hypermédiatisation de la vie courante, à travers la télévision, les revues populaires, les réseaux sociaux, les jeux vidéo et les conséquences que cela peut avoir sur la définition de l’identité des individus.
Il analyse aussi la transformation, sinon les bouleversements, des principales industries culturelles et montre bien comment la numérisation généralisée du texte, de l’image, du son, du film ou de la télévision a mis à mal les industries électroniques, la poste, la production de la musique et plus récemment les journaux sur papier ou le livre.
Ce livre est une réflexion profonde et critique sur la modernité, avec un accent mis sur cette nouvelle jeunesse qui vit et pense différemment de ses parents, ce qui est normal, comme nous avons été nous-mêmes différents de nos parents… L’auteur termine en montrant que la génération C (pour communiquer, computer ), les enfants du millénaire, ont un nouveau rapport à l’environnement, à la vie publique et privée, à l’argent, à l’image et au texte, à l’espace et au temps, au corps. Cette e-generation a une nouvelle approche à la communication, une façon de vivre une nouvelle sociabilité, et enfin un nouveau rapport à l’Autre.
L’auteur m’a fait beaucoup d’honneur en me demandant d’écrire cette préface. Nous ne sommes qu’au début d’une nouvelle forme de société plus libre, plus complexe aussi. La Y génération Y qui va la construire peut nous réserver bien des surprises !

Dr. Sylviane Toporkoff

IEE Institut d’études européennes, Paris 8
Présidente Global Forum/Shaping the Future
Fondatrice et associée Items International
INTRODUCTION Les composantes de la civilisation du CLIC
Dans une capsule radiophonique en 1960, McLuhan disait à ses étudiants : la télévision réduit notre matière grise à peu de choses. Le contenu de la télévision, ce sont les images, mais il est évident que son message, c’est l’effet qu’elle produit sur nous.
Le médium est-il plus important que le message qu’il véhicule ? Non ! Le médium est le message . Alors le contenu doit forcément être l’auditoire. L’information électronique va transformer le monde en un village global.
Et McLuhan, qui avait le don de la formule, de continuer : les médias, qui sont froids ou chauds 1 , réchauffent ou refroidissent, pour ainsi dire, leur époque et produisent un type d’individus plus ou moins enclins à la “participation”. L’aventure humaine se divise en trois grandes phases, selon que prédominent la parole (l’époque tribale), l’imprimé (l’époque de l’écriture et la galaxie Gutemberg) ou les médias électroniques (la galaxie Marconi ou l’ère de la télévision). L’humanité traditionnelle, après avoir subi “l’explosion” de l’imprimerie, une phase de grand réchauffement qui correspond peu ou prou à l’époque industrielle, subit maintenant “l’implosion” électrique des médias, la télévision au premier rang. Cette mutation constitue un retour au village tribal, qu’accompagne la résurgence d’une mentalité participative, mais à l’échelle de la planète ; la galaxie Marconi succède ainsi à la galaxie Gutemberg.
L’influence du penseur de Toronto fut énorme et ses thèses se répandirent dans le monde entier à grande vitesse. L’originalité de McLuhan fut de ne plus analyser le contenu des médias comme des textes littéraires et de ne plus considérer leur influence sur la mentalité des gens d’une manière univoque ; il ne se demandait plus, comme Lasswell 2 : qui dit quoi, à qui, par quel canal, avec quel effet ? Il avait été frappé par l’effet de l’arrivée de l’image électronique et de la place de la télévision dans l’histoire du développement humain ; il tenta, avec justesse ou illusion, de mesurer le changement dans le style de vie des Nord-Américains. Il rendit bien des gens heureux, car il prétendit qu’avec les médias électroniques, on allait transformer les médias de masse en médias de participation.
Au 21 ème siècle, peut-on dire que McLuhan s’est trompé de média ? Non ! Puisqu’à son époque, au moment où il a élaboré sa théorie, l’ordinateur n’existait pas, encore moins Internet ! A-t-il beaucoup anticipé en parlant de participation en ce qui concerne les mass médias ? Par contre, avec l’ordinateur, on est passé d’une société du push (pousser) à une société du pull (tirer) ; ainsi, avec les médias dits traditionnels, on envoie ou même on impose des contenus, avec l’ordinateur, c’est l’utilisateur qui va chercher ce qu’il veut. Quant à la participation, il faut attendre le Web 2.0 pour accéder aux réseaux socionumériques (dits RSN 3 ) qui ont comme caractéristique d’être interactifs. Mais la force de McLuhan est d’avoir tenté de comprendre les conséquences le plus généralement inconscientes pour les humains de la révolution électronique.
Faut-il refaire aujourd’hui la même traduction en ce qui concerne la révolution numérique ? Penser la civilisation du Clic , c’est essayer de voir comment les NTIC (les Nouvelles Technologies d’Information et de Communication) ont changé l’Homme dans son quotidien et dans ses mentalités, c’est se placer du côté de l’usager et non des techniques, c’est regarder comment vit et agit l’être sous l’emprise des médias et des technologies. Quand l’homme préhistorique fracture la pierre pour faire un biface et des pointes de flèche, il peut chasser des animaux beaucoup plus gros que lui, se nourrir de viande, apprendre à se couvrir de peaux de bêtes pour lutter contre le froid, etc., etc. Il s’humanise de plus en plus.
Naître dans la civilisation du clic, c’est être toujours « à un clic » de l’énorme richesse contenue dans Internet, c’est pouvoir rejoindre n’importe qui en « pitonnant 4 » sur son iPhone, c’est savoir en tout lieu et en tout temps où l’on se trouve, c’est se croire éternel et ignorer la mort parce que l’on peut remettre à zéro les compteurs, comme dans les jeux vidéo. Autrefois, seul Dieu était omniscient, omnipotent, éternel, hors de l’espace et du temps. Et on s’étonne que les adolescents soient égocentriques, imbus d’eux-mêmes ou d’une arrogance inacceptable. Mais le contraire est aussi vrai : ils peuvent être terrorisés de ne pouvoir être à la hauteur de ce que l’on attend d’eux ou écrasés par l’obligation de la performance qu’exigent les nombreuses immersions dans le monde virtuel !
Voyons donc les 4 grandes caractéristiques de l’ère numérique et mobile :
1. La virtualisation de la réalité,
2. la lutte pour la gratuité (le coupe, copie et colle),
3. le trop-plein et le grand vide (le save et le delete ),
4. la vie dans l’instant présent à la vitesse de l’ordinateur.
PREMIER POINT : LA VIRTUALISATION DE LA RÉALITÉ
Nous vivons dans le virtuel, dit-on. Si on se réfère à la définition scolastique, le virtuel désigne ce qui est seulement en puissance, sans effet actuel. En conséquence, est qualifié de virtuel un être ou une chose n’ayant pas d’existence actuelle (c’est-à-dire dans les faits, tangible), il est seulement dans un état potentiel susceptible d’être actualisé.
Pour la plupart des gens, on oppose souvent le mot virtuel à réel et on l’assimile à irréel, imaginaire. Cet état n’est pas nouveau, c’est le propre de l’homme de pouvoir se transporter dans un monde symbolique, quand il lit des romans ou des bandes dessinées, quand il nage dans la science-fiction, quand il rêve éveillé, quand il voit un film de fiction, quand il hallucine sous l’influence des drogues. Exister (momentanément) dans le virtuel permet à l’homme de sublimer ses pulsions, d’imaginer des solutions nouvelles à des problèmes réels, de se reposer l’esprit quand la réalité est trop cruelle, c’est penser et exister autrement. En ce sens, le virtuel est une échappatoire, une catharsis, un lieu de réflexion et de création, un espace d’anticipation. Le virtuel est esprit et pensée.
Selon Deleuze 5 , si, dans la nature, virtualité et actualité sont bien deux manières d’être différentes, par contre, dans le champ de la pensée humaine, le virtuel ne ressemble en rien à l’actuel, mais il lui répond. On donne comme exemple l’entreprise virtuelle qui se substitue à l’entreprise réelle, grâce au télétravail qui permet de délocaliser les employés et la plupart des activités. La structure de l’espace- temps-causalité qui définit le réel en est modifiée. L’information est virtuelle, car sa consommation n’est pas destructible ni sa détention exclusive. Le virtuel révèle sa vraie nature, qui est potentialité infinie de la conscience (on revient à la distinction scolastique de la potentialité subjective) ; le virtuel révèle son jour véritable qui est intelligence créatrice, non pas dans un sens limité, fantasmé, égocentrique, mais dans un sens global, intensément vivant, ouvert et conscient.
