La mort

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Traditionnellement, c’est aux philosophes et aux théologies qu’il revient de parler de la mort. Mais dans nos sociétés vieillissantes, où elle est reléguée aux coulisses quand elle n’est pas rendue irréelle par sa spectacularisation, la mort est avant tout une question concrète, liée à la crainte de souffrir (trop) longtemps. On redoute de perdre son autonomie intellectuelle, de voir sa dignité dégradée, d’être destitué de sa liberté. C’est donc peut-être moins la mort en soi qui interroge que la question concrète du mourir : à quel âge ? comment ? dans quelles conditions ?
Alexandrine Schniewind se propose de faire le tour d’horizon d’un problème éminemment philosophique, qui est de plus en plus l’affaire non seulement des médecins et des soignants, mais de la société tout entière aux prises avec le débat sur la fin de vie.

À lire également en Que sais-je ?...
La psychogériatrie, Jean-Claude Montfort
Le vieillissement psychique, Benoît Verdon

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EAN13 9782130652670
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À lire également en
Que sais-je ?

Pierre Moron, Le suicide, no 1569.

Marie-Frédérique Bacqué, Michel Hanus, Le deuil, no 3558.

Benoît Verdon, Le vieillissement psychique, no 3981.

Introduction

La mort est devenue un sujet d’actualité qui concerne les domaines médical, psychologique, aussi bien que le domaine politique. Dans une société où l’on vit toujours plus longtemps, la question de la mort revient avant tout à savoir dans quelles conditions on va mourir. C’est-à-dire à savoir , comment, et accompagné par qui.

On ne meurt plus que rarement au sein de sa propre famille. Souvent, au contraire, on décède seul, en structure hospitalière ou en maison de retraite. Si, jusqu’à peu, les familles et l’entourage proche accompagnaient les mourants, cette tâche incombe à présent au personnel soignant. La mort concerne donc les médecins, les infirmiers, mais aussi les politiciens qui doivent prévoir de plus en plus de moyens pour subvenir aux besoins d’une population vieillissante. On constate qu’un tournant décisif a été pris dans certains pays, où l’on accorde une importance accrue aux soins palliatifs. En France, la situation a fortement évolué depuis la mise en place d’une première unité de ce type de soins en 1987. Aujourd’hui, l’ensemble du territoire est couvert par de telles unités, même si de fortes disparités dans les capacités d’accueil persistent.

L’actualité met en lumière un autre aspect de la mort, avec la tendance croissante chez les jeunes à ne plus distinguer celui qui meurt « pour de faux » et celui qui meurt réellement. Les jeux vidéo, ainsi que les jeux de rôle grandeur nature, tels que le paintball ou le laser game, banalisent la mort au point de faire penser que tuer, ou inversement, que mourir, n’est pas irrémédiable – le nombre de vies étant quasiment illimité dans le jeu. Cela tient sans doute du paradoxe fondamental auquel notre société est confrontée : les morts que l’on voit dans les médias, victimes de guerres, d’attentats, ou encore d’accidents mortels, s’invitent dans les foyers sans y avoir nul ancrage. À l’opposé, lorsque la mort surgit « en vrai » dans nos vies, elle est souvent maintenue à distance puisqu’on assiste de moins en moins à la mort de nos proches. On cherche notamment à ne pas y confronter les enfants, en leur en parlant comme d’un « long voyage ». Pourtant, ceux-ci ont la capacité d’intégrer spontanément la mort dans leur vécu psychique ; ils ressentent parfois son occultation comme une injustice dont il leur arrive de réclamer réparation. Le plus souvent, c’est la perte d’un grand-parent qui constitue pour un enfant sa première expérience de la mort. Et il y a, bien sûr, celle des animaux domestiques, qui a l’avantage d’être bien moins passée sous silence. La littérature enfantine est également peuplée de morts : Babar ou Bambi, par exemple, perdent tous deux leur mère, tuée par un chasseur, alors qu’ils sont dans leur plus jeune âge.

Dans ce contexte, on peut se demander si le tabou de la mort est ou non levé. Il l’est, tout à la fois en ne l’étant pas. Il n’est pas levé, en effet, si l’on considère précisément cet éloignement des mourants de notre sphère privée. La mort, de ce point de vue, reste taboue parce qu’elle est éloignée de l’expérience quotidienne ; elle en devient abstraite et lointaine.

