Le Web dans les rédactions de presse écrite
85 pages
Français

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Le Web dans les rédactions de presse écrite

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Description

Le web a eu de fortes incidences sur le monde des journalistes de la presse écrite. Cet ouvrage se concentre sur les changements observables au sein des rédactions des quotidiens liés à l'arrivée du web. La nouvelle conception du temps, le bi-média et le live blogging sont autant de nouveaux défis que doivent relever les journalistes.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782336804569
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Collection

Communication, politique et société

dirigée par Jacques Gerstlé
Sous la direction de
Jean-Baptiste Legavre et Rémy Rieffel







Le Web dans les rédactions
de presse écrite
Processus, appropriations, résistances













Éditions Pepper – L’Harmattan
Copyright

© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
EAN Epub : 978-2-336-80456-9
Sommaire
Couverture
4e de couverture
Copyright
Sommaire
PRÉFACE. Le journalisme de presse écrite, un journalisme en réinvention ? Jean-Baptiste Legavre, Rémy Rieffel
Comment les éditeurs de presse investissent-ils le web ? Pratiques, enjeux et perspectives Des entreprises de presse devenues cyberdépendantes Françoise Laugée
Naissance du journaliste 2.0, en 20 ans et 7 défis Michèle Warnet
Une brève histoire du clic à usage des journalistes Florent Latrive
Tout ça pour ça ? Titres fonctionnels et égocentrisme hypertextuel Guillaume Sire
Qu’est-ce qu’être bi-média ? Les dilemmes de l’articulation des rédactions print et web Olivier Pilmis
Journalisme et temporalités à l’heure du numérique. La conception du temps au Monde.fr Maëlle Bazin, Marie-Eva Lesaunier
Le journalisme à l’épreuve du live blogging Nathalie Pignard-Cheynel, Brigitte Sebbah
« Nous sommes un journal ». Le cas atypique du journal-média Libération Valérie Jeanne-Perrier
Bibliographie
Les auteurs
Déjà parus dans la collection
Adresse
PRÉFACE. Le journalisme de presse écrite, un journalisme en réinvention ?
Jean-Baptiste Legavre
Rémy Rieffel

La fabrication et la diffusion de l’information ont été l’objet, tout au long des deux derniers siècles, de nombreuses innovations technologiques qui ont non seulement modifié les conditions de travail dans les rédactions, mais aussi contraint les différents acteurs des médias (gestionnaires, techniciens, journalistes, etc.) à s’approprier de nouveaux outils selon des modalités et des temporalités variables. Même si l’on sait que la technique ne détermine pas à elle seule tous les changements observables et qu’elle se heurte très souvent à des résistances, des détournements et à des appropriations variées de la part des acteurs concernés, il n’en demeure pas moins qu’elle peut influer fortement sur les usages. Tel a été par exemple le cas lors de la diffusion de l’informatique et de l’expansion des télécommunications au cours des années 1970/80 qui ont favorisé l’informatisation des rédactions et induit nombre de modifications dans les pratiques professionnelles. Tel a également été le cas depuis la création du web (1989) et de son exploitation grand public à partir de la seconde moitié de la décennie 90 : ces innovations technologiques ont en effet profondément bouleversé les conditions de collecte, de production et de diffusion de l’information et marqué l’entrée dans une nouvelle ère, celle des médias numériques.
Le web , en l’espace d’une vingtaine d’années, a eu de fortes incidences économiques, sociales et culturelles sur les entreprises médiatiques et sur le monde des journalistes. Un certain nombre de travaux publiés en France et à l’étranger ont commencé à évaluer la portée de ces changements [voir Mercier, Pignard-Cheynel, 2014].
Les recherches autour de l’impact du numérique sur les médias ont, pour l’instant, essentiellement porté – si l’on prend le cas de la France – sur l’ascendant de ce qu’on a appelé les « infomédiaires » (l’ensemble des portails et des agrégateurs de contenus) [Rebillard, Smyrnaios, 2010] et donc sur le nouvel éventail de l’offre informationnelle ; elles ont aussi mis en lumière les nouvelles stratégies commerciales de captation de l’audience et étudié les transformations récentes du métier de journaliste. L’objet de cet ouvrage collectif est d’apporter un éclairage complémentaire à ces analyses en focalisant l’attention sur les changements observables au sein des rédactions de la presse écrite, notamment quotidienne.
Pourquoi une telle option ? D’abord, parce que ces bouleversements technologiques semblent mettre sérieusement en cause l’avenir même des journaux bien plus que celui de la radio ou de la télévision. Nombreux sont en effet les Cassandre qui prédisent la disparition prochaine de la presse imprimée aujourd’hui supplantée par le monde des écrans. Il apparaît donc judicieux d’analyser en détail ce qui se joue à l’intérieur même des rédactions des journaux. Ensuite, parce que ces mêmes journaux, frontalement touchés par la concurrence du web et l’essor des réseaux sociaux, ont tous été contraints de trouver un nouveau mode d’organisation du travail, une sorte de modus vivendi entre deux types de rédaction, celle du « papier », dite print et celle du web. Contrairement au monde de l’audiovisuel mieux préparé à intégrer le multimédia dans ses pratiques, les journaux ont davantage tâtonné pour concilier écrit, image et son. Enfin, dernière raison, parce que cet ouvrage collectif est le fruit de communications présentées lors d’un séminaire sur « Le web dans les rédactions : 20 ans après. Processus, appropriations, résistances » qui s’est tenu tout long de l’année 2014 sous l’égide du laboratoire CARISM (Centre d’Analyse et de Recherche Interdisciplinaires sur les Médias) de l’IFP (Institut Français de Presse) et qui a conduit les différents intervenants sollicités à traiter, sans que ce choix soit prémédité, prioritairement de la presse quotidienne. Ce livre rassemble donc des contributions de chercheurs de divers horizons disciplinaires (sociologues, sémiologues, économistes, spécialistes en sciences de l’information et de la communication), mais aussi de journalistes professionnels dont le regard s’avère particulièrement précieux pour compléter ou nuancer les analyses des universitaires.
Des enjeux à repérer
Mais quels sont au juste les principaux enjeux de l’essor du web dans les rédactions depuis une bonne vingtaine d’années [Le Champion, 2012] [Laugée, 2014] ? Que sait-on des modes d’appropriation des nouveaux outils numériques au sein des rédactions durant ces deux dernières décennies et des nouveaux usages de l’information qui en résultent ? Quels sont les principaux résultats auxquels ont abouti les multiples recherches et travaux menés sur le sujet ? On peut – à grands traits – les esquisser en se situant à quatre niveaux distincts : celui de la collecte de l’information (et donc du rapport aux sources) ; celui de sa production (et donc de l’organisation du travail) ; celui de la confection du produit lui-même (autrement dit du contenu diffusé) et enfin celui du rapport au public (et donc de la consommation de l’information).
La collecte de l’information a été touchée de plein fouet par le développement d’internet. Une nouvelle temporalité de circulation des flux d’information s’est mise en place puisque la rapidité du rythme de diffusion des nouvelles est sans commune mesure avec ce que l’on pouvait observer il y a encore quelques années. L’accélération du processus de diffusion des nouvelles touche tous les journalistes qui reçoivent désormais les informations sur les multiples écrans à leur disposition (ordinateur, téléviseur, smartphone, tablette, etc.). Les flashes des chaînes d’information en continu, les flux RSS, les tweets , les alertes en tous genres, constituent en quelque sorte le lot commun de tous les professionnels des médias. On ne peut donc plus être journaliste par intermittence ou en discontinu puisque l’information vient à nous 24h sur 24 : la veille et la vigilance doivent être, encore plus qu’auparavant, constantes.