Ce qui confond nombre de gens dans le virtuel créé par l’ordinateur, ce n’est pas tant la possibilité d’imaginer de nouveaux mondes, c’est le degré de réalisme qui brouille les frontières entre réalité et virtualité. Le multimédia et les nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC) rendent possible la création de mondes alternatifs synthétisés par l’ordinateur et avec lesquels nous interagissons par diverses technologies, ce qui implique une immersion non seulement intellectuelle mais sensorielle. C’est là le nouveau. Dans les jeux vidéo, l’enfant ou le jeune adulte fragile (dont l’identité n’est pas affirmée) risque de confondre l’aire du jeu et le terrain de la réalité. Évidemment, ce n’est le cas que d’une très faible minorité d’individus laissés à eux-mêmes sans surveillance et sans direction. Qu’est-ce qui scandalise les parents dans les jeux de guerre comme Call of Duty, alors que des jeux de même facture comme les Mario Bros, à l’usage des enfants, ne déclenchent pas les mêmes protestations ; pourtant, c’est toujours les mêmes combats : tu frappes l’adversaire, le mets au tapis et l’achèves dans un feu d’artifice ? Mais les personnages de Mario Bros sont de petites figurines inoffensives et peu réalistes... Dans Call of Duty , on représente les combats de tranchées de l’armée américaine pendant la guerre du Golfe, on tire à la kalachnikov , on pulvérise l’ennemi au lance-flamme… Et c’est cela qui risque de brouiller l’esprit de certains (des jeunes, en particulier), surtout si ces images sont en résonance avec celles de la télévision ou du cinéma… et celles de la vie !
C’est encore plus pernicieux quand il s’agit de la virtualisation de l’économie , car elle se fait chez les adultes vaccinés et consentants 6 ! En déréalisant la monnaie, en dématérialisant l’argent, en donnant à chacun 4 ou 5 cartes de crédit, en permettant aux institutions bancaires de jouer avec l’argent comme à la bourse, en faisant des traders les maîtres du jeu, on a provoqué la pire crise financière depuis les années noires de la Grande Dépression.
DEUXIÈME POINT : LA LUTTE POUR LA GRATUITÉ ( COUPE, COPIE ET COLLE ) ET L’EXPLOSION DE LA CRÉATION PERSONNELLE
D’où vient cette culture du (pseudo) gratuit qui s’est emparé d’Internet ? On peut tout trouver sur Internet et tout est gratuit, pense-t-on ; on peut tout télécharger, textes, musiques, photos, vidéos, logiciels, ludiciels, c’est un magasin ouvert, sans caisse enregistreuse apparente. Le bar ouvert où l’on peut se saouler à volonté, quelle aubaine ! La gratuité est inscrite en creux dans l’histoire même d’Internet, c’est ce qui en fait en grande partie son succès… et l’objet de toutes les craintes. La contrepartie est le foisonnement de la création hors les circuits professionnels de production et de distribution. Il y a une lutte incessante entre ceux qui veulent contrôler les entrées mercantiles dans l’univers médiatique (circuits professionnels de la production et de la mise en marché, insertions publicitaires et ventes de produits et services, téléachat et marketing, etc.) et ceux qui s’inscrivent dans le réseau d’échanges libres et gratuits. C’est là le grand paradoxe : d’une part les tentatives sans cesse renouvelées de ceux qui veulent privatiser la grande Toile et ceux qui se battent bec et ongles pour la préservation de la libre circulation des contenus et de l’échange communautaire.
Brève histoire de la gratuité sur Internet
Le concept d’Internet est né du projet ARPANET qui avait pour but de permettre la connexion entre des réseaux divers et rendre moins vulnérable le stockage des données : sous le nom de Internetting (inter réseautage), cette idée fut introduite en 1972 par Kahn qui développa le fameux protocole TCP/IP, à l’origine d’Internet. La même année, Ray Tomlinson mit au point la première application importante, le courrier électronique. À peu près au même moment et à partir du Stanford Research Institute , Douglas Engelbart, qui inventa la souris et l’environnement graphique du microordinateur (la métaphore du bureau, de la poubelle, de l’alias), travaillait sur un projet d’hypertexte et sur un logiciel de travail collaboratif. À la fin des années 1980, la NSF ( National Science Foundation des U.S.A.), qui dépend de l’administration américaine, mit en place cinq centres informatiques superpuissants, auxquels des utilisateurs des universités et des centres de recherche pouvaient se connecter, quel que soit le lieu où ils se trouvaient aux États-Unis : ARPAnet devenait ainsi accessible sur une plus grande échelle. Le système rencontra un franc succès et, après une mise à niveau importante (matériels et lignes de transmission) à la fin des années 1980, s’ouvrit au trafic grand public au milieu des années 1990. La naissance d’Internet, tel que nous le connaissons aujourd’hui, coïncide avec la mise au point du Web, un ensemble de pages en HTML mélangeant du texte, des liens, des images, accessibles par une adresse électronique (URL) et utilisant le protocole HTTP. Ces standards, développés dans un laboratoire situé à la frontière France/Suisse, le CERN, par Tim Berners-Lee, devinrent rapidement populaires ; enfin, le premier navigateur multimédia, Mosaic , fut mis au point par Marc Andreessen et Éric Bina, au National Center for Supercomputing Applications (NCSA), situé sur le campus de l’université de l’Illinois à Urbana-Champaign.
Voilà résumée en un paragraphe l’histoire de la coopération extraordinaire entre chercheurs, centres de recherche et financement public de la recherche pour la mise au point de la plus grande invention de la fin du XX ème siècle. Ce qu’il faut en dire, c’est qu’Internet était une incroyable aventure de recherche payée par des fonds publics (Centres de recherche, National Science Fondation américain, Conseil Européen de la Recherche, universités, projet français Cyclades) et mise gratuitement à la disposition des chercheurs et des universitaires. En retour, ceux-ci s’engageaient à donner du service à l’institution et à alimenter le système en contenus, tout en respectant le code moral que l’on a appelé la netiquette 7 . Mais combien le concept de gratuité s’est pour ainsi dire dégradé avec le temps, par toutes ces multiples offensives pour commercialiser et privatiser Internet !
Au milieu de la décennie 90, quand Internet fut ouvert au public, une multitude de fournisseurs de services Internet (FAI) se chargèrent d’offrir l’accès de tous au Grand Réseau. La plupart sont maintenant aux mains des grandes entreprises de câblodistribution ou de télédistribution qui réalisent leurs bénéfices en offrant le triple service : la téléphonie, la télévision et l’accès à Internet.
Ainsi, tout semble gratuit sur Internet à condition de payer sa connexion au Réseau. Mais une fois le télédistributeur rémunéré, la question principale est celle-ci : qui paye le contenu ? Les fournisseurs de services, pour leur part, ont tenté de faire payer l’usager. C’est ainsi que la déferlante du gratuit s’est emparée de l’utilisateur qui trouve tous les moyens pour ne pas payer. On fait du peering depuis le début d’Internet, c’est-à-dire de l’échange gratuit de données entre pairs, le pair à pair (ou P2P). Une entreprise a eu l’idée de mettre au point un service d’échanges de fichiers sonores ; grâce au téléchargement, on a mis à mal l’industrie du disque dont la production continue de baisser de 10% par année. Apple ou d’autres entreprises ont eu beau mettre en service iTunes Store , le magasin de musique en ligne, le mal est fait, du moins auprès des jeunes.
Dans la même foulée, la vidéo, le film, les images, le texte, les émissions télévisuelles sont atteints du même mal. Google, Wikipédia, YouTube et les autres mettent en ligne des millions, sinon des milliards, de pages ou d’écrans, avec la consigne : couper, copier, coller . La grande majorité des collégiens et des universitaires font leurs travaux scolaires, Internet grand ouvert, malgré la sanction des professeurs. Dans la même veine, Skype est mis au point comme un logiciel de téléphonie résidentielle qui annule les frais de connexion interurbaine, ce qui bouleverse l’économie des entreprises de téléphonie. Grâce au courriel, Internet fait diminuer l’importance du réseau postal de moitié et même plus ; le réseau téléphonique en est aussi affecté. On pourrait continuer ainsi ; Internet qui est un plurimédia met à mal la presse, la télévision, la poste, la téléphonie, le disque, le livre, etc. C’est maintenant un grand tout indifférencié qui appartient à tout un chacun, c’est-à-dire à personne.