Le tabou est levé, en revanche, si l’on considère que l’appréhension individuelle de la mort s’est atténuée avec l’affaiblissement du dogme religieux, et sans doute aussi avec le développement des soins palliatifs ou l’existence dans certains pays de l’aide au suicide en cas de maladie incurable. Le traitement de ces questions dans le débat public et l’adoption par différents pays de législations spécifiques, ainsi que la mise en place de dispositifs d’accompagnement des mourants, ont rendu la réflexion sur les circonstances de notre propre mort plus aisée, sans pour autant atténuer l’angoisse qu’elle peut susciter. Il est pourtant devenu plus naturel d’oser souhaiter, voire de revendiquer, la possibilité d’une « bonne mort », liée à de bonnes conditions d’accompagnement. Nous sommes devenus sensibles à la qualité de vie des personnes atteintes de maladies graves et incurables, mais dont l’espérance de vie a augmenté.

Même si la peur de la mort a évolué, elle continue malgré tout à susciter la crainte et l’angoisse. Ce qui nous attend après ne préoccupe plus tant les esprits ; l’état dans lequel nous nous trouverons avant de mourir et en mourant est devenu le facteur premier d’inquiétude. La peur de mourir est avant tout liée à celle de souffrir (trop) longtemps, de perdre son autonomie intellectuelle et sa dignité humaine, ou encore comme celle d’être privé de sa liberté de choix.

Pour traiter la mort, brosser un tableau historique ne suffit pas. Aujourd’hui, ce n’est pas la mort en soi qui intéresse ou interpelle le plus, mais les questions concrètes du mourir : quand ? comment ? avec qui à ses côtés ? à quel prix ? Traiter la mort et le fait de mourir revient à tenter de prendre en compte ces différentes dimensions, et à expliquer le présent à la lumière de la tradition. Nous sommes en plein tournant : face à une population vieillissante et à des structures familiales de plus en plus éclatées, la mort concerne l’ensemble de la société et non plus uniquement la sphère privée. Mais, pour autant, l’individu n’est pas dispensé d’y réfléchir à titre personnel.

Cet ouvrage envisage la mort sous ses aspects les plus divers, tant historiques et culturels que médicaux et sociologiques. Il est structuré en trois parties : la première aborde les dimensions historique, culturelle, anthropologique, philosophique et littéraire de la mort, et revient sur la manière de traiter la thématique au fil du temps, des cultures et des religions. La deuxième partie s’intéresse à une approche contemporaine, en particulier à la notion de « bonne mort » qui sert de nos jours de leitmotiv dans l’accompagnement des mourants. Enfin la troisième partie concerne les aspects concrets et pratiques de l’après-mort.

CHAPITRE PREMIER

La mort, ses représentations et ses rituels

I. – La mort naît un jour

La conscience de la mort n’a pas toujours existé. Elle est née un jour, lorsque des hommes ont été en mesure de prendre acte de leur propre mortalité. La mise en place de rites funéraires signe cette évolution et marque, du point de vue anthropologique, le début d’une civilisation. La conscience de la mort a en effet des répercussions sur la cohésion sociale d’un groupe. On aimerait avoir accompli quelque chose, afin de laisser une trace après sa mort ; et les vivants cherchent à s’unir pour mieux se défendre des ennemis qui pourraient causer leur mort. Les rites funéraires, quant à eux, contribuent à la cohésion des survivants comme à faire le deuil de la personne défunte. Selon l’ethnologue Arnold Van Gennep, on peut constater des récurrences entre les civilisations : le décès qui marque la séparation d’avec un individu ; le rite de vérification et de l’annonce de la mort ; la veillée funèbre et l’accompagnement du corps du défunt jusqu’à sa sépulture.

On date les premiers rites funéraires de l’époque du Paléolithique inférieur, avec le gisement de la Sima de los Huesos en Espagne. En Israël, la sépulture El Tabun date de l’homme de Néandertal, existant 120 000 ans plus tôt, et dans la grotte de Qafzeh, on a retrouvé des traces de corps datant d’il y a 100 000 ans. On peut y constater que l’on prenait grand soin des dépouilles. Mais à partir du Néolithique les structures funéraires sont plus élaborées. En Mésopotamie, le cimetière royal d’Ur, qui date du XXVIe siècle avant J.-C., contient ainsi 1 800 sépultures, dont 16 tombes royales.

Ce n’est qu’une fois que l’homme a pris conscience de sa finitude, accomplie par la mort, qu’une réflexion métaphysique a pu prendre forme. Se sentir mortel, c’est également se questionner sur l’immortalité – des dieux, de l’âme, etc. – et sur un éventuel au-delà.