Dans ce monde de la vitesse et de l’instantanéité, les journalistes sont confrontés à une surabondance informationnelle, bombardés en continu de messages en provenance d’une multiplicité de supports et d’individus (commentaires postés par les internautes, sms, mini-messages adressés sur Twitter, vidéos en ligne, etc.). Face à cette pléthore de sources et de liens, il leur faut plus que jamais trier le bon grain de l’ivraie, sélectionner avec soin les informations en les vérifiant et en les hiérarchisant.
La nouvelle temporalité des pratiques et des contenus à l’ère numérique s’accompagne de ce que l’on appelle la virtualisation des sources [Degand, Grevisse, 2012], c’est-à-dire un accroissement des contacts avec les acteurs et témoins de l’actualité par écrans interposés, un mouvement de déplacement du terrain physique vers le terrain virtuel. Comme le souligne à ce sujet Jean-Marie Charon : « Cette opportunité de recourir à ces sources rendues disponibles via le numérique est d’autant mieux accueillie par les entreprises de médias qu’elle intervient alors que les effectifs des rédactions sont en repli et que leurs coûts de fonctionnement sont passés au crible par les contrôleurs de gestion » [Charon, 2011]. Si le rapport physique au terrain et donc le reportage demeurent bien évidemment une pratique recommandée et toujours valorisée, il apparaît toutefois qu’une majeure partie – sans doute variable selon les médias et selon les professionnels – de l’activité journalistique au sein des rédactions se résume désormais à des pratiques de connexion par le biais d’échanges au téléphone, avec l’ordinateur et sur les réseaux sociaux. En ce sens le rapport aux sources est bien transformé : à côté des relations habituelles, qu’elles soient formelles ou informelles (le « off »), se sont développées des relations de plus en plus « instrumentées » qui nécessitent l’utilisation d’outils techniques performants ; activité que l’on résume très souvent par la notion de crowdsourcing . Le carnet d’adresses virtuel des journalistes se construit et s’enrichit en permanence grâce aux liens tissés sur la Toile.
Sans doute convient-il d’ajouter à ces nouvelles formes de pratiques de collecte de l’information l’usage intensif d’un réseau social comme Twitter qui permet aux journalistes non seulement d’accroître les possibilités de veille de l’actualité, mais également de dialoguer en direct et en instantané aussi bien avec leurs sources (hommes politiques, témoins ou acteurs des événements) qu’avec leurs publics (lecteurs, auditeurs, téléspectateurs et internautes) [Jouët, Rieffel, 2015]. Alfred Hermida évoque à ce sujet l’émergence d’un « journalisme ambiant » qui court le risque de noyer le travail journalistique proprement dit dans un flux ininterrompu et réactif d’informations [Hermida, 2010]. Twitter fondé sur le principe de messages très brefs est aussi un outil d’échanges entre journalistes eux-mêmes qui s’en servent pour commenter l’actualité et pour tester certaines idées ou opinions, voire pour faire leur promotion personnelle ( personal branding ) ou celle de leur support.
Du côté de la production de l’information et plus précisément des formes d’organisation du travail dans les rédactions, les changements sont tout aussi saisissants. On n’insistera pas ici sur l’industrialisation de la production de l’information tant le phénomène est connu et documenté [Bouquillon, Miège, Moeglin, 2013]. Toujours est-il que le poids croissant des impératifs de rationalisation et d’efficacité engendrés par l’essor de ce que certains ont dénommé un journalisme de marché, a favorisé l’intégration des logiques économiques et marketing au sein des entreprises de presse. Les rédactions vivent l’œil rivé sur les audiences et les chiffres de vente ; les journalistes sont de plus en plus dépendants de logiciels qui leur livrent en temps réel les résultats d’audience en ligne (l’économie du clic). Le diktat de l’audience devient ainsi de plus en plus contraignant et les méthodes d’analyse statistique des articles les plus vus ou les plus lus gagnent en sophistication. Les logiques de métrique du web ont gagné du terrain au sein des rédactions.
L’un des grands défis que les journaux ont eu à affronter ces derniers temps est celui de la cohabitation ou de la fusion des rédactions print et des rédactions web . Défi à la fois symbolique et économique. Symbolique parce que jusqu’à présent les journalistes « papier », notamment dans la presse d’information généraliste, étaient considérés comme appartenant au sommet de la hiérarchie professionnelle. Économique parce que la gratuité de l’accès à l’information en ligne est venue remettre en cause les situations acquises au point de déstabiliser sérieusement le modèle économique traditionnel de la presse écrite. L’incertitude quant à la rentabilité du web prouve combien les rédactions sont aujourd’hui confrontées à une période d’incertitude et à des tentatives d’adaptation plus ou moins réussies, en particulier aux techniques et aux pratiques de lecture. Depuis quelques années, on voit ainsi apparaître, par exemple, des journalistes dédiés aux applications mobiles dans l’espoir de constituer prioritairement des rédactions consacrées au web ; l’édition papier passant dès lors au second plan. Le journalisme mobile ou MoJo ( Mobile Journalism ) semble en ce sens avoir le vent en poupe. Toujours est-il que l’instantanéité de l’information à cause d’internet et des réseaux sociaux conduit peu à peu les rédactions – mais pas toutes identiquement et au même rythme – à inverser le mode traditionnel de diffusion (d’abord papier, puis web ) dans la mesure où c’est la nature d’une information qui détermine aujourd’hui de plus en plus le canal de diffusion qui sera choisi.
La division du travail au sein des rédactions et entre journalistes eux-mêmes a donc été profondément modifiée au point de susciter une forme de journalisme multimédias et multitâches. Installés dans des espaces ouverts ( open space ) qui illustrent l’expansion du travail collaboratif, les journalistes sont enjoints par leur hiérarchie de réaliser par eux-mêmes des tâches autrefois dévolues à d’autres professionnels. La polyvalence, qui ne date pas d’aujourd’hui [Rieffel, 2001], mais qui a pris une autre ampleur, est désormais la norme : à la croisée de la technique et de l’éditorial, ils confectionnent leurs articles via la plate-forme technique dans un éditeur en ligne. Ils ont par ailleurs appris à monter des sons et des images, à créer des cartes interactives et sont, de plus en plus souvent, en contact avec des infographistes, des développeurs web , des programmeurs informatiques, c’est-à-dire des nouveaux métiers apparus parallèlement à la montée en puissance d’internet ces dernières années. À l’intersection des métiers du journalisme et des métiers de la gestion en ligne de contenu éditorial, ces spécialistes aux compétences hybrides conduisent à remettre partiellement en cause l’identité traditionnelle de la profession [Dagiral, Parasie, 2013].
Les journalistes ont, en outre, assimilé de nouvelles règles d’écriture : on ne rédige pas toujours de la même manière un papier pour le journal imprimé et un papier pour le web . Ces pratiques d’écriture différenciées (formats courts, titres accrocheurs, liens hypertextes, mise en valeur de vidéos, etc.) sont le fruit de l’exigence de mise en visibilité plus forte de l’information en ligne. Ils doivent donc introduire des mots-clés dans la titraille ou les chapeaux afin d’optimiser leur référencement sur le web et penser de plus en plus en termes d’images (vidéos et photos) [Dagiral, Parasie, 2010]. Le web favorise en tout cas de nouvelles formes d’écriture multimédias et de narration qui se traduisent par une sorte de polyphonie énonciative des journaux en ligne.
L’intensification du rythme de production de l’information entraîne également très souvent une dégradation des conditions de travail [Klinenberg, 2000] et une précarisation croissante des journalistes [Frisque, 2013]. Le métier est devenu de plus en plus difficile en raison du contexte économique morose ; les emplois stables se raréfient et les parcours au sein de la profession apparaissent de plus en plus aléatoires et discontinus. Cette situation résulte en partie de l’essor des nouveaux supports numériques qui favorise la flexibilité et la mobilité des emplois, mais surtout de l’effondrement du modèle économique de la presse qui a perdu son autonomie, notamment en matière de distribution des nouvelles d’actualité. Le web est à l’heure actuelle dominé par les algorithmes de grands géants américains qui, on l’a dit, régulent et contrôlent de plus en plus la diffusion de l’information.