TROISIÈME POINT : LE TROP-PLEIN ET LE GRAND VIDE ( LE SAVE ET LE DELETE )
Le miracle de l’ordinateur, c’est de pouvoir tout numériser, c’est-à-dire de réduire tout acte de parole et d’écriture, toute image, tout geste, en signes mathématiques 0 et 1, en les combinant dans des séries plus ou moins longues ; on peut ainsi additionner les signaux, les transporter, les transformer, les emmagasiner, les détruire… En informatique, tout est rigoureusement semblable (c’est-à-dire de même nature) et défile à une vitesse inimaginable en une suite de 0 et de 1, le vide le plein, le plein le vide, le vide le plein ! Il existe des millions de caméras numériques qui filment les passants dans les rues, dans les édifices publics, dans les magasins, dans les institutions d’enseignement, dans les bureaux. Quand un attentat ou un vol se produit, on trouve à peu près toujours une image de l’assassin ou du voleur. Toutes les conversations téléphoniques ou les courriels peuvent être enregistrés et servir éventuellement de preuves à un procès ou à la police pour une inculpation, etc.
Les courriels sont numérisés évidemment, les blogues, les échanges sur les RSN, les livres, la paperasse qui permet d’opérer un bureau sans papier, les images de télévision et les émissions de radio ; à longueur de journée, nous pouvons assister à mille téléréalités… Toutes nos actions sont enregistrées (par souci de sécurité, évidemment !) ; nous sommes sous surveillance ! Enfin, les réseaux socionumériques gardent précieusement les informations personnelles que nous confions à nos « petits amis » - cela pourra toujours servir, un jour, se disent les opérateurs de systèmes ! Comme par dérision, certains artistes ont installé des webcams chez eux, dans leur chambre à coucher pour que l’on puisse les voir dormir, manger, faire l’amour, sinon disparaître… Quelques personnes ont enregistré leur mort en direct et il est maintenant courant que des jeunes perturbés annoncent sur Internet la tuerie qu’ils projettent de réaliser. Le monde est un grand livre ouvert.
Que doit-on sauver et que doit-on détruire ?
Dans le numérique, l’homme a la capacité de faire tout disparaître en un seul clic. L’ordinateur donne à l’homme la capacité de retourner au vide absolu ; d’un seul geste du bout du doigt, d’ un seul clic , l’individu peut anéantir toute une vie de travail. Quel est cet homme nouveau qui peut retourner au néant l’espace d’un instant ? Un hacker sait comment pénétrer dans des bases de données ultra confidentielles des banques ou de la police, un virus peut détruire la mémoire de votre ordinateur personnel où toute votre vie intelligente se trouve emmagasinée, de quoi devenir paranoïaque ! En un clic , on a le pouvoir démiurgique d’anéantir tout ce que l’on veut, on flushe 8 , comme on dit dans le langage courant, une information, un fichier, une page, un texte complet, on flushe des adresses, des références, on flushe des amis ou des connaissances, on flushe des années de travail intellectuel ou de vie personnelle.
Delete s’oppose à save , sauvegarder. Quand on commence à travailler sur l’ordinateur, on fait souvent la douloureuse expérience de perdre à tout jamais le travail d’une heure, d’une journée ou d’un mois de travail, peut-être plus. J’ai même connu un professeur qui a perdu toutes ses notes de cours en une seule fausse manœuvre. J’ai aussi rencontré quelqu’un qui a perdu sa thèse de doctorat dans le crash de son disque dur ! Pour ne pas engorger la mémoire de son ordi, on jette constamment du matériel à la poubelle, mais si on veut utiliser la poubelle, l’ordinateur, plus prudent que nous, demande :
Etes-vous sûr de vouloir jeter 5, 10, 20 dossiers à la poubelle ?
Le flushing peut être un acte définitif, irrémédiable. Le néant ! La perte définitive des traces ! On a déjà fait des scénarios où un malin génie détruirait le contenu de tous les entrepôts de données (là où seront bientôt stockées toutes les informations selon le modèle du cloud computing 9 , l’informatique nuagique).
En fait, on nous a fait croire que le matériel inscrit sur un CD durerait l’éternité ! Selon Jean-Gabriel Ganascia, professeur d’informatique à l’université Pierre et Marie Curie de Paris, la miniaturisation des espaces de stockage entraîne nécessairement leur fragilisation et c’est assez paradoxal ; en ce début de XXl ème siècle, nous pouvons toujours lire les signes que les Sumériens ont gravés sur des tablettes d’argile à la fin du lVème millénaire avant notre ère. Mais plus personne n’est capable d’ouvrir une disquette datant des années 80, tout simplement parce que les lecteurs n’existent plus ! Par ailleurs, plus les supports informatiques sont petits, plus ils s’altèrent facilement. La durée de vie d’un CD-Rom n’excède pas 50 ans, et encore…
QUATRIÈME POINT : VIVRE L’INSTANT AU RYTHME DE L’ORDINATEUR
L’arrivée de l’ordinateur a considérablement augmenté notre rythme de vie. Son unité de mesure, c’est la nanoseconde (une seconde à la puissance -9), c’est-à-dire un millionième de seconde, alors que l’homme fonctionne en minutes, en heures, en jours, en mois, en années ! L’accélération du rythme de l’existence contraint l’homme à s’adapter, s’il en est capable, à la vitesse de traitement de l’ordinateur. C’est un nouveau fordisme 10 , appliqué non seulement au temps de travail mais à la vie tout entière. La machine informatique est toujours plus performante pour les opérations courantes : comptage, reconnaissance de la voix, identification des personnes et des choses, contrôle de toutes sortes et il est plus facile de remplacer simplement l’opérateur plutôt que d’adapter celui-ci à l’outil. De plus en plus de machines et de procédés sont entièrement automatisés et les séquences qui sont imparties à ces sortes de robots se multiplient considérablement. Il existe maintenant des usines automatisées, des écoles sans professeurs, des magasins sans vendeurs, des autoroutes avec contrôles informatisés, des petits sous-marins avec systèmes de navigation à distance, des avions drones sans pilote, etc. Et ce n’est pas fini ! Dans un avenir prochain, notre monde sera truffé d’appareils de contrôle qui nous faciliteront la vie ou nous la rendront intolérable ; c’est ce qu’on appelle maintenant l’informatique immersive 11 .
Même quand l’ordinateur ne gouverne pas, l’homme augmente la cadence du vivre ; c’est la vie trépidante du travail (métro, dodo, boulot), des loisirs (entraînement, trekking, gym), la course pour récupérer les enfants à la garderie, les faire manger, leur faire prendre des cours de toutes sortes, la course à la consommation (le boxing day , les cadeaux de Noël, les anniversaires, la rentrée des classes), la course aux diplômes, le travail en double, la productivité au travail… et finalement le burn out quand le corps ne suit plus ! Très jeunes, on apprend aux filles à fonctionner dans un monde moderne de surconsommation… dans le jeu vidéo The SIMS, un simulateur de vie (le terme est bien choisi). En information, une nouvelle en chasse une autre. À l’ère des superwomen et des hyper héros, il faut réaliser la qualité totale, le juste à temps, le parcours sans faute, la tolérance zéro… Au pays des robots, l’homme n’a pas le droit à l’erreur, car l’erreur est le fait d’une machine qui fonctionne mal et que l’on doit réparer rapidement ou remplacer. Mais souvent l’Homme se rebelle !
Voilà esquissées à grands traits les caractéristiques d’une révolution numérique et d’une civilisation du clic ; chacun y trouve ce qu’il y met, l’espoir ou le désespoir de sa vie, selon son tempérament. Par exemple, que deviennent les analphabètes du numérique ? Dans nos sociétés, ils représentent de 10% à 20% de la population. Certains ont élaboré toute une théorie sur la Société de l’information et de la communication, appelée par plusieurs la Noosphère au sein de laquelle la principale activité de l’homme consiste à manipuler de l’information. L’ère postindustrielle ou hypermoderne ! D’autres imaginent que l’humanité pourra mettre à profit l’intelligence de millions de personnes, travaillant avec des outils conviviaux issus de l’Internet 2.0 sur les problèmes que la communauté humaine n’a jamais réglés, comme la faim dans le monde, la fin des guerres, la science, la sauvegarde de notre planète, etc. Enfin, les plus pessimistes ne voient que nuages noirs et apocalypses pour l’homme dans un monde déshumanisé et soumis à la folie machiniste. Je n’aime pas l’expression tellement à la mode de société de la communication ; c’est un concept qui impose une vision jovialiste, comme si tout était communication sans la part d’incommunicabilité, d’incohérence et de malice du monde.
Et si on interdisait l’ordinateur et le téléphone dit intelligent ! Mais la structure de l’ordinateur branché resterait dans notre tête...
En conséquence, nous allons voir maintenant dans le détail les multiples effets de l’arrivée du numérique et du mobile dans nos vies, d’abord en analysant les principaux médias, puis en regardant les activités de tous les jours, quitte à suggérer de temps à autre une manière de vivre autrement.
1 Les médias chauds sont ceux dont le sens s’imprime dans le cerveau "comme au fer rouge" : imprimerie, radio, cinéma, disque, photo.