II. – La mort en Égypte ancienne

L’Égypte ancienne s’inscrit dans ces cultures ancestrales ayant possédé un culte des morts très élaboré. À l’époque des Pharaons, le concept de l’immortalité fait son apparition dans l’histoire de l’humanité. Il existe un large éventail de rites qui ont pour but d’assurer la survie de la personne défunte, tant d’un point de vue immatériel que physique. On soumet le corps à des soins de conservation sophistiqués, afin d’empêcher le processus de putréfaction. C’est alors que la pratique de l’embaumement marque ses débuts dans l’histoire de la civilisation, allant jusqu’à la momification. On utilise pour cela une poudre spéciale qui contient du bitume – d’où le nom de mumia, signifiant « pétrole » en persan. En assurant ainsi une forme d’intégrité du corps, les Égyptiens pensaient garantir l’immortalité de la personne1.

Le Livre des morts des anciens Égyptiens date de l’époque ptolémaïque2. Cependant, les Égyptiens pensaient que la paternité de ce recueil revenait au dieu Thot ; littéralement, le titre signifie « Livre pour sortir au jour », le « jour » désignant le monde des vivants mais aussi ce qui s’oppose aux ténèbres et à l’oubli. Cette vaste collection de textes et de formules contient des hymnes aux dieux Osiris et Rê – dieu des morts et dieu du soleil –, ainsi que toute une série de textes sacrés. Répondant à la nécessité de préparer et d’accompagner la survie dans l’au-delà, il était déposé dans les sarcophages pour permettre au défunt de voyager dans la barque de Rê et de traverser le royaume d’Osiris. On estime que le Livre des morts date environ de l’an – 1550, durant le règne des premiers rois de la XVIIIe dynastie. Il est abondamment illustré par des représentations de la mythologie égyptienne. L’une de ses illustrations les plus célèbres représente la « pesée du cœur » lors du Jugement dernier. Le cœur du défunt et une plume de Maât, déesse de la vérité et de la justice, sont pesés, tandis qu’à proximité de la balance un monstre à tête de crocodile, au corps de lion et aux pattes arrière d’hippopotame, attend le verdict.

La mythologie imprègne les rites funéraires. Le ba, oiseau à tête humaine correspondant au souffle vital, vient auprès de l’homme dès sa naissance et l’accompagne jusqu’à sa mort. Lorsque cette dernière a lieu, le ba s’élève au-dessus du défunt et se rend pour lui dans l’au-delà. Il gardera un lien avec le corps momifié, qu’il viendra chaque nuit retrouver dans son tombeau3. Le ka est l’énergie vitale de l’homme ; ils mènent une existence parallèle pendant la vie de l’homme (le ka étant un peu son double). Lorsque la mort surgit, les deux ne feront plus qu’un. Seul le pharaon est uni depuis la naissance à son ka. Ceux qui ont mené une vie juste et respecté les rites funéraires pourront atteindre l’état de l’akh, l’« esprit lumineux, glorifié », état qui perdure après la mort4. Lors du jugement devant le tribunal des dieux, le cœur du défunt (ib) est scruté, parce qu’il est le siège des pensées, de la conscience et de la mémoire. Afin d’assurer la survie de la personne défunte, son nom (ren) doit être prononcé régulièrement ; s’il ne l’est plus, ou même s’il est banni, cela entraîne la destruction de celui qui le portait.

À l’intérieur des tombeaux égyptiens, un « trousseau funéraire », constitué d’une foule d’objets rituels et quotidiens, est rassemblé en vue de faciliter le passage du défunt vers l’au-delà. On place aux côtés du mort un nécessaire de toilette, des vêtements et des chaussures, du mobilier, de même qu’un « jeu de senet » qui lui servira à engager une partie avec un dieu, afin d’accéder au royaume d’Osiris. Le sarcophage permet de protéger la momie et de lui donner un lieu à partir duquel sa renaissance peut s’opérer. Les couleurs sont codées : noir, symbole de la fertilité de la terre, et or, symbole de la chair des dieux. À la tête et au pied du sarcophage les déesses Isis et Nephthys sont représentées ; elles veillent le défunt afin qu’il puisse se transformer en Osiris. On trouve également des vases canopes, avec des bouchons où figurent les quatre fils d’Horus, et qui contiennent le foie, l’estomac, les poumons et les intestins, le tout momifié. En outre, de la nourriture est déposée dans la tombe à l’usage du défunt et des scènes de banquet ornent les parois pour lui apporter du réconfort.

Le Livre des morts comporte des éléments divers reliés au rite funéraire. En 1967, Paul Barguet le structure en quatre parties : 1/ la marche vers la nécropole ; 2/ la renaissance ; 3/ la transfiguration ; 4/ le monde souterrain. La vision de la mort qui transparaît dans ce recueil est celle d’une mort permettant la régénération du défunt dans l’au-delà.