Le contenu de l’information diffusée est, lui aussi, modifié par le succès foudroyant d’internet. Les discours les plus technophiles et donc les plus optimistes autour du numérique ne cessent de vanter ses mérites : transparence, pluralisme, échange, diversité, etc. Or, contrairement à certaines prévisions qui laissaient entendre que l’offre d’information disponible grâce aux nouvelles technologies allait être riche et variée, les enquêtes les plus récentes montrent que l’éventail des nouvelles des sites en ligne est en réalité plus restreint qu’on ne le croit. On sait par exemple que les journalistes qui ont pourtant à leur disposition une multiplicité de sources d’information et d’outils très performants utilisent très majoritairement Google comme moteur de recherche [Diallo, Pélissier, 2009]. Une telle inclination les conduit à privilégier les sources les plus institutionnelles aux dépens des sources alternatives. Cet usage systématique et somme toute banalisé du moteur de recherche dominant dans le monde encourage sans conteste une certaine homogénéisation des pratiques professionnelles et renforce d’une certaine manière le mimétisme des médias ; ce que Pierre Bourdieu avait déjà fortement souligné en dénonçant la « circulation circulaire de l’information » [1996]. Ce constat rejoint celui d’autres recherches portant sur le contenu proprement dit de l’information diffusée sur le web qui apparaît souvent répétitif et peu original dans la mesure où la pratique du recyclage est devenue un mode de faire très répandu [Marty, Rebillard, Pouchot, Lafouge, 2012]. Pour trouver une approche différente ou décalée de l’actualité, il faut souvent aller voir du côté des pure players et des sites dits indépendants. En d’autres termes, la multiplication des sites en ligne n’équivaut pas nécessairement à une véritable différenciation des nouvelles publiées, mais plutôt à la diffusion des mêmes informations sur un plus grand nombre de titres.
Mais s’en tenir à un tel diagnostic serait passer sous silence un certain nombre d’innovations rédactionnelles qui ont été provoquées par l’essor du web . Sans parler des pratiques d’autopublication très répandues durant la décennie 90 (du type blog de journalistes ou d’experts) qui ont aujourd’hui quelque peu perdu de leur importance, on peut évoquer le succès grandissant du journalisme de données ( data journalism) , de celui du webdocumentaire ou du journalisme long format. Les rédactions de presse écrite collectent en effet de plus en plus d’importantes masses de données et tentent d’en extraire des analyses ou des interprétations pertinentes. Elles font à ce titre appel à des spécialistes en informatique pour scruter des archives, compiler des chiffres et des statistiques sur tel ou tel sujet et proposer ensuite aux lecteurs et internautes un décryptage de l’actualité . Cette mise en perspective chiffrée de certains faits ou de certains propos de personnalités publiques s’accompagne de la valorisation au sein des rédactions du fact checking censé contrôler la véracité des déclarations des hommes politiques par exemple (d’où le succès de rubriques du type « Les Décodeurs » du Monde ou « Désintox » de Libération ). Le webdocumentaire, de son côté, apparaît comme une façon de renouveler le récit journalistique, de l’enrichir par le biais du multimédia en se servant des nombreux outils numériques aujourd’hui disponibles. Le journalisme long format se propose, dans son prolongement, d’offrir des enquêtes multimédias dont on n’imaginait ni la durée, ni les modalités pratiques il y a seulement quelques années.
Reste un dernier changement de taille : celui du rapport des rédactions et des journalistes à leur public. À la verticalité des échanges tend à se substituer l’horizontalité des relations entre journalistes et lecteurs [Brin, Charron, Bonville, 2004]. En effet, alors que pendant très longtemps – du moins en France –, les rédactions de presse écrite avaient coutume d’ignorer ou de négliger l’avis de leurs lecteurs (cantonnés dans la rubrique « courrier des lecteurs »), elles sont à présent en constante interaction avec eux grâce aux nouvelles technologies numériques. La prise en compte des avis des internautes, de leurs suggestions et critiques, est aujourd’hui devenu un impératif commercial. La montée en puissance de la parole des amateurs favorisée par internet touche en effet très fortement le monde des médias [Jouët, Rieffel, 2013] et celui des journaux en particulier. Et ce, de plusieurs manières.
D’abord en créant un réseau de fidèles abonnés ou de fans sur les réseaux sociaux : l’animation d’une communauté de lecteurs/internautes autour de la marque du journal est ainsi assurée par des community managers . Il faut développer des espaces de partage qui font émerger un journalisme de liens puisqu’informer ne suffit plus en tant que tel : il convient dorénavant d’attirer sans cesse l’internaute pour qu’il vienne visiter votre site et si possible de le fidéliser au moyen de discussions sur les réseaux sociaux. Ces échanges avec le public au moyen de tweets , forums de discussion, pages Facebook, montrent que le traitement journalistique de l’actualité se prête dorénavant à de très nombreux commentaires plus ou moins bienveillants ou critiques de la part du public devenu acteur du processus de fabrication de l’information.
Les journalistes doivent par conséquent répondre aux interpellations de leur public, tenir compte de certaines suggestions qui peuvent parfois donner lieu à des rectifications ou des compléments d’information puisque certaines rédactions intègrent, après sélection et vérification, des remarques ou des propositions d’internautes. Cette forme de coproduction de l’actualité où le public participe à l’élaboration des articles ou des reportages est en elle-même inédite. En raison de l’essor du numérique, les rédactions de presse sont donc dans l’obligation de mettre en œuvre de nouvelles procédures de validation et de diffusion des nouvelles, de travailler dans des conditions de forte tension et de concentration.
La collaboration entre professionnels et amateurs est aujourd’hui beaucoup plus répandue qu’autrefois même si des études [Degand, Simonson, 2012] montrent que globalement les rédactions ont tendance à encadrer au maximum cette participation des profanes, voire à l’externaliser si possible. S’il est vrai que les frontières du journalisme sont ainsi de plus en plus poreuses et ébranlées par ces contributions de l’audience et que les journalistes n’ont plus l’exclusivité de l’information, il n’en demeure pas moins que les professionnels des médias tiennent à garder le dernier mot et le contrôle de la participation des publics : on est loin de la prophétie un peu naïve du « tous journalistes ».
De manière plus générale, la diffusion de l’information dépend aujourd’hui de plus en plus fortement des infomédiaires, déjà évoqués, dont le poids rejaillit sur les modes de consommation de l’information par le public. Google ou Facebook exploitent des fichiers d’utilisateurs, engrangent une multitude de données personnelles qui leur permettent d’offrir à chaque internaute un menu à la carte de l’actualité du moment, de livrer un contenu sur mesure élaboré en fonction des centres d’intérêt qu’il a exprimés lors de sa navigation sur le web . Le fait que de plus en plus d’internautes consultent les informations sur les smartphones ou les tablettes numériques (en mobilité) pose la question cruciale pour tous les journalistes du référencement en ligne.
Les rédactions de presse écrite ont subi depuis l’essor d’internet un choc économique et culturel. Ces mutations ne sont pas uniformes et varient selon le type de presse. Elles affectent fortement, on l’a vu, les journaux quotidiens, mais sans doute avec une intensité plus variable la presse magazine et notamment les hebdomadaires d’information générale dont il conviendrait d’étudier avec précision les tentatives d’adaptation au numérique. Elles touchent de plein fouet les journalistes en remettant en jeu leurs compétences techniques et intellectuelles et en ébranlant l’identité de la profession. Elles créent des relations inédites avec le public des lecteurs et des internautes qui intervient de plus en plus dans la fabrication et l’évaluation de l’information.