Les médias froids demandent beaucoup de participation de la part de l’usager : télévision, dessin animé, parole, téléphone.
Ainsi, McLuhan lança la mode du sens métaphorique du chaud et du froid : dans les années 60-70, tout sera soit hot , soit cool ...
2 Harold Dwight Lasswell (1902-1978) est un spécialiste américain de la communication de masse qui définit la communication selon le modèle des 5W : "Who say, What to, Whom, in Which channel, with What effect".
3 Dans le reste du texte, nous employons souvent l’anagramme RSN pour parler des réseaux socionumériques et nous appellerons les RSN réseaux sociotechniques, pour signifier qu’il existe bien d’autres réseaux sociaux qui ne sont pas sociotechniques, comme les réseaux familiaux, religieux, amicaux, etc.
4 Mot québécois populaire signifiant enfoncer son doigt sur une touche d’un clavier, zapper ; les Français diront pianoter. Aujourd’hui, au Québec, on pitonne à longueur de journée : à l’ordinateur, au téléphone, sur la télécommande, au guichet automatique, sur le lave-vaisselle ou le four à micro-ondes…
5 Gilles Deleuze, Différence et répétition , PUF, Paris, 1968.
6 Voir le chapitre 11 sur l’argent virtuel.
7 La netiquette est une charte définissant les règles de conduite et de politesse à adopter dans l’usage des premiers médias interactifs de communication mis à disposition par Internet. Celle-ci prévoyait l’obligation pour tous les utilisateurs de coopérer à l’amélioration du système et au partage des connaissances.
8 De l’anglais, to flush : nettoyer quelque chose à grande eau ; to flush the toilet , tirer la chasse d’eau.
9 Voir le chapitre no 6 sur l’ordinateur et le cloud computing , l’informatique en nuages.
10 Le fordisme est un mode de développement de l’entreprise (ou d’organisation du travail), inventé par Henry Ford, fondateur de l’entreprise du même nom, et largement inspiré d’une autre organisation du travail : le taylorisme, ou organisation scientifique du travail (OST). Le but de ce développement de l’entreprise est d’accroître la productivité et la production de l’entreprise.
11 Voir le chapitre 6 sur l’ordinateur : du PC au PN .
Je lis, j’écris, je consulte
1 : la révolution des 3C
2 : la déconstruction du livre
3 : Googolisez-moi
CHAPITRE I La révolution des 3 C
(couper/copier/coller)

« Et si l’informatique a réduit l’écriture manuscrite à la portion congrue, elle a au contraire libéré les sources d’écriture : SMS, courriels, chats, blogs 12 . »

Peut-on dire que ces trois petits mots : couper/copier/coller , présents sur tous les traitements de textes d’aujourd’hui, constituent la plus grande invention de l’écriture depuis Gutenberg, l’inventeur de l’écriture typographique et du livre ?
On a fait comme si on découpait un texte en des centaines, en des milliers de phrases, d’expressions, de mots et si on les recomposait autrement. Au début, on avait cru que l’ordinateur servirait seulement à stocker des textes et qu’on allait imprimer ces textes qui seraient lus sur papier. Surprise ! Les gens, les jeunes surtout, commencèrent à lire directement sur écran. Imperceptiblement, l’ordinateur modifiait la lecture : avec Gutenberg, on était passé du volumen (le rouleau) au codex (le livre), de sorte qu’on est allé d’une lecture verticale (de haut en bas) à une lecture horizontale (début, milieu, fin) ; la lecture du volumen se faisait en général debout, tandis que maintenant on peut lire le livre assis, confortablement lové dans son fauteuil de salon ; le rouleau se prête d’avantage à un exercice public, tandis que le livre invite à une lecture privée, une activité intimiste.
Mais la lecture sur support numérique est de nouveau une lecture verticale, de haut en bas, une lecture éclatée, composée de textes, de photos, de renvois vers d’autres textes, de références. Voyez comment on consulte un site d’informations, comme celui de Radio Canada ou de France Télévisions ou du Devoir ou du Monde , ou une encyclopédie textuelle comme Google ; le lecteur est quelqu’un qui cherche, qui voyage à travers mille auteurs et références. C’est ainsi que le sociologue du quotidien, Michel de Certeau, voyait la lecture comme une démarche active et non comme une activité passive 13 ; l’écoute de la télévision exige aussi une posture interactive, depuis la multiplication des chaînes et la pratique du zapping.
Grâce à la numérisation du contenu, on peut prendre un texte, le découper en mille mots, le recomposer, le copier, l’assembler, le faire circuler dans un réseau, enfin le faire disparaître. Le texte n’est plus à l’abri du livre, son support matériel, peut-on dire ! On le pirate comme on fait pour les CD de musique, on le plagie et il paraît que les élèves de tous niveaux scolaires ne s’en privent pas, on l’enrichit d’images ou de références, on le détruit quand on n’en a plus besoin. C’est une matière malléable, la plasticine de la pensée, la pâte à modeler du travail intellectuel !
À l’ère du numérique, on s’est mis aussi à écrire directement sur ordinateur et non plus à recopier des textes grâce à un traitement de textes. On se rappelle d’un temps où des intellectuels prétendaient que le travail d’écriture ne pouvait se faire autrement qu’avec une « plume-fontaine », à la limite avec un stylo à bille ! Au début, ce furent quelques originaux qui réussirent ce tour de force, mais les concepteurs du logiciel ajoutèrent des outils pour rendre le travail plus convivial : correcteur de grammaire et d’orthographe, jeux de caractères et grosseur des lettres, dictionnaire, encyclopédie, insertion d’images et de tableaux au sein du texte, outil d’impression, passerelle pour Internet, enregistrement, etc. À l’heure actuelle, on estime que les gens ordinaires utilisent à peine 20% des possibilités d’un logiciel aussi complexe que Word . Dans les bureaux, on renvoya les secrétaires ; à quoi sert ce personnel, puisque chacun a dans son ordinateur un secrétariat portatif. On fit de chaque scribouilleur un écrivain en puissance…
L’ordinateur a donc modifié en profondeur les cinq fonctions essentielles du travail livresque :
1. la lecture,
2. le livre, comme support matériel,
3. l’encyclopédie,
4. le statut de l’auteur et le cadre juridique de sa rémunération (le droit d’auteur),
5. le rôle de l’éditeur et du libraire.
Ironie du sort, avec Internet, comme je le disais plus haut, on revient mille ans en arrière, on revient au rouleau de parchemin, au volumen 14 , en faisant défiler le texte sur l’écran. C’est l’individu qui fait ses choix ; c’est le lecteur qui fait l’œuvre. Deux lecteurs ne liront pas le même texte de la même façon. Le lecteur est devenu un acteur, car le texte devient hypertexte 15 ; il renvoie à toute une série de références qui le situe dans le temps. Génette, le sémioticien, avait raison quand il parlait de paratexte 16 et de péritexte : « Avant de pénétrer l’univers fictionnel en tant que tel, le lecteur est habituellement confronté à un paratexte, qui lui permet de situer ce qu’il va lire en regard de l’institution littéraire. Le péritexte éditorial, le nom de l’auteur, la préface, etc. sont autant d’indices qui servent de points de repère et de première, quoique très approximative, préfiguration du contenu, de la valeur et de la signification du texte 17 ».
Mais l’hypertexte produit-il l’hypolecture (pour reprendre l’expression de Roland Barthes), c’est-à-dire un niveau de lecture inférieur à celui du texte imprimé, quand le lecteur surfe (terme ô combien moderne !) sur Internet, quand il navigue à la surface du sens, en effectuant une sorte d’écrêtage de l’information ? Les recherches des linguistes cognitivistes du Laboratoire Lutin de l’université Le Mirail de Toulouse ont montré que la lecture sur écran exige un surcroît d’activité neuronale, mais aussi une perte de mémoire et une difficulté d’attention due au vagabondage des yeux sur l’écran 18 . La Commission sur le livre numérique, mise sur pied par le gouvernement français, s’en inquiétait déjà en 1999. Internet peut faire complètement illusion, il ne donne pas accès aux savoirs, il ne délivre aucune connaissance, disait-elle, il permet simplement d’accéder à une immense bibliothèque. Mais qu’est-ce qui fait que ces données deviennent une connaissance personnelle ? En réalité, le numérique impose d’ apprendre à apprendre à lire, à mettre en perspective, à structurer. Il ne suffit pas d’aller vite, encore faut-il savoir où l’on va. Toutefois, lire exige bien souvent d’adopter une lecture lente et méditative. Les auteurs anglo-saxons ont un terme pour décrire cela : deep reading , lecture profonde. « La nature du support et son environnement influencent le mode de lecture. Internet privilégie l’efficacité, l’immédiateté et la masse d’informations. La lecture y est plus fragmentée et discontinue. Le numérique, l’hypertexte et le multimédia exigent une hyper attention que les psychologues américains opposent à la deep attention (l’attention profonde) que nécessite la lecture linéaire sur papier. Le risque que la lecture classique devienne insupportable, y compris physiquement, se profile 19 . »
Le texte numérisé est aussi plus volatile : sommes-nous sûrs de retrouver le même texte sur Internet, dix jours plus tard, ou un an après… ? Ce n’est pas que les gens lisent moins ; au contraire, combien faut-il de temps pour lire tous ses courriels, les blogues, les messages reçus sur Facebook ou Twitter , les SMS sur cellulaire, les sites d’information, etc. ; des statistiques montrent que la majorité des gens ne passent pas deux minutes par page de texte ! Dans un article qui a fait grand bruit, Nicholas Carr dit : « Ces dernières années, j’ai eu la désagréable impression que quelqu’un ou quelque chose bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, en reprogrammait ma mémoire. Mon esprit ne disparaît pas, je n’irai pas jusque-là, mais il est en train de changer. Je ne pense plus de la même façon qu’avant. C’est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas 20 ».