III. – La mort dans la Grèce archaïque

Dans l’Antiquité, ce sont d’abord les poètes qui évoquent la mort. Homère en fait la toile de fond de l’Iliade et de l’Odyssée. Le voyage d’Ulysse est avant tout un parcours initiatique qui le mène sans cesse aux confins de la mort : les vivants rencontrent les morts ou leurs ombres, et ont beaucoup de peine à réchapper à leurs assauts. L’omniprésence de la menace n’a rien d’étonnant à cette époque où les luttes guerrières sont une réalité quotidienne. Lors de son périple, Ulysse ne cesse de côtoyer la mort, à laquelle tous ses compagnons de route finiront par succomber. En témoigne un vers que l’on retrouve à différents endroits de l’Odyssée : « Nous reprîmes alors la mer avec tristesse, heureux d’être vivants, mais pleurant nos compagnons morts5. » Il ne suffit pas d’éviter la mort pour la répudier ; mais il s’agit, pour Homère, de mettre l’accent sur la frontière qui sépare les vivants et les morts. À la différence des dieux, tous les hommes sont mortels et en font l’expérience douloureuse. Ainsi, Ulysse dit à Alcinoos : « Je ne ressemble aux Immortels qui possèdent le ciel immense par la taille ni par le port : je ne suis qu’un mortel » (VII, 208-210).

Le chant XI de l’Odyssée met en scène la visite d’Ulysse dans l’Hadès, point culminant de ses nombreuses expériences de sphères et personnages proches de la mort. Il y rencontre Achille et évoque avec celui-ci son état. Ulysse s’adresse à lui plein d’admiration : « Jadis, de ton vivant, nous t’honorions autant qu’un dieu, nous autres Grecs ; et maintenant, ici, parmi les morts, tu règnes de nouveau : ne regrette donc pas la vie ! » (XI, 484-486). Achille, cependant, lui fait part de ses doutes sur l’utilité de sa gloire posthume : « Ne cherche pas à m’adoucir la mort, ô noble Ulysse ! J’aimerais mieux être sur terre domestique d’un paysan, fût-il sans patrimoine et presque sans ressources, que de régner ici parmi ces ombres consumées… » (XI, 488-491). Ulysse semble avoir bien saisi les propos surprenants de celui qui jadis prônait la vertu de la gloire (kléos) et s’en souvient lorsqu’il rencontre Calypso, qui lui propose l’immortalité et la jeunesse à condition de rester à tout jamais auprès d’elle. Ulysse refuse et continue sa route. Ce refus marque, selon certains, un tournant décisif dans l’Odyssée : il signifie l’acceptation par Ulysse de sa condition humaine et son désir d’y retourner pleinement (c’est-à-dire de rentrer chez lui).

Toutefois, ce qui prime tout le reste, à cette époque de la Grèce archaïque, ce n’est pas tant la mort en soi que les rites funéraires auxquels on va (ou non) pourvoir. Priver un mort de funérailles, ce n’est pas seulement le punir lui, mais c’est aussi infliger à ses proches de terribles douleurs et inquiétudes. Lorsque, dans l’Iliade, Achille tue Hector, avant de profaner son cadavre puis de refuser de rendre la dépouille à sa famille, il commet la plus grave faute possible. De la même façon, dans l’Odyssée, Elpénor, l’un des compagnons de route d’Ulysse qui a péri sur l’île de Circé en tombant, ivre, d’une terrasse du palais, supplie son maître, lorsqu’il le croise à nouveau aux Enfers, de ne pas le priver des rites funéraires habituels : « Alors, seigneur, je t’en supplie, ne m’oublie pas ! Ne pars pas en m’abandonnant sans sépulture et sans larmes, attirant la colère des dieux, mais brûle-moi avec toutes les armes que j’avais, dresse-moi un tombeau sur les rives de la mer grise » (XI, 71-74). Ulysse exauce ce vœu et lui rend les honneurs funèbres.

Dans la même veine, l’Antigone de Sophocle traite en détail de la question de la sépulture : en priver un défunt revient à empêcher ce dernier d’entrer dans le royaume des morts et l’oblige à errer parmi les vivants. Antigone, bravant l’interdiction de Créon, veut enterrer son frère Polynice. Sa sœur Ismène renonce à l’aider, craignant la punition du roi. Polynice a été tué par son propre frère Étéocle, chacun voulant être roi de Thèbes et faire disparaître l’autre pour avoir la voie libre. Mais Étéocle défendait Thèbes, alors que Polynice l’attaquait. C’est pourquoi leur oncle Créon...