S’agit-il au final, comme le suggèrent certains analystes, d’une transformation structurelle des rédactions et du métier de journaliste sous l’emprise du numérique ; d’une rupture fondamentale des modes de fonctionnement de la presse ? Ou tout bonnement d’un simple ajustement des rédactions face à l’innovation technologique, d’une phase de structuration/restructuration comme la presse en a déjà connu par le passé ? Il est encore un peu trop tôt pour trancher en la matière, mais il ne fait guère de doute que le déploiement d’internet a profondément changé la donne, a encouragé le journalisme à se réinventer et les rédactions à innover.
Il est de fait frappant de constater qu’après une période d’intenses tâtonnements, ces dernières commencent à mieux maîtriser les nouveaux modes de collecte, de production et de diffusion de l’information, mais sans qu’un véritable modèle rédactionnel se soit pour l’instant imposé. Dans un tel contexte de perte des repères traditionnels, la santé économique de la presse écrite apparaît en tout cas de plus en plus fragile. En dépit des menaces qui planent sur son avenir, il ne faut toutefois jamais oublier que les acteurs disposent d’une forte capacité de réappropriation et de réutilisation des technologies [Jouët, 2011] : celles-ci contraignent les journalistes à s’affranchir des schémas de pensée traditionnels, à faire preuve d’imagination et de plasticité ; mais elles n’imposent jamais totalement et mécaniquement leur loi.
On s’en doute, ce serait une gageure d’analyser, dans un seul ouvrage, autant d’enjeux à l’œuvre dont chaque contributeur tente ici, à sa façon, de se saisir à travers telle ou telle question. Mais si l’on cherche à présent à cerner les thématiques transversales ou autres axes qui structurent la réflexion collective de ce livre, deux d’entre eux se dégagent plus nettement. Sans doute, en première lecture, les douze contributeurs retiennent-ils des objets divers (une rédaction bi-média, le live blogging , les enjeux des « clics », les conceptions du temps dans une rédaction web , un moment de « crise » dans un média à l’occasion d’une décision managériale, le choix des titres ou des liens hypertextes, etc…). Sans doute, aussi, ces auteurs ne se sont-ils pas coordonnés pour y parvenir ; pas plus qu’ils n’ont été guidés en ce sens. Mais, justement, ces universitaires et journalistes s’intéressent de différentes manières à la dynamique du changement , d’une part, et aux défis que les rédactions et journalistes doivent relever, d’autre part.
Une dynamique du changement
Si le terme de dynamique convient, c’est bien parce que tout donne à penser que les techniques comme les organisations sont loin d’être stabilisées. Il est d’ailleurs significatif que les auteurs qui ont entamé leurs recherches quelques années auparavant (cinq ans pour l’un, trois ans pour l’autre ou même seulement deux ans pour une troisième enquête, par exemple) ont souhaité soit revenir sur les lieux de l’enquête, soit effectuer de nouveaux entretiens complémentaires, comme s’il fallait remettre sur l’établi les dernières conclusions à peine formulées, ou en tout cas se demander si elles étaient toujours valides. Et que dire des statistiques mobilisées, tellement elles paraissent vite obsolètes ? Françoise Laugée, dans une contribution transversale qui ouvre l’ouvrage (« Des entreprises de presse devenues cyberdépendantes ») s’en tient ainsi à l’année 2013 pour situer ce « raz-de marée », comme elle le nomme elle-même. Plutôt que de mobiliser des statistiques nombreuses et hétérogènes (un chiffre d’une année à un endroit, un chiffre d’une autre année ailleurs), autant choisir de s’en tenir à un moment, systématiquement resitué dans le temps, sorte de borne témoin d’une dynamique qui semble irréversible.
Il ne s’agit pas toutefois d’affirmer que tout change constamment et qu’aucune direction n’est décelable. Qui imaginerait que ladite cyberdépendance soit remise en cause ? Comme la même chercheuse l’écrit : « Il y a vingt ans, la presse écrite était synonyme de journaux imprimés. Aujourd’hui, l’entreprise de presse est productrice de contenus audiovisuels. » Qui imaginerait qu’un nouveau quotidien papier naisse sans être publié sur le web , complété, offert différentiellement à ses lecteurs ou à ses non abonnés (la tendance à proposer/imposer des abonnements dits premiums au détriment du « tout gratuit » initial est très forte) ? « Digital first » est bien le nouveau leitmotiv… Qui imaginerait, pour prendre un troisième exemple, que les journalistes retrouvent des marges pour enquêter plus longuement sur leurs sujets alors qu’ils sont pris par et dans la vitesse de publication et doivent s’adapter aux nouvelles formes de division du travail ? Un des interlocuteurs de Michèle Warnet, journaliste aux Échos – et contributrice dans l’ouvrage – a cette formule saisissante : « La valeur ajoutée, on ne sait finalement pas si les internautes en veulent, mais le temps réel, on est sûr que oui. » Quoi qu’il en soit, les journalistes – et peut-être plus encore les managers des médias – sont persuadés qu’ils n’ont de chance de survivre que s’ils engrangent des clics que les internautes à la recherche de nouvelles toujours plus fraiches exigeraient sans être jamais rassasiés… Comment répondre à ce besoin, prendre le temps de respirer et d’enquêter… Tout ne change pas tout le temps, certes, sur le web . Il est frappant de voir ainsi, comme l’indique Guillaume Sire, qu’à quelques années de distance les journalistes ont toujours tendance à titrer leurs articles avec le titre supposé idéal comportant deux points précédés d’un mot-clé. Ou encore de constater que ce qu’il nomme joliment « l’égocentrisme hypertextuel » est toujours d’actualité, c’est-à-dire le fait de sélectionner d’abord des liens hypertextes qui « pointent » vers des articles du seul média d’appartenance, en délaissant les liens externes.
En même temps, des usages journalistiques qu’on croyait établis doivent être revisités, au moins en partie. Il en va ainsi du logiciel Chartbeat. Beaucoup semblaient s’être « calés » sur cet outil de surveillance des pratiques de lecture numérique. Il permettait aussi, comme le dit avec humour le journaliste Florent Latrive, de franchir une étape historique – « la préhistoire du clic » – et de rejeter « les brutes du clic ». « Une rédaction mesure [désormais] ses statistiques avec le souci du détail des ingénieurs de la NASA en envoyant un Rover sur Mars ». Mais, comme le pointent Maëlle Bazin et Marie-Eva Lesaunier, revenant au Monde.fr deux ans après leur première enquête collective : « Une […] évolution notable est celle de la gestion de l’audience », justement. Le logiciel Chartbeat et ses implications « a été remis en cause », le quotidien privilégiant désormais Google Analytics et AT internet, pour croiser temps réel et certification ex post .
Et, si de nouveaux formats s’imposent à tous, comme le live blogging susceptible de traiter l’actualité « chaude » (en première analyse, il permet lors d’un événement donné de publier en continu des nouvelles, le plus souvent en interaction avec les internautes), il est, lui aussi, en constante évolution, détaillent Nathalie Pignard-Cheynel et Brigitte Sebbah. C’est « un format éditorial en réinvention permanente », écrivent-elles. Elles dégagent bien-sûr ce qu’elles appellent des « constantes » d’un média à l’autre, mais précisent tout autant que la taille des équipes comme la variabilité des procédures retenues « laissent la part belle à l’expérience » pour ce journalisme qui ne saurait être compris sans analyser tout autant les acteurs humains que les acteurs « non-humains » (les « outils et techniques d’information et de communication »). Ceux-ci accompagnent l’activité humaine et obligent les journalistes, d’une manière non homogène, à une « gymnastique » complexe du fait des superpositions des couches techniques et d’outils.
Mais cette dynamique du changement ne se résume pas uniquement à l’absence de stabilisation : elle s’apprécie également par les dilemmes et autres paradoxes qu’elle enferme, plus ou moins intriqués. On en pointera ici quatre.