En fait, il y a deux sortes de lecture :
1. Une lecture de type journalistique , ou mosaïque, comme l’entendait A. Moles (qui parlait de la culture) constituée de petites briques que l’on accumule l’une sur l’autre et qui constituent un mur. C’est la lecture sur Internet qui glane un peu partout des informations sur tout et sur rien, c’est la lecture des journaux (dont le modèle aux Etats-Unis est le USA Today , qui limite ses articles à un paragraphe ou deux avec maints graphiques, photos, citations). De plus en plus, les revues accumulent des pages et des pages en clips d’informations scientifiques, politiques, culturelles. Lorsque nous lisons en ligne, nous avons tendance à devenir de simples décodeurs de l’information 21 .
2. une lecture de type littéraire qui se développe sur une durée plus longue, s’appuie sur une argumentation se présentant dans la continuité, portée par un style qui révèle la personnalité de l’auteur.
En langage savant, c’est la différence entre parataxe et hypotaxe :
• La parataxe (du grec parátaxis : coordination) est un mode de construction par juxtaposition des éléments, sans mot de liaison explicitant le rapport syntaxique de subordination ou de coordination qui les unit, comme dans le clip musical où les sons et les images se bousculent à une telle vitesse qu’il est difficile de trouver un lien logique entre elles, quand on arrête la machine.
• C’est le contraire de l’ hypotaxe , où les propositions et les conjonctions assurent un enchaînement logique des phrases.
Quand la parataxe prédomine, on parle de "style coupé". La parataxe caractérise plutôt le discours oral. Avez-vous déjà lu un texte oral transcrit fidèlement ? Comme cela peut paraître décousu !
De nos jours, la parataxe comme figure de style se répand avec l’invasion d’un langage calqué sur la langue parlée, car la parataxe permet de rendre l’idée de l’instantanéité, de l’immédiateté. Le style mosaïque s’est imposé partout, dans le clavardage ( Chat ) où la vitesse de réponse exige toutes sortes de formules elliptiques, d’onomatopées, de dessins, d’émoticons 22 , dans la publicité, en télévision, dans les revues, dans les journaux, dans les clips, dans les BD ! À ce point qu’on se demande si les gens encore sont capables de lire une page entière de texte sans décrocher (certains les appellent des analphabètes structurels). À l’école, beaucoup d’enfants ne tiennent plus en place plus d’une demi-heure sans partir dans la lune . Les cours de trois heures à l’université ne sont plus possibles. Il est de plus en plus difficile de faire lire de véritables textes aux étudiants, qui privilégient la recherche dans Google. Scott Karp, qui tient un blogue sur les médias en ligne, a récemment confessé qu’il avait complètement arrêté de lire des livres. « Peut-être que je ne lis plus que sur Internet, non pas parce que ma façon de lire a changé (c’est-à-dire parce que je rechercherais la facilité), mais plutôt parce que ma façon de PENSER a changé ».
Mais (pour me faire l’avocat du diable), pourquoi croire que le mode de penser journalistique est plus superficiel que la réflexion traditionnelle ? Évidemment, on n’écrira plus en de longues phrases comme dans les discours de Bossuet au XVll ème siècle. Peut-être que la lecture de Kant ou d’Habermas sera difficile ou impossible pour les jeunes d’aujourd’hui… Mais la lecture sur support numérique est un processus de recherche active de l’information ; le lecteur moderne est en contact avec plusieurs médias, il participe activement à la quête de l’information, il compare plusieurs auteurs, il va au-delà et en-deçà du texte. La diversité de l’information fait peut-être des lecteurs critiques, parfois désabusés, mais le contraire rend les gens crédules et idéologiquement orientés.
Si on est macluhanien, on peut aller très loin sur ce sujet ; le cerveau étant très malléable, on peut prétendre que si notre mode de lecture a changé, c’est que notre cerveau est en train de se reprogrammer autrement (pour prendre un terme approprié au numérique !), en fonction de techniques intellectuelles qui ont été mises en place par l’ordinateur et Internet. En effet, la lecture n’est pas inscrite dans nos gènes ; elle est le fruit d’un apprentissage culturel long et pénible, tout au long de l’école primaire. Mais faut-il aller jusque-là, car cela prend un certain temps avant que l’on puisse constater une transformation de la morphologie du cerveau humain ?
Dans l’histoire du monde, il existe des exemples troublants du phénomène de l’imprégnation technique. L’historien Lewis Mumford 23 décrit comment l’horloge, qui, semble-t-il, avait été inventée par les moines pour marquer les heures de la prière dans les monastères, « a dissocié le temps des événements humains et a contribué à créer la croyance en un monde indépendant constitué de séquences mathématiquement mesurables ». La structure abstraite du découpage du temps est devenue le point de référence pour l’action humaine et le socle de la philosophie scientifique. On prétend qu’elle fut à la base de la révolution industrielle, quelques centaines d’années plus tard.
Autre exemple : à la recherche de la vitesse, de l’efficacité et de la rentabilité maximales, Taylor 24 définissait au début du siècle Les principes de l’organisation scientifique , en mettant au point la meilleure méthode d’organiser le travail en usine, suite à des études sur le temps et le mouvement. Le Taylorisme devient ainsi la philosophie de l’organisation du travail dans la société capitaliste de la première moitié du XlX ème siècle et fut dénoncé comme la forme par excellence de déshumanisation du travail humain et une des causes de l’aliénation sociale de l’homme. De même, l’ordinateur devient le grand modulateur de la vie, du travail et de la pensée du XXl ème siècle, il impose à la vie quotidienne son rythme et sa cadence.
En résumé, quelles conséquences cette nouvelle forme de lecture aura-t-elle sur le type de réflexion de la nouvelle génération des enfants nés à l’ère d’Internet ? Mystère ! Est-ce une évolution normale de la pensée humaine au temps du numérique, comme le pensent certains gourous des nouvelles technologies de l’information et des communications ? Est-ce une forme de déchéance de la culture postmoderne, comme le craignent beaucoup de tenants de l’éducation littéraire traditionnelle ? Le débat est ouvert…
12 Philippe Testart-Vaillant, La lecture change, nos cerveaux aussi , Science et vie, septembre 2009.
13 « Même l’analyse de la répression exercée par les dispositifs de ce système d’encadrement disciplinaire (division auteur/lecteur sous la férule de l’éditeur/libraire) postule encore un public passif, « informé », traité, marqué et sans rôle historique. L’efficacité de la production implique l’inertie de la consommation. Elle produit l’idéologie de la consommation réceptacle…
Bien loin d’être des écrivains, fondateurs d’un lieu propre, héritiers des laboureurs d’antan mais sur le sol du langage, les lecteurs sont des voyageurs ; ils circulent sur les terres d’autrui, nomades braconnant à travers les champs qu’ils n’ont pas écrits, ravissant les biens d’Égypte pour en jouir » (Michel de Certeau, L’invention du quotidien : les arts de faire , folio/essais Gallimard, Paris, 1990, p. 242 et 251)
14 Le volumen est un ensemble de feuilles cousues les unes aux autres formant un rouleau (utilisé jusqu’au IVème-V ème siècle). On le retrouve encore très souvent au XV ème siècle par exemple en Bretagne, pour servir à la rédaction des procès. Par opposition, le codex (utilisé à partir des Ier-II ème siècles), est un ensemble de feuilles cousues en cahiers et peut être considéré comme l’ancêtre du livre moderne. Vers le III ème siècle, le codex de parchemin a commencé à remplacer le volumen qui avait pour inconvénient d’obliger à une lecture continue des différents textes placés les uns à la suite des autres. Le codex avait l’avantage de permettre d’accéder directement, par feuilletage, aux pages placées en son milieu. Rendu aisément reproductible grâce à l’impression du papier sur bois et sur métal, il est devenu le livre imprimé qui, à la fin du XV ème siècle, bouleverse l’économie du savoir et de sa transmission. Le mode de lecture du volumen a connu une réinterprétation inattendue dans le mode de déroulé propre à la lecture sur les écrans associés aux ordinateurs à partir de 1960.
15 Le terme « hypertexte » fut inventé en 1965 par Ted Nelson. Il appelle « hypertexte » un réseau constitué par un ensemble de documents informatiques (originaux, citations, annotations) liés entre eux en système. Selon lui, la principale propriété de l’hypertexte est de ne pas être séquentiel (ou linéaire), par opposition à un discours ou aux pages d’un livre.
16 Le paratexte est ce qui entoure et prolonge le texte, en fournissant une série d’informations. Selon Gérard Bessette, le paratexte est constitué du péritexte et de l’épitexte ( Seuils , Paris, éditions du Seuil, coll. "Poétique", 1987).
17 Bertrand Gervais et Nicolas Xanthos, L’Hypertexte : une lecture sans fin , in Littérature, informatique, lecture, Presses universitaires de Limoges, 1999. Voir aussi dans Internet.
Voir aussi : ECO, Umberto, Lector in fabula , Paris, Grasset, 1985
18 Voir le dossier La lecture sur écran , par Ph. Testart-Vaillant et Kheira Bettayeb de la revue Science et vie, septembre 2009.
19 Cédric Biagini et Guillaume Carnino, Le livre dans le tourbillon numérique , Manière de voir, Internet révolution culturelle, in Le Monde diplomatique, février 2010, p. 17.
20 Is Google Making Us Stupid ? De Nicholas Carr - juin 2008 –in « The Atlantic ». L’article est traduit dans Framablog et fait l’objet de très nombreux commentaires, la plupart très longs : tous semblent avouer lire de moins en moins des textes longs, plusieurs en sont désolés, sinon paniqués, d’autres disent qu’il s’agit du progrès de la nouvelle technologie.
< http://www.framablog.org/index.php/post/2008/12/07 >
21 Janic Tremblay, journaliste à Radio Canada, a vécu une expérience qui illustre bien ce type de lecture décodage de l’information : pendant cinq jours, il a été enfermé avec 4 camarades journalistes dans un gîte du Périgord (France) avec obligation de ne consulter que Twitter et Facebook . Il a constaté que Twitter est surtout un outil d’alerte qui peut faire ressortir bien des choses. C’est l’information à l’état brut.
Facebook et Twitter sont des outils d’informations continues (comme les télévisions de même type, RDI, LCN, CNN), qui entraînent des réactions en chaîne, des médias réactifs qui disséminent l’information. Ils permettent de monitorer l’existence du monde ou sa vie personnelle…
22 Wikipédia définit « l’émoticon comme la représentation conventionnelle d’une émotion au moyen de caractères d’imprimerie, utilisée dans certaines conversations écrites, notamment sur les forums de discussion et dans les courriels ». Il existe des sites comme Emoticon Land qui recensent des milliers d’émoticons, smileys , clins d’oeil et gifs animés, gratuits et inédits pour animer les messages, courriels, forums, sites.
23 Lewis Mumford (1895-1990) est un historien américain, spécialisé dans l’histoire de la technologie et de la science. Cette idée est démontrée dans Technique et civilisation, Seuil, Paris, 1950.
24 F. W. Taylor (1886-1915), ingénieur et économiste américain, a fait la promotion de l’organisation scientifique du travail et du travail à la chaîne. Son principal ouvrage est The Principles of Scientific Management (1911).
CHAPITRE II La dé-construction du livre
Une fois la matérialité du livre dissoute, sa textualité se décomposera. 25

Contrairement à ce que l’on pense, le livre n’a pas été inventé par Gutenberg ; ce dernier a plutôt mis au point l’imprimerie typographique en Europe grâce à l’emploi des caractères métalliques mobiles ; il faut savoir que le procédé de l’imprimerie (par xylographie) a été connu en Chine et en Corée dès 1377. Mais Gutenberg a pour ainsi dire réinventé le procédé en améliorant nombre de techniques (encre, caractères en dur, presse) et, surtout, en y donnant une dimension industrielle , ce qui fait que la pratique de la lecture et l’utilisation des livres se sont accrues d’une façon exponentielle pendant les siècles qui ont suivi.
« Dieu souffre parce qu’une grande multitude ne peut être atteinte par la parole sacrée. La vérité est captive dans un petit nombre de manuscrits qui renferment des trésors. Brisons le sceau qui les lie, donnons des ailes à la vérité, qu’elle ne soit plus manuscrite à grands frais par des mains qui se fatiguent, mais qu’elle soit multipliée par une machine infatigable et qu’elle atteigne tous les hommes. »
Cette phrase, Gutenberg l’aurait prononcée en 1455. Sait-on que 20 millions de livres avaient été imprimés avant 1500, avec un tirage moyen de 500 exemplaires 26 , ce qui aurait permis l’instauration des langues profanes comme langues nationales, la standardisation du livre et du parler populaire et, à terme, l’apparition d’une civilisation de masse ; on prétend aussi qu’il y aurait eu 60 000 étudiants universitaires en Europe au XVl ème siècle. Comme la découverte des Amériques et l’étude de la pensée gréco-romaine, l’invention du livre est une des réalisations importantes de la Renaissance. Évidemment, les premiers livres imprimés furent d’abord des livres religieux (dont la Bible B42 en 641 feuillets répartis en 66 cahiers), mais peu à peu les livres civils surpassèrent en nombre les livres religieux. Au XlV ème siècle, les livres passèrent des mains exclusives de la noblesse et du clergé dans celles de la bourgeoisie, pour ensuite gagner le public des gens de la ville. La lecture à voix haute, généralisée au Moyen-Âge, devient une lecture silencieuse, dans un lieu intimiste ou anonyme. Par exemple, Manquel préférait lire la nuit :
« Lire au lit ferme et ouvre à la fois le monde autour de nous 27 ». Ce fou de lecture possédait plus de trente mille livres qu’il rangeait par langues : étant polyglotte, il y avait donc une section française, anglaise, allemande, italienne, russe, espagnole...
La seconde révolution du livre arriva au XlX ème siècle, suite à la mise au point de la monotype, puis de la linotype vers 1860-1870 qui permit d’industrialiser l’impression en décuplant la production de livres, de revues et de journaux. Et après la révolution gutenbergienne et la révolution industrielle, viendra la révolution électronique, appelée par la suite numérique, celle dans laquelle nous entrons.
La naissance attendue de l’e-book
Avec l’arrivée du livre électronique (généralement appelé l’ e-book ), on assiste à une autre conséquence de la révolution numérique. Cela fait déjà une dizaine d’années que l’on a vu apparaître ces étranges petites plaquettes semblables à des téléphones mobiles nouvelle génération, mais les premiers essais furent des échecs. La liseuse électronique, puisqu’il faut l’appeler par son nom, n’a pas encore trouvé toute sa place dans la panoplie des petites machines électroniques modernes, entre le téléphone à écran et l’ordinateur portable, entre la console de jeux portative, le lecteur de cassettes, le lecteur CD, l’ iPod et la tablette numérique. Malgré les efforts marketing de l’industrie, certains prétendent que la machine est encore mal adaptée à la lecture ; depuis l’invention du livre de poche, on lit davantage dans le métro, dans le lit, à la plage, on lit un crayon à la main en soulignant les passages intéressants, on met des notes dans la marge, on plie un coin pour marquer sa page…
Selon Marin Dacos et Pierre Mounier 28 , il faut proposer un livre numérique qui soit d’un bon prix avec une bonne ergonomie et à la fois lisible, « en reposant sur des formats ouverts et standard permettant sa transmission d’une machine à l’autre et sa conservation dans le temps. Il doit être recomposable et adaptable du fait de ces formats sur tous les systèmes possibles. Il doit être manipulable en étant indexable et interrogeable. Il doit permettre au minimum le copier-coller et l’annotation. Il doit permettre les recompositions et les modifications selon les envies du lecteur. Il doit enfin être citable ; on doit pouvoir le retrouver par tous les chemins dans la masse quasiment infinie d’informations aujourd’hui disponibles, ce qui signifie qu’il doit disposer au minimum d’un identifiant unique, d’une adresse pérenne sur Internet et d’une description riche et utilisable. »
Pourtant, ce ne sont pas les prototypes qui manquent. Les fabricants s’acharnent : en 2001, l’e-book fut un échec mais le Kindle 29 distribué aux USA par la grande librairie électronique Amazon fut un succès relatif, de même que le Reader 30 de Sony vendu en France depuis 2008 (et qui peut aussi avoir une interface sonore) ; l’avenir n’est toutefois pas assuré pour le Cybook de Bookeen, l’ iLiad de Philips et le Read & Go d’Orange. Mais il fallait qu’arrive en 2010 le gourou d’ Apple 31 , Steve Jobs, pour que l’espoir renaisse avec l’ iPad, la tablette numérique tant promise, une sorte de liseuse idéalisée sur laquelle on pourra parcourir son journal, ses revues, ses livres, ses blogues, ses courriels ! Avons-nous enfin touché la terre promise de la révolution de l’écrit numérique ?