Ainsi des liens établis entre les rédactions « papier » et web dans les quotidiens ou magazines, enjeu majeur déjà évoqué plus haut. Olivier Pilmis, après avoir effectué une observation in situ et des entretiens avec des journalistes, le résume dans sa conclusion : rapprocher le print et le web , voire les fusionner, c’est de facto privilégier le web qui reste « suspect » (certes moins qu’il y a peu encore) pour des générations de journalistes attachés au papier et pas forcément pour de « mauvaises » raisons. Mais, inversement, les séparer, c’est mettre en compétition des journalistes et des produits et créer « les conditions de leur substituabilité ».
Autre paradoxe, le deuxième, cette fois indiqué par la journaliste Michèle Warnet : « Dans le monde du papier, un journal chasse l’autre, dans le monde du virtuel, tout reste. » Or, dans le premier monde, il est possible aisément de reprendre le lendemain des informations en les développant différemment, en les complétant aussi. Dans le second, tout se superpose. Et pourtant, le rythme dominant reste celui du bouclage de l’édition papier qui donne le ton à la journée de travail, comme le rubricage ordinaire des journaux papier qui sert de fil conducteur à la hiérarchisation de l’actualité. Comment gérer cette tension née d’une différence de nature ? « Le journal est un édifice, le web une nébuleuse », écrit fort justement la même journaliste.
Troisième paradoxe sur lequel reviennent plusieurs contributeurs, en particulier Olivier Pilmis : les rédactions web qui sont nées dans des journaux existants, n’ont pas été conçues comme peuvent l’être les services Politique, Société, France ou Économie. Par définition, le web est supposé « tout » traiter. Pourtant, il est encore très (trop ?) souvent spatialement organisé comme un service classique : les journalistes web sont regroupés dans un même espace, au même titre que les journalistes politiques ou culturels le sont dans leurs services.
Quatrième paradoxe, et double : quand un journal comme Libération subit de plein fouet les remises en cause de son actionnariat, il se saisit du quotidien papier pour imposer cette idée – en manchette de l’édition – que « Nous sommes un journal » (suivi d’une liste de refus dont celui du réseau social). Serait-ce, souligne la sémiologue Valérie-Jeanne Perrier, que les journalistes « marque[ent] une défiance forte vis-à-vis de toute idée de transformation et d’innovation technologiques supplémentaires » ? Ce serait un paradoxe puisqu’ils ont été parmi les plus innovants en la matière… Et quand ces journalistes de Libération ouvrent aux lecteurs leurs locaux pour appeler à la mobilisation contre les actionnaires, ils n’hésitent pas à s’appuyer cette fois-ci sur les… réseaux sociaux pour visibiliser la journée portes-ouvertes et leurs combats.
De nombreux défis à relever
La dynamique du changement oblige les entreprises de presse à relever de multiples défis, de nature diverse, que l’on peut ici, à chaque fois, formuler sous la forme d’une question. On en retiendra trois pour en montrer l’étendue.
Que faire – première question – de la division du travail ordinaire au monde de la presse, objectivée sous la forme de rubriques – un journaliste en charge du Parti Socialiste, un autre en charge du logement, de l’automobile ou du théâtre, etc. ? Dans le monde du web , la non-spécialisation est la règle. Mais alors, comment les journalistes dédiés au web peuvent-ils se construire une légitimité hors de celle obtenue par l’adaptabilité, la souplesse et la rapidité à répondre à la demande ; hors de celle en définitive d’une maîtrise supposée d’un flux toujours plus rapide ? L’expertise qui en découle n’est pas usurpée. Mais elle est bien éloignée de celle construite par cet autre type de journaliste qui, au fil des années, aura enrichi un carnet d’adresses lui permettant d’accéder à des sources primaires et, plus largement, à décrypter des dossiers complexes. Comment aussi, pour une « chefferie », satisfaire de jeunes journalistes cantonnés (trop souvent à leur goût) aux « bâtonnage » de dépêches et à la mise en ligne de « papiers » de journalistes plus confirmés, d’abord attachés au print ? Olivier Pilmis, Michèle Warnet, Maëlle Bazin et Marie-Eve Lesaunier s’attardent sur cette question de la division du travail. Les rédactions n’y répondent pas toutes identiquement. Mais elles peuvent proposer, comme au Monde.fr d’en spécialiser quelques-uns dans une rubrique ad hoc – comme « Les Décodeurs » qui sans doute traite de sujets très variés, mais selon les mêmes procédures du fact checking (vérification des faits). Dans le même journal, les hiérarchies ont aussi imaginé des desks tournants , structurés selon des temporalités différentes : du tout-venant de l’actualité (le bâtonnage) à l’enquête sur plusieurs jours qui ne paraîtra que sur le web en espérant ne pas heurter les rubricards du print attachés à leur spécialité. Mais s’il y a bien une spécificité dans beaucoup de rédactions web , c’est tout de même la non spécialisation ou, pour le dire avec les mots de Maëlle Bazin et Marie-Eve Lesaunier, « le web est volontairement généraliste ». « Le mot d’ordre est avant tout d’écrire […] sur tout », l’indique encore autrement Michèle Warnet.
Il s’en suit une difficile « articulation » – le terme est retenu par plusieurs contributeurs – entre les journalistes du web et les autres. Comment organiser la rédaction ? Où placer les journalistes web ? À part ? Éparpillés dans les services devenus des newsrooms ? Voilà quelques questions qui prolongent le premier défi, mais ne le recouvrent pas en tout point. Ces interrogations renvoient à la fois à une histoire passée – internet est au tout début un canal de plus de diffusion-duplication des productions du média – et à des débats encore prégnants : la rédaction numérique doit-elle être tout ou partie parallèle à « l’autre » rédaction ?
Faut-il alors fusionner les rédactions ? Plusieurs rédactions l’ont fait, sous la forme d’expérience-s ou non maintenue-s. La tendance lourde est sans doute celle-là (« une progression vers le bi-média », constatent Maëlle Bazin et Marie-Eve Lesaunier ; « les frontières entre services de l’entreprise de presse s’estompent » confirme, par une analyse comparative, Françoise Laugée qui va plus loin encore : « La disparition des journaux a déjà eu lieu »). La tendance ne gomme pas pour autant les frustrations accumulées. En général, les journalistes web se sentent moins considérés, soulignent les contributeurs, même s’ils ont gagné en importance. « La hiérarchie symbolique entre les deux supports demeure », écrit Olivier Pilmis. Les deux précédentes chercheuses citées qualifient la collaboration de « difficile ». « Jalousies voire concurrences » peuvent s’observer, continuent-elles. La « considération [est] moindre », perçoit Michèle Warnet, d’autant, rappelle-t-elle, qu’on oublie trop souvent que ces écarts sont aussi « des différences de statut, de droits sociaux ou de salaires ». Subsiste en outre une image solidifiée dans les journaux datant d’avant le web : celle « d’une cellule un peu agitée et brouillonne au cœur d’une organisation mère, rodée et huilée ». Et que faire de hiérarchies parallèles ? Lors d’un séminaire ayant donné naissance à ce livre, un journaliste (lui-même chef de service) avait retenu l’image de « l’armée mexicaine » pour désigner les rédactions en chef dans les quotidiens. Alors que les managers des médias n’hésitent pas à réduire les postes, semblent ne pas toujours (vouloir) comprendre que la productivité d’un journaliste ne s’évalue pas prioritairement par la quantité de « papiers » publiés, le nombre de chefs tend à s’accumuler. Il s’ensuit que le système produit des coûts considérables de coordination.