En toute hypothèse et pour se résumer, trois acteurs d’envergure internationale ont pris position et semblent bien décidés à verrouiller le marché :
1– Amazon qui fait plus d’argent en vendant son Kindle que ses livres numérisés,
2– Google , qui numérise des centaines et des milliers de livres chaque année dans Google books et bientôt dans Google edition ,
3– et Apple avec sa nouvelle tablette numérique iPad .
Il faut aussi noter qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une liseuse électronique pour télécharger un livre, puisque Apple vend déjà des applications livresques pour son iPhone et Archambault (librairie qui appartient à Québécor Média) télécharge ses livres numériques dans son site Jelis.ca , comme le font aussi bien d’autres éditeurs et libraires 32 … Tout cela fait désordre ; chacun présente son terminal à lui, dans son format à lui, selon sa politique éditoriale, et vend ses livres à des prix déterminés par lui… On se croirait en 1970 dans le monde du jeu vidéo, quand l’utilisateur avait devant lui une multitude de consoles et de jeux différents et incompatibles, ce qui a fait chuter dramatiquement la demande ; ce fut l’hécatombe jusqu’à ce que Nintendo et Sega prennent le contrôle du marché !
La numérisation des contenus livresques va bon train !
Pourtant, si on n’a pas la voiture idéale pour circuler, on a tout de même l’autoroute ! La vaste bibliothèque en ligne, mise sur pied par Google , est désormais disponible en format PDF pour les utilisateurs d’appareils iPhone, iPod Touch ou G1 et comporte plus de sept millions de livres, dans son système Google Books ; et Google continue de scanner tout ce qui lui tombe sous la main, en anglais et en français. Évidemment, bon nombre de bibliothèques publiques font de même (la TG Bibliothèque de France, la Grande Bibliothèque du Québec, etc.). En 2008, la Commission européenne a lancé Europeana pour rendre disponible le patrimoine de toutes les bibliothèques nationales d’Europe. Le Congrès américain et l’Unesco ont lancé en 2009 la Bibliothèque Numérique Mondiale (BNM), avec 32 partenaires dont Google évidemment. Certains éditeurs prédisent que, d’ici cinq ans, un quart des ventes de livres se fera sur support électronique ; un bon nombre de revues à faible tirage (comme les revues scientifiques) sont carrément passées en format numérique. Devant la crise extrêmement sérieuse de la presse, beaucoup de journaux, surtout des quotidiens, disparaissent ou n’apparaissent plus que sur Internet. Où allons-nous ? Qu’est-ce qu’ils ont tous à construire l’autoroute avant le parc automobile pour l’utiliser… Le livre est disponible sur le téléphone intelligent de type iPhone , mais l’écran est trop petit ; il peut être téléchargé sur ordinateur, mais l’appareil n’est pas assez mobile ; l’ iPad est-il la solution miracle ou est-ce plutôt le Kindle d’Amazon ou le Reader de Sony ? Steve Jobs pouvait bien nous faire son spectacle avec des produits en i -, l’affaire n’est pas gagnée pour autant… Le lecteur « traditionnel » résiste encore !
Mais le plus grave danger en ce moment, c’est que tous ces Google, Amazon, Microsoft, Apple qui scannent les livres et les images à qui mieux mieux, en général sans en rétribuer les auteurs (ou si peu), les feront payer bientôt à leurs clients, quand les systèmes de lecture numérique seront en place. Internet est encore en grande partie un espace public, relativement gratuit. Les librairies en ligne ont le plus souvent coupé de moitié le prix des livres, dans l’espoir de voir la clientèle augmenter, mais la fin de la récréation est à la veille de sonner ! Internet se privatise ; sait-on que les contenus qui sont dans le magasin des services et contenus (appelé Apps Store) des nouveaux téléphones intelligents, comme les iPhones (et dans les iPads ), ne sont pas indexés par des moteurs de recherche universels comme Google ? Ils demeurent dans l’univers d’Apple qui garde 30% à 40% pour lui. Fini l’universalité d’Internet, Internet se morcelle ; chaque multinationale a tendance à garder ses contenus pour ses clients. Le mot d’ordre général a l’air d’être : faites payer les clients et ne donnez aux auteurs que des miettes ! Les journaux sont de plus en plus sujets à des abonnements, les services sont payants, les livres et les disques aussi, etc.
Le livre a toujours été le support matériel de la littérature et de l’écriture en général ; qu’est-ce que la numérisation change ?
• à la matérialité du livre, elle substitue l’immatérialité de textes sans lieu propre ;
• aux relations de contiguïté imposées par l’objet imprimé, elle oppose la libre composition de fragments infiniment consultables et manipulables ;
• à la saisie immédiate de la totalité de l’œuvre, rendue visible par l’objet qui la contient, elle fait succéder une navigation au long cours dans des archipels textuels aux rivages mouvants.
« Ces mutations commandent, inévitablement, impérativement, de nouvelles manières de lire, de nouveaux rapports à l’écrit, de nouvelles techniques intellectuelles 33 ».
Mais soyons raisonnables, ce n’est pas demain que l’objet livre disparaîtra. Mais quels sont les livres qui risquent de passer dans la moulinette informatique ? D’abord, il y a deux façons de saisir le texte :
• soit que chaque page soit une image ; alors le livre est reproduit dans son intégralité, mais la mémoire de l’ordinateur est fortement sollicitée,
• soit que les caractères sont saisis à la queue leu leu ; alors le livre peut être reconstruit sous divers formats, le contenu y est, mais la forme disparaît. Comme on demande de plus en plus aux auteurs de livrer leurs manuscrits en forme numérique, c’est de cette façon que se présentent de plus en plus les livres.
En fait, beaucoup de livres n’ont pas de valeur esthétique et patrimoniale en soi : les livres de poche, les romans policiers, beaucoup de littérature populaire et de romans de gare, les biographies, les livres d’analyse factuelle, etc., en fait tous les livres qu’on lit rapidement et que l’on ne garde pas, si on n’est pas un conservateur compulsif ! Ce sont ces livres-là qui risquent de disparaître dans le grand trou noir de la mémoire informatique universelle.
Mais les livres de poche sont si peu chers que l’on peut se demander quelle économie on fait en les numérisant.
Est-ce une perte pour l’humanité… ou un gain pour l’écologie et la conservation des forêts !
La volatilité du texte
À l’ère numérique, la distinction s’efface progressivement entre le livre, l’article, la parole écrite. Avec la révolution électronique, l’idée de texte se brouille, mais aussi l’idée d’auteur et de lecteur, pour reprendre une idée de Michel de Certeau ; la consommation culturelle est elle-même une production, une production silencieuse, disséminée, anonyme… « Les notions d’auteur, d’éditeur, de diffuseur, à peine fixées depuis une époque récente qui coïncide avec l’industrialisation du livre, courent le risque d’être pulvérisées 34 ». On a l’impression de voguer sur une mer de mots, de phrases, de textes, et grâce à la fameuse trilogie des trois C ( couper, copier, coller ), d’être capable de faire et de refaire mille voyages, allant dans toutes les directions, sans toucher terre, sans rencontrer d’obstacles, sans se matérialiser.
En ce moment, c’est la confusion la plus totale dans le monde des sons et des images, avec l’arrivée des CD, des DVD, des iPods et tutti frutti. L’album musical, sous lequel se vend en général le disque, est en train de disparaître, au profit du téléchargement d’une chanson ou d’une pièce musicale. Arrivera-t-il la même chose au livre, qui se vendra en chapitres, en articles, page par page… ?
Quand le livre arrivera sur le rivage du numérique, quel sera le sort des éditeurs, des libraires, des auteurs, des lecteurs ? Assisterons-nous, comme dans le cas de l’industrie touristique, à un phénomène de désintermédiation 35 de la chaîne de production : qui disparaîtra ? L’imprimeur, évidemment ! Le libraire au profit des Amazon ou des Google ? Ou l’éditeur, qui joue un rôle éditorial d’importance ?
Tout le monde (ou à peu près) sait lire, écrire, utiliser l’ordinateur, tout le monde peut composer un texte, en assembler des matériaux venant de partout et de nulle part. « Fragmentation de la lecture, d’un côté, modification de la production éditoriale ; le danger est double 36 ». Évidemment, tous n’ont pas nécessairement du génie, le génie de la langue, le génie de la création ! Il y a tout de même une différence entre création et répétition, collage maladroit et oeuvre originale ! À qui appartiennent tous ces textes, qui en sont les auteurs ? Les travaux des étudiants (du secondaire à l’universitaire) sont déjà des salmigondis de bouts de textes glanés au hasard dans Google , dans Wikipédia , dans les blogues ou dans le Web en général ; ne sont épinglés que ceux qui copient des textes trop longs…
En ce moment, se multiplient les microéditions, les éditions à compte d’auteurs, les textes en forme numérique que l’on peut commander en ligne. Certains auteurs, et parmi les plus connus au Québec comme Marie Laberge, tentent les romans par abonnement sous forme de lettres que l’on peut acheter semaine après semaine 37 . C’est loin d’être le premier exemple où un individu veut être l’auteur, l’éditeur, le libraire de son propre texte ; il y eut plusieurs exemples pour le roman policier en ligne, où l’auteur a court-circuité sa maison d’édition, la même chose pour le CD musical. En effet, le problème de la vente des livres électroniques, c’est le problème du marketing, dans un monde de concentration de plus en plus extrême ; de gros libraires électroniques sont en train de prendre le marché : Amazon, Microsoft, Google, Bernes & Noble aux États-unis, la FNAC en France, Archambault au Québec, etc. Comme les auteurs sont obligés de livrer leurs manuscrits sous forme numérique, à quoi sert l’éditeur ? Et pourtant le nombre de livres et d’auteurs se multiplie d’une façon phénoménale, mais seuls quelques bestsellers réussissent à assurer l’existence à leurs créateurs, que ceux-ci soient écrivains ou musiciens, ajoutons les photographes ou les dessinateurs. C’est à n’y rien comprendre !
Le flux et le stock
Dans toutes les productions culturelles, les chercheurs de l’école de Grenoble distinguent deux fonctions primordiales concernant les œuvres écrites, visuelles, sonores, audiovisuelles : la fonction d’emmagasinage et la fonction d’usage :
• Comme en ce qui concerne la télévision, la radio, les journaux, la fonction de flux englobe tout ce qui passe et qui n’a pas de valeur patrimoniale en soi, c’est-à-dire ce que l’on lit, voit, écoute et utilise tous les jours. Jeremy Rifkin 38 prétend que le monde du XXl ème siècle sera le siècle de l’usage ; selon lui, nous entrons dans une ère nouvelle, l’âge de l’accès . Les marchés laissent la place aux réseaux, les biens aux services, les vendeurs aux prestataires de services et les acheteurs aux utilisateurs. La notion d’accès se substitue à celle de propriété ; le riche ne sera plus celui qui possède, mais celui qui a accès, alors qu’il y a quelques siècles, l’aristocrate et le noble étaient des propriétaires fonciers et le bourgeois, un marchand ou un industriel. Les notions d’accès et de réseau prennent de plus en plus d’importance et sont en train de transformer la dynamique de nos sociétés, comme l’étaient les concepts de propriété et de marché à l’aube de la modernité. Les produits se périment de plus en plus rapidement. Alors, à quoi bon s’endetter pour les acquérir alors qu’ils seront périmés lorsqu’on aura fini de les payer. Être abonné, adhérent, client devient aussi important que d’être propriétaire. « C’est de l’accès plus que de la propriété que dépendra désormais notre statut social », dit Rifkin.
• la fonction de stock qui permet de conserver les produits culturels et de les mettre à disposition à la demande des usagers, mais ce sont de grandes entreprises (en général privées) qui accumulent. Selon Rifkin, si la place de la propriété diminue chez les individus, on assiste par contre à la privatisation de la sphère culturelle. Il ne faut pas s’étonner que les grandes multinationales du contenu littéraire ( Amazon, Microsoft, Google , etc.) stockent par captation numérique à une vitesse vertigineuse tous les livres sur le marché ; vu les protestations des sociétés des auteurs, elles ont offert d’acheter, pour quelques millions, la propriété des livres disponibles écrits en français au Québec (ce qui a été refusé en France et au Québec), pendant que nos éditeurs à court de liquidités pilonnent les livres à qui mieux mieux…
La situation est fondamentalement différente avec le texte affiché sur l’écran de l’ordinateur : le lecteur peut placer ses propres notes et remarques à n’importe quel endroit du texte, copier celui-ci en tout ou en partie, le remanier à sa guise, lui adjoindre d’autres éléments.
Chartier imagine d’autres aspects de cette déconstruction du livre : « les catégories qui sont les nôtres pour décrire les oeuvres, rapportées depuis le XVIII ème siècle à un acte créateur individuel, singulier et original et pour fonder le droit en matière littéraire » sont, selon lui, mises en péril ; la notion de copyright, entendue comme le droit de propriété d’un auteur sur une œuvre originale, produite par son génie créateur (la première occurrence du terme est de 1701), s’ajuste fort mal au monde des textes électroniques ». Par conséquent, le moment est venu de redéfinir les notions juridiques (propriété littéraire, droits d’auteur, copyright). Certains militent pour contrer cette notion économique de propriété littéraire ; ils ont inventé le copyleft qui prend exemple sur le logiciel libre et qui donne à quiconque la permission d’exécuter le programme, de le copier, de le modifier, et d’en distribuer des versions modifiées - mais pas la permission d’ajouter des restrictions à la vente de son cru.
Le copyleft a d’abord été appliqué au logiciel qui s’oppose au monopole développé par les grands de l’informatique, comme par Microsoft (avec Windows) ou Apple (avec iOS). En fait, à qui profite la législation sur les droits d’auteur ? À l’industrie culturelle, aux éditeurs, à quelques auteurs privilégiés qui produisent des bestsellers, à l’ensemble des auteurs, aux lecteurs ? Selon Joost Smiers, « dans leur bataille pour le droit d’auteur, les industries culturelles défendent leurs propres intérêts et non ceux des artistes, comme elles le font croire. Les créateurs comme le public auraient tout intérêt à gagner d’une remise à plat du système juridique actuel, résultat d’une philosophie dévoyée 39 . »
Copyright/copyleft
En mettant les choses à plat, il faut savoir que 10% des auteurs retirent 90% des droits d’auteurs en général et qu’un auteur moyen obtient à peine 5%, 7%, 10% du prix de son livre ; en fait, comme dans les cas des artistes de tous genres (peintres, chanteurs, auteurs), vivre de sa plume, de son pinceau ou de sa musique est le fait de privilégiés. Les grands gagnants sont les compagnies de disques, les majors du cinéma, les galeristes et les riches collectionneurs en art, les Amazon et les Google , « ces investisseurs en créativité »… Quelques artistes dans le vent, propulsés par une promotion de plus en plus mondialisée (voir les bestsellers comme Millenium, Harry Potter, Da Vinci Code, Twiling , etc.) deviennent multi millionnaires, le reste peine à payer son loyer ; et pourtant, c’est le même effort pour la fabrication d’un livre qui a un tirage confidentiel que pour un succès de librairie, voilà la dure loi de l’industrie culturelle.
« La relation directe avec l’artiste, telle que la concevait au départ la philosophie du droit d’auteur, n’existe pratiquement plus. Pourquoi ne pas franchir un pas de plus et abolir le système 40 ? ». De toute façon, la révolution du livre ne laissera pas intacte la hiérarchie des intermédiaires de l’industrie du livre : libraires, éditeurs, grossistes, syndicats du livre, etc. Lieu d’une nouvelle culture, fonctionnant selon ses valeurs et sa logique propre, le Web court-circuitera les structures intermédiaires, comme la chose est en train de se produire actuellement dans l’industrie du disque ou dans celle du tourisme.
Le copyleft s’inspire de ce que l’on appelle la culture du libre (ou plus simplement le libre) qui est un courant de pensée défendant et agissant pour l’égalité en droits des Hommes face à la connaissance et aux œuvres de l’esprit qui en découlent. Les promoteurs se sont manifestés avec beaucoup de force dans la défense du logiciel libre, notamment dans la bataille contre le monopole de Windows de Microsoft, pour l’ouverture des systèmes d’exploitation fermés de l’ordinateur MAC, pour la création de logiciels libres comme Linux, pour la mise sur pied de « creating Communities » comme Wikipédia ; ils agissent principalement en usant de façon détournée des monopoles accordés par les droits d’auteur, à travers des licences libres, afin d’autoriser précisément les usages que ces lois proscrivent par défaut.
En conclusion
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