Le deuxième défi est l’invention de nouvelles formes, formats ou autres genres – la difficulté de trouver le « bon » terme est en soi révélateur de la nouveauté. Ainsi du live blogging qu’étudient Nathalie Pignard-Cheynel et Brigitte Sebbah. Le « genre » est pluriel et impose un repérage typologique, entre le live prévisible (un événement à venir sur l’agenda routinier), le live breaking news – l’actualité très chaude – par définition non prévisible (une catastrophe, un attentat…), le live continu (le temps d’une campagne présidentielle, voir le live quotidien). Mais ce genre a ceci de bien particulier qu’il rompt avec l’individualisation des pratiques journalistiques, héritée du passé. On pouvait certes écrire à quelques mains, mais le « produit » final était imputable à tel ou tel journaliste. Rien de tel ici. L’anonymat (ou le prénom parfois) est souvent la règle, l’équipe en tout cas minimise le rôle de chacun au profit du groupe, ne serait-ce que pour se succéder au fil des heures ou répondre aux demandes incessantes des internautes. La rupture s’observe aussi d’une autre manière : journalisme collectif (les « liveurs » sont en relation avec les rubricards ou les envoyés spéciaux, avec les autres médias auxquels ils renvoient), il est aussi un journalisme collaboratif, à tout le moins participatif, en interaction constante (même si tous les sites ne l’intègrent pas de la même manière) avec le public qui pose des questions, donne son avis, etc.
Le live blogging n’est pas la seule « invention » repérable. L’article pédagogique en est un autre – Florent Latrive parle ici « d’explosion » du format. Il est né du flux continu (que faire et penser de toute cette accumulation de faits numérisés ?) et de la non-spécialisation des rédacteurs (prendre de la hauteur, se saisir de questions autrement que ne le font les rédacteurs spécialisés qui regardaient souvent avec un peu de mépris – souligne le même journaliste – ce type de formats que l’on pouvait trouver dans la presse populaire). Sans doute, la pédagogie est-elle l’une des substances du journalisme. Elle prend cependant ici des formes inédites. L’une des caractéristiques du journalisme numérique, c’est « d’expliquer les choses », rappelle Florent Latrive qui liste par ailleurs les formats « né[s] du Net » – live , article pédagogique, evergreen (article à durée de vie infinie)... L’article dit pédagogique du Net prend une forme désormais attendue – « Trois questions », « Six points », « Cinq raisons »...
Et comment inventer de nouvelles façons de titrer les articles et productions dans ce monde numérique ? Un titre a un rôle informationnel et un rôle promotionnel, rappelle Guillaume Sire. « Il dit et il promet, il informe, incite, il prévient et suggère ». Mais aujourd’hui, les moteurs de recherche produisent une tension plus forte encore – le chercheur observe que Google fournit environ 50 % du trafic des sites retenus. Les algorithmes hiérarchisent l’information de façon automatique en fonction de critères définis au préalable. Ils apprécient d’abord ce qui informe. « Il s’agit donc, pour traverser leur prisme, de rédiger un titre qui dira sans ambigüité de quoi il est question ». Mais comme le précise Guillaume Sire, l’internaute n’est pas un algorithme ! Il faut donc aussi l’inciter à cliquer…
Aujourd’hui, on l’a dit, les clics – et la recherche subséquente de l’audience – ne sont plus abordés aussi mécaniquement dans la plupart des rédactions. Mais comment les distinguer – troisième défi ? Dans sa « brève histoire du clic à usage des journalistes », Florent Latrive propose ici de classer les clics. Ils « ne naissent [en effet] pas égaux ». Un clic a donc une origine (l’internaute qui accède à l’article par le site du média n’est pas le même que celui qui y parvient grâce au moteur de recherche ou une page Facebook), une vitesse (il faut distinguer les « fleuves » des « geysers » tellement ils donnent à voir une audience construite dans un temps très différent), suscite une attention plus ou moins forte (les internautes ne lisent pas tous, loin s’en faut, l’ensemble des articles). Enfin, un clic a un prix (un abonnement par exemple). Il est donc décisif de s’intéresser aux clics dans leur diversité estime ce journaliste persuadé que « la culture de l’audience n’est une arme journalistique que si les journalistes apprennent à la manier ». « Sinon, elle les tuera », conclut-il dans une invite menaçante mais, plus certainement encore, réaliste.
Le web est, on le voit, producteur d’incertitudes, de remises en cause, d’angoisse aussi pour tous ces journalistes qui se sentent moins armés pour en saisir les contraintes ou qui veulent en voir d’abord les limites. Il est cependant aussi source d’opportunités que l’ampleur des défis à relever ne doit pas masquer. Il permet, d’abord de toucher des publics certes plus hétérogènes qu’hier, mais éloignés des rédactions les plus établies. Il offre aux articles, ensuite, une durée de vie qu’ils ne pouvaient, par définition, avoir. Une-nouvelle-chasse-l’autre, ici comme ailleurs ? Oui bien sûr, mais la logique de l’urgence et du flux n’interdit pas à des « productions » d’être consultées aisément longtemps après leurs publications. La mémoire « informationnelle » collective n’en est que plus riche. Il donne, aussi, des débouchés inédits à des articles qui, faute de place, seraient restés « au marbre » ou auraient été « trappés », comme l’on disait dans le monde d’avant sa numérisation. En d’autres termes, le web dans les rédactions est source d’enrichissements, dans tous les sens du terme, au-delà de ses carences les plus évidentes.
Mais s’il est une conclusion que partagent les contributeurs, c’est bien que beaucoup reste encore à inventer. Comme le résume Françoise Laugée : « Face au numérique, l’édition imprimée des journaux parviendra encore à s’immiscer le temps d’une génération. Mais, à court terme, elle s’apprête à céder la place à un modèle qui n’existe pas encore : la presse en ligne ». Et la chercheuse de continuer : « Tout reste à inventer afin de préserver l’indépendance [de la presse en ligne]. À défaut, quelle information sera donnée aux générations à venir ? » 1 .
1 L’ouvrage n’aurait pu être publié sans l’aide financière du CARISM (Centre d’Analyse et de Recherche Interdisciplinaires sur les Médias), laboratoire d’accueil de l’Institut français de presse (Université Paris II - Panthéon-Assas). Merci aux collègues de leur soutien. Le manuscrit a bénéficié du travail attentif d’Aïna Rakotonindriana, assistante de recherche au CARISM. Merci à elle.
Comment les éditeurs de presse investissent-ils le web ? Pratiques, enjeux et perspectives Des entreprises de presse devenues cyberdépendantes
Françoise Laugée

Ce que l’on a pris pour habitude d’appeler « la crise de la presse », qui affecte en réalité plus précisément les quotidiens d’information, et en particulier les titres nationaux, ne date pourtant pas de l’arrivée des technologies numériques. Fragilisée par la concurrence des médias audiovisuels, la presse d’information souffre de longue date d’une réduction continue de sa part de marché publicitaire, mais également d’un défaut d’adaptation à son environnement et d’un manque d’innovation. Dans un secteur peu enclin au changement, la mise en ligne de l’information, imposée par l’essor spectaculaire du web , reste l’élément qui entraînera d’importantes manœuvres de restructuration interne et de concentration au sein de la presse qualifiée en la circonstance de « traditionnelle ». Au cours des vingt dernières années, tous les éditeurs de presse ont annoncé des plans stratégiques, ce qui sous-entendait alors des plans d’investissement. Comme les plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) qui, paradoxalement, aboutissent à des vagues de licenciements, ces projets stratégiques sont en réalité des plans d’économies, reposant sur une baisse d’effectifs.
L’avènement du numérique s’apparente à un raz-de-marée auquel aucun média n’échappe. Comme pour le dérèglement climatique, les interrogations sont nombreuses, les études multiples et l’anticipation insuffisante. Pour reprendre une expression des informaticiens, le numérique « réinitialise » la presse : il redistribue les rôles, tout en chassant les acquis. Sous le joug de la technologie devenue maîtresse, la presse semble condamnée à une métamorphose permanente : les éditeurs de presse doivent innover sans cesse, développer de nouveaux outils pour s’adapter à une nouvelle ère, marquée tout autant par la rapidité du changement que par le changement lui-même. Cette accélération technologique est considérable. Le secteur de la presse a connu plus de bouleversements en vingt ans que durant toute son existence : le développement de l’internet a entraîné des mutations irréversibles des conditions de collecte, de production, de diffusion et d’accès à l’information. Le numérique s’installe au cœur de tous les métiers, il transforme l’entreprise de presse dans tous ses aspects. Et cette révolution ne fait que commencer : demain, quand maisons et villes seront connectées, les lampadaires ne diffuseront plus seulement de la lumière…
Comment les éditeurs investissent-ils le web ou l’information à l’ère du numérique ? L’équation à résoudre pour les éditeurs de presse réside dans l’articulation inédite entre supports, contenus, temporalités et investissements pour de nouveaux usages. La rédaction d’un journal ne dépend plus de ses seuls journalistes. Des innovations, petites ou grandes, modèlent la presse, jour après jour, au rythme effréné des lancements d’outils numériques qui font la promotion de nouveaux modes de publication et de consommation de l’information. Le multi editing (édition sur plusieurs supports) répond au multi reading (lecture multisupport) : des alertes sur les smartphones précèdent la mise en ligne d’une information sur un site web , tandis qu’une application sur tablette offre une version multimédia et interactive de l’événement annoncé, avant que son analyse et l’évaluation de ses conséquences ne soient proposées, le lendemain, dans la version imprimée du journal (mais pour combien de temps encore pour cette dernière proposition ?). Il est révélateur qu’au sein de la rédaction du journal Le Monde , deux directeurs adjoints aient été nommés en 2013, l’un responsable du « temps réel » et du « temps 24 heures », l’autre du « temps long ».

L’amplitude du phénomène en cours dans le secteur de la presse écrite se mesure à partir de l’évolution des revenus et du niveau de l’emploi, reflet des effets de la crise économique de 2008.
Entre 2008 et 2012, une baisse de 25 % de la diffusion affecte l’ensemble des journaux (quotidiens, hebdomadaires, mensuels) en Europe de l’Ouest ; -27 % en Europe de l’Est et -13 % en Amérique du Nord (contre +10 % en Asie, Moyen-Orient et Afrique du Nord), selon l’Association mondiale des journaux (WAN-IFRA).
Pour l’année 2013, les chiffres de diffusion certifiés par l’OJD (Office de justification de la diffusion) pour la presse d’information – presse quotidienne nationale et régionale – sont quasiment tous précédés du signe « - » : -8,8 % pour Le Parisien , -8 % pour Le Midi Libre , -7 % pour L’Est républicain , - 5 % pour La Voix du Nord , -4,4 % pour Le Monde …, Les Échos et La Croix faisant exception avec une augmentation tout juste supérieure à 1 %.
Pendant la même période, entre 2008 et 2012, WAN-IFRA observe que les recettes publicitaires des journaux enregistrent une baisse de 23,3 % en Europe de l’Ouest, de 30 % en Europe de l’Est et 42 % en Amérique du Nord.
Depuis 2006, 150 000 emplois ont été supprimés dans le secteur des médias aux États-Unis ; 20 000 en Espagne ; 30 000 en France. Pour la seule année 2012, 1 158 emplois ont été détruits dans le secteur de la presse en France, dont 600 postes de journaliste, et plus de 300 en 2013. Le quotidien Le Monde , à nouveau déficitaire en 2013, annonce le reclassement d’une cinquantaine de postes au sein de sa rédaction en janvier 2014. Le Figaro et Le Parisien Aujourd’hui en France , de leur côté, ont perdu 10 millions d’euros chacun en 2013. Le Figaro prévoit de se séparer de 75 salariés dont 30 à la rédaction. Le Parisien Aujourd’hui en France annonce des mesures d’économie drastiques pour 2014, tandis que L’Équipe, qui appartient au même groupe Amaury, doit faire 16 millions d’économies et se sépare de 70 salariés. Libération est au bord du dépôt de bilan.
En province, le groupe Centre France La Montagne supprime 230 emplois dont 34 journalistes ; Sud Ouest, 180 postes dont 23 journalistes. Déficitaire pour la 1 re fois de son histoire en 2012 et en 2013, Ouest France perd 137 postes.
La liste s’allonge si l’on considère d’autres médias : la presse magazine voit la vente d’une dizaine de titres par le groupe Lagardère et des suppressions de postes au sein du groupe Express-Roularta, à Courrier international (groupe Le Monde) et à France Télévisions, soit un total de 1 500 emplois menacés en 2013.
La règle journalistique des 5W est utile afin de retracer à grands traits 20 ans de déploiement de l’information sur le web :
– Qui ? Les éditeurs de presse confrontés aux offres d’information alternatives.
– Quoi ? Un journal multimédia, multisupport, multiservice et à la carte.
– Où ? Dans des rédactions bimédias rebaptisées newsrooms et dans des « labos ».
– Quand ? Instantanément, tout le temps et en direct.
– Pourquoi ? La presse est devenue cyberdépendante.
Qui ? Les éditeurs confrontés aux offres d’information alternatives
Les éditeurs de presse, il y a vingt ans, étaient encore maîtres de leur pré carré, même si les médias audiovisuels les avaient déjà privés d’une part significative de leur marché. Dans les années 1970, près de la moitié (48 %) des Français âgés de 25 à 49 ans lisaient un journal tous les jours ; ils ne sont plus que 17 % en 2008. Aujourd’hui, les éditeurs de presse ne sont plus au centre du marché de l’information. Les médias ont perdu le monopole de la livraison, de l’analyse, et parfois même du recueil des informations.
1995-2000 : les éditeurs expérimentent le web . Ils créent des sites vitrines de leur publication imprimée, dits sites compagnons, à l’accès gratuit. Le quotidien Libération sera le premier en 1995, et surtout le plus innovant, avec la mise en ligne d’une édition originale consacrée au multimédia. Le Monde se lancera sur le web à la fin de la même année, suivi par le quotidien d’information économique Les Échos en 1996. Au sein de la presse quotidienne régionale, Les Dernières Nouvelles d’Alsace inaugurera, le premier, le web en 1995, précédant Ouest France et Le Télégramme de Brest qui créeront leurs sites respectifs en 1996.
Au tournant des années 2000, les éditeurs proposent les premiers services payants, les ventes des éditions imprimées chutant et l’accès gratuit aux sites web , financés par la publicité, n’étant pas rentable. Le Monde , le premier, propose une édition payante sur le web en 2002, avec une revue de presse internationale, des dossiers d’actualité, l’accès aux archives, un portfolio. Libération , Le Figaro , Le Parisien emprunteront la même voie.
Dans le même temps, naissent sur le web de multiples offres d’information alternatives : blogs, plates-formes d’UGC ( user generated contents ), sites communautaires, sites d’experts, portails, agrégateurs, pure players , curateurs et Twitter. De nombreux acteurs, professionnels ou non-professionnels, vont progressivement empiéter sur le domaine réservé des médias traditionnels.
Parmi la multitude de blogs – bloc-notes ou pages personnelles – lancés sur le web , le Bondy Blog, né en 2005, donne la parole aux habitants de la banlieue. Il reste certainement en France l’exemple le plus célèbre d’offres d’information alternatives, encore en activité à ce jour. Créé en 2007 au sein de la filiale Le Monde interactif (groupes Le Monde et Lagardère), disparu aujourd’hui, le blog d’actualité Le Post a constitué, lui aussi, une expérience inédite en tant qu’espace de partage d’informations entre les journalistes et les internautes. En 2013, environ 860 blogs actifs sont hébergés sur lemonde.fr, assurant jusqu’à 20 % de l’audience du site ; 10 % seulement sont tenus par des journalistes. La France compte près de 15 millions de blogueurs à ce jour. Dans le même esprit, les plates-formes YouTube et Dailymotion, lancées en 2005, hébergent des contenus produits par les utilisateurs (UGC), des vidéos qui alimentent gratuitement les sites web d’information. Ces nouveaux supports d’information offrent aux internautes passionnés, aux spécialistes d’un sujet et aux chercheurs de toute catégorie, des espaces d’expression inédits, venant concurrencer l’expertise journalistique.
De même, le lancement en 2005 d’Agora Vox, premier site communautaire, et en 2006 celui de Citizen Side, agence photographique de citoyens reporters et de professionnels, dont l’AFP (Agence France–Presse) se portera actionnaire, ont contribué à mettre en valeur ce nouveau modèle de journalisme « citoyen » ou « participatif », s’appuyant sur le volontariat des internautes témoins de l’actualité. Ce qu’Alan Rusbridger, à la tête du Guardian , appellera l’ open journalism [2012]. En avril 2013, le quotidien britannique a lancé une plate-forme baptisée Guardian Witness, sur laquelle les grands événements du monde sont relatés par ceux qui les vivent.
Le web donne aussi la parole aux experts. Lancé en 2005 aux États-Unis, le Huffington Post est un succès planétaire. Il est devenu le plus grand journal en ligne du monde (84 millions de visiteurs uniques dont 30 aux États-Unis, contre 20 pour le NYTimes ou CNN), et compte 55 000 contributeurs de par le monde. Son modèle a été décliné au Canada, au Royaume-Uni, au Japon, en Italie (en partenariat avec L’Espresso ), en Espagne (avec El País ), en Allemagne (avec le groupe Burda), en Afrique du Nord, au Brésil et en France, associé au Monde depuis 2012.
Parallèlement, les fournisseurs d’accès à internet, étrangers au monde de la presse, vont néanmoins chercher à valoriser leurs services télécoms par une offre d’information généraliste. France Télécom (devenu Orange), Free ou encore Microsoft passent des accords commerciaux avec les agences de presse internationales comme l’AFP et Reuters, ainsi qu’avec les médias, pour lancer des portails offrant à leur large public toutes sortes de contenus, et notamment un flux d’informations générales. Alors que la concurrence s’intensifie sur le marché de l’information en ligne, les éditeurs de presse sont de surcroît convertis en fournisseurs de contenus pour les principaux groupes de l’internet. Ils se retrouvent confrontés à des acteurs d’un genre nouveau, les infomédiaires, selon le néologisme inventé par Franck Rebillard et Nikos Smyrnaios [2010], qui puisent dans les sites web de presse pour alimenter leurs propres services. Ces agrégateurs d’informations, nés des maîtres du référencement sur internet, comme Yahoo ! Actualités lancé en 2001 ou Google Actualités lancé en 2003, ont finalement signé des accords commerciaux avec les grandes agences de presse pour la reprise des dépêches publiées par des sites tiers, clients des agences, dans la mesure où cette pratique n’entraîne pas de trafic sur leur site puisqu’elles n’éditent pas en ligne leur fil d’actualité. En 2007, Google a conclu une entente avec l’AFP à la suite de deux années de procédure judiciaire, pour atteinte aux droits d’auteur, en France et aux États-Unis.
Contrairement à d’autres acteurs du Net, tel que Microsoft pour les actualités de son moteur de recherche Bing, Google, qui détient plus de 90 % de parts de marché en France, n’a pas envisagé la signature de partenariats commerciaux avec les éditeurs de presse. En Belgique, en Italie, en France, les procès et les tentatives de négociation se sont multipliés en vain, afin d’obtenir, à la fois de Google Search et de Google Actualités, une compensation financière pour la reprise partielle d’articles publiés sur les sites web des entreprises de presse, c’est-à-dire le titre et les premières lignes ( snippets ) dont se contentent souvent les internautes plutôt que de consulter ensuite l’article sur le site référencé. Arguant du fait de contribuer ainsi à augmenter le trafic des sites de presse, Google a répondu par la mise à disposition des outils nécessaires pour empêcher automatiquement le référencement d’articles de presse sur Google News. Seuls les éditeurs allemands ont tenté d’imposer, par la loi, une reconnaissance des droits voisins des éditeurs. Votée en mars 2013, la Lex Google permet donc aux éditeurs de demander une contrepartie financière, mais tout en autorisant la reprise de très courts extraits, sans toutefois en préciser la longueur. L’initiative allemande a été immédiatement déjouée par Google qui conditionne le référencement des articles dans Google News à un renoncement explicite ( opt–in ) des éditeurs à toute rémunération. En France, les professionnels de la presse ont obtenu, en 2013, la création d’un fonds d’aide d’un montant de 60 millions sur trois ans et la possibilité de recourir dans les meilleures conditions aux outils publicitaires de Google.
Concurrents des moteurs de recherche ou des portails, d’autres outils sur internet vont permettre à chacun, amateur ou professionnel, de compiler, trier, hiérarchiser des informations (articles, photos, vidéos…) trouvées sur le web , afin de les partager en ligne : les curateurs ou agrégateurs humains ( human–rithm au lieu d’algorithmes). Ces plates-formes, à l’instar de Pearltrees (2009), Storify (2010), Paper.li (2010) ou Scoop.it (2011), permettent d’assurer une veille sélective, partiale, voire critique, sur un sujet donné que n’apportent pas les moteurs de recherche confrontés à la difficulté de séparer le bon grain de l’ivraie.
Toujours au cours de cette première période d’émergence du web , de nouveaux acteurs, baptisés pure players parce qu’ils n’existent qu’en ligne, sont venus concurrencer les éditeurs de presse sur le terrain de l’information en ligne. Les plus connus d’entre eux sont américains, comme le magazine Salon né en 1995 et Slate lancé en 1996 par Microsoft et repris par le Washington Post . En France, à la suite des premiers webzines spécialisés, notamment dans l’informatique et l’internet, comme le pionnier Tranfert.net (1998-2001), de nombreux pure players consacrés à l’information générale et politique se sont installés sur le web , en accès gratuit pour la plupart : Bakchich (2006), Rue 89 (2007, prônant une information à trois voix – journalistes, experts, internautes – racheté par le Nouvel Observateur en décembre 2011), Mediapart (le seul payant dès son lancement en 2008), Slate France (2009). Une nouvelle vague suivra, entre 2011 et 2012, avec les lancements d’Atlantico, de Newsring et de Quoi Info. Alors que chacun tente d’occuper une niche journalistique, en se démarquant au mieux de la presse traditionnelle, le seul site d’information bénéficiaire parmi les natifs du web cités précédemment est celui qui s’en rapproche le plus, avec une offre payante et une ligne éditoriale marquée : Mediapart, découvreur notamment des affaires Woerth/Bettencourt (2010) et Cahuzac (2012-2013).
Enfin, tout le monde ou presque – les entreprises, les gouvernements, les administrations, les associations internationales – communiquent désormais directement sur le web , sans passer par l’entremise des grands médias, tout puissants à l’ère analogique. Lancé en 2006, Twitter compte plus de 500 millions d’utilisateurs dans le monde (2,3 millions en France en décembre 2013). Et, si pour Emmanuel Hoog [2013], pdg de l’AFP, la comparaison du réseau social à une agence de presse n’est pas pertinente, il n’en demeure pas moins que la nature de l’information a changé, lorsqu’à la sortie d’un conseil des ministres, les responsables politiques annoncent eux-mêmes d’un tweet la teneur des décisions prises ou bien lorsque, équipés d’un smartphone, les individus témoignent sur Twitter des événements majeurs comme la catastrophe de Fukushima (2011) ou les manifestations d’opposition en Égypte (2011) ou ailleurs.
En 2010, quinze ans après le lancement des premiers sites web , les éditeurs de presse changent de cap. Face au déluge de l’information gratuite d’une part, et à la baisse continue de leurs revenus d’autre part, ils mettent fin à la gratuité des contenus.

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